Tintin ajoute un clou au cercueil de la 3D

Grosse affaire, mais tout petit film. Le gap bande dessinée/cinéma, le fossé culturel européo-américain (1), le budget, les technologies, la célébrité de Spielberg, son alliance avec l’autre grande puissance qu’est Peter Jackson, le budget pharaonique… tout ce qui accompagne la sortie de Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne avait de quoi alimenter les gazettes, ce qui aura été le cas ad nauseam. Après, dans la salle, sur l’écran ? Pas de quoi s’énerver ni s’emballer, une petite aventure qui ne suscite guère de commentaire particulier sur le plan du cinéma.

Qu’il soit bien clair que l’auteur de ces lignes se considère, comme des millions de ses contemporains, comme un tintinologue chevronné, capable d’exégèse éperdue sur les métamorphoses pileuses dans L’Etoile mystérieuse et On a marché sur la lune, les usages symboliques de l’appareil photo dans Le Sceptre d’Ottokar et Le Lotus bleu, et se souvenant de (presque) tous les noms des savants des Sept boules de cristal. Mais que ce n’est pas vraiment l’enjeu. On va au cinéma pour voir un film, en l’occurrence un film d’aventures, c’est écrit dans le titre, pas pour mesurer l’écart entre modèle et adaptation. Le film d’aventure est sympathique et pas très intéressant, seul Haddock suscite un peu d’intérêt et a droit à un peu de présence, pour une raison fort simple : Spielberg filme ses yeux.

Pour le reste, l’hybridation humain-dessin permise par la motion capture donne des résultats plutôt faibles, même si la scène de bataille navale entre le Chevalier de Hadoque et Rackham le rouge est assez réussie. Aucune comparaison possible avec la puissance et l’inventivité d’Avatar, ou même avec certaines réalisations d’un pionnier du genre, Robert Zemeckis, qui après avoir associé acteurs et créatures animées dès Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (il y a 23 ans…) a exploré avec Le Pôle Express et La Légende de Beowulf des pistes visuelles autrement stimulantes. C’était pourtant des productions Spielberg, dont Zemeckis est un proche.

En ce qui concerne Tintin, il reste une étrangeté, le relief. Un récent article publié sur slate pointait le très mauvais état de ce procédé, en chute libre au box-office après une succession de productions indigentes, et en explicitait les causes. La seule objection à cette analyse aussi précise que pessimiste résidait dans le fait que deux des plus grands noms de Hollywood étaient en train de finaliser des films en 3D, et que personne ne pouvait croire qu’un Steven Spielberg ou un Martin Scorsese recourrait à cette technique sans être porteur d’un projet original, qui donnerait au relief ses lettres de noblesse, reprenant le flambeau fièrement brandi par James Cameron il y a deux ans, et repris par personne depuis.

En ce qui concerne Spielberg, il  faut à cet égard déchanter. Que le film soit en 3D ne l’a manifestement pas du tout intéressé. D’ailleurs, le film sort à Paris sur 30 copies dont une bonne dizaine en 2D, et il ne fait pas de doute que ceux qui le verront dans cette version n’y perdront rien. On dira qu’il y avait un paradoxe à se lancer pour la première fois dans l’aventure du relief à partir de planches dessinées par le maître de la « ligne claire » et de l’aplat. De fait, dans les entretiens accordés à propos du film, Spielberg semble faire peu de cas de ce procédé, il ne faut pas le pousser beaucoup pour qu’il en dise plutôt du mal. De là à supposer que c’est une exigence des financiers (datant de l’époque où on croyait que le relief boostait les entrées) plutôt qu’un choix artistique, il n’y a pas loin.

Avant la séance de Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne, on peut voir la bande annonce de Hugo Cabret, le film 3D de Martin Scorsese né lui aussi sous le signe d’un magicien européen, non plus Hergé mais Georges Méliès. L’histoire de Méliès a prouvé que les créateurs isolés face à l’industrie n’ont aucune chance. Ce qui est en train de se passer avec la 3D ressemble à une nouvelle mouture de cette vieille histoire. Après Wim Wenders et Werner Herzog, dont Pina et La Grotte des rêves perdus traduisent de véritables innovations dans l’usage delà 3D, Jean-Luc Godard réalise en ce moment lui aussi un film en 3D. Mais il est clair que si l’industrie n’impose pas le dispositif et choisit d’y renoncer après l’avoir inconsidérément surexploité, il n’y a aucune chance que les artistes singuliers puissent continuer d’explorer ces chemins pourtant prometteurs. A cet égard, l’inintérêt total de la 3D dans le Tintin de Spielberg est une sorte de défaite. Scorsese ou la dernière chance ?

 

(1) Petite curiosité sur ce terrain : dans le film en version originale, Tintin vit Grande-Bretagne, choisie sans doute comme lieu intermédiaire entre Europe et Etats-Unis (il paie la maquette de la Licorne en livres sterling). Dans la version française il est en territoire francophone, indécidable entre France et Belgique mais dans une ville qui est aussi un port capable d’accueillir le Karaboudjan. Où habite-t-il pour les versions allemande, italienne, japonaise… ?

9 commentaires pour “Tintin ajoute un clou au cercueil de la 3D”

  1. Comme d’habitude ; bravo!

  2. La ville est Bruxelles comme dans la BD, certains endroits montrés sont d’ailleurs de vraies rues de Bruxelles. Le raccourci Bruxelles – port est également fait dans la BD.

  3. iI commence sur une place bruxelloise assez connue dans le quartier des marolles. La place du Jeux de Balle.

    Y a bien un port a bxl, mais pas de cette taille :)

  4. Je me demande si d’annoncer la mort de la 3D, comme le fait l’autre article que vous avez mentionné, ne revient pas à adopter la logique des gros studios qui tendent à nous faire croire que la 3D est quelque chose de nouveau. Dans un sens, il y a eu Avatar et de pales copies (avec quelques exceptions). Je vois déjà la tonne d’articles qui vont être publiés lorsque James Cameron sortira Avatar 2 et qui diront “La 3D n’est pas mort” ou “Le grand retour de la 3D” et toutes les faibles productions qui essaieront de profiter de ce prétendu concept. Ce n’est vraiment rien de plus qu’un outil comme le CinémaScope ou tout simplement une caméra que seulement quelques maîtres savent manier.

  5. C’est malheureusement plus compliqué: soit la 3D trouve suffisamment de réalisateurs qui savent l’utiliser et les salles s’équipent, soit le système reste marginal, et même Cameron ne pourra pas refaire le coup de rééquiper les salles pour Avatar2. Vous avez raison, la 3D, que je crois être un moyen artistique, est à la merci des choix stratégiques des gros industriels, s’ils y renoncent, comme ils l’ont fait par le passé, notamment les années 50, aucun grand créateur ne pourra imposer durablement l’utilisation de ce format, sauf à être confiné dans quelques salles équipées.

  6. je voudrais aller voir tintin avec mes parents mais nous ne savons pas trop ce qui vaut plus le coup la 3D ou la 2D meri de me répondre au plus vite

  7. Comme la 3D n’ajoute rien et que c’est plus cher, je vous conseille la 2D

  8. Ai vu Tintin hier. Je suis assez d’accord avec l’article. Pour rebondir sur le paradoxe entre la ligne claire et la 3D, je souligne que le générique est excellent. Il combine habilement le dessin de RG ligne claire mais dans un style en relief…. Difficile à expliquer mais très efficace visuellement. Sa musique en est excellente, par le maître : John Williams. En gros, allez voire juste le générique, c’est de loin ce qu’il y a de mieux. Bande de bashi bouzouk !

  9. Mais c’est peut-être préférable ainsi, d’avoir quelques salles équipées en 3D, comme les iMax ici à Berlin et dans d’autres villes je crois, plutôt que de faire de la 3D, comme ça a été le cas dernièrement, un passage inévitable pour un film, même ceux qui n’en ont pas du tout besoin. Après, les iMax, je le conçois, c’est bien pour les gens qui vivent en ville et pour des réalisateurs comme Cameron, je doute que Godard y ait ses chances. Problème plus compliqué que ça, effectivement!

« »