La bourse ou l’audience!

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Le New York Times vient d’annoncer la création d’un nouveau blog hyperlocal, qui viendra rejoindre les deux dont je vous avais parlé il y a quelques mois. Un blog sur l’East Village, au sud de Manhattan, s’ajoutera donc a celui sur Clinton Hill et Fort Greene (Brooklyn), et celui sur MappleWood, Millburn et South Orange (New Jersey).

Petite particularité du blog: il sera entièrement géré (depuis son actuelle création jusqu’à son entretien une fois lancé) par des étudiants en journalisme de New York University, encadrés par leurs profs, un rédacteur en chef, et supervisés de loin par Mary Ann Giordano, en charge de l’initiative «The Local» au New York Times.

Le journal travaillait déjà depuis la création des blogs avec l’école de journalisme de City University of New York (CUNY). Mi-janvier, le New York Times avait entièrement passé le relais de son blog brooklynien à CUNY, avec désormais à sa tête une rédactrice en chef payée par l’université.

Parce qu’il s’agit bien ici d’argent. Andy Newman, ancien rédacteur en chef du blog brooklynien désormais à la tête de CityRoom, rappelait dans son billet d’au revoir que «depuis le début, [les patrons du journal] nous ont dit qu’ils ne comptaient pas dédier indéfiniment un reporter de la rédaction au projet».

Lors du lancement de The Local il y a plus d’un an, Jim Schachter, en charge du développement numérique du quotidien, expliquait son plan au Nieman Lab: créer une maquette et des outils faciles à distribuer sous forme de licence à des communautés qui voudraient écrire sur elles-mêmes, sans besoin de reporters ou d’éditeurs du New York Times. Le journal pourrait également faire de l’argent grâce à un réseau publicitaire qui fonctionnerait pour tous ses blogs hyperlocaux.

«Le plus tôt possible, disait-il à l’époque, nous pourrons tirer un bilan de ce qu’on a déjà appris. Pour vraiment savoir si on a ici un modèle qui peut se répliquer, il faut qu’on le transmette à quelqu’un d’autre». C’est chose faite avec le futur blog hyperlocal sur l’East Village: il sera entièrement mené par des élèves de NYU au travers d’un nouveau cours intitulé «la rédaction hyperlocale».

A sa tête, Richard G. Jones, un rédacteur en chef payé par NYU, pas le New York Times, aidé par deux professeurs de l’université. La seule personne du journal encore impliquée dans le projet est Mary Ann Giordano.

D’après les précisions de Jay Rosen de NYU, le New York Times fournira l’URL du blog — et donc le prestige et l’audience, la plateforme de publication et les serveurs nécessaires, et une supervision éditoriale. NYU fournit le salaire du rédacteur en chef, la force de travail (étudiants + professeurs), des bureaux, et sa réputation.

En résumé, le New York Times obtient gratuitement un blog de qualité professionnelle (j’estime qu’avec trois profs — dont un qui se dédie au Local East Village à plein temps — pour superviser les étudiants, le blog sera pro).

L’annonce a fait doucement rire certains bloggueurs locaux, comme Choire Sicha, de The Awl: «L’actuelle expansion du New York Times dans des rubriques “locales”, où les informations sont fournies par des étudiants non payés, vient désormais de nous toucher là où ça fait mal, juste à côté de nos bureaux», écrit-il, avant d’enchaîner, «cet arrangement suggère que la seule manière de financer des médias locaux, c’est de le faire avec une force de travail gratuite», reprochant à NYU d’inciter ses élèves à accepter avec gratitude ce genre d’opportunités.

Alors que l’annonce de NYU et du NYT arrive en meme temps que la nouvelle rubrique «université» du Huffington Post, qui cherche des étudiants-journalistes non payés, il n’est pas le seul à s’indigner de la pratique que l’on retrouve dans des écoles de journalisme à travers le pays. Inside Higher Ed s’interroge sur l’avenir de la profession: les étudiants prennent-ils la place qui devrait revenir à des journalistes payés? Ou les complètent-ils en comblant un vide éditorial?

Dans son billet de blog discutant de la future collaboration, Jay Rosen la comparait aux accords signés par le New York Times avec deux associations journalistiques a but non lucratif pour couvrir Chicago et San Francisco, soulignant que dans ces trois situations, «un organisme a but non lucratif produit du contenu pour le New York Times, lui permettant d’offrir une meilleure couverture médiatique qu’il ne le pourrait autrement».

Le professeur expliquait également vouloir payer «au moins une partie des contributions de la communauté, des étudiants et des pigistes au Local East Village». La directrice de l’école de journalisme de NYU est ainsi en train de collecter des fonds pour fournir un «trésor de guerre» au rédacteur en chef du blog et payer les contributeurs-clés, particulièrement quand NYU est en vacances.

Les médias se servent-ils des étudiants en journalisme quand ils leur proposent de bloguer sur leur plateforme gratuitement? Personnellement, je garde un très bon souvenir d’un blog sur les municipales parisiennes tenu avec des camarades de Sciences Po sur Lemonde.fr. Enfin des commentaires, enfin des gens qui lisaient nos articles! Parce que c’est bien beau d’apprendre le journalisme en ligne, s’il n’y a pas d’audience, pas de communauté, on rate tout de même l’un des principaux aspects du média. C’était d’ailleurs l’un des points abordés lors du colloque international sur l’avenir des formations en journalisme, tenu mi-juin 2009 à Sciences Po: comment donner une audience aux élèves?

Mais ce blog avait été créé en classe uniquement pour le temps des municipales 2008, pas comme une section à part entière du journal censée perdurer semestre après semestre. Et si Lemonde.fr mettait nos contenus en valeur, le site et le journal mettaient en ligne leurs propres articles; nous étions un complément, pas un remplacement.

Est-ce que l’audience compense la gratuité? Une école devrait-elle refuser ces collaborations sachant pertinemment qu’elles n’aboutiront jamais à des embauches et que les accepter donnerait un mauvais exemple aux élèves? Ou au contraire les envisager comme des opportunités en terme d’apprentissage? Et dans ce cas-la, quelles devraient-en être les conditions?

Cécile Dehesdin

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(Photo: Joey-Everywhere, by rabbleradio via Flickr)

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