Coup de gueule chinois

ChinoisLes réalisateurs TIAN Zhuang-zhuang, WANG Xiao-shuai, XU Jing-lei, FENG Xiao-gang, YIN Li, HUANG Jian-zhong, DU Jia-yi, HE Ping  ZHANG Yibai

Passé inaperçu en Occident, c’est pourtant un geste impressionnant que viennent d’accomplir les cinéastes chinois et que rapporte le magazine Film Business Asia dans son édition en ligne du 11 avril. La veille, neuf réalisateurs parmi les plus en vue devaient comme chaque année élire le meilleur film chinois de l’année et le meilleur réalisateur, dans le cadre des Prix décernés par la très officielle Guilde des Réalisateurs de Films. Ils ont collectivement décidé de ne pas attribuer ces prix, pour protester contre la mauvaise qualité  des films distribués, au moment même où le marché du cinéma chinois est devenu le deuxième du monde, et connait une expansion commerciale foudroyante, mais qui ne cesse de marginaliser toujours plus les œuvres originales. C’est ce qu’a dénoncé leur porte-parole, Feng Xiao-gang, lui même auteur de deux des plus grands succès récents mais aux thèmes graves, Aftershock (consacré au tremblement de terre du Sichuan) et Back in 1942 (à propos d’une terrible famine, film récompensé l’an dernier). Ce geste est d’autant plus significatif qu’il est accompli ouvertement (contrairement aux habitudes en Chine), et par un groupe de cinéastes où figurent aussi un des grands noms de la Cinquième génération qui a ressuscité le cinéma chinois après la Révolution culturelle, Tian Zhuang-zhuang, une des principales figures de la génération suivante qui a marqué le passage du cinéma chinois au 21e siècle, Wang Xiao-shuai et une figure très médiatique du cinéma de distraction, l’actrice devenue réalisatrice Xu Jing-lei, ainsi que Huang Jian-zhong auteur du très populaire film classique Petite Fleur, ou encore He Ping, qui a longtemps dirigé ladite Guilde. En même temps qu’il signale une véritable dérive vers la médiocrité des production, ce geste dénonce  sans le dire l’impossibilité de récompenser A Touch of Sin de Jia Zhang-ke, toujours interdit de distribution en Chine malgré (ou à cause de) son accueil exceptionnel à l’étranger.

 

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Films à voir en salles en ce moment

 

FILMS A VOIR EN SALLES EN CE MOMENT:

468567Les Trois Sœurs du Yunnan de Wang Bing

012559Métabolisme ou Quand le soir tombe sur Bucarest de Corneliu Porumboiu

052917Heli d’Amat Escalante

169364L’Etrange Petit Chat de Ramon Zürcher

234348Mille soleils de Mati Diop

491047Eastern Boys de Robin Campillo

012340Real de Kiyoshi Kurosawa

303495Leçons d’harmonie d’Emir Baigazin

21023581_20130731104757894Portrait of Jason de Shirley Clarke

043550Le Vertige des possibles de Vivianne Perelmuter

014107Her de Spike Jonze

174935Les Chiens errants de Tsai-Ming-liang

053203Arrête ou je continue de Sophie Fillières

20103062L’Etudiant de Darejan Omirbaev

204703At Berkeley de Frederick Wiseman

232065La Femme du Ferrailleur de Danis Tanovic

445377Only Lover Left Alive de Jim Jarmusch396497L’Expérience Blocher de Jean-Stéphane Bron

591914Abus de faiblesse de Catherine Breillat

459766Ida de Pawel Pawlikowski

21048491_20131010163051547C’est eux les chiens de Hicham Lasri

358282Nymphomaniac Volume 2 de Lars von Trier

21052583_2013102415340471

Le vent se lève de Hayao Miyazaki

21055218_20131106104323322Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit d’Olivier Zuchuat

21050903_20131031165612775A ciel ouvert de Mariana Otero

21058784_20131118171801678Philomena de Stephen Frears

121226Les Gouffres d’Antoine Barraud

21062037_20131129102802768Nymphomaniac, volume 1 de Lars von Trier

21058182_201311151217430422 automnes 3 hivers de Sébastien Betbeder

 21003660_20131108102404011

Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-Eda

 

215220Museum Hours de Jem Cohen

21006443_20130516122228502La Bataille de Tabato de João Viana

21006036_20131025171007628A Touch of Sin de Jia Zhang-ke

20541978_20131010174200124All is Lost de JC Chandor

21035507_20131114181440783La Jalousie de Philippe Garrel

21045994_20131002130427226A World Not Ours de Mahdi Fleifel

21001670_20131003122000657Le Cours étrange des choses de Raphaël Nadjari

21049757_20131015170623847The Immigrant de James Gray

21053769_20131029173428428La Marche de Nabil Ben Yadir

21056846_2013111211262021725 novembre 1970 Le jour où Mishima choisit son destin de Koji Wakamatsu

21047540_20131008115643155Le Dernier des injustes de Claude Lanzmann

21005275_20130927183847948Inside Llewyn Davis d’Ethan et Joel Coen

FDUne femme douce de Robert Bresson

20193768_20131015095235802Le fond de l’air est rouge de Chris Marker

SnowSnowpiercer, le transperceneige de Bong Joon-ho

21040491_20131001105209498Workers de Jose Luis Valle

Histoire de ma mort d’Albert Serra

Pink de Jeon Soo-il

Omar de Hany Abu-Assad

Haewon et les hommes de Hong Sang-soo

Salvo de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza

La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechicke

Vandal de Hélier Cisterne

Fifi hurle de joie de Mitra Farahani

Blue Jasmine de Woody Allen

Miele de Valeria Golino

The Connection de Shirley Clarke

Ma vie avec Liberace de Steven Soderberg

Jimmy P. d’Arnaud Desplechin

Ma Belle Gosse de Shalimar Preuss

Vic+Flo ont vu un ours de Denis Côté

Gare du Nord de Claire Simon

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel

Alabama Monroe de Felix van Groeningen

Jeune & jolie de François Ozon

Les Salauds de Claire Denis

Leones de Jazmin Lopes

Meteora de Spiros Stathoulopoulos

Grigris de Mahmat Saleh Haroun

Dans un jardin je suis entré d’Avi Mograbi

Ini Avan, celui qui revient d’Asoka Handagama

People Mountain People Sea de Cai Shang-jun

L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie

Amor Carne de Pippo Delbono

Bambi de Sébastien Lifchitz

Not in Tel-Aviv de Nony Geffen

Shokuzai de Kiyoshi Kurozawa

La Dernière Fois que j’ai vu Macau

de Joao Pedro Rodrigues et Joao Rui Guerra da Mata

Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme

Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas

Une vie simple de Ann Hui

The Lebanese Rocket Society de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige

L’Intervallo de Leonardo Di Costanzo

Mud de Jeff Nichols

La Sirga de William Vega

The Grandmaster de Wong Kar-wai

Les Lendemains de Bénédicte Pagnot

Casa nostra de Nathan Nicholovitch

La Belle endormie de Marco Bellocchio

Jaurès de Vincent Dieutre

Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont

No de Pablo Larrain

La Porte du paradis de Michael Cimino

Bestiaire de Denis Côté

Cinq caméras brisées de Emad Burnat et Guy Davidi

Elefante Blanco de Pablo Trapero

Wadjda de Haifa Al-Mansour

Dans la brume de Sergei Loznitsa

Invisible de Michal Aviad

Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow

Mundane Story d’Anocha Suwichakompong


Django Unchained de Quentin Tarantino

Lullaby to my Father d’Amos Gitai

Aujourd’hui d’Alain Gomis

Tabou de Miguel Gomes

Les Bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin


L’Age atomique de Héléna Klotz

Au-delà des collines de Cristian Mungiu

Après Mai d’Olivier Assayas

Rengaine de Rachid Djaidani

Free Radicals de Pip Chodorov

L’Hypothèse du Mokélé-Mbembé de Marie Voignier

Genpin de Naomi Kawase

Saudade de Katsuya Tomita

Une famille respectable de Massoud Bakhshi

Traviata et nous de Philippe Béziat

Into the Abyss de Werner Herzog

In another Country de Hong Sang-soo

César doit mourir de Paolo et Virttorio Taviani

Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami

Dans la maison de François Ozon

Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier

Damsels in Distress de Whit Stillman

Gebo et l’ombre de Manoel de Oliveira

Après la bataille de Yousri Nasrallah

Captive de Brillante Mendoza

Camille redouble de Noémie Lvovsky

Would You Have Sex with an Arab? de Yolande Zauberman

La Vierge les coptes et moi de Nabil Abel Messeeh

Confession d’un enfant du siècle de Sylvie Verheyde

Demain? de Christine Laurent

Tokyo Park de Shinji Aoyama

La Servante de Kim Ki-young

Tourbillon de Helvécio Marins Jr et Clarissa Campolina

Voie rapide de Christophe Sahr

Poussière dans le vent de Hou Hsiao-hsien

Laurence Anyways de Xavier Dolan

Historias, les histoires n’existent que lorsque l’on s’en souvient de Julia Murat

ACAB (All Cops Are Bastards) de Stefano Solima

Trois sœurs de Milagros Mumenthaler

La Femme qui aimait les hommes de Hagar Ben Asher

Rétrospective Cassavetes

Holy Motors de Leos Carax

One-O-One de Franck Guérin

Faust d’Alexandre Sokourov

Adieu Berthe de Bruno Podalydès

El Campo de Hernan Belon

Cosmopolis de David Cronenberg

Les Femmes du bus 678 de Mohammed Diab

11 Fleurs de Wang Xiao-shuai

Dark Shadows de Tim Burton

Le Chemin noir d’Abdallah Badis

Querelles de Morteza Farshbaf

Twixt de Francis Coppola

Nana de Valérie Massadian

Je suis d’Emmanuel Finkiel

Chez Léon coiffure de François Lunel

A moi seule de Frédéric Videau

Low Life de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

le Juif qui négocia avec les nazis de Gaylen Ross

Train de nuit de Jerzy Kawalerowicz

La Terre outragée de Michale Boganim

Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot

Bellflower d’Evan Glodell

38 témoins de Lucas Belvaux

Bi, n’aie pas peur de Phan Dang Di

Le Fossé de Wang Bing

Fengming, chronique d’une femme chinoise de Wang Bing

L’Oeil de l’astronome de Stan Neumann

Bovines d’Emmanuel Gras

Portrait au crépuscule d’Angelina Nikonova

Go Go Tales d’Abel Ferrara

L’Inconsolable de Jean-Marie Straub

Sur la planche de Leïla Kilani

Hanezu de Naomi Kawase

Elles de Malgorzata Szumowska

Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche

Sport de filles de Patricia Mazuy

Tahrir Place de la Libération de Stefano Savona

La Folie Almayer de Chantal Akerman

Duch, Le Maître des forges de l’enfer de Rithy Panh

J. Edgar de Clint Eastwood

A l’âge d’Ellen de Pia Marais

Les Acacias de Pablo Giorgelli

Take Shelter de Jeff Nichols

Le Havre d’Aki Kaurismaki

The Terrorizers d’Edward Yang

Hugo Cabret de Martin Scorsese

Sweetgrass de Lucien Castaing Taylor

Le Cheval de Turin de Bela Tarr

Americano de Mathieu Demy

Territoire perdu de Pierre-Yves Vandeweerd

Donoma de Djinn Carrénard

Tous au Larzac de Christian Rouaud

Black Blood de Miaoyan Zhang

 

Qu’ils reposent en révolte de Sylvain Georges

 

Jeanne captive de Philippe Ramos

 

Noces éphémères de Reza Sarkanian

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Curling de Denis Côté

 

 

 

 

 

 

 

Hors satan de Bruno Dumont

 

 

 

 

 

 

Octobre à Paris de Jacques Panijel

 

 

 

 

 

 

Ici on noit les Algériens de Yasmina Adi

 

 

 

 

 

 

The Artist de Michel Hazavanicius

 

 

 

 

 


Beur sur la ville de Djamel Bensallah

 

 

 

 

 

 

 

Beauty de Oliver Hermanus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceci n’est pas un film de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Apollonide de Bertrand Bonello

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Restless de Gus Van Sant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Attenberg d’Athina Rachel Tsangari

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une vie avec Oradour de Patrick Séraudie


 

 

 

 

 

 

 

 

Kinshasa Symphony de Claus Wischmann et Martin Bae

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La guerre est déclarée de Valérie Donzelli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Métabolisme » de Porumboiu

metabolisme_2Métabolisme ou Quand le soir tombe sur Bucarest de Corneliu Porumboiu. Avec Diana Avramut et Bogdan Dumitrache. 89 minutes. Sortie le 16 avril.

Ne pas se fier au titre compliqué. Le film, lui, est d’une – apparente – extrême simplicité : une poignée de longs plans fixes pour entrer dans les angoisses d’un réalisateur en train de tourner un film à l’évidence très différent de celui auquel on assiste. Le film dans le film ne se terminera peut-être pas, celui de Porumbuiu, toujours aussi inspiré sept ans après 12h08 à l’Est de Bucarest, quatre ans après Police adjectif, deux des meilleurs surgeons de la « Nouvelle Vague roumaine », est, lui, un très réjouissant accomplissement. Mais accomplissement paradoxal puisqu’ il se situe entièrement sous le signe de l’indécision, du vertige, d’un entre-deux qu’évoque dans le titre ce « soir qui tombe sur Bucarest », crépuscule que nous ne verrons jamais. Nous verrons, en revanche, quelques unes des meilleures scènes jamais consacrées à ce que c’est que faire un film, Porumboiu s’inscrivant sans peine parmi les nombreuses réussites de ce genre à part entière que constituent les films sur le cinéma, et ce sous-genre lui-même très honorablement peuplé (Fellini, Assayas, Hong Sang-soo pour ne citer qu’eux) de l’impossibilité de faire un film. Mais Métabolisme est aussi, surtout, une réjouissante méditation sur la fabrication du réel par les images, et les ambigüités du réalisme, où le titre physiologique renvoie au caractère le plus corporel de l’intimité aussi bien qu’à la continuité organique entre les histoires et ceux qui sont supposés les raconter.

Mais ce sont là des mots abstraits, quand le film de Porumboiu n’est que situations concrètes, étant bien entendu qu’il n’est rien de plus concret que les paroles, ce qui s’échangent entre les humains par les mots – bien au-delà de la signification desdits mots selon le dictionnaire. Puisqu’en effet ils se parlent beaucoup, ce réalisateur et cette actrice qui est devenue sa maîtresse sur le tournage et pour laquelle il veut ajouter une scène dont elle ne comprend pas le sens, ce réalisateur et sa productrice, ce réalisateur et son « excellent ami », confrère et néanmoins même rival. Ces conversations, une par plan séquence, sont de véritables de blocs matériels, animés de multiples mouvements intérieurs. Ces sont des entités dotées d’une certaine autonomie, et d’une indéniable quoiqu’imprévisible puissance de transformation des êtres et des choses – tout comme les ondes qui tordent à distance les fourchettes.

Métabolisme est une comédie, c’est même un film burlesque sur les mésaventures d’un réalisateur qui ne sait pas finir son film – figure d’un désarroi devant les possibilités d’agir qui est loin de ne concerner que le travail du cinéma. Mais c’est un burlesque ralenti à l’extrême, un comique slowburn si slow qu’une dimension fantastique, rêveuse et finalement carrément inquiétante s’exhale peu à peu de cet enchainement.  Et ce n’en est que mieux.

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“Mille Soleils” de Mati Diop

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Cowboy céleste

En 1972, une météorite traverse le ciel d’Afrique. Sa lumière sera aussi brève qu’éblouissante, elle laissera une ténèbre que lampes ni bougies à venir ne pourront dissiper. Premier film d’un jeune homme de 27 ans, Djibril Diop Mambety, Touki Bouki propulsait à travers les rues de Dakar l’amour, le désir et la soif de vivre de deux jeunes gens qui, c’est bien le moins, se rêvaient maîtres du monde. Et l’épopée de Mory et Anta à bord de la moto aux cornes de buffles, à bord des rêves d’ailleurs et des tensions d’ici-bas serait l’unique explosion véritablement moderne qu’ait connu le cinéma africain – même son réalisateur, qui tournera à grand peine trois autres films avant de mourir, Hyènes en 1992 et surtout les très beaux Le Franc et La Petite Marchande de soleil, ne rééditera rien de comparable à cette déflagration d’énergie sensuelle et rebelle.

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A la fin de Touki Bouki, elle, Anta est partie au loin, lui, Mory, est resté.

Aujourd’hui, Mati Diop s’en va voir ce qu’il est advenu de Mory, ou plutôt de Magaye Niang, son interprète. Mati Diop est la nièce de Djibril Diop Mambety (et la fille du grand musicien sénégalais Wasi Diop). Nulle piété filiale ni monument en mémoire de son oncle dans le projet de Mille Soleils, mais la très juste intuition qu’au côté de celui qui fut Mory, il est possible de filmer le présent, un présent hanté de souvenirs et d’images, mais aussi riche de ses propres tensions et de ses propres espoirs. Le moyen de cette double présence, réelle et imaginaire, immédiate et spectrale, on le connaît bien : cela s’appelle le cinéma.

Et le cinéma est d’emblée mis en jeu, alors qu’on accompagne à travers les rues de la capitale le vieil homme en boots de cowboy, garçon vacher menant à l’abattoir des bêtes qui arborent les immenses cornes qui ornaient jadis sa moto de dandy. Dans la poussière mythologique et au long d’un mouvement de caméra emprunté à Sergio Leone, Magaye Ngiang conduit son piètre troupeau sur la musique du Train sifflera trois fois. Et ce sont d’innombrables couches qui semblent se superposer dans cette scène pourtant en apparence très simple, à laquelle fera écho le règlement de compte final, celui vers lequel aura cheminé l’hésitante, voire réticente et titubante trajectoire, du héro : les retrouvailles avec sa jeunesse (réelle), et avec celle qu’il aima (dans la fiction). Ces retrouvailles ont lieu grâce à la projection en plein air de Touki Bouki, occasion dont Magaye est supposé être l’invité d’honneur, et où il n’a rien à dire.

Sur sa route vers une séance où il est loin d’être sûr de vouloir aller, il vit une véritable odyssée en quelques heures, et celle-ci imprègne le film de la réalité vivante du Dakar d’aujourd’hui. Ce réalisme des situations est non pas contredit mais sublimé par une utilisation des couleurs qui, enchantant le quotidien de couleurs magiques, ou parfois maléfiques, n’en exprime que plus puissamment les beautés et les horreurs bien réelles.

Enfin parvenu sur ce podium devant l’écran, Magaye ne peut que dire, montrant le jeune et beau Mory projeté en grand derrière lui,  « c’est moi ». Les enfants se moquent, comment serait-ce lui, qui est vieux et sale ?

Si ce n’est pas lui, qui est alors ce vieux cowboy noir qui s’aventure sur une banquise immaculée, à la recherche du fantôme de son amour de jeunesse ? Ni Magaye Niang ni Mory, ni Gary Cooper ni le shérif Will Kane, ni Djibril Diop Mambety, mais quelque chose comme la silhouette du cinéma. Celle-là même que dessina il y a quarante ans la trajectoire de Touki Bouki dans le ciel d’Afrique. Mille Soleil dure 45 minutes, ces trois quarts d’heure sont plus pleins et plus inspirants que l’immense majorité des films de plus grande longueur. Mati Diop n’a pas invoqué la mémoire d’un film ou d’un réalisateur, elle a fait danser l’esprit même de son art.

Mille Soleils de Mati Diop sort en salles le 2 avril.

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DVD In the Land of the Head Hunters

jooLPFOQjCE03M7zeBoEEUbq9qPBnv9E8S5w1IETSKkUn film d’Edward S. Curtis. Editions Capricci

Ressorti d’un lointain passé et des ténèbres de l’oubli, cet objet sidérant est revenu à la lumière d’aujourd’hui, sans doute plus beau et plus passionnant encore qu’il ne le fut à l’ère de sa réalisation. Tourné en 1914 par l’ethnologue et photographe Edward Curtis, grand spécialiste des Amérindiens, In the Land of the Head Hunters est à la fois une date dans l’histoire du cinéma, un document exceptionnel et un étonnant plaisir de spectateur.

Date dans l’histoire du cinéma, en ce que ce long métrage (une rareté à l’époque) inventait un mélange inédit de documentaire et de fiction, mettant en scène un récit plein de bruit et de fureur, de combats, de magie et de romance, mais en l’inscrivant dans des pratiques bien réelles (certaines toujours en vigueur, d’autres déjà abandonnées), jouées par ceux-là même qui en avaient les usages, les membres d’une tribu de l’ile de Vancouver, les Kwakiutl – lesquels ont aussi fourni l’équipe technique qui accompagnait Curtis. Soit un grand film d’aventure dont tous les personnages sont des indiens (ce n’est pas près de se reproduire), film qui est aussi un document ethnographique d’une rare richesse.

Accompagnant la quête initiatique d’un jeune homme, son amour interdit pour la fille d’un autre clan, la lutte avec uns sorcier malfaisant puis le brutal affrontement avec les bien réels chasseurs de tête, le film suit une trajectoire romanesque relativement classique, mais qui mobilise une succession de situations quant à elles totalement inédites. In the Land of the Head Hunters aurait donné à Flaherty l’idée de Nanouk l’esquimau, réalisé 8 ans plus tard et considéré comme la première œuvre de « construction documentaire », où la description d’une réalité ne se contente d’enregistrer une succession de faits (ce que le cinéma fait depuis les Lumière). En ce sens, le film de Curtis va beaucoup plus loin que celui de Flaherty, inventant un tissage particulièrement complexe entre réalisme, reconstitution, romanesque et surnaturel. Par sa beauté et en partie aussi sa thématique, il apparaît aussi bien comme l’inspirateur du sublime Tabu réalisé par Murnau (et à nouveau Flaherty) en 1931.

Surtout, In the Land est d’une sidérante beauté, les hommes et les femmes, les lieux et les objets sont d’une force expressive, à la fois gracieuse et brutale, tout à fait impressionnante, rehaussée par un admirable sens du cadre et du rythme, ainsi que l’emploi de teintes qui ajoutent à la séduction et à l’étrangeté des images.

Edward Curtis se ruina avec ce film, qui fut ensuite longtemps considéré comme perdu. Une suite de circonstances heureuses a permis une reconstitution, incomplète mais largement suffisante pour suivre le déroulement du film et en découvrir les beautés. Mieux, ses manques mêmes, ellipses involontaires, images abimées par le temps, photos remplaçant des plans absents, ajoutent au contraire au caractère envoutant de l’ensemble, sorte de cérémonial dramatique et poétique qui tient constamment en haleine.

A l’époque, le film était accompagné d’une musique, qui a été retrouvée et peut être écoutée sur le DVD. Mais on ne saurait trop recommander d’utiliser plutôt la bande son alternative composée pour l’édition française par Rodolphe Burger : un vrai bonheur d’intelligence musicale et cinématographique, de finesse attentive dans la manière de jouer, par les notes, les bruits et les voix, avec ce qui vibre et tremble et parfois explose dans le film.

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“Eastern Boys” de Robin Campillo

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Eastern Boys c’est bien, et puis après, c’est mieux. C’est bien parce que tout de suite, cette histoire de drague homosexuelle qui tourne à la confrontation entre un quadragénaire parisien et un groupe de jeune émigrés « sauvages » venus de l’Est, déjoue à peu près tous les pièges. Lorsque Daniel fait venir Marek chez lui, puis que Marek y introduit sa bande, se met en place une circulation d’affects, de rapports physiques (à tous les sens du terme) et un jeu de tension qui, sans les éluder, ne s’asservissent jamais ni à la psychologie, ni à la sociologie, ni à la déclaration d’idées. Le jeu très inspiré d’Olivier Rabourdin y est pour beaucoup, à l’unisson d’une mise en scène qui trouve les justes points de contact qui font d’Esatern Boys à la fois un conte épuré, une histoire d’amour dangereuse et une interrogation très actuelle.

Ces points de contacts ont à voir avec des lumières, des formes, des rythmes, des frôlements de mains et de cuisses et de muscles, des vibrations dans la voix : une body music plus encore qu’un body langage, riches de ressources que le déroulement de l’action n’aurait certes pas suffit à nourrir.

Et puis c’est mieux justement grâce à ce « déroulement de l’action », à cette manière qu’à le film de ne pas se laisser enfermer sur des rails, fussent-ils intéressants et émouvants. A plusieurs reprises, Eastern Boys connait des embardées imprévues et bienvenues, avant de basculer dans un autre monde et dans une autre tonalité, celle du polar, avec pour partie de nouveaux personnages, et de nouveaux regards sur eux qu’on connaissait. Des boulevards extérieurs de Paris au no man’s land d’une loitaine banlieue aussi abstraite que bien réelle – les décors sont, eux aussi, remarquablement conçus. Sans esbroufe, sans ruse mais avec une sorte de sincérité butée qui ressemble bien à ce personnage étonnant nommé Daniel, Robin Campillo réussit avec son deuxième long métrage un accomplissement singulier et en tous points mémorables.

Eastern Boys de Robin Campillo, avec Olivier Rabourdin, KirillEmelyanov, Edea Darcque, Danil Vorobjev. 128 minutes. Sortie le 2 avril.

 

 

 

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“L’Etudiant” de Darejan Omirbaev

etudiant_1-03532Darejan Omirbaev affiche dès le générique de L’Etudiant qu’il s’inspire de Crime et châtiment, c’est évident, et pourtant cette fable saturée de spleen à l’heure des ravages immondes de l’ultralibéralisme économique dans son pays, le Kazakhstan, convoque tout aussi clairement deux autres grandes références. L’Etranger de Camus, auquel le personnage principal fait irrésistiblement penser, et le cinéma de Robert Bresson, jusqu’à la citation explicite de la fin de Pickpocket. Le miracle est que tout cela fait bien à l’arrivée un film d’Omirbaev, le plus talentueux des réalisateurs d’Asie centrale apparus dans le délitement de l’URSS.

Mutique et sensuel, ironique et mélancolique, l’itinéraire du jeune homme qui tue pour ne pas s’effondrer dans la lâcheté et le conformisme environnants est une troublante parabole, servie par un sens de la chorégraphie des gestes du quotidien et une infinie attention à l’humanité de ses personnages.

C’est aussi, miracle ordinaire du cinéma lorsqu’il est lui-même (pas si souvent), l’extraordinaire processus qui fait que ce récit chargé de tant de références (revendiquées) et de choix stylistiques (d’une cohérence d’acier) réussit en même  temps à être toujours ouverte sur le quotidien, disponible aux gestes, aux choses, aux nuances : loin d’être un carcan qui simplifie et tire vers l’abstraction, la rigueur de l’art d’Omirbaev lui offre les moyens d’une proximité attentive à la réalité la plus triviale, la plus matérielle, la plus humaine.

 

(Cette critique reprend en partie celle publiée sur Slate.fr lors de la présentation du film au Festival de Cannes 2012 dans la section « Un certain regard »).

 

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Amos Gitai partout

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Le début du mois de mars est marqué par la présence d’Amos Gitai en de multiples lieux et sous de multiples formes : Gallimard publie Amos Gitai, architecte de la mémoire, un ouvrage très complet sur le travail de ce cinéaste (ouvrage où figure un de mes textes), coédité par la Cinémathèque française qui présente simultanément une exposition sous le même titre,  et une très vaste rétrospective de ses films. Celle-ci est l’occasion de retrouver une œuvre de 35 années associant documentaire et fiction, grandes fictions romanesques et films expérimentaux, tournages en Israël et dans le monde entier. Simultanément, la Galerie Thaddaeus Ropac présente « Army Day Horizontal, Army Day Vertical », exposition d’œuvres plastiques (films super-8 et tirages photographiques), tandis que la Cité de l’architecture et du patrimoine organise une succession de projections d’un ensemble de 16 films consacrés par le réalisateurs à des architectes. En outre, une autre exposition, « Las Biographias de Amos Gitai », conçue par Jean-François Chevrier, est organisée au Musée Reina Sofia de Madrid. Et l’exposition de la Cinémathèque est ensuite attendue à Lausanne, puis à Bruxelles.

Alors qu’on attend pour juin la sortie française de son très beau film Ana Arabia  et que Gitai vient de terminer le tournage de Tsili d’après le roman d’Aharon Appenfeld, cette ubiquité cristallise et exemplifie la stratégie d’un créateur ayant décidé (ou ayant compris qu’il devait) multiplier les angles d’approches, les modes de visibilité et d’expression pour continuer une œuvre qui ne pourrait aujourd’hui s’accomplir ni dans un seul pays, ni dans une seule discipline. Sans doute l’auteur de Kippour est ce qu’on appelle « un artiste complet », architecte de formation, peintre et photographe. Il est surtout un stratège qui a fait de la capacité à se déplacer, dans l’espace et dans les pratiques, une réponse audacieuse, toujours à réinventer, sur les franges des systèmes artistiques et commerciaux constitués. Lui qui est né et a grandi en Israël a réhabilité la diaspora comme ressource et comme éthique. Il y a peu il affirmait : « Si on se déplace, on ne peut pas se répéter. C’est à mes yeux une des puissances de ce phénomène qu’on voudrait aujourd’hui renvoyer aux ténèbres du passé, la diaspora, le cheminement à travers le monde. »

Au sein de cette pratique, l’exposition aujourd’hui visible à la Cinémathèque française a le mérite de construire un mouvement inverse, qui loin de contredire cette capacité et ce désir de multiplier les directions, en souligne la cohérence interne. Un parcours rendu volontairement sinueux fait cheminer entre extraits de films, photos inédites, archives, très nombreux documents de travail, traces de ses expériences personnelles – notamment le crash de son hélicoptère frappé par un missile syrien pendant la guerre de Kippour à laquelle il participait comme brancardier le jour de ses 23 ans, événement fondateur qui aura de nombreux échos dans l’œuvre à venir. Ni didactique, ni fétichiste, ni (prématurément) funéraire, cette exposition d’une finesse modeste dessine à la fois un portrait et un parcours. Les textes et les événements qui ont inspiré Amos Gitai, l’importance des sources – très différentes – associées à ses parents, les enjeux politiques du Moyen-Orient et du monde actuel, les références artistiques multiples, dessinent un assemblage subjectif très composite, et où pourtant tout semble converger vers un centre unique, dessinant en creux la personnalité de ce voyageur aux multiples facettes.

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Le grand tableau de LVT

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(Détail)

Une mise en scène picturale de l’ensemble de ses interprètes de Nymphomaniac par Lars von Trier.

Photo Casper Sejersen

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Only Lovers Left Alive

De Jim Jarmusch, avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, John Hurt.Sortie le 19 février

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Le titre pourrait être celui d’une chanson, une balade mélancolique et vaporeuse murmurée d’une voix rauque par Adam, le chanteur compositeur et guitariste rock musicien dont le film conte un fragment de l’histoire. Un bref fragment contemporain: Adam et Eve sont là depuis des siècles, ils sont des amants comme dans la chanson, mais la vie menace de les quitter après tout ce temps, puisque le monde devient de plus invivable pour eux.  Adam et Eve (et sa petite sœur Ava) sont des vampires, c’est à dire des créatures de la nuit, qui font peur aux autres qui du coup les accusent (vieille histoire) de se nourrir du sang des gens normaux. Adam et Eve essaient de vivre leur vie à part et de subsister dans une ville moderne où ils ont de moins en moins de place: leur indispensable nourriture, c’est la rouge vie dont se nourrissent des leurs œuvres, des œuvres qui furent poèmes, ou tableaux, ou fêtes, avant même la naissance de messieurs Fender et Gibson.

Only Lovers left Alive, fable qui n’oublie pas de jouer avec ses propres éléments, est un moment de pur bonheur de cinéma. Un moment de d’élégance, de grande drôlerie et de douce émotion, un instant de grâce. A cette histoire de vampires contemporains entre Tanger et Detroit, on trouvera si on veut le sens d’une rêverie inquiète sur le sort des artistes, des marginaux, des poètes de l’existence. Mais cela importera moins finalement que d’expérimenter ce bonheur sensuel et léger, toujours ouvert vers un ailleurs, que construit par nappes successives, ce film infiniment musical – et pas seulement parce qu’aux côtés de Tom Hiddelston et Tilda Swinton, d’une sépulcrale beauté, les morceaux musicaux traversent eux aussi les époques et les continents. Ce sont les personnages eux-mêmes qui pourraient être chacun une chanson, de même que les compositions qui peuplent le film en sont des personnages à part entière, jusqu’à l’incarnation magique que donne la chanteuse Yasmine Hamdan de l’ultime morceau.

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A propos de…

Critique de cinéma, notamment pour Le Monde, écrivain, enseignant, Jean-Michel Frodon a dirigé Les Cahiers du Cinéma. Il anime Projection publique, le blog ciné de Slate, et participe à ArtScienceFactory (artistes et scientifiques associés)
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