
La publication de Rock critics, une copieuse anthologie de la critique rock française, offre l’occasion d’un retour en arrière mais aussi d’un bilan de santé (précaire) de la littérature musicale hexagonale actuelle.
On croit souvent qu’une anthologie sert à se replonger dans les grands moments d’un genre. Pas seulement : en lire une, c’est aussi prendre à la fois la mesure de ce qui manque et de ce qui s’est perdu. A la lecture de Rock critics, deuxième essai compilatoire (1) de la littérature rock française que viennent de tenter les éditions Don Quichotte, on se désolera dans un premier temps de quelques absences fâcheuses (oublis ou refus des intéressés?), dont celles de piliers des Inrockuptibles mensuels comme JD Beauvallet et Gilles Tordjman (un texte sublime de ce dernier sur Tim Buckley, notamment, n’aurait pas déparé dans l’ensemble).
Dans un deuxième temps, on se délectera de quelques pépites: un article superbe de Philippe Garnier sur un sujet aussi banal et récurrent que «le dernier Stones», un éloge furieux du colonel Parker par Bayon, une interview au long cours de Brian Wilson — période has been — par Michka Assayas ou encore une réjouissante analyse philosophico-morale d’AC/DC (« pas juste un groupe à riffs, mais un groupe à riffs justes ») par Arnaud Viviant. Une fois établi le décompte des absences et des présences, on pourra revenir à l’étymologie du mot anthologie, anthologeo, «cueillir des fleurs»; ou plutôt se servir de celles-ci, d’une certaine façon, pour fleurir une chambre d’hôpital. Celle d’une critique rock française qui, comme en témoigne par exemple ce texte curieux et anonyme publié l’an passé sur le site des Inrockuptibles, semble ne plus trop savoir comment porter la plume dans le couplet.
Ce bilan de santé est une affaire, forcément, de chiffres et de lettres, et les premiers, comme souvent quand il s’agit de presse, ont l’allure d’une plongée aux abysses. Comme le rappelle le journaliste Denis Roulleau dans l’introduction du livre, le second couteau de la critique rock française, Best, vendait 200.000 exemplaires par mois en 1980 ; aujourd’hui, Rock’n'Folk et Les Inrockuptibles tirent à 68.000 exemplaires environ respectivement par mois et par semaine, pour une diffusion payée inférieure d’un bon tiers. Autre chiffre à calculer pour jouer à se faire peur, celui du nombre de feuillets abattus par plusieurs des articles de ce recueil (quarante pour le plus long, une interview des Stones par Bruno Blum dans Best), et le comparer à celui d’articles actuels. Sans surprise, en comparaison, la presse musicale actuelle a suivi l’évolution des autres publications : au plus court.
Au-delà de ces petits jeux comptables, reste le retour aux textes – sachant qu’on sera bien en peine de démêler la poule de l’oeuf : qui, de la baisse de qualité des textes, du raccourcissement des articles et de la diminution de la diffusion, est arrivé en premier ? A la lecture de Rock critics, plusieurs traits frappent en tout cas comme des secrets trop souvent égarés : une science du pas de côté, du coup de dé, de la règle du je. Prenez Patrick Eudeline qui, dans un texte sur les Sex Pistols, balance en 1977 : «La garage-scène new-yorkaise avec ses pauvres Ramones ou les étudiants de Talking Heads et Television est bien larguée». Le genre de jugement qui fait rigoler aujourd’hui quand on réécoute Fear of Music ou Marquee Moon, mais constitue aussi une prise de risque qu’on ne voit plus trop à l’heure où les critiques musicaux ne cherchent qu’à satisfaire toutes les niches et publics pop sans les mettre en rapport, quitte à faire le grand écart des chroniques élogieuses entre Carla Bruni et Animal Collective. Comme si la critique musicale était définitivement «horizontale» par opposition à une critique de cinéma «verticale», attachée encore à hiérarchiser et mettre en perspective la qualité des oeuvres : il est inimaginable de voir en France autour d’un disque une controverse critique semblable à celle ayant entouré la Palme d’or du dernier Festival de Cannes, Uncle Bonmee who can recall his past lives d’Apichatpong Weerasethakul.
Voyez, ensuite, Arnaud Viviant qui analyse AC/DC à coups de Nietszche, Heidegger ou Chomsky : intellectualisme, prétention? Non, simplement l’idée de s’emparer d’un objet apparemment éloigné de la ligne éditoriale de son journal (Les Inrockuptibles, en l’occurrence) puis d’écrire dessus en dansant sur cette ligne – et non de la franchir pour aller se vautrer dans la critique complaisante à l’égard d’un objet grand public, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui dans la presse, recherche d’audience à tout prix oblige.
Relisez, enfin, le texte de Garnier sur les Stones pour voir comment parler à la première personne sans tomber dans le tout à l’ego ou le clin d’oeil lourdingue et faussement copain au lecteur : «La première fois que je me suis mis à vraiment écouter les Stones, c’était déjà “trop tard”. C’était la première fois que L. m’amenait chez lui. Sa chambre était minuscule et il couchait dans un lit Empire trop petit pour lui ; tout y fleurait la vieille France et le bon goût. Mais il y avait cette pile de 45 tours… Et il se levait tard, parce que la nuit il écoutait les radios-pirates ; c’était vraiment le seul avantage de vivre en Normandie ». En quelques lignes, une esthétique du souvenir personnel bien plus brillante que la plupart des pseudo-reportages «gonzo» qui pullulent aujourd’hui, et consistent généralement à comparer la qualité des différents alcools de l’espace VIP d’une salle de concert. A surjouer la coolitude alors que, au fond, le critique rock reste le type qui tient la chandelle entre un lecteur et un disque. «The only true currency in this bankrupt world is what we share with someone else when we’re uncool»: ces mots attribués à Lester Bangs dans le film Presque célèbre datent des années 70 et restent plus valables que jamais dans un monde des médias bien bankrupt.
On arrêtera là les exemples: chacun pourra trouver dans cet intéressant et inégal (bref, une anthologie) Rock critics ses quatre ou cinq os critiques et stylistiques à ronger – et tant pis si cela fait exhumation ou adoration de vieux squelettes. Bien sûr, on se souviendra que l’époque compilée dans ce livre n’avait pas que des avantages du point de vue de la critique musicale (les sources d’information se sont depuis multipliées, diversifiées, démocratisées avec les blogs musicaux) ; on dira que cette nostalgie d’un âge d’or supposé de la presse musicale est un peu réac et que, plutôt que se replonger dans l’ancien testament, on ferait mieux de tenter d’inventer le nouveau, quand bien même il passerait par 140 caractères ou deux chiffres et une virgule. On aura raison, bien sûr, mais on ne pourra s’empêcher de penser, le stylo ou le clavier à la main, à cette phrase de Philippe Garnier, encore lui, en chute d’un article sur les scènes punks de Cleveland et Boston : «Il est grand temps de commencer à faire, en moins bien, ce qui nous a toujours plu».
Jean-Marie Pottier
Rock critics, préface de Pierre Lescure, présentation de Denis Roulleau, éditions Don Quichotte, 500 pages.
(1) Gilles Verlant avait compilé il y a dix ans des textes parus entre 1960 et 1975 dans un livre appelé Le Rock et la plume (éditions Hors Collection) dont le deuxième volume, pourtant prévu, n’est à notre connaissance jamais paru.
Photo: Flick CC by sashafatcat
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Au départ, pourtant, il y a un simple petit tube qui, aujourd’hui encore, passe comme une lettre à la poste: «The Letter», récemment réexhumé par le juke-box nostalgique Good Morning England, comme une carte postale des sixties redoutablement efficace, du genre à passer en boucle sur les radios adult-rock. Dans cette usine à tubes qu’est l’année 1967, Alex Chilton a alors à peine seize ans et sa plus grande réussite, qu’il chante d’une voix étonnamment grave (sa fragilité attendra la suite de sa carrière pour ressortir), est l’oeuvre d’un musicien country du nom de Wayne Carson Thompson. Lui et ses comparses sont bien habillés, le cheveu long mais bien coiffé sur les photos, et chantent, aidés de musiciens de studio, des compositions écrites par d’autres. Il n’a pas encore trouvé sa voix.
Animal, on est mal : en cette fin d’année, le Animal Collective-bashing est devenu un sport de choix dans la blogosphère musicale, un passage obligé des commentaires des tops de fin d’année. Dans le rôle des haters, quelques chevaliers à la triste figure pour qui le groupe, trop bruyant, ébouriffé, foutraque, cadre mal avec le fantasme d’un indie rock propret, mignon, idéal en bruit de fond et assorti avec la table basse du salon. La faute des New-Yorkais, avoir lancé le sprint trop tôt tel le premier Usain Bolt venu : Jack bien monté en graine, celles des haricots magiques qui semblent orner sa pochette, Merriweather Post Pavilion a été sacré album de l’année bien avant le jour de sa sortie CD aux Etats-Unis, le 20 janvier 2009.
J’avais 16 ans en 2001. Comme tous les jeunes de mon âge, j’écoutais du rap français. Comme tous les jeunes de mon âge, je m’ennuyais terriblement lors des vacances familiales. Cet été-là, au Auchan près de la plage, je me suis acheté Rock’n'Folk parce que je trouvais que
Mon premier est un cas d’école de marketing musical raté – dollars et mégaoctets. En 2001, quand Wilco remet son quatrième album à sa maison de disques, Reprise, une filiale de Warner alors en pleine fusion pharaonique avec AOL, les costards-cravates du label flairent un suicide commercial. Viré, le groupe part avec pour indemnités de départ les droits de ce disque auquel pas grand monde ne croit, et qu’il finit par mettre en ligne sur son site, geste encore rare à l’époque. Récupéré par une autre filiale de Warner, Nonesuch, l’album se vendra finalement à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires aux Etats-Unis, et reste le plus gros succès commercial de Wilco.
Les Shins, où le groupe paradoxal d’une ère où le classicisme est mal vu. Pas assez connu du grand public, mais trop célèbre pour la simple scène indé, la “faute” à un
Il y a des disques trop massifs qu’on n’a jamais vraiment fini d’explorer. Double album d’une extravagante longueur (135 minutes), Speakerboxxx / The Love Below ressemble à ces chefs d’œuvre du cinéma qui ressortent plusieurs décennies plus tard en DVD dans une version Director’s cut rallongée de 35 minutes. Sauf qu’Outkast a sorti directement sa version Director’s cut. Speakerboxxx / The Love Below est en quelque sorte le
Et si c’étaient eux, les Beach Boys des années 2000, finalement ? Ceux qui, au-delà des signes extérieurs de joliesse californienne (soleil, sable, filles), de la simple imitation ou des bêtes citations, avaient vraiment retrouvé, depuis leurs terres géorgiennes, la pierre philosophale de Brian Wilson – mélodies en or, anti-dépresseurs par kilos, forme angélique, fond plutôt sombre (“I remember feeling like a ship/Whose captain was too drunk to steer/And you watched as I was sinking/Waving sadly from the pier”) ? Comme ses glorieux prédécesseurs, la bande de Kevin Barnes a connu une discographie en forme d’ascension rectiligne vers le jardin d’Eden, auquel la pochette de ce septième album, son Pet Sounds à elle, fait irrésistiblement penser. Une fois quitté ce paradis perdu, le groupe a ensuite composé l’un des plus hallucinants singles de la décennie (
Si la figure imposée de la décennie aura été la fusion des genres en une pop omnisciente, les années 2000 ont commencé par une autre alliance au moins aussi importante entre les tubes grand public et les producteurs expérimentateurs. Entre 2000 et 2002, les 3 plus grosses cash machines de l’industrie ont confié un de leur disques à des laborantins : Madonna avec Music (produit par Mirwaïs), Britney Spears avec Britney (produit par les Neptunes) et Justin Timberlake avec Justified (produit par les Neptunes et Timbaland). Sortie en plein milieu de cette époque dorée, In Search Of est le projet solo des Neptunes, un caprice d’esthètes qui veulent se garder quelques unes de leurs meilleurs compos. Fidèle à la pochette, les N*E*R*D proposent un rap à la cool, un théorème de soul du XXIe siècle balancé avec la conviction d’un branleur qui préfère finir sa partie de Playstation avant de changer le monde. In Search Of avait trouvé le juste équilibre entre les extravagances électroniques de Timbaland et le funk jouissif de Sly Stone mais les Neptunes auront la mauvaise idée de brader leur bijou en le faisant rejouer par un groupe de garage rock pour la sortie américaine du disque. Seul l’Europe aura bénéficié de la version d’origine devenue depuis collector. Le résultat d’une grosse erreur d’appréciation des Neptunes : ils n’avaient pas besoin de tourner le dos au hip-hop/R’n'B avec cette version rock, ils étaient déjà depuis longtemps ailleurs.
“Vendus ! “, “Bourgeois !”, “Sociaux-traîtres !”. C’est un peu le genre d’injures qu’on s’attend à recevoir en choisissant cet album/compilation/faux EP au milieu de la
Sufjan Stevens nous avait vendu un improbable projet, parcourir les 50 Etats américains et leur dédier chacun une production (un album ou un MP3). L’épopée avait commencé en 2003 avec Michigan et s’était poursuivi avec Illinoise en 2005. Tout le monde y croyait, Sufjan Stevens allait repousser les limites de l’humanité et s’abîmer dans son absurdité en livrant son dernier disque Alaska à 75 ans. Ce que l’on n’a pas vu sur le coup, c’est que la cathédrale pop que Sufjan Stevens voulait bâtir au nom de l’Amérique n’était pas contenue dans ce projet des 50 Etats, mais dans Illinoise lui-même, œuvre trop vaste pour tolérer une suite. Le disque déborde tellement que la maison de disques épongera les chutes dans un second album, The Avalanche, qui reçut aussi un très bel accueil critique. Les 50 Etats resteront à jamais 2, le Michigan d’un côté et les 49 autres regroupés sous la bannière de l’Illinois de l’autre. Car sous le prétexte fallacieux d’un livre d’images convoquant quelques figures du “Prairie State” (le tueur en série John Wayne Gacy Jr., le poète Carl Sandburg, le héros indépendantiste Casimir Pulaski), Sufjan Stevens touche à l’universel — vu des yeux d’un premier communiant. La dimension épique du projet fait corps avec la musique, gavée d’ambition, d’arrangements enchanteurs et de chœurs baroques. Sufjan Stevens joue 22 fois la même chanson, mais avec toujours une manière différente de monter vers le ciel.
Discovery est un grand disque rétro-futuriste. Kubrick avait filmé 2001 vu de 1968 ; Daft Punk met en musique 2001 vu de 1978. Dans ces années 2000 en carton-pâte
Les années 2000 furent aussi celles du grand déclassement, du dérapage des classes moyennes vers les classes moyennes inférieures. Naufragées du pouvoir d’achat, les banlieues résidentielles n’ont pas vraiment de genre musical pour exprimer leur condition — alors que les centres-villes ont le rock à mèche et les banlieues le hip-hop. En France, il n’y aura guère eu que Diam’s, Orelsan et la tecktonik pour chroniquer ce quotidien périurbain ; pas vraiment des chefs d’œuvre. En Grande-Bretagne, Mike Skinner a.k.a The Streets a d’emblée trouvé le ton juste avec son premier album Original Pirate Material, dessinant un paysage urbain plombé par l’ennui où dominent trois valeurs: la Playstation, le joint et
Il y a six mois, une
Kanye West a commencé sa carrière en s’imposant comme le mec le plus cool du monde avec une renversante trilogie étudiante, montée progressive vers l’âge adulte (The College Dropout, Late Registration, Graduation). Et puis en 2008, Kanye West se dit que la nouvelle frontière, c’est de devenir le plus grand rappeur de tous les temps. Il s’attelle à la composition de ce qui doit être son chef d’œuvre. Très affecté par la mort de sa mère et la fin de son couple, il façonne un monument de tristesse recouvert pudiquement d’une d’épaisse couche d’
Septembre 2004,
Sous l’effet conjugué de Sofia Coppola, de son directeur de la photo et de la bande-son d’Air,
Pour classer Panda Bear très haut dans un top des années 2000, il suffirait de parler de sa pochette génialissime (des gens presque à poil, des animaux complètement à poils, entre
Postulat : en dix ans de carrière et six albums, The Clientele, grand groupe sous-estimé, fait en gros toujours le même disque, qu’on pourrait résumer à ces quelques mots du premier morceau de Strange Geometry, “when the evening paints the streets”. Reste donc à chacun, dans cette discographie entre chien et loup, à la mélancolie lettrée puisée aux meilleures sources (Byrds, Velvet, Simon & Garfunkel, sans oublier des arrangements de cordes de Louis Philippe), à choisir la teinte qu’il préfère : le chanteur Alasdair MacLean, paraît-il bon peintre par ailleurs, donne l’impression d’expérimenter chanson après chanson toutes les nuances du rouge, du rose et du mauve (le premier album du groupe s’appelle The Violet Hour). Chacun a donc son Clientele préféré, qu’il soit pourpre, carmin ou vermillon, du moment qu’une chanson l’a touché en plein cœur pendant un coucher de soleil. A défaut d’avoir jamais vu le rayon vert, ce groupe nous a au moins déniché le rayon violet.
C’est avec grand regret que nous plaçons TV On The Radio à cette décevante 13e place. Bombardé révélation de la décennie lors de la sortie de Desperate Youth, Blood Thirsty Babes en 2004, le groupe new-yorkais n’a toujours pas signé l’album dont on a envie de léguer les MP3 à sa descendance. Dans leur trilogie discographique très homogène, on choisira quand même Dear Science, pas un disque d’île déserte, mais au moins un disque de presqu’île isolée en hiver. Le quintette de Brooklyn se risque ici à des formats plus pop, avec toujours ce fond de l’air arty-noisy-rock-soul. En indécrottable laborantin, TV On The Radio encapsule le son de l’époque dans le wall of sound maison: électro minimale sur “
Les New Pornographers sont-ils vraiment un
Quand on désespère du rock anglais, il reste heureusement le rock écossais (en revanche, la même astuce ne marche pas vraiment pour le football). Dans une décennie plutôt pauvre musicalement outre-Manche, les Delgados, groupe d’honnêtes gregarios de l’indie-pop inspirés par
L’électro de chambre a connu une grande année en 2006:
Il y a dix ans, beaucoup de critiques mettaient dans leurs listes des meilleurs disques des années 90
Ce disque peut être considéré comme le premier de la vague indie qui deviendra la norme en terme de rock à partir de 2004 sous l’effet conjugué du premier album d’Arcade Fire, de l’enthousiasme pavlovien des MP3 blogs et de la cathédrale imprenable
Comme la vieille mansarde ou le grenier d’une maison de famille, Tender Buttons grince, grésille et craque de partout sous ses quelques oripeaux modernistes (en l’occurrence le nom du label, Warp, et des bip-bip anémiés par-ci par là). Un pas de côté et on traverse le plancher de ses brèves pop-songs pour retomber sur le
Il est communément admis que les “vieux” ne figurent pas dans les classements de fin d’année, a fortiori de fin de décennie. Les Rolling Stones, Bob Dylan et Neil Young, qui poursuivent plus ou moins péniblement leur carrière, ne rentrent plus vraiment dans le champ de la critique. Jamais rattrapés par la brigade du jeunisme, Sonic Youth approche malgré tout des 30 ans de carrière. Après un gros passage à vide au tournant du siècle (
C’était une autre époque : on téléchargeait sur Audiogalaxy et Napster, on ne connaissait pas encore les bulletins papillons de la Floride, les Twin Towers étaient toujours debout, le retour du rock un fantasme d’étudiants en marketing musical et Radiohead au sommet de sa gloire, avec un accueil critique délirant pour ce Kid A et sa suite, le bien plus inégal
On pourrait dire que Baxter Dury a sorti son premier album à l’âge de cinq ans sans même jouer une note de musique : en 1977, année punk, il figurait sur la pochette de
La pochette de la décennie ? Dans ce kaléidoscope de poses rock passe l’idée que le rock n’est plus qu’un sous-genre de la musique des machines, l’électro. Et
Du lyrisme et de la retenue, du grunge et de la pop vitaminée, du folk sous l’influence du
Il y a quelque chose de magnifique à appeler un album Nixon. L’ancien président américain représente les années 70 dans tout ce qu’elles ont de plus surannées. Malgré l’insertion d’une bibliographie sur Richard Nixon dans la pochette, Lambchop finira par reconnaître que le disque ne fait pas vraiment référence à lui, mais qu’il est juste inspiré de la musique de ces années-là. Nixon est l’album soul de Lambchop, un hommage de la country de Nashville à la soul de Philadelphie (si vous n’avez rien compris à cette phrase, je vous incite à visiter
Le plus grand groupe nippo-italien (le seul ?) a dynamité, dispersé, ventilé, éparpillé le titre de son cinquième album façon puzzle : le long des onze titres, on retrouve donc, en fait de mélodies de certains citrons endommagés, des “Equally Damaged”, “Melody of Certain Three”, “Ballad of Lemons” ou “For The Damaged”. Le symbole d’un album qui, contrairement au suivant, le très beau mais plus classique
Le deuxième album d’Adam Green a la beauté des promesses non tenues. Avant, il était le petit prince de la scène anti-folk du début des années 2000, le bon pote des Libertines, un
Cet album a mauvaise réputation chez les snobs. Que lui reproche t-on ? D’être trop évident,
Ils ont piqué leur nom dans un manuel d’école de commerce, leur maquillage dans la trousse de leur mère, leurs fringues dans la mallette d’un grand-oncle hippie, leurs synthés aux puces du Connecticut et leurs morceaux à David Bowie. Pourtant, ils ont tout bon, et pas seulement parce qu’ils sont jeunes et que le système a besoin de chair fraîche (il y a des dizaines de groupes pour ça) : parce qu’ils croient que ça leur donne un talent particulier et qu’ils ont les moyens de leur prétention. Résultat des classes, le “Smells Like Teen Spirit” des années 2000 (“Time To Pretend”) et une poignée d’autres hymnes aux slogans monosyllabiques comme “Kids” ou “The Youth”, auprès desquels on viendra réchauffer nos vieux os. Quinze ans après, MGMT a réussi le même hold-up que les
The Strokes,
Le mélange de la politique et la musique a quelque chose d’ennuyant par avance. Mais chez Godspeed You ! Black Emperor (groupe, super-groupe ou secte occulte, on ne sait pas trop), seule une guerre peut justifier l’ampleur et le millénarisme de l’orchestration. Le premier titre – le plus beau et le plus tragique – de ce brûlot post-rock s’appelle “
Phoenix a connu le succès dès son premier disque, United, sur la base d’une erreur historique. Début 2000, MTV diffuse en boucle
Comme un deuxième album est toujours raté, les Islands ont décidé de faire un grand pas en avant du bord du précipice après le très remarqué “
Unanimement considéré comme un des plus grands disques hip-hop de la décennie, le deuxième album des Clipse a de quoi alimenter une interminable discussion de comptoir: qui des Clipse au micro ou des
Disque riche, foisonnant, le plus orchestré de sa carrière, Figure 8 est devenu l’ultime album d’Elliott Smith trois ans plus tard avec la mort de son auteur, un couteau dans la poitrine. Il pourrait aujourd’hui s’effacer derrière ses épitaphes trop évidentes, son titre qui désigne une boucle gracieuse de patinage artistique, son avant-dernière chanson intitulée “Can’t Make A Sound”, comme une extinction progressive, son dernier morceau sèchement titré “Bye”, au revoir sec répété en boucle avant le grand plongeon. Mais, depuis 2003, la figure de Smith continue de vibrer, dans ces films vus ou sortis après sa mort (
Pas de clip pour “
En 2004, New York est un peu sorti de la folie Strokes et s’impose comme la capitale du punk-funk, un mélange explosif qui revisite des groupes comme Gang of Four ou ESG à la lumière des avancées de la science psychotrope. Dans la moiteur des caves new-yorkaises, on découvre alors des groupes comme The Rapture (on en reparlera), Radio 4 (on n’en reparlera pas, et pour cause) et puis donc !!!, un collectif de 8 musiciens qui débarque avec un extraordinaire premier single “Me and Giuliani Down By The School Yard”. L’album confirme l’essai et impose un rock physique et crétin, lacéré de cris hallucinés et de fulgurances aussi lourdes que la ligne de basse: “What did Georges Bush said when he met Tony Blair? Shit Scheisse Merde”. Loin de l’habillage hype imposé par leur label Warp, les concerts laissent percer la vérité: !!! est un groupe de ploucs magnifiques, qui transpirent encore plus qu’ils ne boivent — et c’est une sacrée performance. Et d’ailleurs, cette histoire de New York n’est que du storytelling, le groupe s’est formé à Sacramento.
Sur la pochette, des fleurs en gros plan, un peu floues, battues par le vent, un rayon de soleil qui pointe derrière et aucune image du groupe : un instant, on croit arriver dans un disque new age, à mettre à faible volume pendant un massage relaxant, l’horreur. L’Altra, c’est pourtant l’anti-complaisance absolue, la sérénité comme antidote à la paresse : du folk-pop, genre ancestral s’il en est, aux mélodies parfaites mais épurées, aux bords légèrement floutés, passés rapidement à la gomme post-rock (le groupe vient de Chicago, l’un des bastions du mouvement). Le dernier titre, entièrement instrumental, s’appelle “Goodbye Music”, et c’est bien dans les quelques secondes qui suivent un après-midi évanoui que se cache la beauté du disque. Le silence après un album de L’Altra, c’est encore de L’Altra.
La vérité, c’est que la presse musicale n’a rien à raconter. Quand le critique en a fini avec les influences d’un disque, il n’a plus grand chose à écrire, alors en général il balance deux-trois références cryptées à son adolescence solitaire à Châteauroux. Un seul disque a échappé à cette tyrannie du vide ces dernières années: Politics de Sébastien Tellier. Certainement berné par un marketing malin, la presse titrait alors des conneries du genre “Sébastien Tellier président!” et de longs papiers détaillaient son absurde programme politique contenu dans les titres du disque: un soutien aux Indiens d’Amérique, la paix dans le monde et des chèques-cadeaux Yves Rocher. Malgré le zèle de la presse rock, Nicolas Sarkozy finira par l’emporter et quatre ans après, tout le monde a oublié ce grotesque habillage pour ne retenir que ça: ce disque comprend les deux meilleurs titres français de la décennie, “
Iggy Pop chantait “I Wanna Be Your Dog”, Jens Lekman proclame “When I Said I Wanted To Be Your Dog”, et y ajoute des guillemets : si l’on aime le songwriter suédois, c’est bien pour la délicieuse distance qu’il met dans tout ce qu’il chante. Dans l’écart entre ses mélodies faites de bouts de ficelle ou carrément chantonnées à cappella et ses ambitions lorgnant vers le grand orchestre, de la lo-fi symphonique qui revient à essayer de monter une commode Louis XV avec une clef alène. Dans ce balancement entre gravité et désinvolture qui caractérise les paroles de “
Il avait débarqué en 2001 comme une carte postale sépia des seventies new-yorkaises, avec un groupe trop jeune et beau pour être vrai et “un son aussi tranchant/que des rayures en noir et blanc” (Jonathan Richman, “
“Ian Parton veut écouter The My Bloody De La’s Youth 5, produit par Spector, mais ça n’existe pas”,
Un nom de prophète soul couplé à un prénom de frère Gallagher, une chanson (“Found a Little Baby”) sacrée meilleure face B de tous les temps par le magazine Mojo, un rôle de backing band de luxe chez Smog ou Palace, une apparition fugace au piano dans le High Fidelity de Stephen Frears… Entre classe et effacement, il y a là-dedans toute la carrière de Liam Hayes, alias Plush. Et la même combinaison dans le deuxième album de cet artiste de Chicago, Fed, sorti après… sa version maquettes (Underfed) et en ayant épuisé quelques dizaines de milliers de dollars et cinq producteurs, dont le grand Steve Albini. Derrière sa déco de cabaret luxueux, dans le plus pur style Randy Newman, Harry Nilsson ou Scott Walker, Fed n’arrive pas à cacher longtemps ses poches vides, sa chemise froissée, sa mélancolie et ses regrets. Très Las Vegas, et presque parano.
Comme il y a le bleu Klein, il y a le vert Hot Chip. Inventé par
Le destin du premier grand disque de la prochaine décennie — sortie le 26 janvier 2010 — résume tellement bien les années 2000 qu’on est obligé de le rétrograder en 2009 (#mauvaisefoi). Depuis quatre ou cinq ans, tous les albums indie un tant soit peu attendus sont disponibles sur Internet plusieurs mois à l’avance, alimentant une bulle médiatique qui souvent a déjà éclaté quand le disque sort vraiment. Concernant le troisième album de Beach House apparu sur le net début novembre, la bulle (