L’Odyssée de Pi, un petit pas pour la 3D, malgré tout

Le nouveau film d’Ang Lee peut être décrit de trois manières. C’est un conte bien pensant un peu nunuche et un peu rusé, doté d’un twist bref mais intéressant dans les toutes dernières minutes –on suppose que tout cela vient du best seller de Yann Martel dont il est adapté (pas lu, pas plus envie de le lire après). C’est une déferlante de jolies images d’un kitsch particulièrement spectaculaire, une version du calendrier des postes, ou des tableaux lumineux qui ornent les murs de certains restaurants orientaux, démultipliée presque à l’infini par les ressources du numérique et d’imposants moyens de tournage. Et c’est une étape dans la construction, lente mais toujours en mouvement, des possibilités de la 3D.

Pour n’avoir éprouvé à peu près aucun intérêt aux tribulations de l’adolescent indien adorateur des dieux hindous, du Christ et d’Allah, perdu sur l’océan en compagnie d’un tigre, et pour avoir été vite rebuté par le trafic d’imagerie effréné auquel se livre L’Odyssée de Pi, on ne prêtera ici attention qu’au troisième point.

Le film d’Ang Lee ne tire aucun usage intéressant de la 3D pour la plupart des scènes les plus spectaculaires: les deux grandes tempêtes qui scandent le film, l’essaim de poissons volants, le surgissement de la baleine, la mer phosphorescente, l’île carnivore, et bien sûr les diverses variations dans l’affrontement-connivence entre le garçon et le fauve.

Toutes ces séquences auraient exactement le même impact en 2D qu’en 3D —le film est d’ailleurs également distribué en version 2D. Le seul apport réel de la technologie et de l’esthétique 3D, la seule vision forte dont seront privés les spectateurs qui ne verront pas le film dans ce format, concerne un motif récurrent, et impressionnant: la fusion entre ciel et mer, la translation selon des modalités imprévues, qui troublent les perceptions et suggèrent, même sur l’horrible mode sulpicien du film, ce rapport au cosmos qu’il veut convoquer à grand renfort de références religieuses.

De diverses manières au cours de la projection, un personnage passe d’un élément à l’autre, ou flotte/vole dans un environnement hybride, qui peut être le bassin d’une piscine comme l’océan sans limite, une coursive envahie d’eau et les nuages sur Paris, le ciel nocturne ou carrément une vision de l’univers. Tour de prestidigitation visuelle? Sans doute.

Mais ces usages-là de la 3D sont, sauf erreur, inédits. Et on sait depuis Méliès qu’avec la mise au point de tels tours, c’est le vocabulaire du cinéma qui s’enrichit, et peut demain exprimer davantage et plus «profondément» (c’est le cas de le dire) une infinité de rapports au réel et à l’imaginaire autrement plus riches et complexes que ce que fabrique ce pauvre Pi.

5 commentaires pour “L’Odyssée de Pi, un petit pas pour la 3D, malgré tout”

  1. Petite question, je n’ai pas encore vu le film. Le côté calendrier des postes, kitsch, vous-a-t-il rappelé celui de Avatar? (que j’aime beaucoup malgré tout) et les deux n’ont rien à voir?

  2. OU les deux n’ont rien à voir?

  3. Rien à voir! “Avatar”, comparé à “Pi”, c’est du Rembrandt

  4. Excellent!
    Merci, je suis curieux de voir ça!

  5. Non. Avatar est au-dessus de Pi mais la distance n’est pas incommensurable entre les deux. Il y a des images dans Avatar qui voisinent avec le kitsch, et le poster pour ados geeks. Un bleu sulpicien est a l’œuvre autant dans Avatar que dans Pi. Avatar est au-dessus parce que James Cameron est un formidable imagier et un narrateur hors pair. Mais il n’y a pas d’un cote un Rembrandt et de l’autre un crouteur. Rembrandt est un des plus grands peintres de tous les temps. Cameron n’est pas Rembrandt, il est un Hopper, ce qui est deja tres bien. Quant a Ang Lee, ce n’est pas un crouteur. Il est si l’on veut un petit maitre. Ce qui est deja pas mal. Et son Odyssée de Pi est pas mal du tout. On peut le défendre pour son artifice total. Artifice de l’image qui est d’ailleurs en accord avec l’idee selon laquelle on préfèrera toujours une bonne histoire a une mauvaise même si la premiere est fausse. On retrouve alors la maxime de John Ford : si la légende est plus belle que la réalité alors imprimez la légende. Conceptuellement, le dernier film de Ang Lee se tient bien: si plastiquement il est moins puissant que Avatar, qui est en effet le plus grand film actuel a exploiter avec maestria la 3D (avec Hugo Cabret), il a pour lui d’être intelligemment construit. Dans sa narration, dans son cote machine a reves tocs qui trouvent quand meme la voie de la féerie, Ang Lee réalise un bel objet filmique bien rond. Il suffit de prendre son Hulk, mille coudées au-dessus du 2e Hulk bourrin de Louis Leterrier, pour s’apercevoir qu’Ang Lee est un artiste, un vrai, et pas qu’un simple artisan, et un formidable directeur d’acteurs. Il a de la ressource. Du talent. J’aime bien ce cineaste, il y touche sans en avoir l’air, et de par sa double culture (US/Chinoise), il est souvent bien trop subtil par rapport aux gros cons de producteurs mercantiles et financiers actuels, sans une once de culture artistique, qui polluent le Hollywood contemporain. Si Avatar est a n’en pas douter une date dans le cinema contemporain, par exemple impossible de voir le dernier Ridley Scott et le dernier Ang Lee sans les comparer a l’objet puissant qu’est Avatar, je pense malgré tout que Pi, plus modeste, plus Disney, amène sa petite pierre a l’édifice d’une réflexion sur la puissance ou non de l’image cinématographique a l’ere du numerique tous azimuts et des jeux vidéo. Pi est un film pour Jean-Luc Godard. L’Odyssee de Pi ou quand le blockbuster rejoint le cinema d’auteur : merci Ang Lee !

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A propos de…

Critique de cinéma, notamment pour Le Monde, écrivain, enseignant, Jean-Michel Frodon a dirigé Les Cahiers du Cinéma. Il anime Projection publique, le blog ciné de Slate, et participe à ArtScienceFactory (artistes et scientifiques associés)
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