A mourir pour mourir

16En présence d’un clown d’Ingmar Bergman

Etrange convergence de sorties ce mercredi 3 novembre : est-ce la proximité delà Toussaint, mais pas moins de cinq films ont pour thème la mort – et je ne parle pas de Buried, malgré son titre et le fait qu’il se déroule entièrement dans un cercueil, ni des automutilations débiles de Jackass, où la pulsion de mort joue pourtant son rôle. Des morts, il y en plein les films (et plein toutes les histoires racontées, écrites, peintes, jouées au théâtre, etc.), il est moins courant que la mort soit en tant que telle le sujet d’œuvres de fiction.

Elle est, sur un mode grotesque, le ressort de Please Kill Me d’Olias Barco, fondé sur une idée intéressante, celui de la réversibilité du vouloir mourir : comment des candidats au suicide se battent pour leur survie dès lors que d’autres ont pris la décision de les occire. Cela ferait un joli sujet de fable si la recherche systématique d’effets et un humour noir trempé dans la mélasse n’en écrabouillaient tout enjeu. Beaucoup plus sobre, le documentaire Les Yeux ouverts de Frédéric Chaudier sur l’accompagnement en milieu médical de malades incurables a le mérite de chercher apprendre en charge ce que nos sociétés prennent grand soin de cacher, avec d’innombrables effets pervers, bien connus notamment depuis les travaux de Philippe Ariès (Essais sur l’histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours, Seuil)

DesFilles4EliseLHOMEAUetLeaTISSIERLéa Tissier et Elise Lhomeau dans Des filles en noir de Jean-Paul Civeyrac

Deux autres films, infiniment plus intéressants, sont aussi au programme : l’un porte sur le trajet de deux adolescentes d’aujourd’hui vers la mort, l’autre des rituels de deuil d’un groupe humain. Dans Des Filles en noir, Jean-Paul Civeyrac accompagne deux lycéennes de banlieue en rejet si radical de leur monde qu’elles n’envisagent d’autre issue que le suicide. Extrêmement émouvant, le film réussit à dessiner comme de l’intérieur le parcours intime de ses deux héroïnes, remarquablement interprétées par Léa Tissier et Elise Lhomeau, d’une manière qui ne juge ni ne se complait. C’est l’improbable et ténue ligne de convergence entre la violence de ce qu’éprouvent les deux filles (et que du coup elles font subir à leur entourage) et la douceur avec laquelle Civeyrac les filme qui produit cette intelligence sensible d’un cheminement vers une disparition à la fois reconnaissable comme possibilité logique et demeurant tout à fait horrible.

1432669_7_035f_une-scene-du-film-russe-d-aleksei-fedorchenkoLe Dernier Voyage de Tanya d’Alexei Fedorchenko

Avec Le Dernier Voyage de Tanya, premier film du russe Alexei Fedorchenko, on assiste à un tour de force tout aussi impressionnant, quoique très différent. Cette fois lamort a déjà eu lieu, il s’agira d’accompagner le trajet du corps de la femme décédée, convoyé par son mari et un obligé de celui-ci, à travers un paysage d’hiver et les rituels d’un peuple du Nord de la Russie. Nul projet ethnographique dans l’utilisation de ces pratiques et de ce vocabulaire particuliers, mais un sens du suspens tour à tour policier et métaphysique, mais une manière délicate, et non dépourvue d’humour, de mettre en évidence ce que la mort des humains fait aux humains, ce que la présence du corps d’une femme fait aux hommes, où se devine le réseau des liens qui unit chacun aux autres, à son environnement, à un imaginaire où les morts et les vivants cohabitent comme ils ne savent pas le faire dans la dite réalité.

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Le Dernier Voyage de Tanya est un voyage d’hiver, Le Voyage d’hiver de Schubert, élégie funèbre, est le leitmotiv obsessionnel du début d’un autre film sorti ce même mercredi. Ce film-là est un chef-d’œuvre, carrément. Il s’appelle En présence d’un clown, il s’agit de l’avant-dernière réalisation d’Ingmar Bergman, en 1997 pour la télé suédoise. La mort y a les trait d’un clown blanc à la poitrine généreuse nomme Rig-Mor (rigor mortis), qui rend visite à l’oncle Carl interné à l’asile de fous d’Uppsala. Carl, le deux ex-machina de Fanny et Alexandre, et véritable oncle prodige du petit Ingmar, est porteur d’un projet en effet délirant, la fusion du cinéma (muet, on est en 1925) et du théâtre. Dans une maison en bois du grand Nord suédois, ça finira de manière funeste et magnifique. La mort gagne, mais chez les grands artistes, sa victoire est encore une flamme vive.

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