Les 50 disques pop de la décennie: le podium

Et voici la fin de notre top avec les 3 premiers. Le reste du classement est ici :
->#50-41
->#40-31
->#30-21
->#20-11
->#10-4

3. Animal Collective – Merriweather Post Pavilion [Domino, 2009]

Animal, on est mal : en cette fin d’année, le Animal Collective-bashing est devenu un sport de choix dans la blogosphère musicale, un passage obligé des commentaires des tops de fin d’année. Dans le rôle des haters, quelques chevaliers à la triste figure pour qui le groupe, trop bruyant, ébouriffé, foutraque, cadre mal avec le fantasme d’un indie rock propret, mignon, idéal en bruit de fond et assorti avec la table basse du salon. La faute des New-Yorkais, avoir lancé le sprint trop tôt tel le premier Usain Bolt venu : Jack bien monté en graine, celles des haricots magiques qui semblent orner sa pochette, Merriweather Post Pavilion a été sacré album de l’année bien avant le jour de sa sortie CD aux Etats-Unis, le 20 janvier 2009. Pile au même moment était intronisé un obscur politicien nord-américain, lui aussi trop adoré et trop vite, victime aussi depuis d’une légère chute de popularité, sic transit hypa mundi.

Il faut dire qu’en onze mois, les opposants ont eu largement le temps d’affûter leur argument massue : Animal Collective cacherait derrière son apparente complexité son incapacité à composer des mélodies immortelles. Une idée déjà ridiculisée par des singles ou EP précédents (“The Purple Bottle” et sa citation d’une vieille scie de Stevie Wonder, “Peacebone” ou “Water Curses”) et que contrent encore ici une poignée de titres : un “Bluish” tout en romantisme fondant, “Lion in a Coma”, accouplement maximaliste entre Pow Wow et le “Premiers Symptômes” de Gainsbourg, et évidemment “Brothersport”, tuerie à tue-tête et à tu et à toi, choeur fanfaron qui nous venge de toutes les chorales et fanfares pénibles des années 2000 (Arcade Fire, Beirut, on en passe). Après, bien sûr, il y a huit autres morceaux qu’il faut débroussailler à la machette avant d’en apercevoir toutes les beautés, mais c’est là celle d’Animal Collective : “In The Flowers”, premier titre, deux minutes trente de pénombre sous les lianes et soudain la lumière, le plus beau des groupes-clairières.

En cela, Panda Bear, Avey Tare et les autres ne sont pas tant les petit-fils de Brian Wilson (même si la comparaison est frappante, y compris avec des albums méconnus des Beach Boys seventies comme Love You) ou les correspondants américains de Faust qu’un groupe dans la lignée de Sonic Youth : en 1987-1988, soit à peu près au même point de leur carrière, ces New Yorkais-là étaient encore tenus par une partie de la critique pour des petits rigolos un peu fumeux qui planquaient leur inspiration erratique derrière des larsens. On connaît la suite de l’histoire, et on suppose qu’Animal Collective aussi : un groupe tellement classe et inclassable qu’il en est devenu classique. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.
[Spotify] [Deezer]

2. The Strokes – Is This It [RCA, 2001]

J’avais 16 ans en 2001. Comme tous les jeunes de mon âge, j’écoutais du rap français. Comme tous les jeunes de mon âge, je m’ennuyais terriblement lors des vacances familiales. Cet été-là, au Auchan près de la plage, je me suis acheté Rock’n’Folk parce que je trouvais que les mecs en couverture avaient plus la classe que Tryo. Ils s’appelaient The Strokes.

Je ne revis plus un coiffeur avant six mois. Je trouvais cette coupe de cheveux assez cool. Avec un an de retard, les filles de mon lycée finirent aussi par trouver ça cool. Ma mère n’était pas très fan et estimait que ce n’était pas avec ça que j’allais trouver un travail. Je m’en foutais. Mon seul souci était de rester à la mode; il était bien évident que cette coupe de cheveux serait ringarde dès la fin 2003, une fois le revival rock passé. Je parcourais de longues pages sur l’histoire de la pop pour essayer d’anticiper la future tendance musicale. Et me préparer psychologiquement à me couper les cheveux.

J’ai aujourd’hui 24 ans, un travail et toujours cette coupe de merde. J’ai traversé quelques tendances musicales (l’indie rock de 2005, l’electro fluo de 2007, l’indie rock de 2009) sans trop me faire refouler à l’entrée des clubs malgré un style vestimentaire constant. Je ne suis pas le seul : dans les soirées, les mecs ont toujours des cheveux un peu trop longs, des jeans trop serrés et un air éternellement fatigué. Les filles n’ont pas coupé leur frange de 2002 et arborent juste au poignet des reliques de leur passion pour MGMT.

On dirait bien que le temps s’est arrêté depuis la sortie de l’album des Strokes. Si j’avais eu 16 ans en 1991, je vous aurais raconté la même histoire au sujet de Nirvana.
[Spotify] [Deezer]

1. Wilco – Yankee Hotel Foxtrot [Nonesuch, 2002]

Mon premier est un cas d’école de marketing musical raté – dollars et mégaoctets. En 2001, quand Wilco remet son quatrième album à sa maison de disques, Reprise, une filiale de Warner alors en pleine fusion pharaonique avec AOL, les costards-cravates du label flairent un suicide commercial. Viré, le groupe part avec pour indemnités de départ les droits de ce disque auquel pas grand monde ne croit, et qu’il finit par mettre en ligne sur son site, geste encore rare à l’époque. Récupéré par une autre filiale de Warner, Nonesuch, l’album se vendra finalement à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires aux Etats-Unis, et reste le plus gros succès commercial de Wilco.

Mon deuxième est la date symbole de la décennie – sang et poussière. Le 11 septembre 2001, Al Qaida détourne quatre avions de ligne, deux sur les tours jumelles du World Trade Center à New York, un sur le Pentagone et un qui finira sa course en Pennsylvanie : 3 000 morts. Ce 11 septembre, c’était justement le jour où Wilco devait publier son disque chez Reprise : un album dont la pochette avait déjà été choisie – deux tours, celles de Marina City à Chicago. Un morceau s’y appelle “Ashes of American Flags”, un autre “War on War”, un autre encore (“Poor Places”) se conclut par un message codé issu de l’alphabet phonétique de l’Otan, comme un SOS ou une bouteille à la mer. Un hasard, bien sûr. Le même, sûrement, qui a conduit les Moldy Peaches a publier en ce matin d’automne aux Etats-Unis un album contenant une chanson appelée “NYC’s Like A Graveyard”, le groupe de hip-hop The Coup à anticiper en photo la destruction des Twin Towers ou Dylan, le Sphinx du rock américain, à sortir ce 11 septembre de quatre ans de silence discographique…

Mon troisième est une adolescence musicale féconde qui s’achève – ruptures et liaisons. Ca commence avec un batteur, Ken Coomer, viré durant l’enregistrement, ça continue avec des tensions entre les deux leaders, Jeff Tweedy et Jay Bennett, qui se déchirent sur la direction à donner à l’album (démissionnaire, le second nommé est mort il y a six mois d’une surdose de médicaments), et ça se termine avec un coucou, Jim O’Rourke, qui, alors qu’il s’apprête à intégrer Sonic Youth, vient pondre ses oeufs expérimentaux dans le nid. Le résultat : un disque aux coins floutés, aux mélodies gommées ou adoucies, même quand elles sont évidentes comme “Kamera” ou “Jesus, etc”. Où l’americana en état de grâce des albums précédents (le country-rock Being There, le très pop Summerteeth) se fond dans un paysage indéfinissable aux accents de paradis perdu : “I miss the innocence I’ve known, playing Kiss covers beautiful and stoned” . Wilco continuera de sortir de très beaux albums dans les années suivantes, mais ne retrouvera jamais cet équilibre instable miraculeux.

Mon tout s’appelle Yankee Hotel Foxtrot : le plus beau paysage après la bataille des années 2000.
[Spotify] [Deezer]

Jean-Marie Pottier et Vincent Glad

13 commentaires pour “Les 50 disques pop de la décennie: le podium”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Vincent Glad, Florence Desruol. Florence Desruol a dit: RT @vincentglad Le podium du top de la décennie sur Slate. Animal Collective, Strokes et Wilco http://bit.ly/4ukNvx […]

  2. Sinon vous le trouvez comment Is This It des Strokes ?

  3. D’accord ou pas d’accord avec ce listing – de toutes les façons dans ces listes top album personne n’est jamais d’accord! Et d’ailleurs j’en profite pour y foutre mon grain (caillou même!) de sel: mais où est l’album Doolittle des Pixies?! – on retiendra quand même une chose.
    Ouais une seule chose.
    Ce putain d’album légendaire dont nous ont gratifié les surdoués fils-à-papa que sont les Strokes. Bah ouais. C’est comme ça. C’est toujours mieux d’être riche et en bonne santé non?!
    Tres bon article sur le sujet d’ailleurs!
    Presque émouvant. Carrément.

    Aller sur ce bonne année.

    Et Rock N’ Roll Will Never Die!
    Mais ça, ça fait longtemps qu’on le sait…

  4. Pour Doolittle, c’est du second degré ta question, michael_s ? Parce qu’il date de 1989, cet album…

  5. Of course ;)
    Puisqu’il faut citer un album absent autant en citer un qui n’a vraiment rien à foutre ds ce classement!
    Non mais c’est vrai! Qd tu relis les commentaires de ce classement (tres interessant par ailleurs) tu trouves toujours plein de pseudo-critiques qui pensent se trouver sur le “wall des lamentations”.
    Et pourquoi pas lui? Et pourquoi pas l’autre? A croire qu’ils ont du mal à se faire à l’idée qu’un classement est forcément exclusif.
    Bref.
    Moi je prends ce classement et j’apprends ce que j’ai à en apprendre. Et puisqu’il faut parler zique (et IL FAUT parler zique!) autant le faire avec un classement que l’on aurait pas fait.

    Tchô! ;)

  6. Merciiiii pour cette rétrospective rafraîchissante ! Les Strokes ont carrément marqué le grand retour du rock old school au début des années 2000. Et de fait, l’album est intemporel… J’y ajouterais cepdt au même niveau les Libertines – leurs concurrents de l’époque, avec un son moins léché et plus garage…

  7. N’écoutant que de la musique ‘electronique’ et toutes les variantes de l’idm à l’industrial en passant aussi par le 8bit et j’en passe… Je voulais juste dire que ce classement est plutôt pas mal merci de me permettre d’étoffer ma culture musicale…
    Le top 3 est vraiment pas mal, bon choix et Bonne année ;)

  8. Capucine > Si cela avait été un top singles ou s’il avait été possible de faire une compile homemade, on aurait sans doute mis les Libertines. Les deux albums, en revanche, je les trouve un brin inégaux.

  9. Ah, alors là ca me fait plaisir de voir ce fabuleux groupe de Chicago en tete du classement… C’est 1000 fois mérités, ils sont exceptionnels… Et c’est excellent de consacrer un groupe en quete perpetuelle d’arrangements innovants, classieux et non conventionnels…

    Bravo et longue vie à Wilco… Et Animal Collective en 3 c’est également un excellent choix pour le Pet Sounds des années 2000…

    http://www.mindriotmusic.blogspot.com/

  10. Quel joli top ! Kudos pour Wilco, un peu relou ces derniers temps mais qui sorti, je suis d’accord avec vous, l’un des meilleurs albums de la décennie. Dommage par contre d’avoir mis “Wincing…” des Shins au lieu de “Chutes too narrow”. Dommage, surtout, d’avoir préféré Speakerboxx à Stankonia, LE grand disque hip hop de la décennie.

    Enfin bref, je suppose que les top, ça sert à ça : se prendre la tête. On ne sera jamais assez reconnaissant envers Hornby et Frears.

    Voir mon (long) top pour d’autres prises de tête.

    neitherdoi.wordpress.com

  11. […] par là ce soir. Oui, oui, troisième album de la décennie avec Merriweather Post Pavillon  selon les camarades de Slate et donc beaucoup mieux qu’un mec qui peint des tableaux avec son sang. Que de toute façon on […]

  12. Incroyable comme ce post sur les Strokes me rappelle que j’ai vécu en décalage complet. J’avais à peu près le même âge que toi en 2001, à une année près, et… j’ai découvert Nirvana. Cherchez l’erreur… Je ne sais pas si c’est une conséquence mais j’ai mis beaucoup de temps et j’ai eu beaucoup de mal à me faire à l’idée que les Libertines et les Strokes comptaient.

  13. […] Eighties par le mainstream. Sur leurs derniers albums, que nous avions tous les deux classés dans les meilleurs de la décennie, Kanye West (808’s & Heartbreak) et Julian Casablancas (Phrazes for the Young), citent ainsi […]

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