La grande menace des familles

 

Le Skylab de Julie Delpy

Il se tourne chaque année plus de 200 films français. C’est énorme. Parmi cette masse, il y a plein de mauvais films, et aussi un nombre toujours remarquable de bons films – je veux dire de films singuliers, qui cherchent quelque chose, inventent de nouvelles manières de raconter, de montrer, de faire ressentir et réfléchir. Certains sont ce qu’on appelle des films d’auteur, d’autres ce qu’on nomme des films de genre. Et puis il y a… un tas. Un gros tas. Ou une flaque, une grande flaque. Il s’agit de la masse de transpositions sur grand écran des péripéties de la vie d’une famille bien de chez nous, d’un groupe de copains bien de chez nous, d’un mélange de familles qui font copains, sur un mode qui mélange moments pour faire rire et moments pour s’émouvoir. A la maison, à la campagne, à la plage, en camping, pour les anniversaires, les mariages et les enterrements  – et, en regardant bien, Les Petits Mouchoirs n’était pas le pire.

L’auteur de ces lignes confesse s’être toujours copieusement ennuyé aux réunions de sa propre famille, aussi l’idée d’aller assister à celle des autres, et éventuellement d’avoir à payer sa place pour ça, relève du gag absurde, sinon de la cruauté caractérisée.

Les réunions de famille des autres ? Des autres qui n’existent pas, jamais n’existèrent ni n’existeront. Une des caractéristiques du genre est en effet de ne jamais montrer personne qui ressemble de près ou de loin à des êtres humains, mais d’écraser tous les protagonistes sous une double chape de plomb. Celle de caractérisations simplistes, où la sociologie de comptoir (mais on connaît des comptoirs de meilleur aloi) se mêle à la psychologie de bazar, et celle d’une dramatisation des situations supposés fournir des rebondissements aussi prévisibles que misérables. La tantine était gouine, oncle Alfred le bigot a trompé son épouse, papy qu’on croyait gâteux écrit un traité de physique nucléaire, les gosses vont découvrir les choses de la vie sans slip, les parents qui avaient l’air de si bien s’entendre se haïssent en douce depuis 20 ans, ou l’inverse, on s’en fiche…

De ces déballages trafiqués et nombrilistes, nous avons une nouvelle illustration avec l’entrée dans l’atmosphère des salles obscures du Skylab mis sur orbite par Julie Delpy. Un amusant malentendu fait que cette énième variation sur un modèle aussi convenu que déprimant arrive paré d’une sorte d’auréole d’auteur(e), sans doute parce que sa réalisatrice fut, au siècle dernier, actrice chez Jean-Luc Godard. Skylab raconte une réunion de famille à la fin des années 70. Un des aspects les plus embarrassants de ce genre d’entreprise est la bassesse du regard posé sur les malheureuses silhouettes agitées sur l’écran (on ne saurait dans ce cas parler de personnages), et donc aussi sur les comédiens qui les interprètent. Dans le cas présent, on est triste de voir ainsi des « belles personnes de cinéma » comme Noémie Lvovsky, Eric Elmosnino, Sophie Quinton ou Aure Atika enlaidies de la sorte. Si vous avez la possibilité de vous livrer à cet exercice, regardez Lvovsky filmée par Bonello dans L’Apollonide et par Julie Delpy dans Le Skylab, et vous aurez une idée assez nette de ce qu’est la qualité d’un regard de cinéaste.Sans rien dire de la transformation des enfants en singes savants…

Ah du scénario il y en dans Le Skylab, du pitch, et des dialogues, et de la parlotte, et des vrais morceaux du passé brillants comme chez l’antiquaire de la place du marché. Mais du cinéma… Et tout cela pour ne dire absolument rien d’intéressant ni sur la France d’alors, ni sur celle d’aujourd’hui, ni sur quoique ce soit d’autre d’ailleurs.

Et alors ? Y a-t-il de quoi s’énerver pour autant ? Non, sans doute… mais oui, un peu, quand même, dès lors que le genre prolifère et envahit les écrans. La raison n’en est que trop évidente. Les comédies dramatiques familiales sont en fait des clones de téléfilms, ou de possibles pilotes de séries télé. Cette proximité leur vaut une double complaisance. Celle des financeurs eux-mêmes télévisuels, et qui sans doute apprécient des produits qui ressemblent tant aux leurs, en tout cas qui sont assurés de trouver place dans leurs grilles, auxquelles ils semblent naturellement destinés. Et, à l’évidence des statistiques du box-office, ces produits conviennent à un grand nombre de spectateurs, plus désireux de retrouver sur grand écran ce qu’ils pratiquent à la maison sur le petit que d’expérimenter les aventures singulières qui devraient être la caractéristique du film de cinéma. Résultat, ce type de films est devenu à la production française ce que les algues vertes sont aux côtes bretonnes : un phénomène qui se développe sans contrôle, et menace d’étouffer les autres espèces vivantes.

3 commentaires pour “La grande menace des familles”

  1. Jean-Michel Frodon vient de tout dire sur certains aspects majeurs et déprimant du cinéma français : naturalisme, psychologisme, sociologisme à quatre sous avec pour conséquence un dialoguisme à mourir d’ennui.
    Sur le plan dramatique, il semble beaucoup des cinéastes de notre pays n’ont pas compris que le cinéma est essentiellement un langage métaphorique : pour tenir un propos sur les ambiguïtés sexuelles, il faut faire ” Certains l’aiment chaud ” et non pas suivre platement un personnage dans l’Odyssée de ses mésaventures sentimentales.
    Pour parler de la schizophrénie, il faut tourner ” Total recall “.
    Pour les problèmes liés à la filiation : ” Batman, le défi ” met en scène trois personnages problématique incarnés par des types issus d’un bestiaire fantasmatiques : le Pingouin jeté, lorsqu’il est nouveau-né, aux égouts en raison des tares dont il est affecté ; Catwoman en profonde carence d’affection maternelle, et dépressive jusqu’à la folie ; Batman, un homme chauve-souris qui reste foncièrement un orphelin traumatique servi par un substitut du père à travers son vieux domestique, sage et protecteur…
    Etc, etc…
    Et cela sans pour autant faire l’économie de sous-thèmes à caractère politique, ni d’une esthétique affirmée.
    Les belles (et rares) réussites du cinéma français ont toujours un caractère littéraire et, à tout prendre, ne sont finalement que de la littérature filmée… ce qui est un genre légitime, au demeurant, mais de nature à le cantonner dans un genre dépourvu de folie, de spectacle et de merveilles.

  2. Je vous remercie de votre commentaire, mais je souhaite éviter un malentendu. Il ne s’agissait pas, pour moi, d’opposer films français et films américains. Il ne s’agissait même pas de réputer sans intérêt tout film français qui parle de la famille – ces dernières années, du “Conte de Noël” à “Tout est pardonné”, de “L’Heure d’été” à “La Guerre est déclarée”, pour ne citer que ceux-là, nous avons vu de très beaux films centrés sur des affaires de famille. Leur mérite est d’autant plus grand qu’ils échappent à la lourdeur et aux conventions qui menacent ce cadre dramatique.

  3. Triste reflet d’une société peu curieuse et nombriliste, avec pour seule préoccupation son (médiocre) quotidien…

    Les chaines de télé ne suffisent plus à servir la soupe populaire, le cinéma s’y met aussi, avec de plus en plus de films offrant au choix:
    – le portrait de la famille bourgeoise typique, pour conforter le peu qui existent encore et faire rêver les prolos
    – ou celui de la “famille” moderne multidivorcée et recomposée, pour conforter les autres (ou en apeurer certains)

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