“Marie et les naufragés”, avis de tempête

341368Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder, avec Pierre Rochefort, Vimala Pons, Eric Cantona, Damien Chapelle, André Wilms. Durée : 1h44. Sortie le 13 avril.

 

A un moment, il se passe quelque chose. Et le film s’envole. Pourtant cela ne concerne pas les personnages principaux, Siméon, Marie et Antoine, ni le ressort du récit, Siméon amoureux de Marie et qui la suit, lui même talonné par Antoine. Mais lorsqu’un tour de passe-passe numérique fait d’un jeune homme somnambule le témoin de ses propres frasques nocturnes grâce à un système vidéo, le mélange de loufoquerie, de logique farceuse et d’étrangeté aux franges de l’inquiétant prend soudain l’élan que cherchait le film depuis le début.

Sébastien Betbeder est un réalisateur plein d’idées, d’initiatives, d’originalité. Ce n’est pas si courant dans le cinéma français, en particulier dans le registre de la comédie, auquel on peut le rattacher pour simplifier. Les idées, l’originalité, c’est très bien, ça ne suffit pas forcément pour que vive un film. A ce jour, c’est surtout grâce à l’authentique réussite de 2 automnes 3 hivers, le troisième de ses quatre précédents longs métrages que le réalisateur a montré qu’il pouvait être aussi autre chose qu’un garçon doué et inventif : un cinéaste.

Au début, Marie et les naufragés semble repartir de zéro. C’est à dire justement d’une addition d’idées, de trucs, de signaux envoyés au public, entre ruse et naïveté. Il y a plus de bonnes idées, ou de tentatives, ou d’expériences dans les premières séquences de Marie que dans 30 comédies à la française qui embouteillent les écrans à longueur d’année, donc bravo. Mais ce sont des idées, on les voit comme telles, l’adresse aux spectateurs, le coq-à-l’âne, les biographies décalées et racontées, le recours à des éléments de fantastique, de film policier ou d’aventure.

C’est sympa. C’est plaisant. Les acteurs sont très bien. Siméon suit Marie qu’il ne connaît pas sur l’ile de Groix, abandonnant tout ce qui faisait sa vie plutôt désœuvrée, Marie est dans un curieux délire, Antoine l’écrivain dépressif et peut-être électro-sensible manipule Oscar pour retrouver Marie. Marabout de ficelle et tuyau de poêle, blagues littéraires et musicales, nuits parisiennes et bohême contemporaine, ça se faufile, sourit en coin et débloque gentiment.

Et puis voilà Oscar qui se voit sur son enregistrement, et c’est comme si le film attendait cet instant, comme une formule de magie. Les trucs bizarres vont le devenir davantage, les sentiments vont devenir plus sentimentaux, la musique (de Sébastien Tellier) qui était déjà bien présente le sera encore plus, comme si à la fois les éléments s’intensifiaient et trouvaient comment entrer en résonnance. Ou comme s’ils échappaient à la planification du chef d’orchestre de ce ballet farfelu mais néanmoins un tantinet mécanique.

Alors lorsque débarque en renfort le très grand et très allumé André Wilms en musicien gourou de SF carton pâte pour faire danser tout le monde sur ses musiques tristes, il apparaît que c’est gagné. Que le navire a largué les amarres, que les vents d’une heureuse et subtile folie peuvent souffler tout leur content.

Sur les landes de l’ile bretonne, on songe au Rozier de Maine-Océan, au Rivette de Duelle et de Noroit. On songe que c’était là d’ailleurs depuis le début, et que la vivacité un peu de biais de Vimala Pons, la présence à la fois sensuelle et enfantine de Pierre Rochefort, l’étrangeté attendrissante et burlesque d’Eric Cantona tendaient vers cela. C’est intrigant, un film qui se sauve par le milieu – mais qui se sauve entièrement. Comme on dit chez Rackham le rouge, tout est bien qui finit bien.

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Films politiques: …. le peuple …de France

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Je suis le peuple d’Anna Roussillon. Durée : 1h51. Sortie le 13 janvier.

Gaz de France de Benoit Forgeard, avec Olivier Rabourdin, Philippe Katerine, Alka Balbir, Philippe Laudenbach, Benoit Forgeard. Durée : 1h25. Sortie le 13 janvier.

Dans la terrible avalanche de nouveautés qui s’abat sur les grands écrans ce 13 janvier (24 titres, une folie!), il n’est pas sûr que ces deux films parviendront à beaucoup attirer l’attention. Pourtant, l’un et l’autre réussis, ils ont aussi la vertu de dessiner à eux deux quelque chose comme l’abscisse et l’ordonnée d’un genre cinématographique en bien mauvais état, le film politique. Par des moyens de cinéma tout à fait différents sinon opposés, chacun d’entre eux prend en charge quelque chose de ce que peut le cinéma vis-à-vis d’un état contemporain de la cité et du collectif, état calamiteux comme on aura pu le constater par ailleurs.

Un de ces films est un documentaire tourné en Égypte, l’autre une comédie très française. Je suis le peuple accompagne un paysan d’un village au sud de Louxor, Farraj, durant les mois qui suivent la révolution égyptienne de février 2011. À 700km de la Place Tahrir, la révolution, ça se passe à la télé. Et les paysans comme Faraj, la télé, ils la regardent chaque jour. Sans aucun penchant pour les bouleversements politiques et une transformation de son mode de vie, légitimiste et bon musulman, boulimique de télé, Faraj est pourtant un citoyen, un homme qui réfléchit et discute, quelqu’un qui, sans doute aussi du fait de la présence de la réalisatrice, peut et finalement apprécie de se poser des questions.

Française née au Liban et élevée au Caire, parfaitement arabophone et spécialiste de la culture arabe, Anna Roussillon se révèle, derrière la caméra, un agent stimulant d’excellent qualité, par sa manière d’écouter et de regarder autant que par ce qu’elle est en mesure de dire. Dans cette situation étrange d’une forme d’intimité entre la documentariste européenne et le paysan égyptien (et aussi sa famille et ses voisins), ce sont tous les clichés qui sont mis en situation de trouble, d’interrogation.

Ce triple écart, entre Anna et Faraj, entre le village et la capitale, entre la vie et les images et les sons de la télé, ouvre un immense espace d’interrogation sur ce que désignent des mots comme «Révolution» ou «Peuple». À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.

Pas grand chose en commun, à première vue, avec Gaz de France, deuxième long métrage de Benoît Forgeard. Dans un futur proche, un chanteur de variété appelé Bird s’est fait élire président de la République, fonction pour laquelle il manifeste une telle incompétence, ou un tel manque d’appétence, que sa popularité s’effondre, la révolte gronde, et son mentor-spin doctor (joué par l’excellent Olivier Rabourdin) est obligé d’inventer une réunion de la dernière chance avec un panel de conseillers farfelus. (…)

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“Mistress America”: 2 actrices mettent en joie

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Mistress America de Noah Baumbach, avec Lola Kirke, Greta Gerwig, Matthew Shear, Jasmine Cephas-Jones, Heather Lind. Durée 1h24. Sortie le 6 janvier.

 

Il y a trois ans, la rencontre entre le réalisateur indépendant Noah Baumbach et l’actrice magnétique Greta Gerwig dans les jardins et sur les trottoirs de Paris donnaient lieu à un phénomène baptisé Frances Ha. Ce sympathique rappel d’un style de cinéma US urbain décontracté narcisso-blagueur pas trop gnagnan, espèce en voie de disparition entre radicalité ultra et mièvrerie racoleuse genre Little Miss Sunshine, lui valut  un engouement probablement disproportionné de la galaxie cinéphile, de Telluride et les Independent Spirit Awards à la plupart des critiques français.

Et voici que, cette fois entre New York et la cambrousse East Coast, Noah Baumbach remet ça, mais double la mise : il retrouve Greta Gerwig, mais la place aux côtés – et légèrement en retrait –  d’une nouvelle actrice à qui il confie le premier rôle, Lola Kirke, guère repérée jusqu’à présent. Et le résultat est… tout simplement épatant.

Mistress America est sans hésiter le film le plus drôle qu’on a pu voir au cinéma depuis bien longtemps. A la fois léger et attentif aux êtres et aux situations, capables de jouer sur plusieurs tableaux et de rebondissements bienvenus, il fait figure d’improbable mais réjouissant héritier du Woddy Allen des 80’s.

Difficile d’expliciter comment et pourquoi ça fonctionne si bien, tant le scénario repose sur des astuces qui pourraient tourner à la ruse ou au cynisme tandis que l’étudiante coincée en littérature croise la route chaotique et spectaculaire d’une potentielle future demi-sœur.

Des familles dysfonctionnelles, des complexes d’intellectuel(le)s mal dans leur peau, des fantasme de gloire littéraire, des histoires d’amour calamiteuses, des retournements de préférence sentimentale et sexuelle : on a déjà vu tout ça, plutôt cent fois qu’une, et à New York davantage que n’importe où ailleurs. Et là, sans crier gare, quelque chose d’à la fois tout à fait juste dans les rythmes et l’orchestration des différentes lignes de sentiment et une sorte de douceur générale malgré les situations parfois dramatiques ou grotesques emportent la mise.

Seul élément d’explication assuré : les deux actrices principales sont, chacune dans son physique et dans son registre, deux véritables bonheur. Vivantes, belles sans clichés ni racolage, différentes et capables d’entrer en connivence ou en conflit avec la même évidence joueuse, les deux anti-bimbos Lola Kirke et Greta Gerwig sont le trésor et l’énergie évidente de Mistress America.

Bien sûr,  leur réussite est impossible sans l’ensemble du film, scénario et réalisation. Il faut saluer la capacité à faire notamment d’une jeune fille qui se veut écrivain et d’une femme plus dans la prime jeunesse qui s’acharne à rester à la pointe du chic des êtres attachants, à les filmer avec un humour qui ne stigmatise pas ni ne se repose sur les conventions si fréquentes en pareil cas. Pour une fois, le trafic entre fiction du film (le scénario cosigné par Baumbach et Gerwig) et fiction dans le film (les nouvelles qu’écrit le personnage de Lola Kirke) fluidifie l’action et la relance.  La construction fragmentée des personnages, le regard amusé sur différents milieux à la mode, la capacité à recomposer l’environnement, avec en particulier un intéressant travail sur les décors d’intérieur et la musique, participe de l’accomplissement de Mistress America.

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« Chant d’hiver », pieds nus dans le vieux monde moderne

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Chant d’hiver d’Otar Iosseliani, avec Rufus, Amiran Amiranashvili, Mathias Jung, Mathieu Amalric, Enrico Ghezzi, Sarah Brannens, Samantha Mialet. Durée : 1h57. Sortie le 25 novembre.

C’est ici, et là-bas. C’est jadis, et maintenant. C’est la Terreur et sa guillotine, la guerre et ses violences, la ville actuelle et sa brutalité. C’est une comédie.

Ne rendant compte qu’à sa fantaisie, autre nom, plus fier, d’une sensibilité à fleur de peau aux malheurs du monde, Otar Iosseliani convoque un petit théâtre de brigands et de lettrés, de séductrices et de clodos, de soudards, d’innocents et de tire-laine à roulettes. Et voilà qu’il s’agit d’une manière de reraconter à nouveaux frais la comédie humaine.

Ça bouge et ça discute, ça blague et ça zigzague, le coq et l’âne sont au rendez-vous mais aussi un immeuble-microcosme, les tricoteuses de la Veuve et des modernes aristocrates aux pieds nus.

Au pied de l’immeuble, ce sont ces exclus du monde contemporain que les chaussettes à clous expulsent manu militari, comme aux origines de ces horribles temps modernes, ceux que raconte Foucault dans Surveiller et punir. La grande exclusion se porte bien, et ça ne va pas s’arranger.

Tout le cinéma du réalisateur géorgien installé en France repose sur un double mouvement, la quête fragile de deux temporalités : celle de la scène et celle du film. Comme plus ou moins l’ensemble des autres œuvres de Iosseliani depuis qu’on l’a découvert avec La Chute des feuilles il y aura bientôt un demi-siècle, Chant d’hiver est composé d’un grand nombres de situations que relient des proximités poétiques, des rimes ironiques, des courts-circuits, des effets de contrepoint où burlesque et gravité, émotion et méditation tricotent leurs mailles. Au pied des guillotines, oui.

La réussite de chaque scène, petit bloc de sens à la coloration précise, dépend de l’énergie engendrée par la situation et par la mise en scène, et aussi beaucoup de l’interprétation. Celle-ci est, ici, d’un grand secours pour la vitalité et la densité de ces moments successifs – en particulier grâce à l’interprétation très fine de Rufus, dans un rôle de concierge érudit et trafiquant d’armes auquel il donne une épaisseur, une étrangeté parfois inquiétante mais aussi une tendresse qui font beaucoup pour la tenue de l’ensemble.

L’ensemble, lui, échappée belle en forme de succession de sauts dans l’inconnu, est constamment à deux doigts de se casser la figure, ou de se perdre en chemin. Cela fait partie du charme de l’entreprise. Et puis non. Il vacille mais ne tombe pas. Porté par une croyance têtue dans les puissances du cinéma, Chant d’hiver rebondit, change de ton et de direction, va de l’avant. Et au terme de ce gymkhana loufoque et inquiet, une sorte de profession de foi laïque et fraternelle en émane.

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“Hill of Freedom”: Alleluia la colline

hilloffreedom-6Hill of Freedom de Hong Sang-soo, avec Ryô Kaze, Moon So-ri, Seo Young-hwa, Kim Eui-sung.  Durée: 1h06 | Sortie le 8 juillet.

Une jeune femme coréenne, Kwon, reçoit une lettre de plusieurs pages. La lettre est écrite par Mori, un jeune homme japonais qu’elle a rencontré quelques temps auparavant à Séoul. Il lui écrit, en anglais, qu’elle est la personne qui désormais compte le plus pour lui, quels que soient ses sentiments à elle il est essentiel pour lui de la revoir. Kwon fait tomber la lettre, les feuillets se mélangent. Elle continue de lire. Nous voyons ce qu’elle lit.

Nous voyons une succession de scènes, dans la guest house où Mori est descendu, et au café à proximité où il prend ses habitudes en attendant le retour de Kwon. Le café a un nom japonais qui signifie «la colline de la liberté». Il est tenu par une jeune femme, Youngsun, qui n’est pas indifférente à Mori, effectivement charmant quoiqu’un peu à côté de ses Nike. Mori ne se déplace pas sans un livre intitulé Temps.

Hill of Freedom est le nouveau film de Hong Sang-soo. C’est une pure merveille, d’une extrême simplicité, et d’une passionnante complexité. En à peine plus d’une heure, la succession des séquences, chacune consacrée à un moment, une situation, un état émotionnel, est admirable de délicatesse et de précision, d’évidence et de profondeur.

La voix off accompagne le plus souvent, elle semble redoubler exactement ce qu’on voit, en fait elle ne cesse de creuser d’infimes écarts, vers plus d’intimité ou plus d’abstraction, vers ce qui serait commun à tous au-delà de ce qui advient aux personnages, ou au contraire vers ce qui se joue plus secrètement dans ce qui est montré.

C’est d’une douceur envoûtante, avec un amour des personnages et un respect pour les sentiments parfois désordonnés ou maladroits des humains qui est une rareté dans le cinéma (dans le monde) cynique d’aujourd’hui. Aucun angélisme pourtant, et le film ne manque pas de rappeler qu’en certaines circonstances, il faut aussi se battre, foutre son poing dans la gueule des salauds, quitte à prendre des coups, comme en témoignera à un moment le visage de Mori. (…)

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“Microbe et Gasoil” fantaisie en roue libre

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Microbe et Gasoil de Michel Gondry, avec Ange Dargent, Théophile Baquet, Audrey Tautou. Durée : 1h43. Sortie le 8 juillet.

Quoiqu’on pense de chacun de ses films en particulier, il y a quelque chose de réjouissant dans la diversité des modes d’approche du cinéma de Michel Gondry. Après le très inventif, attentif et réussi Conversation animée avec Noam Chomsky qui succédait au calamiteux Ecume des jours, revoici le réalisateur reparti sur le chemin d’un scénario original aux confins de plusieurs des thématiques qui lui tiennent à cœur, l’enfance, le bricolage farfelu et le low-tech, le jeu avec le langage.

Il y a en fait deux films dans Microbe et Gasoil. Le premier accompagne la rencontre de deux lycéens, affublés par leurs condisciples des surnoms qui font le titre du film, et qui servent à les ostraciser. Daniel est un blond aux cheveux dans le cou, d’apparence un peu enfantine pour son âge, un peu frêle, que les autres font exprès de prendre pour une fille. Il dessine, il écrit, en plus maintenant il est amoureux. Théo est plus grand, plus mûr, il sait des tas de choses inattendues. C’est aussi un fils de pauvre dans ce lycée chic et réactionnaire de Versailles. Daniel et Théo sont deux originaux dans un environnement scolaire et générationnel très conformiste.

Même si le film est situé aujourd’hui, on en devine sans mal la dimension autobiographique, Gondry a sûrement pas mal ressemblé à Daniel, et vécu certains de ses tourments scolaires et familiaux, avec maman allumée mystico-baba rigoriste angoissée, grand frère punk pas cool et amours enfantines pas vraiment paradisiaques. La succession des scènes tient remarquablement sur le fil entre chronique préadolescente et invention farfelue de situations, réussite qui doit beaucoup à un rapport très singulier aux mots – à plusieurs rapports singuliers, même. La fantaisie fait ici un très joyeux ménage avec une attention précise, documentaire et chaleureuse à la fois, où on retrouve l’œil du réalisateur de Lépine dans le cœur.

Entre deux tribulations familiale, sentimentale ou scolaire, M&G se lancent dans l’ambitieuse entreprise de fabriquer une voiture, assemblage d’un sommier en guise de châssis, de roues de récup, d’un moteur de tondeuse et d’une carrosserie qui, après quelques hypothèses délirantes, prend l’apparence guère plus raisonnable d’une petite maison en bois.

La deuxième partie de Microbe et Gasoil est consacrée au voyage qu’entreprennent les deux garçons, un peu fugue, un peu balade imaginaire, de Versailles au Morvan. La verve s’essouffle un peu, et Gondry entreprend de donner du carburant à son odyssée à coups de situations oniriques, de rebondissements dont l’étrangeté apparaît pour le coup un peu forcée, sans rapport avec l’histoire et ses personnages.

On quitte alors le territoire proche de Be Kind, Rewind de réjouissante mémoire avec ses bidouillages inspirés et généreux, dans un esprit qui est aussi celui de la non moins réjouissante Usine Des Films Amateurs inventée par le réalisateur et qui, après des déboires, va trouver un port d’attache du côté de

Roubaix[1].

Le film se transporte du côté du fantastique assez artificiel qui alourdissait Eternal Sushine of the Spotless Mind et La Science de rêves. Toute l’énergie affectueuse de la première partie ne se perd pas tandis que Microbe et Gasoil font des rencontres improbables, vivent des rebondissements sans queue ni tête, mais disons que ça tend à s’effilocher. Au point que c’est avec un certain soulagement qu’on voit les aventuriers arriver au bout de leur périple, bout qu’on se gardera évidemment de révéler.

Il reste cette intéressante ligne de faille qui traverse le cinéma de Gondry, intéressante parce qu’elle peut être très ténue – c’est le cas ici. Il s’agit du partage, presqu’impossible à définir de manière stable entre invention – poétique, ludique, fantaisiste – à partir et avec le réel, et fabrication ex nihilo, en force, comme acte de pouvoir sur les choses, et sur les esprits des spectateurs, d’artefacts « imaginaires », fabuleux, d’un fantastique relève plus delà revendication du geste du « créateur » que de la transformation du monde tel qu’il est pour le rendre un peu plus vivable. Michel Gondry a choisi de ne pas choisir, c’est bien sûr son droit, mais on peut aussi préférer une approche à l’autre.

 



[1] Créée pour le Centre Pompidou début 2011, L’Usine des Films Amateurs devait être installée de manière pérenne à Aubervilliers, mais un changement de municipalité a détruit le projet au dernier moment. Le dispositif a depuis circulé dans le monde entier, il est attendu en octobre prochain à La Condition publique à Roubaix, dans le cadre de Renaissance 2015 lille3000.

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“Comme un avion”: le bonheur à la rame

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Comme un avion de Bruno Podalydès, avec Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain, Agnès Jaoui, Vimala Pons, Denis Podalydès. 1h45. Sortie le 10 juin.

Michel (Bruno P.) a un métier – il fabrique des images numériques dans une boite de com dirigée par son frère (Denis P., donc). Il a une femme charmante (Sandrine K), des copains, un logement. Il est en manque, même s’il ne sait pas bien de quoi. Le symptôme de ce manque est l’entretien obsessionnel d’une passion d’enfance pour l’aéropostale, jusqu’à qu’il ait l’impression de tomber sur l’objet capable de matérialiser réellement ses aspirations inassouvies : un kayak. Michel achète le kayak (en kit), construit le kayak, délire le kayak et la rando solitaire en kayak, et puis il se met à l’eau.

Comme un avion est, donc, une comédie.

C’est aussi un geste assez crâne. L’affirmation que si le cinéma a à se soucier des humains (il ne fait que cela de toute façon, même avec des superhéros en pâte de pixel), c’est aussi du côté de ce que les pères de la constitution américaine appelèrent la poursuite du bonheur. Il importe que ce film sorte le même jour qu’Un Français  et peu de temps après La Loi du marché et La Tête haute. Pour, surtout, ne pas les opposer. Pour dire au contraire combien il est souhaitable qu’existent en même temps, et que d’une certaine façon se parlent à distance des films qui affrontent explicitement des sujets de société (le chômage, la délinquance, la violence d’extrême droite) et un autre qui fraie la voix d’une utopie douce depuis une approche individuelle – et d’ailleurs aussi les deux plus grands films français de ce premier semestre, Trois souvenirs de ma jeunesse et L’Ombre des femmes.

Comédie, Comme un avion peine un peu à décoller, tant que son scénario se résume à ce qu’on en a dit plus haut, et au seul sort de son personnage central. La multiplication de gags maintient la petite entreprise de Michel Podalydès dans les basses altitudes jusqu’au moment où son esquif aborde un rivage inattendu. Mi-utopique mi-réaliste, toujours ensoleillé, cet endroit, pelouse, bosquet et gargote, est peuplé de personnages doucement loufoques, dont deux femmes fort avenantes, Mila (Vimala P.) et Laetitia (Agnès J.). Charlélie Couture pourra bien venir à point nommé participer de sa balade, cet avion ne volerait pas sans elles.

Accosté par inadvertance dans cette cocagne modeste, le navigateur perd le fil de la rivière, et de son projet. Sa trajectoire connaît des inflexions, boucles, rétropagayages et circonvolutions affectives, sexuelles, ludiques et même un peu philosophiques qui trouvent une forme de légèreté fluide, du meilleur aloi.

La réussite en est d’autant plus réjouissante qu’il est clair que Bruno Podalydès a, par des voies variées, toujours cherché cela – et l’a bien rarement trouvé. Malgré la proximité induite par les bateaux (voilier ou kayak), Liberté Oléron et son ton d’aigre nervosité en était le plus éloigné, mais Dieu seul me voit, Bancs publics ou Adieu Berthe en ont offert des tentatives plus ou moins abouties, qui trouvent ici une réussite assez incontestable – malgré leur singularité, les deux adaptations de Gustave Leroux, Le Mystère de la chambre jaune et Le Parfum de la dame en noir, qui étaient à ce jour les deux meilleurs longs métrages de Podalydès, cherchaient finalement la même chose sous le masque de l’enquête policière.

Pour le définir, on songe à l’idée – utopique elle aussi – du cinéma décrite par François Truffaut dans La Nuit américaine, ce moment où des dizaines d’éléments hétérogènes sinon antagonistes soudain s’accordent entre eux pour que s’élève de manière symphonique un mouvement collectif, émouvant et joyeux. Et bien c’est ce qui advient peu à peu dans Comme un avion, où l’engagement des interprètes, la lumière aux franges du chromo, l’attention joueuse aux objets, le recours aux chansons populaires et aux ivresses vespérales, la mémoire du muet avec un zest de Partie de campagne aussi, participent de la construction de ce détournement d’une utopie individuelle, solipsiste et linéaire, en utopie à plusieurs, à géométrie variable et réazimutage incorporé.

Bruno Podalydès ne connaît pas les solutions aux crises de l’époque contemporaine. Mais pourquoi les lui demanderait-on ? Bruno Podalydès a fait un film, qui effleure de mille manières des affects, des inquiétudes et des élans qui ont, eux, à voir avec beaucoup des habitants de ce monde contemporain. Il l’a fait avec un sourire qui s’élargit comme s’élèverait un avion, même sans aile, comme un kayak toucherait les nuages, et c’est fort bien ainsi.

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Par-dela le mal, l’énergie vitale de “Titli”

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Titli, une chronique indienne de Kanu Behl, avec Shashank Arora, Shivani Raghuvanshi, Ranvir Shorey. Durée : 2h07. Sortie le 6 mai.

De prime abord, Titli semble, comme le suggère son sous-titre, une chronique sociale de la misère dans un quartier déshérité de Delhi, autour d’une famille d’hommes, le père âgé et trois frères, parmi lesquels l’ainé joue les caïds tandis que le plus jeune intrigue en cachette pour échapper à ce milieu. Mais très vite, sans renier sa dimension de témoignage, le premier film de Kanu Behl s’enrichit de plusieurs autres dimensions, une veine comique du côté d’un grotesque à la Affreux, sales et méchants, et une veine fantastique teintée d’horreur, avec le caractère outrancièrement brutal et sanglant du comportement des trois frères.

Tenir ensemble ces trois dimensions est un exercice difficile dont le réalisateur se tire avec maestria, grâce à la précision de la mise en scène, et au jeu des comédiens, qui trouvent toujours le juste équilibre (ou plutôt le juste déséquilibre) entre exagération et vraisemblance – un des meilleurs à ce jeu étant le patriarche apparemment déchu comme chef de cette bicoque de guingois, et qui en fait règne à sa manière perverse et nonchalante sur sa maisonnée. L’affaire se corse encore avec l’arrivée, pour les moins honorables des motifs, d’une épouse pour Titli, le plus jeune frère.

S’appuyant sur cet étrange cocktail d’âpreté physique et d’humour qui est la tonalité singulière du film, celui-ci prend alors plusieurs virages inattendus, qui renouvellent la situation d’une manière à la fois surprenante et dynamique, à défaut d’être toujours crédible. Mais cette invraisemblance aussi fait partie de l’affaire. En effet, les aspects les plus extrêmes du comportement des protagonistes, et notamment de la jeune femme (très remarquable Shivani Raghuvanshi, pourtant la seule non professionnelle du casting) dans un environnement au machisme délirant, s’inspirent de rebondissements de soap opéras ou de mélodrames de Bollywood, qui, loin d’appartenir au seul « domaine de la fiction » (c’est où, ça ?), sont autant de composants actifs de la réalité indienne d’aujourd’hui.

L’enchevêtrement des trafics, des trahisons, des agressions et des manipulations compose un portrait assez monstrueux de la grande ville indienne, où aucun catégorie sociale n’est épargnée – même si la corruption de la police et des autres représentants de l’ordre social est particulièrement visible. Chemin faisant, Titli emprunte également au film noir, réussissant là aussi des scènes de genre efficaces, mais qui, à nouveau, parviennent à s’intégrer au récit principal, ou plutôt à contribuer à l’élan général qui porte le film.

Par delà le sang et le parjure, par delà l’avidité sans limite, la brutalité, la mesquinerie et l’hypocrisie, cette énergie obstinée, immorale mais vitale, est sans doute le véritable enjeu de cette histoire violente, sentimentale et par moments burlesque. En quoi Titli justifie finalement son sous-titre, Une chronique indienne : à travers les faits et gestes extrêmes des protagonistes hauts en couleurs, c’est bien une sorte de récit d’un état de la société toute entière que vise le film.

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“Un jeune poète”: Tenter de vivre

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Un jeune poète de Damien Manivel, avec Rémi Taffanel, Enzo Vassallo, Léonore Fernandes. Durée : 1h11. Précédé de La Dame au chien, avec Rémi Taffanel, Elsa Wolliaston, 16 minutes. Sortie le 29 avril.

Etrange et heureuse surprise que la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de trois films français qui, sans du tout se ressembler, manifestent la même foi dans les puissances poétiques du cinéma, avec humour et  ambition. Chacun à sa manière, La Sapienza d’Eugène Green, Le Dos rouge d’Antoine Barraud et Un jeune poète, premier long métrage de Damien Manivel, revendiquent avec fierté et humour le goût de l’exploration, une aventure qui ne redoute pas les rencontres avec les œuvres et même avec la pensée – une gageure en ces temps de bassesse démagogique.

Voici un adolescent, Rémi. Il arrive dans une ville, Sète. Il a un but : écrire des poèmes, des poèmes sublimes, bouleversants, qui feront frissonner le monde. Grand zigue à la peau pâle, aux paroles alambiquées et aux gestes empruntés, Rémi est un personnage comique. Comique mais pas ridicule, dans une situation qui prête à rire, mais sans ironie, et encore moins de cynisme, ces plaies de l’époque. Comme beaucoup des grands héros du cinéma burlesque, Rémi est maladroit et courageux, entreprenant et brouillon. Son obsession est sa force et sa faiblesse.

La silhouette d’une fille, désirée, perdue, l’éclat trop fort du soleil, des rencontres en porte-à-faux dans les rues et les bars, la tombe de Paul Valéry dans son cimetière marin, et même son fantôme, l’alcool à trop haute dose parsèmeront d’épreuves le vagabondage de l’aspirant poète. « Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire » écrivait Rilke au Jeune Poète qui lui avait demandé conseil. Mais Rémi, lui, ne trouve ni dehors, au contact des autres, de la nature, de la littérature, ni non plus en lui-même les ressources d’où jailliraient les phrases espérées. Rémi n’est peut-être pas poète, quoiqu’il en ait. Ce serait terrible peut-être, l’effondrement d’un rêve qui est aussi une image de soi-même. Ou alors au contraire, s’en rendre compte le délivrerait. Une seule certitude : il faut aller au bout du chemin.

Damien Manivel l’accompagne sur ce chemin, et celui-ci semble naître sous leurs pas, comme les mots paraissent jaillir, impromptu, de la bouche des protagonistes. Le gag et la stase se rencontrent à l’horizon de ce désir un peu fou, et sûrement trop abstrait. Poète. L’erreur est dans la majuscule, peut-être aussi dans le timing. Rémi cherche l’inspiration comme une message codé, ou un trésor caché. En plans fixes, Manivel la trouve comme un état de l’atmosphère, une vibration de la lumière, la douceur ou l’inquiétude d’un regard.

Entre celui qui est filmé et celui qui filme se joue un singulier pas de deux, rieur et attentif, affectueux et léger, disponible à l’accident – bon ou mauvais – et au passage des heures et des humeurs. A force de simplicité directe, Un jeune poète se teinte de fantasmagorie, la chronique se fait formule enchantée, et assez enchanteresse.

Au même programme est présenté un court métrage, La Dame au chien, tourné quatre ans plus tôt par Damien Manivel avec le même Rémi Taffanel, alors âgé de 14 ans. Dans un pavillons de banlieue, le temps d’une étrange parenthèse ludique et un peu inquiétante, se croisent un garçon timide et une grosse dame noire. Il y a le rhum, aussi. Le chien est témoin. Bref et infiniment troublant huis clos, à mi-chemin déjà entre burlesque et fantastique avec les plus réalistes des moyens, ce film de 16 minutes est une véritable joie de cinéma. Le rapprochement entre leux deux films, ce simple et puisssant effet de montage du même corps de jeune homme à quelques années de distance, en est un autre.

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«The Day the Clown Cried»: le film invisible de Jerry Lewis sur la Shoah

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C’est un des plus célèbres parmi la vaste cohorte des films invisibles. C’est aussi, de par son sujet, la Shoah, et son réalisateur interprète, la star comique Jerry Lewis, un des plus intrigant. Il s’appelle The Day the Clown Cried («Le jour où le clown a pleuré»), et officiellement il n’existe pas.

S’il a bien été écrit et presqu’entièrement tourné, et même dans une certaine mesure monté, non seulement il n’a jamais été terminé et donc jamais montré, mais un concours de circonstances complexe où son propre auteur a fini par jouer un rôle particulier l’assigne à une inexistence peut-être éternelle. Etre des limbes, film fantôme. Ce qui est assez approprié compte tenu de son sujet.

The Day the Clown Cried est effectivement un film-songe –un film-cauchemar pour être plus précis. Il conte l’histoire d’un clown allemand, Helmut Doork, interprété par Jerry Lewis, qui se retrouve accompagner des enfants juifs dans une chambre à gaz à Auschwitz.

Est-il nécessaire d’ajouter que ce n’est pas un film drôle? C’est à vrai dire un des films les plus tristes qui soient. Mais c’est bien, en très grande partie, un film dont l’enjeu est le rire, ce que c’est que faire rire, être drôle, faire profession d’être drôle: un sujet sur lequel Joseph Levitch, mieux connu sous le nom de Jerry Lewis, possédait quelques connaissances en 1971 quand il s’est lancé dans ce projet, après plus de 30 ans de carrière comme stand-up comedian, acteur et réalisateur comique.

Si The Day the Clown Cried n’existe pas, du moins officiellement, il n’en va pas de même de son scénario, disponible sur Internet.

Le film suit plutôt fidèlement les grandes lignes narratives de ce scénario, où on trouve une phrase qui aurait pu devenir le slogan:

«Quand la terreur règne, un éclat de rire est le plus effrayant de tous les sons.»

Ces paroles sont prononcées par le Révérend Keltner, compagnon de cellule d’Helmut. A ce moment de l’histoire, on a vu comment celui-ci, ex-plus grand clown d’Europe, est tombé en disgrâce, devenant un faire-valoir avant d’être viré du cirque. S’étant enivré pour noyer son désespoir, il s’est mis à insulter un portrait d’Hitler. Arrêté par la Gestapo, il a été envoyé dans un camp de concentration pour prisonniers politiques.

Capture d’écran du scénario de The Day the Clown Cried

Jusque-là, Helmut ne s’intéressait qu’à son cas personnel. Bien que vivant dans l’Allemagne nazie, il ne se préoccupait que de sa gloire perdue et des humiliations que lui infligeaient le directeur du cirque et le nouveau clown tête d’affiche.

Déporté, il proclame qu’il est un grand artiste de renommée internationale, et refuse de parler aux autres prisonniers. Pour tromper leur peur et leur ennui, ceux-ci lui demandent de les faire rire, et ainsi de prouver ses dires. Quand Helmut refuse avec mépris, ils deviennent agressifs et finissent par le cogner afin de le forcer à les faire rire. Seul le Révérend Keltner prend le parti du clown, et essaie de le protéger.

Peu après, de l’autre côté des barbelés qui délimitent le camp où se trouve Helmut est installé un nouveau camp destiné à des enfants juifs. Les prisonniers politiques ont interdiction absolue d’entrer en relation avec eux, mais alors qu’il exécute sans conviction des sketchs sous la menace des prisonniers, Helmut s’aperçoit qu’il fait rire les enfants.

Stimulé, le clown se lance cette fois dans un numéro complet, qui plaît à tout le monde: les enfants qui portent l’étoile de David, les politiques avec leur triangle rouge, et même les gardes allemands du haut de leurs miradors. Le commandant du camp, lui, ne rit pas, il interrompt brutalement le numéro. Plus tard, Helmut et le Révérend Keltner sont violemment battus par les SS, et un autre prisonnier est abattu après avoir aidé le clown à distraire les enfants. C’est une des scènes vraiment violentes du film, qui en compte plusieurs mais toujours traitées de manière stylisée, où par exemple on ne voit jamais de sang.

Jusque-là, Helmut s’est comporté comme s’il ne comprenait rien à la situation générale, guidé par son seul égoïsme, puis son désir irrépressible de faire rire un public dès qu’il en a l’occasion: il est un jouet aisément manipulable par les nazis, et le restera presque jusqu’à la fin. (…)

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