Cannes jour 4: délaissé par “Ma Loute”

ma-loute-de-bruno-dumont_5457808

Espéré comme la rencontre entre le talent de son réalisateur, de l’heureuse folie de du précédent «P’tit Quinquin» et de la présence d’acteurs de premier plan, le nouveau film de Bruno Dumont prouve qu’au cinéma aussi toutes les promesses ne pas toujours tenues.

LIRE ICI

lire le billet

Cannes jour 3: la barre très haut

459787 524044

En ouvrant la compétition avec «Rester vertical» d’Alain Guiraudie et «Sieranevada» de Cristi Puiu, le Festival fait d’emblée une proposition ambitieuse à ses spectateurs.

LIRE ICI

lire le billet

Cannes jour 2: «Café Society», l’ouverture qu’il fallait

LIRE ICI

lire le billet

Cannes jour 1:les sélections dessinent un état du monde un peu trop «blanc»

LIRE ICI

 

lire le billet

“L’Ange blessé” et “Court”, deux joyaux d’Asie

L’Ange blessé d’Emir Baigazin, avec Nurlybek Saktaganov, Madiyar Aripbay, Madiyar Nazarov, Omar Adilov, Anzara Barlykova. Durée: 1h52. Sortie le 11 mai 2016.

Court (En instance) de Chaitanya Tamhane, avec Vira Sathidar, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni, Pradeep Joshi.  Durée: 1h56. Sortie le 11 mai 2016.

 

Les feux du Festival de Cannes qui s’allument ce mercredi 11 risquent de renvoyer dans l’ombre deux très beaux films qui sortent en salle le même jour. Deux films asiatiques, même si ce même continent d’origine ne dit au fond pas grand chose, tant le style, l’approche et les racines de ces deux œuvres sont différents.

l-ange-blesse_3540_248724angle_blesse-3-1

L’Ange blessé est le deuxième long métrage du réalisateur kazakh Emir Baigazin. Dès le premier, Leçons d’harmonie, révélation du Festival de Berlin 2013, on découvrait les ressources remarquables de ce jeune cinéaste. Certaines font de lui l’héritier (le seul ?) de la promesse d’un grand cinéma venu de la gigantesque zone asiatique de l’ex-URSS, promesse dont la principale figure était le compatriote de de Baigazin, Darejan Omirbaiev (Kairat, Kardiogramme, La Route, L’Etudiant).

Soit un cinéma inscrit dans des paysages définis à la fois par les steppes infinies et l’architecture stalinienne, avec une force véritablement hypnotique des plans, venus du grand art du cinéma soviétique des années 20 et 30, dont les puissances semblent s’être mieux conservées au-delà de l’Oural.

Mais tandis que les quelques talents venus de cette région disparaissaient peu à peu des radars, Omirbaiev compris, hélas, le surgissement d’Emir Baigazin faisait office de divine surprise : sans aucun artifice, ce garçon est capable de filmer une cruche à eau ou un type immobile sur une chaise et en faire un tableau matériel, physique, d’une capacité d’évocation et de mystère auquel n’atteindront jamais des milliers de tâcherons utilisant images étranges et moyens sophistiqués.

Mais ce n’est pas tout. Outre cette force du plan, Emir Baigazin détient un art du récit, c’est à dire à la fois des situations, des rythmes et de l’organisation des scènes, qui n’appartient qu’à lui. Sa manière d’alterner moments du quotidien et conflits dramatisés à l’extrême, sa capacité à proposer une circulation dans le temps qui ne soit ni assujettie à une chronologie stricte ni d’une virtuosité de bonimenteur, mais ouvrant sur d’autres interactions entre les êtres et entre les actes, est assez sidérante.

A voir ses films, on ne jurerait pas que le jeune cinéaste (il a aujourd’hui 32 ans) porte sur le monde et sur les humains notamment un regard particulièrement confiant et affectueux. Dur est ce monde, durs et obscurs les actes et les motivations de ceux qui le peuplent.

Cela tient, bien sûr, aux conditions d’existence locales, notamment dans cette région durant les années 90, époque à laquelle se situe le film, et où le réalisateur avait l’âge qu’ont ses personnages. Cela tient aussi à un pessimisme profond, qui trouve à nouveau dans L’Ange blessé des traductions très impressionnantes, inventant un point d’articulation entre fascination dantesque (le Dante de l’Enfer, bien sûr, ni Paradis ni Béatrice dans les parages) et questionnement vertigineux, sur les traces de Dostoïevski et de Kafka, sinon de Cioran.

Hugo SimbergReprenant le titre d’un tableau de Hugo Simberg, le film est composé de quatre récits, ni mélangés ni entièrement disjoints. Quatre contes cruels de le jeunesse, quatre nouvelles centrées chacune sur un adolescent confronté à une crise, ou à un acte qui va changer sa vie. Chacun de ces récits serait un court métrage magnifique, l’ensemble est bien davantage que la somme des quatre. Et, malgré sa noirceur, L’Ange blessé porte cette heureuse nouvelle : le cinéma mondial compte un nouveau grand cinéaste, le cinéma d’Asie centrale a trouvé sa figure de proue.

 

Subramanian-Endless-Indian-Trial-690

Court ne ressemble pas du tout à L’Ange blessé. Le titre, qu’on aurait gagné au moins à traduire, signifie « Cour » en anglais, au sens de « cour de justice ». Il s’agit en effet, en apparence du moins, d’un film de procès, film à sujet social et politique, situé aujourd’hui à Mumbai, sous le poids de la droite hindouiste au pouvoir en Inde, et dans la ville.

Chaitanya Tamhane raconte l’histoire exemplaire d’un vieil activiste persécuté par les forces de répression – police et justice – pour organiser des spectacles militants dans les quartiers pauvres de la mégapole. Il accompagne surtout le combat de l’avocat du vieil homme, à la fois légaliste et combattif, dans le dédale de procédures utilisées contre toute idée de véritable justice.

Il s’inscrit dans une tradition dans laquelle s’est illustré avec éclat le cinéma indien, de Satyajit Ray à Adour Gopalakrishnan, de Guru Dutt à Mani Ratnam ou à Shekhar Kapour pour ne citer qu’eux. Le film met en évidence à la fois la multiplicité des systèmes de références et de contrôle qui structurent la société, le côté presque fatal des inégalités et en même temps l‘énergie de ceux, démocrates ou révolutionnaires, qui inlassablement affrontent un système à la fois ancestral et, désormais, reconfiguré par l’intégrisme hindouiste du BJP, sa démagogie et sa violence, mais aussi son inscription profonde dans la société indienne urbaine d’aujourd’hui.

Et pourtant Court ne ressemble à aucun des films auxquels on serait tenté de le comparer. Passant avec une grâce confondante, et même une certaine malice, de la stylisation au quasi-documentaire, n’hésitant pas à suivre ses protagonistes dans des digressions qui semblent n’avoir aucun lien avec l’intrigue, le jeune cinéaste (29 ans) construit en réalité une représentation d’un monde vaste et complexe, sans perdre en chemin le suspens ni l’émotion.

Avec ce premier film impressionnant par son sens de la composition et sa capacité à varier les focales, jouant avec les codes du mélodrame social, du pamphlet et de la chronique réaliste, parfois de la comédie de l’absurde, Chaitanya Tamhane s’affirme lui aussi comme à la fois l’héritier d’une tradition majeure et un auteur capable de réinventer pour lui-même, de manière très contemporaine, un cinéma ambitieux et ouvert sur le monde.

lire le billet

“Dieu, ma mère et moi “, obsédé de liberté

dieu_1

Dieu, ma mère et moi de Federico Veiroj, avec Alvaro Ogalla, Marta Larralde, Barbara Lennie, Vicky Peña, Juan Calot. Durée : 1h20. Sortie le 4 mai.

Comique et inquiétant, surgi comme un diable d’une improbable boite à malices, le troisième long métrage du réalisateur hispano-uruguayen Federico Veiroj (Acné, La Vida util) ne cesse de reconfigurer son rapport au personnage principal, à la situation, à sa tonalité. Ainsi prend forme Dieu, ma mère et moi, un film à la fois léger et complexe, aux multiples échos.

Le personnage, Gonzalo, est un étudiant madrilène déjà trentenaire, adolescent prolongé sympathique et agaçant, dispersé entre ses amours inabouties, ses études inachevées sinon inutiles, ses projets incertains. Et, au centre, sa mère, point fixe envahissant et dominateur.

La situation naît d’une décision prise par Gonzalo comme on se jette à l’eau: ainsi que l’y autorise en principe le droit canon, il décide d’apostasier. C’est à dire de sortir de la communauté des fidèles en renonçant aux effets du baptême. Le garçon considère, en effet, que cette appartenance, qui lui a été imposée à sa naissance, porte atteinte à sa liberté, et est à l’origine des impasses de son existence. Il refuse d’être comptabilisé par l’Église comme chrétien, n’ayant aucun commerce avec la religion.

Le jeune homme entreprend donc la procédure complexe réclamée par l’Église pour être rayé de la communauté des fidèles. Il affronte alors l’incompréhension ou l’inertie de son entourage, et l’inertie de plus en plus hostile des autorités ecclésiastiques. Ce processus va l’aider à se construire une personnalité.

La tonalité est à la fois humoristique, et même à l’occasion franchement burlesque, quelque part entre Buñuel et Moretti (deux cinéastes qui ont toujours pris la religion très au sérieux, ce que fait aussi Vieroj), précise et fortement documentaire dans la description du parcours bureaucratique que doit suivre le candidat à l’apostasie, et traversé d’ombres troublantes, droit venues de chez Kafka.

Dans l’Espagne contemporaine, une Espagne où l’appareil catholique demeure très puissant et conservateur, le cheminement obstiné, quasi-obsessionel, de Gonzalo fait jouer sa propre névrose, la volonté de puissance de l’Église, et les blocages intimes, familiaux ou de caste.

Dieu, quant à lui, ne joue à peu près aucun rôle dans ce film qui ne se soucie que des appareils (religieux, familiaux, sociaux). On peut à cet égard regretter le titre dont le film a été affublé en France (en version originale il s’intitule sobrement L’Apostat), qui plus est en empruntant le nom d’une livre de Franz-Olivier Giesbert, avec lequel il n’a pourtant aucun rapport.

La quête de cet anti-héros attachant intrigue à proportion de la capacité du film à lier une procédure très technique, et où l’archaïsme des méthodes et des terminologies mêlées à un environnement très contemporain engendre le comique, et une aspiration très générale au droit d’interroger ce qui nous attache, nous incorpore, et prétend nous définir. S’il s’agit bien ici d’un appareil très spécifique –l’Église apostolique et romaine–, il s’agit aussi de l’appartenance à une communauté dès lors qu’elle s’impose au-delà de l’adhésion désirée de ses membres, et garde ses portes de sortie aussi fermées que sont ouvertes ses portes d’entrée. (…)

LIRE LA SUITE

lire le billet

“Les Habitants”: De quoi parlent les gens en France?

leshabitantsdepardon

Les Habitants de Raymond Depardon.Durée: 1h24. Sortie le 27 avril.

Il existe une science, en tout cas une méthode de recherche, appelée l’analyse conversationnelle, qui se rattache à l’éthnométhodologie, qui entend rendre compréhensible ce qui se joue dans les pratiques sociales en partant de ces pratiques plutôt qu’en leur imposant une grille d’analyse. L’analyse conversationnelle consiste en la description aussi fine que possible des innombrables signes de toutes natures qui se produisent lors d’échanges de paroles, sans bien sûr les séparer du sens de ces paroles, mais en mettant en évidence les multiples stratégies, conscientes et inconscientes, qui sont mises en œuvres par les protagonistes.

Le réalisateur explique d’abord en voix off les principes du dispositif mis en place. Durant plusieurs mois (printemps et été 2015), il a parcouru les villes de France avec une petite caravane dans laquelle était installé un studio de cinéma réduit à sa plus simple expression: une caméra et des micros fixes, une petite table et deux sièges, au fond une fenêtre laissant voir l’extérieur.

Dans cette caravane, il a convié des «couples» à se parler et à être filmés. Rencontrés dans la rue, au café, sur une place de marché, ces «couples» sont composés de maris et femmes, mais aussi bien de frères, d’amis, d’amants, de fiancés, de vieilles copines, d’ex-conjoints et d’autres possibles assortiment par deux.

Ils ont entre 17 et 77 ans et relèvent de caractérisations sociales très variées, même si on n’y trouve pas de cas extrêmes. «Je cherchais une France du “centre”, des gens qui travaillent, qui passent le bac, qui se marient, qui divorcent, qui votent…», explique le réalisateur. Pas de grand patron, de dealer, de dirigeant politique, de djihadiste…

De Charleville-Mézières à Saint-Nazaire, de Bar-le-Duc à Nice, à Bayonne ou Villeneuve St Georges, les 90 «couples» qui se sont prêtés à l’exercice ne constituent pas un «échantillon représentatif» de la société française, et Les Habitants n’est ni un sondage, ni une enquête sociologique. C’est un film, avec toute la subjectivité de son auteur, dans le choix de ceux qu’il a filmé et de ceux qu’il a conservé au montage, montage qui lui-même ne conserve pas la totalité de ce qu’on dit les personnes que nous voyons.

Car ils parlent, tous ces gens! Ils parlent tant et plus, de ce qui leur tient à cœur, de leur vie quotidienne, de leurs soucis, leurs espoirs. Ils parlent de sexe, ils parlent de travail, ils parlent d’argent, ils parlent de violence quotidienne, ils parlent de sentiments, de santé. Et, plus que tout peut-être, de relations familiales, dans l’infini complexité de ce qu’est devenue l’appartenance familiale aujourd’hui en France. De politique, au sens étroit du mot? Pratiquement jamais. Et du vaste monde? Absolument jamais.

La diversité des personnes et la multiplicité des sujets composent une sorte de cartographie impressionniste, où chacun fera des découvertes sur ses contemporains-concitoyens. On n’en finirait pas de lister les paroles, les formules, les expressions. En choisir quelques unes ce serait leur donner un caractère anecdotique, publicitaire, à l’opposé de la manière dont fonctionne le film, dans la parfaite équanimité de son écoute et le total respect pour tous ces gens. (…)

LIRE LA SUITE

lire le billet

«D’une pierre deux coups», la malle aux trésors

coups4

D’une pierre deux coups de Fejria Deliba, avec Milouda Chaqiq, Brigitte Roüan, Zinedine Soualem, Myriam Bella. Durée: 1h23. Sortie le 20 avril.

Il y a deux films dans D’une pierre deux coups. Ou plutôt, il y a un beau film de cinéma niché dans un bon téléfilm. Il faudra du temps pour que le cinéma se déploie et occupe tout l’écran, et surtout tout l’espace imaginaire que suscite le premier film de Fejria Deliba.

De prime abord, il semble qu’on ait affaire à une sympathique petite machine de fiction, où Zayane, une mama algérienne vivant dans la banlieue de Paris, est rattrapée par des souvenirs de sa jeunesse, qui vont remettre en question sa manière de vivre et le regard que ses enfants portent sur elle. Grâce à la forte présence de Milouda Chaqiq dans le rôle principal et à des dialogues bien ajustés, la scénariste et réalisatrice propose une chronique à la fois affectueuse et tendue d’une vie de femme arabe, âgée et analphabète dans une cité française.

Les scènes et les divers protagonistes offrent autant de petits aperçus amusants ou touchants, mais on ne peut s’empêcher de songer au récent Fatima de Philippe Faucon où, centré sur un personnage en partie comparable, l’espace et le silence avaient une place majeure, où la visée illustrative ne tenait pas le devant de la scène.

Mais Zayane s’en va. Contre toute attente de sa famille, contre toute logique de son parcours de femme au foyer dans un milieu resté traditionnel, contre aussi la mécanique scénaristique du film, elle prend le large. C’est un très beau geste, un double geste en fait, celui de la cinéaste et celui du personnage.

Alors que rappliquent dans son appartement ses innombrables enfants –certains ont la cinquantaine, un autre est encore au lycée– et quelques conjoints ou petits-enfants, la septuagénaire s’embarque pour un voyage qui la mène moins vers la province que vers le passé, territoire enfoui, à la fois passé affectif d’une femme et passé colonial de deux pays.

C’est dans l’écart entre ce qui se joue en montage parallèle, ici dans l’appartement envahi par une fratrie que l’absence de la mère réunit et là au cours du périple de Zayane flanquée d’une amie aussi fidèle que dépassée par les événements (Brigitte Roüan, impeccable) que D’une pierre deux coups trouve son énergie et sa liberté.

De cette énergie et de cette liberté, le cinéma, déjà, avait donné un avant goût grâce à la présence d’une malle au trésor, part de conte qui pourtant ne s’éloigne pas du réalisme. Dans une boîte cachée dans l’appartement sont découvertes des pellicules super-8 gardant les traces d’un passé refoulé par l’Histoire et les normes sociales, objet magique aux effets perturbateurs et finalement bénéfiques.

Coups3Du mélodrame enfoui qui trouve un dénouement surprenant dans une grande demeure de province au burlesque renouvelé des Marx Brothers de l’appartement du 9-3 envahi par une descendance proliférante et disparate, Fejria Deliba trouve dès lors les ressources d’une mise en scène qui respire, s’amuse et émeut.

Cette accumulation de frères et sœurs qui se chamaillent et s’inquiètent produit un autre effet, loin d’être anodin. (…)

LIRE LA SUITE

lire le billet

@sorties du 20 avril, singularités inventives

Le Fils de Joseph d’Eugène Green avec Victor Ezenfis, Natacha Régnier, Fabrizio Rongione, Mathieu Amalric. Durée : 1h55. Sortie le 20 avril.

Mékong Stories de Phan Dang Di, avec Do Thi Hai Yen, Le Cong Hoang, Truong Te Vinh, Nguyen Thi Than Truc, Thanh Tu, Nguyen Ha Phong. Durée : 1h42.

Granny’s Dancing on the Table de Hanna Sköld avec Blanca Engström et Lennart Jähkel. Durée : 1h26. Sortie le 20 avril.

 

Pendant les vacances scolaires, les embouteillages ne concernent pas que les autoroutes, mais aussi les salles de cinéma. Encore un mercredi noir sur l’échelle du bison futé de la distribution, avec 16 nouveaux longs métrages qui se disputent des écrans déjà saturés par les « gros départs » des semaines précédentes, Les Visiteurs et Le Livre de la jungle en tête.

Encore ne parle-t-on ici que des nouveaux films mais, et c’est heureux, la semaine accueille aussi son lot de classiques, dont un chef-d’œuvre essentiel de l’histoire du cinéma contemporain, Close-up d’Abbas Kiarostami, mais aussi l’éternel Les Raisins de la colère de John Ford, ou cette curiosité que demeure le road movie furieux Point Limite Zéro de Sarafian, et le bijou finement ouvragé Guêpier pour trois abeilles de Mankiewicz.

Parmi les nouveautés, place à trois films qui n’ont en commun que la modestie des moyens promotionnels dont ils disposent dans cette foire d’empoigne et… leur singularité.

027221

Singulière, c’est toute l’œuvre d’Eugene Green qui l’est, depuis ses débuts avec Toutes les nuits en 1999, œuvre qui a atteint un sommet avec le précédent opus, La Sapienza. Le Fils de Joseph invente une étrange parabole, aux confins de la chronique comique et vacharde (sur le milieu de l’édition parisienne, que le réalisateur a fréquenté de près) et du mythe éternel renouvelé du Sacrifice d’Abraham.

Pour que, pas à pas, le film prenne son élan et finalement s’élance vers de réjouissantes hauteurs, il faut l’art obstiné et souriant du cinéaste, ses partis-pris concernant le jeu d’acteur, la prononciation, la rigueur des cadres.

La préciosité apparente de ces choix se révèle un puissant élixir comique et poétique, une sorte de filtre, et de philtre, qui enivre et radicalise à la fois cette fable sur le Bien et le Mal où la vie retrouve ses chemins de traverse, sans abdiquer l’exigence éthique.

203953Mékong Stories, deuxième long métrage du cinéaste vietnamien Phan Dang Di, après le déjà remarqué Bi, n’aie pas peur , est aux antipodes du film de Green, et pas moins séduisant. Le cinéaste accompagne les tribulations d’une bande de jeunes saïgonnais d’aujourd’hui. Amours, conflits familiaux, bagarres, débrouille et débine, doutes sur l’avenir et puissance de l’instant, le cinéma mondial a pris en charge ce moment de sortie de l’adolescence à peu près partout dans le monde depuis Monika de Bergman en 1953. Dans une veine qui évoque plutôt Les Garçons de Fengkuei de Hou Hsiao-hsien, Nos années sauvages de Wong Kar-wai et Les Rebelles du dieu Néon de Tsai Ming-liang, Di construit son film en une succession de scènes impressionnistes, dont la sensualité très physique est accentuée, parfois à l’excès, par la beauté physique de ses interprètes. Des boites de nuit au fleuve en pleine jungle, des moments de fusion mystique avec la nature à la recherche des plaisirs, ou d’un avenir, le réalisateur compose une fresque sensorielle qui, par des moyens différents, renvoie également au cinéma d’Apichatpong Weerasethakul.

Mais ce cinéma, s’il s’inscrit dans un genre (le film de fin d’adolescence) et dans des codes, s’inscrit avec force dans un environnement spécifique, où l’usage des lumières et des ombres, des sons et des silences, des musiques et des gestes engendre un univers cinématographique autonome, et très impressionnant.

135603

Encore plus étrange, même si venu de moins loin, le deuxième film de la réalisatrice suédoise Hanna Sköld, Granny’s Dancing on the Table s’avance, lui, sans repère ni comparaison. Chronique frigorifique d’un enfermement, conte fantastique au fond des bois, face-à-face suspendu d’un père et de sa fille, récit mythique des dangers horribles qui rôdent dans le monde extérieur et justifient la réclusion de la fille contre imaginaire étrange et inventif de l’adolescente visualisés par des séquences de marionnettes : sous son apparence très retenue, GDOTT laisse affleurer la terreur, exploser la violence, s’épanouir l’onirisme, souffler des appels d’air libérateurs. Une grand’mère réelle ou fantasmée, des amours tristes et les ombres de la forêt, dans les limbes d’un intégrisme puritain et de la pulsion incestueuse, ce songe entre chien et loup déroute, mais attache par la beauté des plans et l’attention aux visages.

Imprévisible, porté par des images de nature hantée par les sombres motifs des frères Grimm comme par la mémoire de faits divers bien réels, le film de Hanna Sköld ne cesse de reformuler ses raisons d’être, de tracer différemment son chemin. Une manière d’aventure, risquée, mais où le risque n’est jamais artificiel.

lire le billet

“Marie et les naufragés”, avis de tempête

341368Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder, avec Pierre Rochefort, Vimala Pons, Eric Cantona, Damien Chapelle, André Wilms. Durée : 1h44. Sortie le 13 avril.

 

A un moment, il se passe quelque chose. Et le film s’envole. Pourtant cela ne concerne pas les personnages principaux, Siméon, Marie et Antoine, ni le ressort du récit, Siméon amoureux de Marie et qui la suit, lui même talonné par Antoine. Mais lorsqu’un tour de passe-passe numérique fait d’un jeune homme somnambule le témoin de ses propres frasques nocturnes grâce à un système vidéo, le mélange de loufoquerie, de logique farceuse et d’étrangeté aux franges de l’inquiétant prend soudain l’élan que cherchait le film depuis le début.

Sébastien Betbeder est un réalisateur plein d’idées, d’initiatives, d’originalité. Ce n’est pas si courant dans le cinéma français, en particulier dans le registre de la comédie, auquel on peut le rattacher pour simplifier. Les idées, l’originalité, c’est très bien, ça ne suffit pas forcément pour que vive un film. A ce jour, c’est surtout grâce à l’authentique réussite de 2 automnes 3 hivers, le troisième de ses quatre précédents longs métrages que le réalisateur a montré qu’il pouvait être aussi autre chose qu’un garçon doué et inventif : un cinéaste.

Au début, Marie et les naufragés semble repartir de zéro. C’est à dire justement d’une addition d’idées, de trucs, de signaux envoyés au public, entre ruse et naïveté. Il y a plus de bonnes idées, ou de tentatives, ou d’expériences dans les premières séquences de Marie que dans 30 comédies à la française qui embouteillent les écrans à longueur d’année, donc bravo. Mais ce sont des idées, on les voit comme telles, l’adresse aux spectateurs, le coq-à-l’âne, les biographies décalées et racontées, le recours à des éléments de fantastique, de film policier ou d’aventure.

C’est sympa. C’est plaisant. Les acteurs sont très bien. Siméon suit Marie qu’il ne connaît pas sur l’ile de Groix, abandonnant tout ce qui faisait sa vie plutôt désœuvrée, Marie est dans un curieux délire, Antoine l’écrivain dépressif et peut-être électro-sensible manipule Oscar pour retrouver Marie. Marabout de ficelle et tuyau de poêle, blagues littéraires et musicales, nuits parisiennes et bohême contemporaine, ça se faufile, sourit en coin et débloque gentiment.

Et puis voilà Oscar qui se voit sur son enregistrement, et c’est comme si le film attendait cet instant, comme une formule de magie. Les trucs bizarres vont le devenir davantage, les sentiments vont devenir plus sentimentaux, la musique (de Sébastien Tellier) qui était déjà bien présente le sera encore plus, comme si à la fois les éléments s’intensifiaient et trouvaient comment entrer en résonnance. Ou comme s’ils échappaient à la planification du chef d’orchestre de ce ballet farfelu mais néanmoins un tantinet mécanique.

Alors lorsque débarque en renfort le très grand et très allumé André Wilms en musicien gourou de SF carton pâte pour faire danser tout le monde sur ses musiques tristes, il apparaît que c’est gagné. Que le navire a largué les amarres, que les vents d’une heureuse et subtile folie peuvent souffler tout leur content.

Sur les landes de l’ile bretonne, on songe au Rozier de Maine-Océan, au Rivette de Duelle et de Noroit. On songe que c’était là d’ailleurs depuis le début, et que la vivacité un peu de biais de Vimala Pons, la présence à la fois sensuelle et enfantine de Pierre Rochefort, l’étrangeté attendrissante et burlesque d’Eric Cantona tendaient vers cela. C’est intrigant, un film qui se sauve par le milieu – mais qui se sauve entièrement. Comme on dit chez Rackham le rouge, tout est bien qui finit bien.

lire le billet