L’homme ne cuisine pas, il crée

                                                                                                                                                                                                                                                         Il arrive qu’un jour, après des années et des années passées à attendre le cul vissé dans son canapé que le repas soit enfin prêt, où l’homme, pris d’un soudain élan, cédant à une envie inexpliquée, décide le temps d’une soirée ou d’un dîner dominical de s’occuper de la cuisine.

Le monde entier se gausse à l’idée de le voir jongler avec des casseroles, mais l’homme ne renonce pas pour autant : il a le goût des défis, il a en trouvé un à sa mesure, il va le relever et prouver à son entourage que même là, dans ce simple exercice visant à marier des aliments entre eux, il possède cette touche de génie qui le différencie à tout jamais de la gent féminine.

Car quand l’homme se décide enfin à passer derrière les fourneaux, il ne cuisine pas : il crée.

Il est artiste.

Peu importe la recette sur laquelle il aura jeté son dévolu – spaghetti bolognaises,  blanquette de veau, tarte au citron – il demeure persuadé qu’il va révolutionner à tout jamais la confection de ce plat ancestral qui désormais prendra la dénomination de son auguste créateur.

Tout commence par l’achat des ingrédients nécessaires à ce qui constituera son chef-d’œuvre, et consacrera son entrée triomphante dans le monde de la Grande Cuisine.

Par un beau matin de printemps, il s’en va visiter son supermarché dont jusqu’ici il ne connaissait bien souvent que le parking d’où, calfeutré dans sa voiture, il attendait de voir Madame apparaître pour s’extraire de son siège afin de remplir d’un air désabusé le coffre de sa berline.

Cinq heures plus tard, on le retrouve en train de régler ses achats, son caddie débordant de produits que même le caissier, pourtant en poste depuis plus de vingt ans, a eu de la peine à reconnaître.

C’est que Monsieur là aussi ne s’est pas contenté de procéder à l’acquisition de simples produits de consommation courante, non, fort de son degré d’exigence, il s’en est allé dégotter des paquets de pâtes confectionnées à l’unité par une Mama italienne centenaire, il a cédé à l’appel d’épices ramassées brin par brin par un cultivateur originaire d’un village reculé de l’arrière-pays piémontais, il a déniché une huile d’olive bio importée de Nouvelle-Zélande, il a succombé au charme d’un condiment ayant reçu la suprême onction d’un grand chef bulgare lui-même auréolé de prestigieux prix internationaux.

Si bien qu’en une seule session de courses, il a dépensé autant d’argent que sa femme en une année.

Il s’enferme alors avec ses emplettes dans la cuisine avec interdiction formelle de venir le déranger.

S’ensuit un brouhaha d’enfer qui terrifie tout le quartier : claquent les portes des armoires recevant baffes sur baffes pour qu’elles délivrent leurs secrets, gémissent les tiroirs mille fois ouverts puis refermés puis réouverts avec une brusquerie tout germanique, hurlent de douleur les casseroles arrachées sans ménagement à leur support habituel, implorent la clémence des spatules en bois employées à servir à ouvrir des boites de conserve récalcitrantes, appelle au secours la gazinière dont tous les chalumeaux allumés à grands feux mettent son existence en péril, sanglote le four subissant des variations de températures jusqu’ici inconnues de lui, mugissent les appareils électriques débauchés pour entonner les accents funèbres de la Cinquième de Beethoven.

Le Créateur s’affaire.

Il a bien évidemment boudé le livre de recette que sa femme lui avait pourtant conseillé de consulter.

Il ne mange pas de ce pain là, lui, il n’a rien à apprendre de personne, il ne va pas suivre pas à pas comme un demeuré d’apprenti les étapes nécessaires à l’élaboration de son plat, il galope sur les sentiers de son imagination débridée, il invente, il improvise, il renouvelle le genre, il se laisse guider par son inspiration.

Trois heures plus tard, la porte s’ouvre.

L’homme dépose sur la table de la salle à manger sa création.

Derrière lui, la cuisine ressemble au décor apocalyptique d’un champ de bataille venant de subir le feu nucléaire.

Les casseroles gisent éventrées dans l’évier, des couteaux se suicident au cou de fourchettes décimées par une attaque terroriste de grande ampleur, les murs sont défigurés atteints par les éclaboussures d’une sauce en éruption, la cuisinière baigne dans une mare d’on-ne-sait-quoi au juste, le parquet a été baptisé de traces dont on peine à saisir l’origine exacte, la table de travail a disparu sous un amoncellement d’objets hétéroclites allant du dé à coudre à la bouilloire de Belle-maman ; tout n’est plus que ruines, chaos, désolation.

L’homme, lui, ressemble à Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou.

Il a le regard exalté de ces êtres qui viennent de voir Dieu.

La suite est pénible à raconter.

La plupart du temps, le repas se termine dans la confusion la plus totale : monsieur engloutit son plat en se pourléchant les babines tout en se disant que finalement ce n’est pas si sorcier que cela de cuisiner, l’idée d’ouvrir un restaurant le caresse pendant que le reste de la famille juge plus prudent de filer directement aux urgences.

Simple principe de précaution.

Pendant longtemps encore, on se souviendra de ce jour où l’homme de la famille est passé du stade de bipède passif à celui de courtier en gastronomie, comme on se souvient du 11 septembre 2001 ou du 11 janvier 2015.

                                                                                                                                                                                                                                                        Le jour où la civilisation a chancelé sur son socle.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                       Pour suivre l’actualité de ce blog, c’est  par ici: https://www.facebook.com/pages/Un-juif-en-cavale-Laurent-Sagalovitsch/373236056096087?skip_nax_wizard=true

 

5 commentaires pour “L’homme ne cuisine pas, il crée”

  1. Article juste parfait !

    Autant sur certains articles je ne suis pas trop d’accord avec la teneur du texte, mais là, j’ai cru lire mon portrait !

  2. et 99%des 3 etoiles sont des hommes
    va comprendre !

  3. “il possède cette touche de génie qui le différencie à tout jamais de la gente féminine”

    La gente féminine ? Sérieusement ? Et pourquoi pas la jante tant qu’on y est ?

    Monsieur Sagalovitsch vous m’avez déçu.

  4. Mes yeux vous remercient pour cette prompte correction.

  5. http://blog.slate.fr/sagalovitsch/2014/11/27/nul-en-orthographe-et-fier-de-laitre/

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