Pourquoi les joueurs craquent

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GazzaAvatarLa psychologie est certainement le prochain champ de développement du football moderne après la tactique et le physique. Des études scientifiques commencent à émerger dans le secteur, donnant des clefs de compréhension sur le comportement des footeux.

Les séances de tirs au but de ne sont pas équitables. Selon une étude publiée par l’American Economic Association, l’équipe qui commence la séance gagne dans 60 % des cas. Jose Apesteguia et Ignacio Palacios-Huerta ont étudié 2820 tirs au but entre 1970 et 2000 pour arriver à ce résultat significatif.

Les causes sont simples. “La pression psychologique liée au fait d’être ‘en retard’ affecte clairement la performance de l’équipe qui tire en deuxième”, expliquent les auteurs. Leur solution pour remédier à cette injustice serait de copier le tie break en tennis. La première équipe tire une fois puis chaque équipe enchaîne en tirant deux fois de suite. Pas sûr que les conclusions des scientifiques soient suivies.

La psychologie n’est pas encore vraiment bien vue dans le football. La décision de Laurent Blanc d’intégrer un préparateur psychologique au staff des Bleus a ainsi été critiquée en début de saison. Lolo l’a lui même dit en conf’ de presse. “On va y aller doucement, car dès qu’on parle de psychologie, de psychiatrie, ça fait peur. Mais ce n’est pas dangereux. Ne croyez pas qu’on s’est mis dans une pièce noire et qu’on s’est allongé sur un divan.”

Loin du psychanalyste, le nouveau venu est un “profileur”. Son rôle est, d’après la FFF, de tirer un profil individuel de tous les joueurs”. Ok, mais pourquoi dresser un profil psychologique des joueurs?

Comment marquer un but?

Ken Bray apporte une réponse dans son excellent bouquin sobrement intitulé “Comment marquer un but?” (JC Lattès, 2006). En se basant sur un test de personnalité, des chercheurs ont classé les membres d’une équipe selon deux critères: leur anxiété et leur extraversion. Selon le test de personnalité de Eynseck, on peut mesurer la névrose (tendance à l’anxiété) sur une échelle allant de 0 (personnalité stable) à 100 (personne névrosée). Il en va de même pour l’extraversion de 0 (introverti) à 100 (extraverti). La moyenne d’une équipe idéale se situant à l’équilibre sur l’échelle de la névrose et penchant légèrement vers l’extraversion. Le but d’un coach est donc d’amener son équipe vers cet équilibre.

On comprend bien qu’on ne s’adresse pas de la même manière à un mec névrosé et introverti, qui ne montre pas qu’il est à deux doigts du “nervous breakdown“, qu’à un extraverti complètement “stable“.


Bien souvent, la psychologie dans le sport est limitée à un entraîneur se muant en sergent Hartman et gueulant le plus fort possible pour motiver ses troupes. L’exemple d’Aimé Jacquet en demi-finale de la Coupe du monde 1998 nous est parvenu à travers le documentaire Les yeux dans les Bleus. Cette méthode est certainement utile pour augmenter l’excitation et l’implication des joueurs dilettantes le dimanche après-midi sur la pelouse municipale, mais elle peut être obsolète voire contre-productive avec des professionnels.

Ne pas faire qu’aboyer

La psychologie dans le sport de haut niveau résulte d’un fragile équilibre. Le lien entre performance et émotion n’est en effet pas linéaire: il est en forme de U inversé. Un joueur trop relâché ne sera pas bon. En revanche, trop d’input émotionnel peut conduire à la baisse de la performance sportive. L’écueil à éviter est de dépasser le pic d’excitation des joueurs.  Bernard Laporte, sélectionneur de l’équipe de France de rugby, a sûrement mal jaugé l’état de son groupe lorsqu’il a demandé à Clément Poitrenaud de lire la lettre de Guy Môquet avant le premier match de la Coupe du monde 2007 en France, pour le résultat que nous connaissons.


A contrario, le discours du sélectionneur espagnol Del Bosque avant la finale  du dernier Mondial de foot, remportée par son équipe, était étonnamment calme. “Nous n’avons pas abordé les critères tactiques, confie le sélectionneur de la Roja à El Pais. Avant la finale, j’ai dit aux joueurs: ” N’attendez pas de moi un discours patriotique ou défensif comme si nous étions des soldats venus défendre je ne sais quoi. On doit aborder cette finale comme ce que nous sommes. Là, on va jouer le meilleur match qu’un footballeur puisse espérer dans sa carrière: une finale de Coupe du monde.” Je n’ai pas dérapé dans le patriotisme ou ce genre de chose. je n’ai pas dit: “Nos familles et l’Espagne toute entière nous regardent.” Si j’avais fait cela, on aurait basculé dans la dramaturgie. Je ne voulais pas plomber l’ambiance. Jouer une finale de Coupe du monde, c’est une fête. Rien de plus.” Vicente est plus fin que sa moustache et que notre ancien secrétaire d’État des sports.

Pour adapter son discours à ses joueurs, il faut bien les comprendre. Voici ce qu’explique Joachim Löw, entraîneur de la belle équipe d’Allemagne de la dernière Coupe du monde, à l’Equipe Mag qui l’a récemment élu “manager de l’année”. “[Notre psychologue] assiste aux entrainements, il m’observe, observe les joueurs, les interactions et, ensuite, il vient me parler, me corriger, me critiquer […] Il dispose d’une vue globale, d’en haut […] Mais il intervient aussi individuellement ou en groupe pour aider les joueurs à se concentrer, à se focaliser sur un objectif et enfin à résister à la pression.

Les joueurs vantent souvent leur “force mentale“. Celle-ci peut tenir en ces trois notions: concentration, objectif et force intérieure. Selon Vikash Dhorasso, le Milan AC – club réputé pour maintenir à un haut niveau des joueurs âgés – fait passer des tests de concentration en plus des tests physiques. Si un coach peut s’entourer d’un préparateur physique, pourquoi ne pourrait-il pas aussi s’entourer d’un préparateur mental?

Prévenir les craquages

D’autant plus qu’une gestion éclairée de l’humeur des joueurs pourrait empêcher certains dérapages. Une des branches importantes de la psychologie comportementale est d’expliquer le passage à l’acte violent. Une théorie en vogue est celle dite du “renversement“. Deux chercheurs, Kerr et Apter, ont identifié quatre états émotionnels et leurs contraires (définition ici). L’état télique – sérieux et concentré sur l’objectif – s’oppose à l’état paratélique – centré sur le comportement et considéré comme enjoué. De même, l’état conformiste s’oppose au transgressif, l’état de maîtrise à celui de sympathie et l’état autique – centré sur soi – à l’alloïque – tourné vers les autres.

La combinaison optimum pour un compétiteur sur le terrain est certainement la suivante. Alloïque, pour jouer en équipe (seuls CR7 et Messi peuvent se permettre de passer un match en ne pensant qu’à leur pomme), Conformiste pour respecter les règles du jeu, maîtrise pour rester lucide et enfin télique ou paratélique en fonction de l’enjeu, de l’adversaire et de sa propre motivation. L’intérêt de cette théorie est l’étude, et la maîtrise, du passage d’un état à l’autre: “Le but premier de la théorie du renversement est de montrer que les divers aspects d’un large éventail de types d’expériences et de comportements peuvent être expliqués en référence à certaines paires d’états et de renversements qui surviennent entre eux“, explique l’auteur.

Prenons un exemple. Canto est dans son match face à Crystal Palace. Il est dans un état télique et conformiste et il prend des coups de son adversaire. L’injustice le fait passer de l’état conformiste à transgressif. Cette association d’un état télique et transgressif débouche sur une violence qualifiée de “coléreuse” par Apster. Il commet donc une faute grossière et est expulsé.  A ce moment là, il retombe dans l’état conformiste et ne conteste pas la décision de l’arbitre. L’insulte du supporter le refait changer d’état et il déclenche son fameux high kick.

Comme dans ce cas, les renversements sont souvent dus à des éléments extérieurs et sont subis par les joueurs. Le contexte peut donc mettre les acteurs d’un match sur le chemin de la violence si les bonnes réponses ne sont pas apportées.

Apster a mis à jour différentes combinaisons d’états déclenchant des violences diverses. La violence coléreuse, la violence de pouvoir, de provocation ou encore la violence ludique. Cette typologie permet d’expliquer les réactions de Cantona, l’engueulade entre Beckham et Sir Alex Ferguson, ou encore le drame du Heysel (relire Ken Bray dans “Comment marquer un but?”).

La France en retard

Il pourrait donc être utile aux dirigeants du football d’acquérir des notions de psychologie afin de faire face à ce type d’événements. On en prend peut-être le chemin. Dans son livre, Ken Bray rapporte que la Fédération anglaise avait lancé en 2004 une étude pour évaluer le niveau de connaissance de ses entraîneurs en psychologie. Ceci s’inscrit dans un large programme intitulé “Psychologie du football”.

Les auteurs de l’étude ont observé que “les connaissances en psychologie du sport se sont avérées limitées chez la majorité des interrogés“, avant de conclure: “Si le programme psychologique de la Fédération anglaise (FA) permet d’apporter les acquis nécessaires à la communauté du football dans ce pays, et si l’on continue de fournir aux consultants l’occasion de montrer leur valeur au sein de la culture footballistique, les obstacles finiront pas tomber“.

Les Anglais sont bien en avance sur nous. Sur le site de la FA, des cours sur la psychologie du foot sont en ligne et taper “psychology” sur le moteur de recherche donne moultes occurrences intéressantes, alors que sur le site de la FFF, le sujet est à peine traité.

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Olivier Monod

Crédit Photo: Reuters /Eddie Keogh

5 commentaires pour “Pourquoi les joueurs craquent”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Nina Montané, Thibaud F et des autres. Thibaud F a dit: La psychologie, champ de développement du football http://blog.slate.fr/plat-du-pied-securite/2010/12/27/pourquoi-les-joueurs-craquent/ […]

  2. Ce qui serait intéressant, c’est de trouver des corrélations entre le fait qu’une équipe fasse appel à des soutiens psychologiques, et la qualité des résultats. On n’en est pas encore là.
    Très intéressante, par ailleurs, avait été l’interview du “profileur” que Laurent Blanc voulait solliciter. Il racontait (c’était sur RMC), sans citer les clubs concernés, qu’il s’était aperçu que certains entraineurs n’arrivaient pas à parler à leurs joueurs, et qu’ils se défaussaient sur le psychologue pour éduquer un peu certains jeunes joueurs.

  3. Et la psychologie explique aussi les comportements des supporters!
    http://www.deuxpiedsdecolles.com/article-le-supporter-2eme-partie-la-foule-63846171.html

  4. @deux pieds décollés: je vois qu’on a les mêmes lectures!
    Pour l’idée de corréler soutien psy et résultat, j’ai l’impression que les clubs français ne font appel à un psy que quand ça va mal… A vérifier.

  5. est ce que Materazzi a recu un cours de psychologie qu’il a mis en pratique pour opérer un renversement chez Zidane ?

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