Un film en retard

12 Years a Slave de Steve McQueen

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12 Years a Slave de Steve McQueen raconte l’enlèvement d’un noir libre du Nord des Etats-Unis dans les années 1850, envoyé en esclavage dans le Sud où il est traité avec la plus extrême brutalité, avant qu’un Canadien de passage lui permette d’être libéré.  Et 12 Years a Slave ne raconte que cela. C’est à dire que chaque plan, chaque scène, chaque ligne de dialogue sont voués à cette unique thématique. Plus le film avance et plus, malgré la puissance des moyens mis en œuvre (puissance de l’interprétation, puissance des images, puissance de la brutalité des situations représentées), s’impose le sentiment que 12 Years a Slave n’existe que comme film qui devait avoir été fait, ou plus exactement qui aurait dû avoir été fait il y a longtemps sur l’esclavage aux USA – idéalement dans les années 50, lorsque la grande démocratie étatsunienne vivait encore sous un régime d’apartheid que viendrait abolir le mouvement des droits civiques et la mobilisation noire durant la décennie suivante.

Aujourd’hui, Obama regnans, il n’y a littéralement aucun enjeu politique à un tel film, les formes multiples et extrêmes de l’oppression n’ayant nullement disparu mais ne pouvant en aucun cas être figurées, même métaphoriquement, par ce qui arrive au malheureux et courageux Solomon durant ses 12 ans de calvaire tel que raconté par Steve McQueen. On ne voit d’ailleurs pas à qui le film peut poser la moindre question. Mais si quelqu’un dans la salle est en faveur de l’esclavage, qu’il lève la main.

Autant la vague de films revenant sur le génocide des amérindiens dans les années 60-70 (Buffalo Bill et les indiens, Le Soldat bleu, Little Big Man, Jeremiah Johnson, etc.) comme événement fondateur de l’Amérique entrait en collision avec une image encore active, et se construisait en écho explicite avec l’actualité (la guerre du Vietnam), autant 12 Years a Slave ne contredit ni ne trouble personne. Autant Django de Tarantino posait intelligemment la question de ce qu’avait fichu le cinéma holywoodien à propos de la terreur esclavagiste, deuxième pilier économique et politique de la naissance de l’Amérique, autant 12 Years a Slave n’existe que pour colmater cette absence criante d’un film grand public consacré à ce thème (qui a vu les films avec Paul Robeson dans les années 30 ?).

Un tel film, aujourd’hui, apparaît stricto sensu comme un film bouche-trou, d’où l’idée d’un certain soulagement comme composant du succès du film au Etats-Unis où il a commencé à récolter les récompenses à pleines brassées. Le réalisateur de Hunger et de Shame est un cinéaste très doué (et un artiste de première grandeur). Britannique, il effectue pour les Américains  ce qu’eux-mêmes ne sont jamais parvenu à faire, 100 an après le film fondateur du cinéma hollywoodien, l’ultraraciste Naissance d’une nation de D. W. Griffith, premier long métrage étatsunien. Même Spielberg s’y était cassé les dents avec Amistad.

Nul ne dit que le rapport des Etats-Unis à leur population noire, hier et aujourd’hui, ne reste pas un enjeu de cinéma : il y a 20 films à faire, dont, éventuellement, le récit du massacre des militants noirs par le FBI dans les années 60 si puissamment raconté par James Ellroy dans Underworld USA. Mais le film de McQueen, qui aborde en tête la dernière ligne droite de la course aux Oscars, peut plus probablement tenir lieu de substitut aux enjeux qu’il est souhaitable que le cinéma US prenne en charge. Ce n’est pas très réjouissant.

8 commentaires pour “Un film en retard”

  1. Il ne faut pas oublier que la mini-série ROOTS, d’après le livre de Alex Haley, biographe de Malcolm X, a été regardée sur ABC par 100 millions de téléspectateurs américains en 1977. Le dernier épisode est encore à ce jour le troisième programme le plus regardé de toute l’histoire de la télé américaine.

  2. Vous avez parfaitement raison, “Roots” est un moment important. La série, malgré ses limites, a fait un travail important, dont le cinéma aété incapable. C’est de cet aspect que je voulais parler.

  3. J’imagine que pour Jean-Michel Frodon, le devoir de mémoire de l’esclavage n’a pas lieu d’être.

    Critique d’autant plus absurde que le thème de l’esclavage est rarement évoqué au cinéma ( pour différente raison).
    Voila que pour la 1ere fois cette histoire majeure dans l’histoire du monde est évoqué honnêtement et du poijnt de vue des nois, on observe toujours ces même réticences…

    Ces même tabou , qui fait que la France à du mal aussi a reconnaitre son passé colonial, l’esclavage et la traitre négrière dans les antilles ( Martinique, Guadeloupe, Haiti,etc..)

    Merci à Steeve Mc queen de dépasser cela et de contribuer à nourrir le débat autour de cette période .

  4. Mais quel débat? Où sont les défenseurs de l’escalvage? En quoi le film aide-t-il à poser la moindre question à qui que ce soit? Je ne dis pas qu’il ne fallait pas parler de l’escalavge, je dis qu’un tel film aurait dû être fait il y a 50 ans. L’unanimisme qui l’accompagne aujourd’hui prouve qu’il n’a aucune efficacité, ni vis à vis de la mémoire (on n’y apprend pratiquement rien du passé), ni surtout vis à vis du présent de l’oppression.

  5. Jean-Michel Frodon, encore un critique pour ne rien dire. Sil la France avait fait un travail cinématographie digne de ce nom concernant la traite négrière peut etre qu’on l’aurait moins amère. Et de toujours diminuer le travail des cinéastes qui veulent contribuer au devoir de mémoire…oui ne vous en déplaise le devoir de mémoire pour l’esclavage aussi!! est tout aussi important!! il n’est jamais trop tard!!!!

  6. De quoi avez vous peur?
    débat ne signifie pas forcément approbation, mais aussi compréhension,interrogation, sur un sujet qui aborde de nombreux thèmes: condition humaine,raciaux, economique, etc..
    c’est aussi comprendre certain fait du monde d’aujourd’hui.

    Un tel film y a 50 ans???

    mais soyez sérieux une minute !
    il ya 50 ans les noirs luttaient pour les droits civique.

    La difficulté de produire un film un film sur l’esclavage, (abordé sous l’angle de Mc Queen!) montre bien la difficulté autour de ce sujet encore aujourd’hui.

  7. De quoi j’ai peur? D’une seule chose: que ce film serve à ne pas parler des véritables enjeux, qu’il soit un éteignoir à débat. sauf si on le remet en question, ce que j’ai essayé de faire.

  8. Cher Jean-Michel Frodon,
    Je ne suis pas d’accord pour dire que ce film n’est pas d’actualité. Au contraire, l’économie de la dette est suffisamment explicitée, pour que cette idée résonne avec la crise actuelle de la dette et nous parle d’un des fondements de l’économie américaine, soit mondialisée. L’inhumanité de certains chefs d’entreprises qui réduisent la vision sociale et humaine à des tableaux de rentabilité (le profit est présent dans le discours du film) était d’aujourd’hui autant que d’hier dans ce film qui ménage l’émotion du spectateur pour lui laisser le temps de réfléchir à ce qu’on lui montre. En dehors de la peur atomique, la fascination pour les extra-terrestres était bien présente il y a 50 ans. En bon retour du refoulé, c’est le crime originel de la fondation des Etats-Unis qui apparaissait. Et s’il était temps de regarder ce que l’esclavage a encore à nous dire ?

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