Cannes Jour 5: en compétition, trois idées du cinéma

181226Sasha Lane dans «American Honey» d’Andrea Arnold

Trois films présentés par la sélection officielle, «Mademoiselle» de Park Chan-wook, «Toni Erdman» de Maren Ade et «American Honey» d’Andrea Arnold matérialisent trois approches du cinéma complètement différentes, sinon antagonistes.

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Cannes jour 4: délaissé par “Ma Loute”

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Espéré comme la rencontre entre le talent de son réalisateur, de l’heureuse folie de du précédent «P’tit Quinquin» et de la présence d’acteurs de premier plan, le nouveau film de Bruno Dumont prouve qu’au cinéma aussi toutes les promesses ne pas toujours tenues.

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Cannes jour 3: la barre très haut

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En ouvrant la compétition avec «Rester vertical» d’Alain Guiraudie et «Sieranevada» de Cristi Puiu, le Festival fait d’emblée une proposition ambitieuse à ses spectateurs.

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Cannes jour 2: «Café Society», l’ouverture qu’il fallait

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Cannes jour 1:les sélections dessinent un état du monde un peu trop «blanc»

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“L’Ange blessé” et “Court”, deux joyaux d’Asie

L’Ange blessé d’Emir Baigazin, avec Nurlybek Saktaganov, Madiyar Aripbay, Madiyar Nazarov, Omar Adilov, Anzara Barlykova. Durée: 1h52. Sortie le 11 mai 2016.

Court (En instance) de Chaitanya Tamhane, avec Vira Sathidar, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni, Pradeep Joshi.  Durée: 1h56. Sortie le 11 mai 2016.

 

Les feux du Festival de Cannes qui s’allument ce mercredi 11 risquent de renvoyer dans l’ombre deux très beaux films qui sortent en salle le même jour. Deux films asiatiques, même si ce même continent d’origine ne dit au fond pas grand chose, tant le style, l’approche et les racines de ces deux œuvres sont différents.

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L’Ange blessé est le deuxième long métrage du réalisateur kazakh Emir Baigazin. Dès le premier, Leçons d’harmonie, révélation du Festival de Berlin 2013, on découvrait les ressources remarquables de ce jeune cinéaste. Certaines font de lui l’héritier (le seul ?) de la promesse d’un grand cinéma venu de la gigantesque zone asiatique de l’ex-URSS, promesse dont la principale figure était le compatriote de de Baigazin, Darejan Omirbaiev (Kairat, Kardiogramme, La Route, L’Etudiant).

Soit un cinéma inscrit dans des paysages définis à la fois par les steppes infinies et l’architecture stalinienne, avec une force véritablement hypnotique des plans, venus du grand art du cinéma soviétique des années 20 et 30, dont les puissances semblent s’être mieux conservées au-delà de l’Oural.

Mais tandis que les quelques talents venus de cette région disparaissaient peu à peu des radars, Omirbaiev compris, hélas, le surgissement d’Emir Baigazin faisait office de divine surprise : sans aucun artifice, ce garçon est capable de filmer une cruche à eau ou un type immobile sur une chaise et en faire un tableau matériel, physique, d’une capacité d’évocation et de mystère auquel n’atteindront jamais des milliers de tâcherons utilisant images étranges et moyens sophistiqués.

Mais ce n’est pas tout. Outre cette force du plan, Emir Baigazin détient un art du récit, c’est à dire à la fois des situations, des rythmes et de l’organisation des scènes, qui n’appartient qu’à lui. Sa manière d’alterner moments du quotidien et conflits dramatisés à l’extrême, sa capacité à proposer une circulation dans le temps qui ne soit ni assujettie à une chronologie stricte ni d’une virtuosité de bonimenteur, mais ouvrant sur d’autres interactions entre les êtres et entre les actes, est assez sidérante.

A voir ses films, on ne jurerait pas que le jeune cinéaste (il a aujourd’hui 32 ans) porte sur le monde et sur les humains notamment un regard particulièrement confiant et affectueux. Dur est ce monde, durs et obscurs les actes et les motivations de ceux qui le peuplent.

Cela tient, bien sûr, aux conditions d’existence locales, notamment dans cette région durant les années 90, époque à laquelle se situe le film, et où le réalisateur avait l’âge qu’ont ses personnages. Cela tient aussi à un pessimisme profond, qui trouve à nouveau dans L’Ange blessé des traductions très impressionnantes, inventant un point d’articulation entre fascination dantesque (le Dante de l’Enfer, bien sûr, ni Paradis ni Béatrice dans les parages) et questionnement vertigineux, sur les traces de Dostoïevski et de Kafka, sinon de Cioran.

Hugo SimbergReprenant le titre d’un tableau de Hugo Simberg, le film est composé de quatre récits, ni mélangés ni entièrement disjoints. Quatre contes cruels de le jeunesse, quatre nouvelles centrées chacune sur un adolescent confronté à une crise, ou à un acte qui va changer sa vie. Chacun de ces récits serait un court métrage magnifique, l’ensemble est bien davantage que la somme des quatre. Et, malgré sa noirceur, L’Ange blessé porte cette heureuse nouvelle : le cinéma mondial compte un nouveau grand cinéaste, le cinéma d’Asie centrale a trouvé sa figure de proue.

 

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Court ne ressemble pas du tout à L’Ange blessé. Le titre, qu’on aurait gagné au moins à traduire, signifie « Cour » en anglais, au sens de « cour de justice ». Il s’agit en effet, en apparence du moins, d’un film de procès, film à sujet social et politique, situé aujourd’hui à Mumbai, sous le poids de la droite hindouiste au pouvoir en Inde, et dans la ville.

Chaitanya Tamhane raconte l’histoire exemplaire d’un vieil activiste persécuté par les forces de répression – police et justice – pour organiser des spectacles militants dans les quartiers pauvres de la mégapole. Il accompagne surtout le combat de l’avocat du vieil homme, à la fois légaliste et combattif, dans le dédale de procédures utilisées contre toute idée de véritable justice.

Il s’inscrit dans une tradition dans laquelle s’est illustré avec éclat le cinéma indien, de Satyajit Ray à Adour Gopalakrishnan, de Guru Dutt à Mani Ratnam ou à Shekhar Kapour pour ne citer qu’eux. Le film met en évidence à la fois la multiplicité des systèmes de références et de contrôle qui structurent la société, le côté presque fatal des inégalités et en même temps l‘énergie de ceux, démocrates ou révolutionnaires, qui inlassablement affrontent un système à la fois ancestral et, désormais, reconfiguré par l’intégrisme hindouiste du BJP, sa démagogie et sa violence, mais aussi son inscription profonde dans la société indienne urbaine d’aujourd’hui.

Et pourtant Court ne ressemble à aucun des films auxquels on serait tenté de le comparer. Passant avec une grâce confondante, et même une certaine malice, de la stylisation au quasi-documentaire, n’hésitant pas à suivre ses protagonistes dans des digressions qui semblent n’avoir aucun lien avec l’intrigue, le jeune cinéaste (29 ans) construit en réalité une représentation d’un monde vaste et complexe, sans perdre en chemin le suspens ni l’émotion.

Avec ce premier film impressionnant par son sens de la composition et sa capacité à varier les focales, jouant avec les codes du mélodrame social, du pamphlet et de la chronique réaliste, parfois de la comédie de l’absurde, Chaitanya Tamhane s’affirme lui aussi comme à la fois l’héritier d’une tradition majeure et un auteur capable de réinventer pour lui-même, de manière très contemporaine, un cinéma ambitieux et ouvert sur le monde.

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“Dieu, ma mère et moi “, obsédé de liberté

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Dieu, ma mère et moi de Federico Veiroj, avec Alvaro Ogalla, Marta Larralde, Barbara Lennie, Vicky Peña, Juan Calot. Durée : 1h20. Sortie le 4 mai.

Comique et inquiétant, surgi comme un diable d’une improbable boite à malices, le troisième long métrage du réalisateur hispano-uruguayen Federico Veiroj (Acné, La Vida util) ne cesse de reconfigurer son rapport au personnage principal, à la situation, à sa tonalité. Ainsi prend forme Dieu, ma mère et moi, un film à la fois léger et complexe, aux multiples échos.

Le personnage, Gonzalo, est un étudiant madrilène déjà trentenaire, adolescent prolongé sympathique et agaçant, dispersé entre ses amours inabouties, ses études inachevées sinon inutiles, ses projets incertains. Et, au centre, sa mère, point fixe envahissant et dominateur.

La situation naît d’une décision prise par Gonzalo comme on se jette à l’eau: ainsi que l’y autorise en principe le droit canon, il décide d’apostasier. C’est à dire de sortir de la communauté des fidèles en renonçant aux effets du baptême. Le garçon considère, en effet, que cette appartenance, qui lui a été imposée à sa naissance, porte atteinte à sa liberté, et est à l’origine des impasses de son existence. Il refuse d’être comptabilisé par l’Église comme chrétien, n’ayant aucun commerce avec la religion.

Le jeune homme entreprend donc la procédure complexe réclamée par l’Église pour être rayé de la communauté des fidèles. Il affronte alors l’incompréhension ou l’inertie de son entourage, et l’inertie de plus en plus hostile des autorités ecclésiastiques. Ce processus va l’aider à se construire une personnalité.

La tonalité est à la fois humoristique, et même à l’occasion franchement burlesque, quelque part entre Buñuel et Moretti (deux cinéastes qui ont toujours pris la religion très au sérieux, ce que fait aussi Vieroj), précise et fortement documentaire dans la description du parcours bureaucratique que doit suivre le candidat à l’apostasie, et traversé d’ombres troublantes, droit venues de chez Kafka.

Dans l’Espagne contemporaine, une Espagne où l’appareil catholique demeure très puissant et conservateur, le cheminement obstiné, quasi-obsessionel, de Gonzalo fait jouer sa propre névrose, la volonté de puissance de l’Église, et les blocages intimes, familiaux ou de caste.

Dieu, quant à lui, ne joue à peu près aucun rôle dans ce film qui ne se soucie que des appareils (religieux, familiaux, sociaux). On peut à cet égard regretter le titre dont le film a été affublé en France (en version originale il s’intitule sobrement L’Apostat), qui plus est en empruntant le nom d’une livre de Franz-Olivier Giesbert, avec lequel il n’a pourtant aucun rapport.

La quête de cet anti-héros attachant intrigue à proportion de la capacité du film à lier une procédure très technique, et où l’archaïsme des méthodes et des terminologies mêlées à un environnement très contemporain engendre le comique, et une aspiration très générale au droit d’interroger ce qui nous attache, nous incorpore, et prétend nous définir. S’il s’agit bien ici d’un appareil très spécifique –l’Église apostolique et romaine–, il s’agit aussi de l’appartenance à une communauté dès lors qu’elle s’impose au-delà de l’adhésion désirée de ses membres, et garde ses portes de sortie aussi fermées que sont ouvertes ses portes d’entrée. (…)

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