Ellory, new king of polar

Non, vous n’avez pas mal lu, il n’y a pas de coquille, je parle bien d’Ellory, pas d’Ellroy. Outre l’anagrame de leurs noms, un autre point commun rapproche les deux presque homonymes : le talent. Si le grand James traîne sa carcasse et sa moustache dans les librairies du monde entier depuis plusieurs décennies déjà, Ellory, quant à lui, est un petit nouveau qui a déboulé en France en 2008 avec un premier texte remarqué, Seul le silence (vendu à plus de 40 000 exemplaires en grand format et à 200 000 en poche) par l’entremise d’une jeune maison d’édition, Sonatine, qui frappe toujours juste. Vendetta, son second roman, a reçu un accueil similaire et il est à parier que Les Anonymes, publié aujourd’hui, fera encore parler de lui. L’auteur a bien voulu m’accorder quelques minutes de son précieux temps lors de son passage à Paris. Rencontre.

Rendez-vous est donc pris en fin de matinée dans un hôtel près de la Sorbonne. L’auteur est tout sourire, visiblement ravi d’être de nouveau en France. “C’est un pays que j’aime beaucoup. Ici, il y a une véritable passion pour le roman noir, comme nulle part ailleurs.” Le ton est donné. Profond et sympathique, faisant l’effort de dire quelques mots en français, Roger Jon Ellory prend le temps de réfléchir avant de répondre. On est loin des habitués de la promo qui recrachent des réponses toutes faites (j’ai les noms, je vous en livrerai peut-être quelques-uns un jour…). Le temps imparti est vite dépassé et se termine par une discussion à bâtons rompus sur le polar français et sur l’une des dernières découvertes du Britannique, Jean-Patrick Manchette.

Mais penchons-nous plutôt sur le dernier roman de Mister Ellory, Les Anonymes. Comme dans ses précédents livres, l’action se déroule aux Etats-Unis. A Washington plus précisément, où quatre meurtres au mode opératoire identique ont été commis en l’espace de quelques mois. Sans doute l’oeuvre d’un serial killer, que les flics et la presse se sont empressés de surnommer Le Tueur au Ruban, rapport à ce qu’il laisse traîner derrière lui sur chaque scène de crime. L’inspecteur Robert Miller, un homme tourmenté, solitaire, est chargé de l’enquête en compagnie de son équipier Albert Roth. Sous des airs de polar classique et d’enquête banale sur un tueur en série, Ellory nous entraîne bien plus loin, dans une histoire qui nous plonge dans les tréfonds des services américains et jusqu’aux secrets les mieux gardés du gouvernement. Une intrigue qui prend toute son ampleur quand Miller découvre que l’une des victimes vivait sous une fausse identité. Impossible dans dire plus sans dévoiler la suite, ce qui serait criminel. Une écriture aiguisée doublée d’un rythme assez lent, c’est ce qui fait la force du style d’Ellory, et, une fois passées les 50 premières pages, vous ne pourrez plus refermer ce livre car vous n’aurez qu’une idée en tête : savoir qui sont ces anonymes et pourquoi ils ont été tués.

A la manière d’un James Ellroy, R.J. comme on l’appelle, revisite l’histoire récente des Etats-Unis. Un vaste sujet, certes, mais pourquoi un Anglais se penche-t-il ainsi sur les USA ? “La Grande-Bretagne est trop petite, explique-t-il les yeux pétillants. C’est beaucoup plus intéressant de raconter une histoire sur un pays qui, en 200 ans à peine, est parvenu à devenir la première puissance mondiale. Je n’ai rien contre la Reine d’Angleterre et je suis persuadé que nos services, MI5 ou MI6, ont aussi été les acteurs d’un certain nombre d’actions peu reluisantes, mais, pour le moment, ça ne m’intéresse pas.” La vérité est ailleurs en réalité. “Après Vendetta, je voulais écrire un livre sur le vrai crime organisé, quoi de mieux que la CIA pour le faire ? s’amuse-t-il. Quand l’inspecteur découvre que les victimes n’avaient pas d’identité officielle, le roman se transforme et j’emmène le lecteur dans une conspiration politique.” Et une vision très personnelle de la politique étrangère américaine. De Washington au Nicaragua, en passant par Cuba, c’est tout un pan de la Guerre Froide qui sert de toile de fond.

Pour l’auteur, qui nous livre ici son roman le plus politique, Les Anonymes ne plaira pas à tout le monde et sera même peut-être au centre de quelques polémiques, mais il aime ça. Et il est persuadé que les lecteurs français apprécieront et comprendront sa vision personnelle de l’histoire récente du monde plus que dans d’autres pays où il est publié. “Je dis toujours que les Français examinent tout deux fois. Ils regardent… et ils regardent à nouveau. Ce qui leur permet de voir des choses que les autres ne voient pas.” Une véritable déclaration d’amour et une révélation. “J’envisage sérieusement de venir m’installer en France.”

Malgré l’ambiance délétère qui règne dans notre pays en ce moment, welcome home Mister Ellory.

Les commentaires sont fermés !

« »