«L’Avenir» ou le pas de la vie

huppertL’Avenir de Mia Hansen-Løve, avec Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka, Edith Scob. Durée: 1h40. Sortie le 6 avril.

À quoi cela tient-il? Peut-être, par exemple, à la démarche. À un rythme, un élan, le bruit des talons. C’est très physique, en tout cas. Dans ces montagnes où se termine le film, on dit «le pas» pour le passage entre deux sommets.

Il s’agit d’une traversée, d’un col à franchir dont on ne voit pas l’autre versant, dont on ignorait même qu’il se trouvait là, épreuve, rupture dans le fil des jours. Nathalie, comme toute personne réputée adulte sait ça, doit faire face à des tournants, de l’inattendu, un monde autre qui soudain peut devenir vôtre, de gré ou de force. De là à le vivre…

Nathalie le sait peut-être même un peu mieux, elle qui fait métier et passion de l’étude des idées, celles qui accompagnent et réfléchissent ce que c’est qu’être dans la vie –donc aussi avec la mort. Elle qui, chaque jour, adulte parmi ceux qui ne le sont pas encore, s’occupe de partager ce savoir, prof de philo dans un lycée parisien, gourmande d’échanges et de débats autant que pédagogue rigoureuse.

Un tel métier, une telle passion, cela colore la capacité de faire avec les remous de l’existence, guère plus. Après… Les crises et le déclin de sa mère, son couple qui se brisent, les grands enfants qui suivent d’autres chemins, la séduction possible et impossible d’un ancien élève, l’exigence sans espoir d’une fidélité à une qualité des choses dont l’époque ne veut pas, l’affection et la peur. Pour elle comme pour chacun, même si pour chacun d’une manière un peu particulière.

C’est le tissu même des jours, la trame d’une existence qui n’existe que de gestes, de vibrations de voix, d’accélération ou de ralentissement d’un pas, de suspens d’une phrase.

Elle filme ça, Mia Hansen-Løve. Elle joue ça, Isabelle Huppert. Elles le font ensemble. C’est comme si c’était exactement le même flux, celui du récit et de sa mise en scène, celui de l’interprétation. Le film en palpite, de cette union secrète, qui accompagne les péripéties d’une vie.

Et dès lors L’Avenir, narration d’une totale limpidité, n’est plus, ou plus seulement, la chronique d’une femme, ou l’histoire d’un passage à un ailleurs d’un personnage dans l’âge qui vient.

C’est un flot irisé d’une infinité d’échos, de suggestions, d’harmoniques. Cette aventure de l’existence vaut pour chacun, à n’importe quel âge, de n’importe quel sexe, dans n’importe quelle situation matérielle, sociale, conjugale. (…)

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Cinéma français: le feu au chateau

Ce serait un beau château d’apparence prospère, mais où couve un incendie. En apparence, le cinéma français se porte bien, il vient à nouveau d’annoncer une fréquentation record en ce début d’année, sa production est au plus haut, il gagne des prix dans les festivals, le monde entier lui envie son dynamisme et sa diversité. Et pourtant.

Tout cet agencement complexe et finalement fécond repose sur le pari, vieux comme Malraux, de la singularité du secteur (le cinéma ce n’est pas de la télé, pas du jeu vidéo, pas du multimédia) et son unité (aussi différents soient-ils, les blockbusters et les films d’auteur relèvent du même univers, la prospérité économique des uns et l’inventivité artistique des autres contribuent au bien commun).

Ce sont ces fondations qui sont de plus en plus remises en question. Et la guérilla politico-médiatique qui s’est allumée la semaine dernière en témoigne en même temps qu’elle risque de l’aggraver considérablement. Déjà bien présent, le risque d’une cassure du dispositif d’ensemble est de plus en plus menaçant.

L’affaire semble technique et financière, elle est politique, et artistique. Le projet de Loi relatif à la Liberté de Création, à l’Architecture et au Patrimoine vient de revenir en discussion à la Chambre des députés, porté désormais par Audrey Azoulay. Parmi de très nombreuses autres dispositions, ce projet avait en première lecture fait l’objet d’un amendement du gouvernement autorisant entre autres la mise en place d’une régulation dans l’accès aux films par les salles, et aux salles par les films. Supprimé par les sénateurs, cet amendement a été rétabli par le gouvernement jeudi 17 mars, mais sans la clause concernant cette possibilité de régulation.

Aussitôt, l’ensemble des représentants de la production et de la distribution indépendante s’est insurgé contre cette suppression, dénonçant le recul devant le lobbying des grands circuits.

L’affaire tombait d’autant plus mal que le lundi 21 débutait une vaste négociation entre professionnels sous l’égide des pouvoirs publics, précisément sur le volet distribution-exploitation, suite lointaine mais décisive de la concertation lancée en 2013 après les polémiques déclenchées par une déclaration du producteur Vincent Maraval.

Les protestataires –associations de réalisateurs, de producteurs et de distributeurs indépendants– ont claqué la porte de ces Assises du cinéma dès le début, déclarant n’avoir reçu aucune réponse satisfaisante du cabinet et du CNC. La SRF, syndicat des réalisateurs, a publié un communiqué intitulé «Consternés et en colère», dont le titre résume l’ambiance.

Quel est le débat? En apparence, c’est simple, les gros circuits et les gros distributeurs veulent pouvoir inonder le marché des produits les plus porteurs, tous les autres essaient d’endiguer cette tendance bien réelle, qui a déjà de facto mis en place un cinéma à deux vitesses, même si la régulation fait comme si ce n’était pas le cas, et dans une certaine mesure en compense les pires effets.

Dans un communiqué où elle félicite la ministre d’avoir supprimé le paragraphe concernant le contrôle de la programmation, la FNDF (qui regroupe Gaumont, Pathé, UGC, MK2, les filiales françaises de majors américaines…) insiste sur des effets selon elle dangereux de la version initiale de l’amendement.

Se posant elle aussi en défenseur de la diversité, elle affirme que «de tels engagements de diffusion auraient porté bien entendu en priorité sur les films les plus demandés par les exploitants: films commerciaux et films art et essai dits porteurs, et auraient donc eu pour effet de réduire plus encore l’accès au marché des films de la diversité en augmentant gravement les difficultés de programmation de l’ensemble des TPE de notre secteur.»

Cet argument repose sur la demande massive de films à fort potentiel par de nombreux cinémas, et pas seulement par les grands circuits. De fait, les indépendants ne sont pas tous du même côté: les salles indépendantes sont dans leur grande majorité les premières à se battre pour obtenir lesdits «films porteurs». Comme ce fut le cas lors de la sortie du dernier épisode de Star Wars. Elles contribuent ainsi à la concentration sur quelques titres au détriment de tous les autres, et ce alors qu’elles ont particulièrement vocation (dûment subventionnée) à assurer la diversité des offres. (…)

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«Quand on a 17 ans» ou les saisons du désir selon Téchiné

quand-on-a-17-ans-sceneQuand on a 17 ans d’André Téchiné avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret. Durée: 1h54. Sortie: le 30 mars

1,2,3: dans la petite ville de montagne, la mère médecin, son fils lycéen, cet autre garçon, fils adoptif de paysans de haute montagne. Marianne, Damien, Tom.

1,2,3: année scolaire des garçons, un trimestre pour se battre, un trimestre pour se découvrir, un trimestre pour s’unir.

1,2,3: la nature âpre et puissante, le cocon familial, la guerre au loin, où se trouve le père de Damien.

1,2,3. Soleil? Pas forcément, pas tout le temps –il y aura du froid, de la violence, du deuil. Mais énergie en tout cas. Élan vital dont le film, à travers un développement romanesque qui semble s’inventer dans l’enchaînement des plans, cherche à capter les variations d’intensité, les montées en puissance, les dérivations et les éclats.

Cela s’appelle la jeunesse. Pas du tout sur le mode béat (et intéressé) idéalisant les jeunes, pas davantage sur le mode méprisant, être âge ingrat et jeunesse qui doit se passer. La jeunesse comme déplacement, comme récit possible –le poème de Rimbaud ne s’appelle-t-il pas «Roman»?

C’est l’histoire de ceux qui ont 17 ans, Tom et Damien. Mais la dynamique entre eux tient à la tierce figure, celle qu’incarne avec une mobilité bénéfique, y compris lorsque son personnage se fourvoie, Sandrine Kiberlain en mère déterminée à «bien faire», sans souvent savoir ce qu’elle fait vraiment. Elle est à la fois dimension sentimentale et la dimension ironique de ce film aux dimensions multiples –roman initiatique et aventure érotique, fresque et chronique.

Ainsi André Téchiné réussit, autour de la thématique qui court tout au long de sa filmographie et qu’on pourrait doter d’un titre générique comme «Les saisons du désir», un film à la fois totalement inscrit dans son parcours et qui en renouvelle heureusement les manières de faire.

La présence physique des montagnes, de la neige, de la terre et des rocs, du lac en hiver, des sensations d’effort et de froid (le territoire de Tom) travaille avec les sensations accueillantes du foyer de Marianne et Damien, où s’immisce pourtant une autre dimension du monde, cette guerre à laquelle le père pilote d’hélicoptère de l’armée participe. (…)

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“Évolution” en apnée dans l’imaginaire

evolution_stills_000012lesfilmsduworso_potemkinefilmsEvolution de Lucile Hadzihalilovic, avec Max Brebant, Roxane Duran, Julie-Marie Parmentier. Durée : 1h21. Sortie le 16 mars 2016.

Guère de semaine sans qu’on capte au passage une nouvelle dénonciation d’une soi-disant uniformité du cinéma français. Commentaire imbécile, énoncé par des gens qui, de fait, ne voient pas les films. Nombreuses sont les réalisations qui démentiraient une telle affirmation, mais rare sont ceux en (dé)mesure de le faire aussi radicalement qu’Evolution, le deuxième film de Lucile Hadzihalilovic.

Evolution est un conte fantastique. Comme tout conte, il suit un récit pour mobiliser un imaginaire, des fantasmes, des angoisses. Conteuse par le cinéma et non par les mots, Lucile Hadzihalilovic privilégie clairement d’autres ressources que la narration. Elle mobilise, visuellement, sensoriellement, de grands thèmes, autour de la féminité, de la maternité, du lien mère enfant, de l’écho (valide dans toutes les langues mais accentué en français) entre mère et mer, des peurs et des pulsions liées à l’élément liquide, à la lumière et à l’obscurité, au monde des machines médicales.

Comme tout conte digne de ce nom, Evolution fait un peu peur, et beaucoup s’envoler sur les ailes de l’imagination – de sa propre imagination, à partir des éléments mis en œuvre par le conteur. Autour de ce garçon qui plonge à la recherche d’un secret englouti, entre lui et sa mère dans ce village sans hommes, par les rituels étranges des femmes sur la plage ou les couloirs inquiétants du grand hôpital qui domine la région, tout un trafic d’émotion, de mystères, de séductions et de frayeurs se met en mouvement.

L’expérience est singulière assurément, donc dérangeante aussi. Elle est une authentique proposition de cinéma, habitée par des forces qui ne seront pas nommées, hantée par des mythologies archaïques et des figures romanesques – entre Ile au trésor et Frankenstein – qui ont forgé le substrat de la psyché occidentale moderne.

Expérience sensorielle, Evolution s’appuie sur ces « figures » invoquées, mais surtout sur une matière cinématographique où la lumière, le son, la durée, les couleurs semblent dotés de pouvoirs inédits. Les rocs, les fonds marins, les métaux rouillés et les draps blancs sont des éléments de récit aussi efficients que des formules magiques.

Authentique proposition de cinéma, le film de Lucile Hadzihalilovic est évidemment très loin du formatage selon les genres hollywoodiens, conformisme régressif et efficace tapi derrière les récriminations des contempteurs de la soi-disant uniformité du cinéma français. Une semaine après la sortie de Suite armoricaine de Pascale Breton, comment ne pas remarquer aussi la similitude du destin de ces deux réalisatrices, chacune signataire d’un remarquable premier film, Illumination pour P Breton, Innocence pour L. Hadzihalilovic ? Pour l’une et l’autre, c’était il y a plus de 10 ans !

Dans quelle mesure le fait qu’elles soient des femmes a-t-il rendu encore plus difficile la réalisation de leur deuxième film ? Rien ne permet de l’établir clairement. Disons seulement qu’elles sont particulièrement nombreuses, les femmes cinéastes plus que prometteuses, et ayant ensuite disparu des radars – Marie Vermillard, Agnès Merlet, Laurence Ferreira-Barbosa, Emmanuelle Cuau, Hélène Angel, Ariane Doublet, Françoise Etchegarray, Patricia Mazuy, Helena Klotz… (au moins se réjouit-on de l’arrivée prochaine du nouveau film d’Emilie Deleuze). Pour cela aussi, la proposition originale, sans concession, de Lucile Hadzihalilovic, mérite attention.

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“Suite armoricaine”, tendres et violents chemins de la mémoire

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Suite armoricaine de Pascale Breton, avec Valérie Dréville, Kaou Langoët, Elina Löwensohn, Manon Evenat. Durée : 2h28. Sortie le 9 mars.

Saluons sans hésiter le premier grand film français de cette année. Un film si plein, si riche, si vivant qu’il ne cesse de résonner davantage, des jours et des semaines après qu’on l’a vu. Un film de 2h30 dont très tôt on se prend à souhaiter qu’il sera plus long encore, tant les essors progressifs de ses personnages, et la manière dont leurs histoires se tissent ensemble pour composer un monde réel et imaginaire, présent et inscrit dans une durée longue, est porteuse d’autant de suggestions laissées en suspens que d’accomplissements.

Elle arrive. Non, elle revient. Enfin, les deux. Cette Françoise a été étudiante dans cette université de Rennes, elle y a vécu, au début des années 80, les émois et les engagements d’une jeunesse d’un autre siècle. Elle y revient accompagnée des images et des mots d’autres siècles encore, Et in Arcadia Ego, la peinture du 18e siècle qu’elle enseigne, les mots latins d’un passé mythique, utopique comme les rêves d’une adolescence rebelle.

Mais la jeunesse est toujours là bien sûr, dans les murs de la fac les étudiants ont éternellement 20 ans, si les visages et les noms changent. Les mots aussi, pour dire au fond les mêmes rêves, espoirs et refus. Aujourd’hui, pour bon nombre, à cet endroit là, cela se dit en breton. C’est nouveau, et ancien.

Ainsi va Suite armoricaine, si simple, si factuel. Et aussitôt si riche, si vertigineux. Il y a une photo de jadis, Françoise a oublié ces gens-là, certains sont toujours là, certains sont morts, ou disparus, certains sont… incertains. Il y a cet étudiant en géographie, garçon un peu sauvage, assez mystérieux prénommé Ion, et Lydie la jeune fille aveugle avec qui il règle la loupe binoculaire : être deux pour donner du relief à un territoire, être aujourd’hui mais avec des souvenirs pour donner de l’épaisseur à l’existence, être ensemble, avec des œuvres du passé, avec des jeunes gens d’aujourd’hui, dans la tête et dans les corps, dans la ville et dans la campagne.

De manière douce et fluide, Pascale Breton s’appuie sur ces binômes, des mises en relations, elle ne s’y laisse jamais enfermer. Par petits chapitres accompagnant le passage de l’année scolaire, elle compose un cosmos, dans l’espace et dans le temps, dans la réalité et dans les imaginaires. La mère de Ion fut l’amie de Françoise, leurs chemins n’ont pas « divergé », ils sont passés par des cosmos différents, peut-être irréconciliables.

Douce et fluide, Arcadie de cinéma où le plus simplement du monde communiqueraient ce qui tient à cœur à celui-ci et à celle-là, ce qui relie, pour le meilleur ou le moins bien, parfois le pire. Peu à peu, de pique-nique et en appels de lente rupture, d’idylle naissante en retrouvailles violentes, le film met en scène ce que se serait d’habiter une histoire. Pas « appartenir », avec les notions de propriété et de dépendance que cela suppose, mais trouver, retrouver, comment « faire partie de ». De ses amis, de sa famille, des paysages où on a grandi, des musiques sur lesquelles on a dansé et embrassé, des images qui ont contribué à nous faire. Sortir du navrant, traumatique, voire mortifère dualisme justement, entre oubli-déni et dépendance-assignation. Une école de liberté, oui oui.

d7f9729c-42c3-11e5-9e52-f184256dd392Kaou Langoët et  Elina Löwensohn

Doux et fluide est le mouvement général du film, cela n’exclue assurément pas les stridences, les crises. La jeunesse ne fut jamais idéale au temps où elle était vécue, les neiges d’antan furent parfois glaciales, ou imbéciles. Mais les colères et révoltes d’alors n’étaient pas que ces excès d’énergie, d’hormones et de naïveté où les raisonnables salauds, vieux ou pas, toujours réduisent et enferment les élans de ceux qui, à 20 ans, ne se résignent pas aux abominations du monde. Quitte à se mettre en danger, à mettre les autres en danger, à mettre son avenir – no future – en danger.

Il y a les arborescences d’amitiés, de fidélités, d’oubli, de détresse, de chemins perdus et retrouvés, d’élans transmis, de questions qui ne peuvent pas ne pas se poser à nouveau. La solitude par abus de passion, ou de sagesse, mais aussi la folie et la misère rodent, l’excès qui blesse soi-même et les autres, au fil des jours, au fil des ans, dans le fleuve des siècles.

Avec une sorte de grâce évidente, la cinéaste qu’on retrouve avec bonheur, 11 ans( !) après son déjà remarquable quoique fort différent premier long métrage, Illumination, emmène au long de ces sentiers qui bifurquent, au bord de ces abîmes qui donnent le vertige, dans ces forêts hantées d’arbres, d’immeubles ou d’images. Reconfigurant l’espace (distances et points de vue) pour en déployer les ressources, elle invente au passage un très simple et très beau procédé de narration, fait de légers retours dans le temps, ressac chronologique qui donne au passage des instants comme des époques une consistance inédite.

Suite armoricaine raconte des amours, des découvertes, des drames et des affrontements. C’est un film d’aventure dans le temps et les émotions. Il n’existe que d’être incarné par cette actrice étonnante qu’est Valérie Dréville, d’une beauté sans pareille, présence assez miraculeuse dont on s’explique mal la rareté sur les écrans – si ce n’est par l’intensité de son travail au théâtre. En contrepoint d’autres excellents acteurs, dont l’étonnant Kaou Langoët, jeune fantôme très présent de Sid Vicious, le jeu de Valérie Dréville est à l’unisson d’une mise en scène aussi inventive que dépourvue d’ostentation, où l’élégance visible est un écrin pour de multiples échos invisibles.

En mouvement dans la forêt, dans les amphis, devant un tableau de de La Tour ou d’Ucello ou au fond d’un bar saturé des riffs de Robert Wyatt, par les mots des chercheurs et ceux des sorciers, Pascale Breton ressemble à ces fées de Brocéliande qui faisaient naitre un jardin sous leur pas.

 

 

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« Ce sentiment de l’été », soleil noir et douce brûlure

NEW YORK_Street_Lawrence_©NordOuestFilmCe sentiment de l’été de Mikhaël Hers, avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière, Féodor Atkine, Dounia Sichov, Josh Safdie, Jean-Pierre Kalfon. Durée : 1h46. Sortie 17 février.

 

Trop bleu le ciel, trop verte l’herbe. Une impression de carte postale, de cliché de l’été comme un cadeau figé, au milieu de la grande ville – Berlin. Un couple, ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont européens, vivent entre chat et bouquins, boulot sympa et câlins du matin, ils ne sont pas pauvres. Ça va, tranquille.

Pof, presque rien, elle est tombée, là, au milieu du grand parc, au milieu de ce début ensoleillé de sa vie adulte. Elle ne se relèvera pas. Lui…

Lui, Lawrence, il est juste là, resté là, laissé comme un con sur la berge de la vie, quand sa vie à elle est partie. La famille rapplique, tout le monde est parfait, tristesse profonde, attention à l’autre, écoute et pudeur. Lawrence est calme, il est sympa, il fait ce qu’il faut, avec les parents, avec le travail, avec la sœur nettement moins au clair dans ses Converse et ses sentiments. C’est juste que tout est détruit, dedans, et que personne ne sait ce qu’on peut faire avec ça.

Berlin, ce n’est plus possible. Et voilà que c’est à nouveau l’été, à Paris. Comment disait la chanson ? Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. Et de réapprendre alors ? Au milieu de la sympathie des uns, de l’indifférence des autres, du désir désordonné de celle-ci, de la présence obsédante de celle-là, Lawrence se fraie le chemin qu’il peut. Ça avance mal, malgré des sortes de possibles entrebaillés.

Ce sentiment de l’été n’est pas, ne peut pas être un film sur le Bataclan – ne serait-ce que parce qu’il était terminé le 13 novembre. Pourtant c’est peut-être, pas du tout par hasard, le film le plus juste qui se puisse imaginer sur l’impossibilité, et puis la possibilité quand même, de continuer de vivre après que ce qu’on appelle faute de mieux la fatalité ait frappé dans le plexus solaire d’un quotidien qui ne se savait pas en danger de quoique ce soit.

On dit « le deuil ». On ne sait pas ce que c’est. On dit « la vie continue ». Enfin, les autres le disent. Lui, Lawrence, essaie et ne trouve pas. Traducteur – c’est son métier – il ne traduit plus. Il faudra bouger encore, passer par la campagne, et puis New York. Une autre énergie, d’autres vibrations. C’est encore un été, un autre. Le deuil, on ne sait pas ce que c’est, mais c’est long, et pas en ligne droite.

Droit, pourtant, il l’est, ce Lawrence. Admirablement, grâce surtout à cet acteur incroyable qu’est Anders Danielsen Lie, qui était déjà inoubliable dans Oslo 31 août de Joachim Trier. Cassé mais droit, d’une fragilité d’homme, assez bouleversante. Ici, là-bas, comme elle peut, il y a cette fille, cette sœur, cette femme, Zoé, sinueusement interprétée par Judith Chemla, inquiétante de vérité trouble, troublante de vérité inquiète. Et puis le reste, les autres, dans la lumière de ces étés qui essaient d’aplatir, de remettre en ordre. Pas si simple.

De ville en ville, d’été en été, Mikhaël Hers invente pour son deuxième long métrage cette manière d’effleurer les sentiments pour mieux les approfondir, ce cinéma qui suggère sans affirmer, accueille sans imposer, ouvre des espaces où peuvent respirer, chacun pour lui-même, les personnages et les spectateurs. Ses cadrages sont des caresses, ses changements de plan de battements de cœur, ses ellipses des respirations.

Il y a là non seulement une finesse et une délicatesse extrêmes dans la manière de rendre sensible la difficulté de surmonter une crise terrible comme de s’accommoder du fil des jours, mais une sorte d’élégance à la fois plastique et éthique. Et c’est finalement ce qui fait que Le Sentiment de l’été, qui raconte une histoire marquée par la mort et le mal de vivre, est extraordinairement pas triste : tout frémissant de vie, traversé des désirs de chacune et chacun, curieux des êtres et de leurs étranges façons de faire, amusé même, et amusant, souvent. Ce sourire attentif, sourire de la mise en scène en intime affection avec ses protagonistes, est la plus belle manière de faire partage de leur existence, qui cesserait ainsi d’être une fatalité.

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Liberté de Jacques Rivette

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Le cinéaste Jacques Rivette est mort le 29 janvier. Il avait 87 ans. Il aura incarné, de manière sans doute plus juste qu’aucun autre réalisateur lié à ce mouvement, ce qu’on pourrait appeler l’esprit de la Nouvelle Vague: sa radicalité, son goût pour l’expérimentation, son rapport intense à la fois avec l’histoire de l’art du cinéma et avec les dynamiques du monde réel.

Provincial monté à Paris de son Rouen natal, déjà passionné et grand connaisseur de littérature à 20 ans, il rencontre un aîné dans une librairie du quartier latin, Maurice Scherer, qui bientôt s’appellera Eric Rohmer. Ensemble, ils participent à la création d’une petite revue de cinéma, puis rejoignent vite la rédaction des Cahiers du cinéma, créés et dirigés par André Bazin, et avec comme collègues notamment François Truffaut, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol. Rivette s’y révèle un critique acéré et érudit, doté d’un humour aussi vif que sa capacité d’admiration et d’analyse –un article comme «Génie de Howard Hawks», publié en mai 1953, qui jouera un rôle important dans la construction de la pensée des Cahiers, en est un bon exemple, comme le seraient ses textes sur Rossellini et Mizoguchi.

Personnalité marquante de la bande des «Jeunes Turcs» qui fait alors la réputation polémique de la revue, il est sans doute celui qui, en même temps qu’à l’esthétique, accorde le plus d’importance aux questions d’économie et de politique publique du cinéma. Il est d’ailleurs le seul à faire preuve alors d’une conscience politique, inclinant à gauche. Godard a raconté comment, ayant un jour trouvé à son goût un rythme répété par des automobilistes avec leur klaxon, il s’était fait vertement engueuler par Rivette puisqu’il s’agissait du rythme 3-2 du slogan «Algérie française», antienne de l’extrême droite d’alors. L’anecdote est significative: Godard n’était pas pro-Algérie française, mais il ne portait attention qu’à la vertu esthétique. C’est assez représentatif d’une revue dont les autres jeunes rédacteurs, faute de s’intéresser à la politique, ont souvent été taxés de réactionnaires en des temps où il était exigé d’afficher ses engagements.

L’anecdote est significative de ce qui se joue lorsque Rivette remplace Rohmer à la tête des Cahiers du cinéma en 1963 à l’occasion d’une sorte de putsch. Avec lui, la revue va relier de plus en clairement l’association fondatrice, venue de Bazin et résumée par la formule de Godard «Le travelling est affaire de morale», entre esthétique et éthique, à la dimension politique, tout en s’ouvrant aux grandes figures la pensée et des arts à l’époque, Roland Barthes, Claude Lévi-Strauss, Pierre Boulez, auxquels succèderont bientôt Gilles Deleuze et Michel Foucault. Rivette aura ainsi accompagné l’ouverture au monde et à ses conflits théoriques et politiques d’une revue auparavant exclusivement focalisée sur le cinéma.

Mais du cinéma, lui-même avait alors déjà commencé d’en faire, précurseur parmi ses copains des Cahiers, avec le moyen métrage Le Coup du berger (1956). Deux ans plus tard, il tourne Paris nous appartient, dans des conditions matérielles très difficiles, film qu’il ne pourra mener à terme que grâce à l’aide de Truffaut et Chabrol, entretemps eux aussi passés à la réalisation. Outre un côté bricolage sur le tournage dont Jacques Rivette saura faire vertu et dynamisme, on repère dans son premier long métrage une dimension majeure de l’œuvre encore à venir: l’importance du mystère, d’une menace plus ou moins précise planant sur la ville, et dès lors la capacité à filmer rues et immeubles, dans leur apparence la plus quotidienne, comme hantés de dangers et puissances invisibles.

Radicalisant la théorie du MacGuffin élaborée par Hitchcock (l’intrigue prétexte, l’objet qui par convention met en mouvement les personnages), Rivette en fait le ressort d’une idée très riche du cinéma à la fois comme évocateur des tensions bien réelles qui travaillent le monde sans forcément s’afficher ou se formuler ouvertement, et comme mobilisateur de forces invisibles, évoquées sur des modes qui circulent entre jeu fantasmagorique et inquiétude politique.

Le cinéaste se lance ensuite dans un projet qui aurait dû être plus classique, malgré la liberté et l’élégance de la mise en scène, et qui, un peu par malentendu, va se transformer en brûlot: l’adaptation de La Religieuse de Diderot (1966) suscite une mobilisation des catholiques intégristes, qui obtiennent son interdiction, ce qui déclenche une véritable levée de boucliers, première expression, avant «l’affaire Langlois», du rôle central du cinéma dans la phase qui culmine avec Mai 68.

En écho avec ces événements, et dans le sillage de sa rencontre avec le grand artiste de théâtre expérimental Marc’O, Rivette se lie avec certains acteurs, dont Bulle Ogier, qui deviendra la comédienne avec laquelle il travaillera le plus souvent, et Jean-Pierre Kalfon. Avec eux, il commence d’inventer un cinéma non pas d’improvisation mais de création collective in situ, ancrée dans ses conditions réelles de fabrication et les affects entre les protagonistes, et simultanément ouvert aux vents de l’aventure et de l’imaginaire. C’est le coup de tonnerre de L’Amour fou (1968), film en amoureuse convulsion synchrone d’une société qui tremble alors de la tête aux pieds. (…)

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Films politiques: …. le peuple …de France

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Je suis le peuple d’Anna Roussillon. Durée : 1h51. Sortie le 13 janvier.

Gaz de France de Benoit Forgeard, avec Olivier Rabourdin, Philippe Katerine, Alka Balbir, Philippe Laudenbach, Benoit Forgeard. Durée : 1h25. Sortie le 13 janvier.

Dans la terrible avalanche de nouveautés qui s’abat sur les grands écrans ce 13 janvier (24 titres, une folie!), il n’est pas sûr que ces deux films parviendront à beaucoup attirer l’attention. Pourtant, l’un et l’autre réussis, ils ont aussi la vertu de dessiner à eux deux quelque chose comme l’abscisse et l’ordonnée d’un genre cinématographique en bien mauvais état, le film politique. Par des moyens de cinéma tout à fait différents sinon opposés, chacun d’entre eux prend en charge quelque chose de ce que peut le cinéma vis-à-vis d’un état contemporain de la cité et du collectif, état calamiteux comme on aura pu le constater par ailleurs.

Un de ces films est un documentaire tourné en Égypte, l’autre une comédie très française. Je suis le peuple accompagne un paysan d’un village au sud de Louxor, Farraj, durant les mois qui suivent la révolution égyptienne de février 2011. À 700km de la Place Tahrir, la révolution, ça se passe à la télé. Et les paysans comme Faraj, la télé, ils la regardent chaque jour. Sans aucun penchant pour les bouleversements politiques et une transformation de son mode de vie, légitimiste et bon musulman, boulimique de télé, Faraj est pourtant un citoyen, un homme qui réfléchit et discute, quelqu’un qui, sans doute aussi du fait de la présence de la réalisatrice, peut et finalement apprécie de se poser des questions.

Française née au Liban et élevée au Caire, parfaitement arabophone et spécialiste de la culture arabe, Anna Roussillon se révèle, derrière la caméra, un agent stimulant d’excellent qualité, par sa manière d’écouter et de regarder autant que par ce qu’elle est en mesure de dire. Dans cette situation étrange d’une forme d’intimité entre la documentariste européenne et le paysan égyptien (et aussi sa famille et ses voisins), ce sont tous les clichés qui sont mis en situation de trouble, d’interrogation.

Ce triple écart, entre Anna et Faraj, entre le village et la capitale, entre la vie et les images et les sons de la télé, ouvre un immense espace d’interrogation sur ce que désignent des mots comme «Révolution» ou «Peuple». À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.

Pas grand chose en commun, à première vue, avec Gaz de France, deuxième long métrage de Benoît Forgeard. Dans un futur proche, un chanteur de variété appelé Bird s’est fait élire président de la République, fonction pour laquelle il manifeste une telle incompétence, ou un tel manque d’appétence, que sa popularité s’effondre, la révolte gronde, et son mentor-spin doctor (joué par l’excellent Olivier Rabourdin) est obligé d’inventer une réunion de la dernière chance avec un panel de conseillers farfelus. (…)

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Retour affectif et subjectif sur l’année 2015 sur grand écran

sans_titre-1_3 aDerrière une production hollywoodienne décevante, l’Asie, l’Amérique du Sud et l’Europe, France en tête, se sont réparti les productions les plus passionnantes de l’année.

Les Top 10, c’est un peu trop mécanique, réducteur. Mais ne pas revenir sur ce qu’on a aimé, et aimé aimer au cours d’une année, c’est se priver de remettre en perspective ce qui arrive dans le cinéma, au-delà des enthousiasmes au coup par coup. En toute subjectivité, voici donc un survol des films de l’année –c’est-à-dire des films sortis en salles, en France en 2015 (The Assassin de Hou Hsiao-hsien, annoncé pour mars 2016, n’y figure donc pas, sauf que bien sûr je viens de le mentionner ;).

1.L’Asie toujours féconde

Outre, donc, le cas HHH, c’est à nouveau d’Extrême-Orient que serons venues les propositions les plus riches et les plus stimulantes: de Chine avec Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke, du Japon avec Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, de Corée avec Hill of Freedom de Hong Sang-soo, de Thaïlande avec Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul. En Orient toujours, mais moins extrême, il faut y ajouter Taxi Téhéran de l’Iranien Jafar Panahi. Encore ne mentionne-t-on ici que le meilleur du meilleur, signé de grands noms du cinéma contemporain.

À leurs côtés, beaucoup d’autres, de moindre magnitude, dont de nombreux jeunes, participent à la vitalité de ces cinémas à la fois fort différents et traversés de multiples échos qui renvoient les uns aux autres. S’il fallait leur trouver un point commun, ce serait leur capacité à prendre en charge le monde réel, et ses mutations les plus actuelles, par des moyens ouverts à toutes les aventures de la fiction, et souvent du fantastique.

2.Pauvre Amérique

Si les productions hollywoodiennes dominent plus que jamais le marché mondial, et ne cessent de battre des nouveaux records grâce aux progrès… du marketing, exemplairement avec le septième épisode de Star Wars, il faut admettre que l’offre cinématographique en provenance des États-Unis aura été, sur le plan artistique, singulièrement pauvre cette année. Un seul film issu de la grande industrie s’impose par son invention plastique et narrative, Mad Max: Fury Road, qui témoigne à lui seul qu’à partir de recettes convenues il est possible d’inventer.

Tout à fait à l’autre bout de l’arc économique, on doit signaler deux très «petits films d’auteur», de jeunes auteurs qui, curieusement, ont tous deux des patronymes d’origine asiatique, Chloé Zhao avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises et Patrick Wang avec Les Secrets des autres. Ne pas oublier le remarquable documentaire Citizenfour de Laura Poitras consacré à l’affaire Snowden. Allez, ajoutons le très fréquentable Le Pont des espions de Steven Spielberg, et le plaisant Au cœur de l’océan de Ron Howard.

3.L’autre Amérique, qui monte

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« Chant d’hiver », pieds nus dans le vieux monde moderne

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Chant d’hiver d’Otar Iosseliani, avec Rufus, Amiran Amiranashvili, Mathias Jung, Mathieu Amalric, Enrico Ghezzi, Sarah Brannens, Samantha Mialet. Durée : 1h57. Sortie le 25 novembre.

C’est ici, et là-bas. C’est jadis, et maintenant. C’est la Terreur et sa guillotine, la guerre et ses violences, la ville actuelle et sa brutalité. C’est une comédie.

Ne rendant compte qu’à sa fantaisie, autre nom, plus fier, d’une sensibilité à fleur de peau aux malheurs du monde, Otar Iosseliani convoque un petit théâtre de brigands et de lettrés, de séductrices et de clodos, de soudards, d’innocents et de tire-laine à roulettes. Et voilà qu’il s’agit d’une manière de reraconter à nouveaux frais la comédie humaine.

Ça bouge et ça discute, ça blague et ça zigzague, le coq et l’âne sont au rendez-vous mais aussi un immeuble-microcosme, les tricoteuses de la Veuve et des modernes aristocrates aux pieds nus.

Au pied de l’immeuble, ce sont ces exclus du monde contemporain que les chaussettes à clous expulsent manu militari, comme aux origines de ces horribles temps modernes, ceux que raconte Foucault dans Surveiller et punir. La grande exclusion se porte bien, et ça ne va pas s’arranger.

Tout le cinéma du réalisateur géorgien installé en France repose sur un double mouvement, la quête fragile de deux temporalités : celle de la scène et celle du film. Comme plus ou moins l’ensemble des autres œuvres de Iosseliani depuis qu’on l’a découvert avec La Chute des feuilles il y aura bientôt un demi-siècle, Chant d’hiver est composé d’un grand nombres de situations que relient des proximités poétiques, des rimes ironiques, des courts-circuits, des effets de contrepoint où burlesque et gravité, émotion et méditation tricotent leurs mailles. Au pied des guillotines, oui.

La réussite de chaque scène, petit bloc de sens à la coloration précise, dépend de l’énergie engendrée par la situation et par la mise en scène, et aussi beaucoup de l’interprétation. Celle-ci est, ici, d’un grand secours pour la vitalité et la densité de ces moments successifs – en particulier grâce à l’interprétation très fine de Rufus, dans un rôle de concierge érudit et trafiquant d’armes auquel il donne une épaisseur, une étrangeté parfois inquiétante mais aussi une tendresse qui font beaucoup pour la tenue de l’ensemble.

L’ensemble, lui, échappée belle en forme de succession de sauts dans l’inconnu, est constamment à deux doigts de se casser la figure, ou de se perdre en chemin. Cela fait partie du charme de l’entreprise. Et puis non. Il vacille mais ne tombe pas. Porté par une croyance têtue dans les puissances du cinéma, Chant d’hiver rebondit, change de ton et de direction, va de l’avant. Et au terme de ce gymkhana loufoque et inquiet, une sorte de profession de foi laïque et fraternelle en émane.

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