Quatre éclats de présence

Andrea Bacci dans L’Inconsolable de Jean-Marie Straub

 

Sous le titre générique « L’Inconsolable » sortent aujourd’hui ensemble quatre films de Jean-Marie Straub. Qu’est-ce qui passe entre ces quatre films, si différents ? Chacun d’eux vient d’un texte écrit. Et cette écriture, plus encore que ce qui s’y dit, a engendré une réponse de mise en scène. Une réponse, nul ne dit que c’est la seule possible, y compris par le même cinéaste. Lothringen !, le plus ancien, coréalisé en 1994 par Straub et Danièle Huillet avant sa mort, est une sorte d’enquête historique dans le paysage de la Lorraine, où le texte de Barrès devient comme un outil de fouille, une pelle ou une pioche pour aider le regard à pénétrer plus profond dans le sens historique des espaces géographiques parcourus.

Le Chacal et l’Arabe, ou plutôt Schakale und Araber, puisque la langue allemande de Kafka est ici matière même du film, à égalité avec la lumière ou le corps de l’actrice Barbara Ulriche. Ces matières agrègent deux dispositifs, le conte et le théâtre de chambre, à leurs confins il y aurait comme un conte de la 1002e Nuit, raconté par une femme, écrite par un homme en pleine 1ère Guerre mondiale, riches d’échos infiniment troublants à propos de toutes les guerres, et pas seulement au Moyen Orient, hier et aujourd’hui. L’actrice, assise devant la fenêtre, dit le tetxe. Et il nait un espace, un espace dans la langue, où le désir croise la peur et la haine – mais je le dis mal parce qu’on ne peut pas le dire, c’est l’expérience du film qui bâtit cet espace. Et les mots, les mots allemands pour le désert et la nuit (avec la traduction bouleversante de Huillet) en sont le soubassement.

Un héritier est une fiction, avec des acteurs en costume qui disent un texte, en marchant dans la forêt, et puis attablés devant une taverne. Cette fiction, d’après un texte de Barrès à nouveau, dit une histoire, et puis une autre histoire, et ainsi laisse affleurer l’Histoire. Histoire d’un jeune Alsacien qui a refusé de partir en 1870, histoire d’un médecin des pauvres ; Histoire tissées de blessures et d’oublis, de gestes individuels, de décisions qui engagent et de retournements qui effacent. La forêt, les voix, les gestes, le vin dans les verres sont là de telle manière qu’ils font sonner l’Histoire dans les histoires. Ce n’est pas de la magie, c’est du cinéma.

L’Inconsolable est une retrouvaille pour qui suit le travail des Straub, un nouveau moment de la mise en film des Dialogues avec Leuco de Pavese qui ont déjà donné lieu à De la nuée à la résistance, Ces rencontres avec eux, Le Genou d’Artémide et Le Streghe, dans les bois qui entourent la ville de Buti en Toscane. Mais chaque film de cet ensemble est singulier, et celui-là plus encore. Est-ce aussi Straub lui-même cet inconsolable ? On ne peut pas ne pas y penser, alors même que le revenant des enfers dit à la Bacchante quelque chose de terrible, d’indicible. Cet Orphée lucide et vibrant qui semble en même temps tout près de devenir comme un rocher de plus dans cette nature où s’abolira pour renaître la vie de chacun, de chacune même la tant aimée, fait résonner en sonorités simples des abîmes de tendresse et de désespoir. Ce qui était comprimé à l’extrême dans le texte de Pavese se déploie lentement à la mesure des horizons, dans les infinies nuances des couleurs de la végétation, la profondeur de la voix dont la fermeté même est une angoisse.

Bien différents, donc, ces quatre films. Et pourtant de l’un à l’autre, dans le temps de la vision et plus encore dans la mémoire qui en restera, mêmes des mois et des années plus tard, une sensation commune. Celle de la puissance d’une présence réelle. Celle de l’exactitude de réponses de cinéma pour construire, singulièrement dans chaque cas, le mystère laïc de l’événement (récit, idée, métaphore) qui se fait matière, et appartient absolument à ce monde-ci, le notre – puisqu’il n’y en a pas d’autre.

 

En même temps que sortent ces quatre films (génériques ci-dessous), les éditions Independencia publient des Ecrits, inédits ou introuvable, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.

 

Lothringen !

Film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
Texte tiré du roman Colette Baudoche de Maurice Barrès.
Avec Emmanuelle Straub. Commentaire dit par André Warynski et Dominique Dosdat.
Caméra : Christophe Pollock.
Son : Louis Hochet.
PREMIERE PRESENTATION AU FESTIVAL DE LOCARNO 1994.

1994. 21 minutes. 35 mm, couleur, format 1/1,37.

L’Inconsolable

Film de Jean-Marie Straub
Texte tiré des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese. Avec Giovanna Daddi, Andrea Bacci.
Caméra : Renato Berta, Christophe Clavert.
Son : Dimitri Haulet, Julien Gonzales.
Production : Les Fées Productions – Belva GmbH.

2011. 15 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Un héritier

Film de Jean-Marie Straub
Texte tiré du roman Au service de l’Allemagne de Maurice Barrès.
Avec Joseph Rottner, Jubarite Semaran, Barbara Ulrich. Caméra : Renato Berta, Christophe Clavert.
Son : Dimitri Haulet, Julien Gonzales.
Assistants : Arnaud Dommerc, Maurizio Buquicchio, Grégoire Letouvet.
Les Fées Productions – Belva GmbH, JEONJU DIGITAL PRO- JECT 2011.

2011. 20 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Schakale und Araber

Film de Jean-Marie Straub
Texte tiré de Schakale und Araber, nouvelle de Franz Kafka. Avec Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite Semaran. Caméra : Christophe Clavert.
Son : Jérôme Ayasse.
Assistant : Arnaud Dommerc.
Production : Belva GmbH.

 

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Menaces sur la PME du plaisir

Willem Dafoe, patron de Paradis, dans Go Go Tales d’Abel Ferrara

(en salles le 8 février)

Découvert à Cannes en 2007, où il était passé quasi-inaperçu, Go Go Tales est de fait un film en mineur. Ce qui ne signifie pas du tout un film mineur, mais une sorte de proposition plutôt ludique, proche de la confidence sur le ton du conte qu’annonce son titre. Avec Chelsea Hotel, beau documentaire fantomatique tourné aussitôt après, le film compose une sorte d’autoportrait express, entre amusement, mélancolie et utopie. On y retrouve Willem Dafoe, une des présences essentielles qui hantent le cinéma de Ferrara depuis des lustres, en patron d’une boîte de strip-tease nommée Le Paradis.

Ce Paradis ressemble à une certaine « idée », au sens fort, du cinéma : luxe superficiel, beauté impérieuse des travailleuses, temple d’un désir dont il est ouvertement fait commerce. Ce « paradis » est fragile, Ray Ruby (Willem Dafoe) est un petit patron qui se bat pour sauver sa boite, y compris en recourant à des combines tordues, ou en pariant sur la chance. Les affaires ne marchent pas très bien, l’horrible proprio veut le virer, les ouvrières de la scène menacent de faire grève. Il n’est pas difficile d’y voir un double du cinéaste lui-même, opiniâtre entrepreneur de son œuvre, guerrier de sa propre indépendance, souvent vaincu, jamais défait.

Ce qui surprend de la part de Ferrara, et qui touche profondément (indépendamment du nom du réalisateur), est l’étonnante tendresse qui émane de ce tourbillon brillant et ironique, où le grotesque s’invite volontiers. Sur un mode plus onirique, on y retrouve la manière délicate dont le réalisateur invitait le quotidien des sentiments dans le film de gangsters Nos funérailles. Mais cette fois il s’agit moins de regarder sous cet angle un genre qu’une mythologie, celle du spectacle.

Go Go tales est une déclaration d’amour à une idée, ni éthérée ni industrielle, du spectacle. Un artisanat du rêve qui n’oublie pas la réalité de ceux qui le font, et les formes infinies de folies, douces ou pas, qui les habitent. On est proche de Fellini, mais un Fellini rock qui aurait troqué les formes douces du passé latin contre les zones d’ombres des rues de New York. Go Go Tales ne plonge pas dans les gouffres si souvent explorés par Ferrara, de King of New York à Mary en passant par Bad Lieutenant et New Rose Hotel, il en survole avec affection et malice les reflets brillants et colorés – ce qui ne les fait bien sûr pas disparaître.

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