Mais qui es-tu Pit Agarmen ?

Il existe un pacte secret entre écrivains qui se fréquentent et s’apprécient en tant que personne. On prend toujours le soin de s’envoyer l’un l’autre sa dernière parution mais on évite soigneusement de s’en parler. C’est plus prudent.

Déjà avoir un ami écrivain lorsqu’on prétend l’être soi-même n’est jamais chose aisée, la plupart d’entre eux, vous inclus, étant bien souvent des êtres imbuvables.

Imbus de leur personne, arrogants, égocentriques, maniaco dépressifs, alcooliques, névropathes, envieux, oscillant sans cesse entre l’exaltation de leur propre génie et l’exaspération de ne point être reconnu comme tel.

La plupart du temps vous les évitez.

Et puis parfois, par une morne après-midi passée à se morfondre dans les allées d’un quelconque salon du livre organisé dans une quelconque ville de province, vous vous surprenez à sympathiser avec l’un d’entre eux qui se trouve avoir un air aussi ahuri que vous. Vous racontez vos malheurs, il les comprend. Il vous confie ses doutes, vous les partagez. Voilà vous avez un nouvel ami.

Et vous n’avez pas envie de le perdre.

Aussi quand vous recevez son dernier roman, la plupart du temps, vous ne prenez même pas la peine de le lire. Vous le rangez directement dans votre bibliothèque à côté de ses œuvres précédentes, vous prenez quand même la peine de le remercier pour cette touchante dédicace, vous le félicitez même et la valse des compliments s’arrête là.

Vous savez que si vous commencez à lire ne serait-ce qu’une page de son roman, votre amitié a autant de chance de perdurer qu’un irradié victime d’une attaque nucléaire de survivre.

Aussi en début de semaine quand j’ai reçu l’ouvrage d’un de mes rares amis écrivains, j’ai craint le pire. D’autant plus que sur la jaquette de son roman ce n’est pas son nom qui apparaissait triomphant mais celui d’un pseudonyme qu’il s’était choisi afin de jouer au petit malin avec le monde sclérosé de l’édition.

Ainsi, votre ami se nomme désormais Pit Agarmen et son roman s’appelle La nuit a dévoré le monde.

C’est une histoire de zombie.

Vous saviez que votre ami souffrait de troubles mentaux récurrents mais sans jamais vous douter que son délabrement psychique puisse être aussi aigu. Un roman de zombie! C’est comme si vous vous décidiez à écrire un roman naturaliste sur la vie d’un curé de campagne patriote et germanophile.

Cependant, afin de connaître l’étendue du mal qui le ravage, vous commencez à lire cet improbable roman.

Une histoire à dormir debout d’un écrivain de roman de gare qui se rendant à une soirée chez une amie se réveille le lendemain matin en découvrant que l’humanité n’est plus et que ne demeure à la surface de la terre que des meutes de zombies sanguinaires.

Cette fois, c’est certain, votre ami a sombré dans la folie.

Vous songez à appeler sa compagne pour savoir si au moins il se soigne et s’enquérir du nom de l’établissement où il a pris pension.

Pourtant une fois la lecture de son roman achevé, vous devez vous rendre à l’évidence : vous l’avez aimé.

C’est que le bougre n’a évidemment en rien écrit un livre sur les zombies. Les zombies ne sont qu’un prétexte pour nous dire son dégoût du monde. Pour nous confier qu’il était tellement déçu de l’humanité en général, de sa médiocrité, de sa mesquinerie, qu’il ne serait pas fâché qu’elle disparaisse pour de bon. Qu’il ne pleurerait pas sur son sort.

Que nous autres humains sommes devenus tellement mesquins, veules, pitoyables, médisants, médiocres, que nous nous sommes tellement éloignés d’un idéal de bonté et de fraternité, que nous manquons tellement de compassion, que nous pouvons maintenant crever.

Un roman en forme de fable sur un homme rendu misanthrope à force de désespérer de la nature humaine et qui veut nous alerter que nous nous sommes égarés. Que la société de consommation a mangé notre cœur. Que nous sommes tellement bouffis d’arrogance que nos vies ressemblent à des tombeaux grisâtres qui ne méritent même plus d’être attendris ou consolés par la présence bienveillante d’une pierre tombale.

Ci-gît l’humanité.

25 commentaires pour “Mais qui es-tu Pit Agarmen ?”

  1. Enfin un roman que j’aurais peut être une chance de terminer si j’en fait l’acquisition

  2. Ah Ah ! Excellent, tout ça.

    Bon, j’adore les histoires de zombies (Vous avez vu “Bienvenue à Zombiland”, au fait ? Laissez vous tenter.)

    je me lasse tenter par le bouquin de votre pote dès que j’ai le temps.

    Au fait, ce billet sur les motards ? Des motards zombies, si vous vous voulez.

  3. Pareil que Bernard, pour les zombies… :) Le blog de Pit donne également envie de le lire, ce roman – surtout “Retours”, son billet du 31 juillet, vachement juste. J’ai l’impression qu’on est de plus en plus nombreux (et ça nous aura tous frappé en juillet dernier, décidément) à fermer toutes les écoutilles pour se plonger à cœur perdu dans la création. Question de survie mentale.

  4. On peut dire ca, je crois.

  5. Remarquez, le thème que vous évoquez (les zombies c’est tout le monde), il a été traité au cinéma de belle façon caustique avec “Invasion Los Angeles” :

    Invasion Los Angeles dans l’œuvre de Carpenter[modifier]

    Invasion Los Angeles comporte au moins deux niveaux de lecture :

    “…une lecture littérale de la prise de conscience par un ouvrier de chantier que le monde est gouverné par des extra-terrestres ayant pris le pouvoir à l’insu des humains ;
    une lecture métaphorique de la prise de contrôle de la société américaine par les yuppies, ces nouvelles élites commerciales ou administratives sorties des grandes écoles et dont l’objectif est le pouvoir et l’argent.
    John Nada, le héros du film (et personnage pivot de la résistance aux extra-terrestres sur terre) devient ainsi le double de « Big » John Carpenter, metteur en scène faisant de la résistance à Hollywood (face aux yuppies y ayant pris le pouvoir), et réglant ses comptes par le biais du film. Dans le film, Nada gagne son combat et le complot extra-terrestre est dévoilé. Dans la vie réelle, Carpenter va pouvoir continuer à tourner (Prince des ténèbres, L’Antre de la folie, Los Angeles 2013, Vampires, Ghosts of Mars).”

  6. Ah, ben tiens !

    je vais sur le site de votre pote, et je trouve quoi dans ses films préférés ? “Invasion Los Angeles”. Bon, pas un hasard, tout ça.

  7. Sans doute intéressant et un peu Barjavelien mais je n’ai pas le temps de le lire tout de suite. Les auteurs pessimistes en SF ou fantastic ce n’est pas nouveau… mais ravi que Saga découvre… pour votre information la SF ce n’est pas que d’invétérés déprimés… http://www.smithsonianmag.com/science-nature/Dear-Science-Fiction-Writers-Stop-Being-So-Pessimistic.html#ixzz26F5mXVeS

  8. C’est le titre que j’aime. Tout est dit. Je le lirai sûrement, ça changera.

  9. je me zombifie, tu te zombifies nous nous zombifions,
    je ne suis pas loin de penser comme Nico mais merci de nous signaler ce roman ; je dois faire partie des lucides-optimistes et j’ai passé depuis longtemps le seuil “d’alerte”

  10. @ Bernard : Avec Assaut, Invasion L.A est aussi l’un de mes Carpenter préférés, bon sang ! :)
    Épatant.

  11. J’ai lu la “genèse d’un roman”. http://extranet.editis.com/it-yonixweb/images/RL/art/doc/d/d754fd251631333436343236343337333034333131.pdf C’est certains que quand on n’est pas trop exigeant tout est beaucoup plus simple. Le mensonge de l’écrivain c’est beau. J’ai acheté son livre, on verra… En attendant je vous conseils La nuit des toasts vivant : http://www.youtube.com/watch?v=iRhNT_pgffI

  12. Sophie : moi aussi, j’aime bcp assaut. je pense aussi à un film de Zombies où les survivants se retrouvent enfermés et cernés dans un centre commercial. Et Bienvenue à Zombieland, tu l’as vu ?

    Bon, j’ai l’impression, ça n’a rien à voir, que le père Sagalo se fait une rallonge dans Kippour…

  13. @ Bernard : et le careme c’est quand ?

  14. Exactement, voilà ce que nous sommes, des zombies ! Et c’est sans compter les femmes, oui ! les femmes, ces viles créatures qui nous manipulent sournoisement avec leurs jupes et leurs gros seins, du matin jusqu’au soir, ce dans l’unique but d’être fécondées, nous volant nos désirs et nos envies de liberté, extirpant la vie elle-même de notre corps tels ces monstres-insectes aspirant la cervelle des gens avec leurs mandibules pointues en forme de tube…

  15. hilarant : shaun of the dead
    avec des mantes religieuses pour vince

  16. Hannah : Ah oui, Shaun of the Dead. Très bon !
    Une nuit en enfer, aussi.

    Vince : Vous avez tout compris. La femme, un alliage humain entre le zombie et le vampire

    Laurent : Demandez à Winnie, il est plus calé que moi sur les sauteries religieuses !

  17. @ Bernard : rhâ non pas vu Zombieland. Ni Shaun of the Dead. Flûte, j’ai des films à rattraper…

    @ Vince : Oué oué, slurp, farpaitement ! Et c’est mérité, bande de m’as-tu-vu ! 😀

  18. Land of the Dead sort des sentiers battus. Métaphore de la société, pas un grand film mais l’idée est original.

  19. land of the Dead j’ai vu aussi, c’est bien.

    Sophie et hannah : Faut voir Bienvenue à Zombieland, c’est très drôle, Bill Murray y fait même une apparition dans une parodie de sos fantômes. L’idée est que même dans le merdier le plus noir, il faut savoir savourer les petits plaisirs de l’existence… Genre exploser un zombie avec une portière de bagnole.

  20. mais oui Bernard, je connais Zombieland, très bon film et j’aurais aussi cité Bill Murray dans son propre rôle, rapidement et ironiquement re-mort
    je précise que j’ai dû voir les films d’horreur les plus remarquables avec ou sans message, genre ô combien recherché par la jeunesse

  21. Bon, dès que je tombe sur Zombieland, je me scotche devant. :)
    (Sinon, c’est Zombie, de Romero, le coup du centre commercial attaqué par les morts-vivants.)

  22. (J’adore cette photo de chat fou et de chien saucisse.)

  23. Cher Laurent,
    j’aime ce que tu as écrit sur les auteurs entre eux. Je suis moi-meme écrivain et au Québec, c’est pareil. Ta lucididé et ta franchise sont d’un rafraichissant! Tu exprimes exactement le fond de ma pensée alors pas besoin d’en rajouter. Mais je ne peux m’en empecher!
    Les auteurs qui se “congratulent” entre eux le font par besoin d’un retour. En effet, ils lisent rarement les livres de ceux qui sont, plutot que des amis, des confrères : de vils compétiteurs qui risquent de prendre la place qu’eux, revendiquent. Tu l’as dit: narcissiques, puants. Souvent inconscients de l’être, ce qui est pire, voire dangereux.
    J’ai adoré le livre de Pit. C’est une surprise totale, qui m’a prise de court, que j’ai lu avec un tel bonheur que maintenant qu’il est terminé, j’ai le sentiment d’avoir perdu un ami.
    Les auteurs entre eux sont si avares de compliments que j’ai décidé de lui envoyer mes sentiments. Écrire est un travail solitaire. Le feed-back des lecteurs est la récompense, à défaut des droits d’auteur rachitiques que l’on reçoit, si on a eu la chance d’avoir une bonne presse, et des gens désireux de posséder notre livre.
    Je sens, à travers l’écriture réflexive et sensible de Pit Agarmen une affinité avec ma propre sensibilité, mon regard sur le monde et tout ce qui le compose. Cette rébellion qu’il exprime mais, étrangement, sans violence, posément. Lucidité est le seul mot qui me vient et me revient quand j’y repense. J’aime les zombis, j’ai toujours aimé l’horreur en tous genres, à condition qu’elle soit porteuse de quelque chose, qu’elle ait une finalité et pas juste un désir de montrer les tripes à découvert. Agarmen montre a découvert les tripes, certes, mais surtout celles de l’âme qui, une fois écorchée et mise à vif, ne peut que désirer guérir de ses plaies, si la conscience y est.
    J’aime ce type, le type du livre et le type qui l’a écrit. Et, apres avoir lu ton préambule et ce que tu dis de toi, je t’aime aussi.
    Ca fait du bien. Même en loin. La géographie n’est rien. On est un petit pays en soi, tous ces gens réunis de par une sorte de conscience universelle.
    Merci pour tout ça.
    Suzanne

  24. Merci à vous!

  25. Merci à Pit Agarmen que j’aimerais connaître plus… et
    merci à Suzanne, de Québec pour sa façon d’explimer, à travers sa note à laurentsagalovitsch, son appréciationdu livre de Pit “lanuit a dévoré le monde”

    La vie peut être belle si on prend le temps de l’apprécier
    Bye,

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