Revues de cinéma: le papier fait de la résilience

Le site Revues de cinéma.net recense 550 revues françaises, dont plus de cent toujours en activité, sur papier ou en ligne – dont les Cahiers du cinéma et Positif, qui viennent de célébrer leurs 60 ans. Mais dans cette liste ne figurent pas (encore) des titres aujourd’hui disponibles… en kiosque ou en librairie. Des nouveaux titres sur papier ? Au moins cinq, extrêmement différents mais ambitionnant une diffusion nationale, sont nés en 2012. Si on se gardera bien d’en tirer des généralisation sur un éventuel rebond de la presse imprimée, force est de constater que, dans ce secteur en particulier, l’écriture (et éventuellement l’image) sur support matériel ont encore des adeptes, et ambitionnent d’en conquérir davantage.

Sur un éventail très ouvert, allant du très grand public au confidentiel radical, voici donc See, Le cinemagazine (né en octobre 2012), qui cherche à se positionner entre Première, Studio-Cinélive et le lui aussi tout récent (né en 2011) Cinéma Teaser, ambitieux développement sur papier d’un projet né en ligne. Créé par quelques anciens des Cahiers du cinéma en partenariat avec So Foot et en écho à ce que ce titre a apporté à la presse sportive, So Film (né en mai 2012) vise une place décalée, essentiellement construite avec des entretiens rapprochant vedettes, mavericks et figures des marges. L’entretien est la raison d’être même de Répliques, dont le premier numéro est présenté le 16 novembre, et qui fait la part belle au cinéma d’auteur le plus ambitieux : Bertrand Bonello, Miguel Gomes, Alain Gomis, Denis Côté… Enfin les éditions Lettmotif viennent de permettre successivement le passage au papier de Spectres du cinéma, continuation d’une aventure spontanée commencée sur le site des Cahiers du cinéma des années 2004-2009 et qui existe également sous forme de site, et de Mondes du cinéma, entièrement dédié aux cinématographies non européennes.

Pas question de parler pour autant de revanche de Gutenberg. Ce phénomène n’est pas né contre Internet, il en est même en grande partie un effet : nombre des rédacteurs de ces nouvelles parutions, ou de plus anciennes, ont commencé en ligne, certains de ces titres sont mêmes des avatars papier de sites toujours actifs.

Cette efflorescence inattendue se situe à la confluence de trois phénomènes, même s’ils ne concernent pas de la même manière chacun d’eux. Le premier phénomène est l’étonnante vitalité critique permise par le web, l’apparition de nouvelles et nombreuses vocations en ce domaine. L’observation de ce qui se passe en ce domaine est en totale contradiction avec la vulgate sur la mort de la critique, étant entendu qu’il s’agit ici uniquement de textes construits et travaillés, pas de l’immense masse de commentaires à l’emporte-pièce (d’ailleurs tout à fait légitimes) que diffuse aussi le net.

Deuxième phénomène, le développement considérable des études universitaires concernant le cinéma, lesquelles fournissent à la fois des rédacteurs et des lecteurs potentiels à ces parutions. Enfin, la réelle popularité du cinéma lui-même, qu’il s’agisse des bons résultats de la fréquentation en salle, de la consommation massive de films en ligne et sur le câble, ou même de la récente remontée des films sur les chaines traditionnelles. Ce dernier phénomène résulte de la combinaison d’une hausse du public généraliste et de l’essor de pratiques de niches, mobilisant des amateurs avertis et boulimiques, de mieux en mieux organisés pour assouvir leur passion, qu’il s’agisse de nanars horrifiques, de trésors patrimoniaux ou d’expérimental aux confins des arts plastiques. Un « cadrage » qui ne laisse pas non plus indifférents les annonceurs.

11 commentaires pour “Revues de cinéma: le papier fait de la résilience”

  1. 550 revues françaises! Que devient la spectatrice anonyme qui choisit en fonction de ses goûts et des critiques qu’elle affectionne?
    Que pensez vous de la multiplication des “Thé
    rèse Desqueyroux ? Mauriac ‘(tout de même) Franju(E . Riva etc..) C . Miller, sincérement: je ne sais plus!
    Mungiu: oui! Et un grand faible pour la langue roumaine -ce n’est pas anodin . Cordialement A . V

  2. Bon il y a un roman en 1927, une adaptation lourdaude en 1962 et une autre en 2012, on ne peut pas vraiment parler d’une avalanche. Tant mieux, d’ailleurs.
    Pas revu le film de Mungiu depuis Cannes, mais le souvenir reste très fort.

  3. super

  4. http://the-universe-of-anouschka.over-blog.com/

  5. J’aime bien “… continuation d’une aventure spontanée commencée sur le site des Cahiers du cinéma des années 2004-2009…”

    Y a des aventures spontanées (youpla-boum, c’est la fête) et des aventures pas spontanées (longuement ruminées).
    C’est un peu condescendant, l’air de rien. Une “aventure”, est-ce que c’est “spontané”, déjà? Si en plus elle dure, continue: la notion même de “continuation d’une aventure” contredit l’apparent “spontanéisme”.

    Le paralogisme n’est cependant pas gratuit, il exprime un jugement de valeur, autorisé par une position de surplomb auto-décrétée. C’est la position ou posture du “professionnel”, qui, se livrant à ce type de recensement, énonce sa propre légitimité, s’accordant la compétence d’être en mesure de discriminer, lui, les “aventures spontanées” de celles qui ne le sont pas.
    Nous bénéficions donc là de l’éclairage d’un spécialiste, qui observe d’un regard objectif, neutre, la poussée spontanée de revues dans un domaine qui lui appartient en propre, par nature, par sa compétence et ses mérites incontestables.

    La “continuation d’une aventure spontanée”, ça connote bien des choses, comme: ça a surgi comme poussent des champignons ou les mauvaises herbes, au hasard, à la diable; ça ne fait ni très sérieux, ni très réfléchi, concerté, ni très endurant. Par opposition à une “aventure spontanée qui continue”, est suggérée l’idée que continuent des aventures plus sérieuses, homogènes, constructives ou constructivistes, et dotées – par le “professionnel” – d’un crédit de légitimité. Le crédit non-spontané des aventures sérieuses qui ne s’improvisent pas.

    La suite de la formule suggère, quant-à-elle, que “l’aventure spontanée” a poussé, tel un bouquet de fleurs sauvages, “sur le site des Cahiers du cinéma”. Parler de site des CDC, c’est déjà subordonner cette “aventure spontanée” à un lieu, un site, un ancrage, parés des atours du prestige, de la légitimité et de la “maturité” acquise dans la durée.

    Cette formule induit la vague idée que “l’aventure spontanée” aurait bénéficié de ce terreau propice que fut le Site des Cahiers du cinéma, qui par son rayonnement offrit matière à une “synergie stimulant des motivations enthousiastes”, comme on dit dans l’entrepreneurial communicationnel.

    Or le site n’intéressait absolument personne. L’aventure, s’il y en a une, s’est développée, peu à peu, dans le forum placé en annexe du site, à la base pour servir de vitrine sympathique, “conviviale”, dévolue à des commentaires, par des aficionados spontanés, des écrits et paroles des Grandes plumes de la Maison. Phares d’une réflexion sur le cinéma sans laquelle les “cinéphiles-consommateurs” erreraient, paumés, privés de repères, orphelins.
    Et ce forum bidon serait spontanément mort-né s’il n’avait pas été investi du dehors, parasité, détourné de sa vocation première (promotionnelle), par une horde d’indésirables mus par d’autres exigences que les exercices d’admiration périphériques et comptables. Et parce que ce forum n’eut rapidement plus aucun rapport ni avec le site ni avec la revue, il fut sabordé sans préavis, par les administrateurs du site qui l’hébergeait, effaçant en une minute 5 années de discussions, de réflexions et de textes divers.

    Ce qui fait tout le double-sel de la formule très synergique de JMF: “… continuation d’une aventure spontanée commencée sur le site des Cahiers du cinéma des années 2004-2009…”. C’est beau, quand-même…

  6. Moi aussi, j’aime bien. A l’époque déjà, les Spectres faisaient dans le haineux un peu crétin, ce qui prêtait plutôt à rire – et maintenant encore davantage. Mais quand ils cessent de se tortiller pour avoir très méchants, ils ont plutôt de choses intéressantes à dire sur les films. Sans doute ils n’y arriveraient pas autrement, c’est une limite, bien sûr, mais si ça leur donne de l’énergie, comme par ailleurs ça n’a jamais fait de mal à personne…

  7. Ah oui, surtout ne faire de mal à personne, c’est le plus important, vous avez raison. Le plus grand rêve de l’humanité, après tout, n’est-ce pas la liberté dans le coma ?

  8. si cela faisait du mal, cette manière de faire serait plus pertinente en effet, un peu moins du seul registre de la posture

  9. “vulgate sur la mort de la critique”

    Ce qui disparaît c’est le métier de critique au sens économique du terme, pas en tant que passion. Fini le traditionnel système des grands titres de presses avec les haut salaires de rédac’ chef (n’est-ce pas ?) bonjour à la pige incertaine voire bénévole, à l’existence difficile par un modèle fragile (bénévolat, peu d’annonceur un tirage/diffusion en constante baisse) avec une déportation vers la librairie plus accueillante pour les petite diffusions.

  10. “Et parce que ce forum n’eut rapidement plus aucun rapport ni avec le site ni avec la revue, il fut sabordé sans préavis, par les administrateurs du site qui l’hébergeait, effaçant en une minute 5 années de discussions, de réflexions et de textes divers.” (lu quelque part)
    D’accord avec vous.
    Et c’était fort regrettable.
    C’est vrai aussi qu’ “aventure spontanée” a une tournure condescendante pas très heureuse. Une “aventure” tout court pouvait suffire.
    A signaler aussi qu’une partie – certes importante – de ce feu forum Cahiers s’est retrouvée ensuite sur le forum de ‘Spectres du cinéma’. Pas tout le monde, d’autres ont continué ailleurs ou ont comme disparu. Ce Forum/Spectres est marqué par la personnalité d’un certain… Borges et tous ceux qui y participent semblent attendre l’aval du Grand Maître, sorte de pierre philosophale, pour pouvoir s’exprimer, c’est dommage. Mais ça discute tout de même, ça se dispute, au moins ça parle des films, des auteurs, des esthétismes, de manière libre même si, comme dans tout forum, il y a son lot de jalousies, d’aigreurs, d’amertumes, de détestations systématiques et d’oppositions quelque peu fatiguantes face aux grands modèles autrefois appréciés mais désormais hais (Cahiers, Positif).
    La grande question est : ‘Les Cahiers du cinéma’ font-ils encore parlé d’eux ? Grosso modo, on peut dire que non. Il y a eu un texte polémique de Delorme qui avait un peu d’allure pour dénoncer les “experts en cinéma” (Drive, La Taupe, Millenium) qui feraient des films morts-nés mais, à part ça, on ne peut pas dire qu’il y ait la moindre nouvelle vague, voire la moindre vague, issue de cette revue dans les 3 ou 4 dernières années.
    On peut dire que le dernier grand texte critique qui a vraiment fait parler de lui, c’est le texte polémique de Serge Kaganski dans ‘Les Inrocks’ pour dénoncer le cinéma de brocanteur réac du Jeunet d”Amélie Poulain’, à l’orée des années 2000 c’était, et même un Mocky était intervenu – en l’occurrence de manière crétine – pour dire que Jeunet, blessé par Kaganski, devrait s’en foutre de cette critique assassine puisqu’il était désormais un homme qui pesait 20 millions d’entrées. Dialectique sans aucun intérêt, comme si le quantitatif devait primer sur le qualitatif. Depuis cette polémique, lancée par un critique de cinéma établi, plus rien. Questions : est-ce dû à une mollesse des rédactions spécialisées qui, à coups de partenariats et de sponsoring à l’égard des films, n’osent plus écorner ni les produits-films ni leurs auteurs ? Est-ce dû à un Internet, certes salvateur et bénéfique, qui malgré tout dillue un peu tout ? Difficile de créer l’événement avec toutes les niches et les publications éclatées qui pullulent partout (net, presse écrite, blogs, forums…)… Ou est-ce encore dû à autre chose ? A un écrit qui aurait moins de force de frappe face à l’armada visuelle contemporaine (une pluie d’images partout) ?
    Posons-nous la question.
    A part ça, j’aime bien ‘So Film’, il y a un ton, et parfois de bons articles, notamment une interview récente de Jean-Pierre Léaud ou dernièrement un dossier sur les cinéphiles barbus et à pochons en plastique, limite clodos, qui hantent cinémathèques et salles de cinéma parisiennes. .

  11. Bonjour, et merci de votre message.
    La disparition non seulement de la production des Spectres mais de l’ensemble des contenus du site des Cahiers est en effet un très triste et condamnable événement.
    Je ne vois pas ce que “aventure spontanée” a de condescendant, toute aventure n’est pas spontannée, exemplairement la mise en chantier d’une publication est souvent une aventure, mais qui n’est pas spontanée. Il est de surcroit amusant que des gens qui consacrent une bonne part de leur énergie à couvrir les autres d’insultes aient l’épiderme si délicat qu’une formule aussi mesurée que “aventure spontanée” leur semble une insupportable agression.
    Pas d’accord avec vous à propos de Kaganski vs Amélie: c’est une idée bien pauvre de la critique que d’en mesurer l’intérêt à l’aune du scandale. La critique a par exemple bien accompagné des films comme “Holy Motors” ou “Tabou”, des textes riches paraissent, celui de Delorme sur “Amour” était au moins aussi intéressant que celui dont vous parlez, Frans Biberkopf travaille bien, il y a eu récemment de beaux textes de Lalane dans les Inrocks, et d’autres encore… Je n’ai pas l’intention de distribuer des médailles, juste de pointer quelques interventions de qualité, d’autres m’ont évidemment échappé, et il n’y a pas que la critique française, Cinemascope ou Caiman sont aussi des espaces de pensée et d’amour du cinéma. Côté entretiens, je vous recommande “Répliques”, la jeune revue nantaise dont le numéro 1 vient de paraître…

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