Journalisme, option Twitter

tweetclass

Après les dix commandements des pros pour lancer votre site d’infos, je voulais partager avec vous les conseils de Sree Sreenivasan, mon prof de réseaux sociaux, sur la meilleure façon d’utiliser Twitter en tant que journaliste. Sauf que voilà, je ne suis pas sûr que ces conseils s’exportent de votre côté de l’Atlantique. Twitter aux Etats-Unis et Twitter en France, c’est à peu près aussi différent que le journalisme aux Etats-Unis et le journalisme en France.

D’abord pour des questions d’audience. D’après un récent rapport de Sysomos, qui a analysé 13 millions de comptes Twitter en activité entre le 16 octobre et le 16 décembre 2009, plus de la moitié de ces comptes (50,8%) appartiennent à des Américains. Avec 0.98% de comptes, la France se classe 13e pays utilisateur de Twitter. (Derrière les Philippines, le Mexique, l’Indonésie…)

Pour leur étude, les chercheurs de Sysomos ont intégré tous les comptes Twitters qui avaient émis des messages au moins deux fois pendant ces deux mois. Les dirigeants de Twitter refusent de donner leurs chiffres, mais d’après Sysomos, il y avait donc 13 millions de comptes Twitter actifs à la fin de l’année dernière.

Ce n’est pas parce que 50% des comptes Twitters appartiennent à des Américains que 50% des Américains ont un compte Twitter, ou même savent ce qu’est Twitter — à part un truc sur lesquels les journalistes s’excitent.

En octobre 2009, le Pew Internet Project actualisait son étude sur Twitter en annonçant que 19% des internautes américains utilisaient Twitter ou un autre outil en ligne pour actualiser leur statut (en décembre 2008, ils étaient 11%). L’étude a ses limites, reconnues par les chercheurs de l’institut, puisque la question posée est «Avez-vous utilisé hier Twitter ou un autre service pour actualiser votre statut ou regarder le statut d’autres personnes?» Même si Facebook fait l’objet d’une question différente, les personnes interrogées peuvent très bien répondre «oui» s’ils ont actualisé leur statut Facebook, Yammer ou même Gchat.

Même si l’on ne peut pas considérer Twitter comme «mainstream» aux Etats-Unis — où le réseau bénéficie tout autant qu’en France d’un effet de chambre d’écho médiatique — l’outil est davantage rentré dans les moeurs américaines que françaises. Présentateurs vedettes de talk shows et autres stars ont tous leur compte, alors qu’en France…

Sans importance? Mais l’une des principales critiques françaises contre Twitter est que ce n’est qu’un outil utilisé par les journalistes et les geeks, et que le grand public s’en fout totalement. Mais prenez un passionné américain de la série Glee. Tout ce qu’il veut, c’est connaître l’actualité sur sa série préférée, peu importe l’outil: fan page Facebook, blogs, sites… ou Twitter, où il pourra suivre le compte officiel de la série, celui de tous les acteurs, et des critiques TV qui lui révèleront régulièrement les derniers potins.

Dans son coming-out anti-Twitter, Titiou soulevait (entre autres) le problème d’un service d’information en temps réel qui serait surtout utile aux utilisateurs si l’info était locale. «Par exemple, si toutes les écoles avaient un compte twitter, elles pourraient tenir informés les parents d’élèves de l’absence des professeurs au jour le jour. De même, le twitter de la ligne de métro 7 aurait pu me prévenir que les trains ne s’arrêtaient pas à la station Opéra jeudi matin.»

Mais aux Etats-Unis, c’est exactement ce que Twitter fait.

La MTA (RATP new-yorkaise) a son compte Twitter, qui lui a notamment servi à informer les usagers lors de l’effondrement d’une station à l’automne dernier. Pareil pour les écoles publiques new-yorkaises. Bien sûr, ce n’est pas encore parfait, et il serait sans doute encore plus utile que chaque ligne de métro ou chaque école ait son compte Twitter pour informer encore plus efficacement.

Après une rapide recherche comparant un quartier de New York et de Paris, j’ai aussi l’impression que beaucoup plus de blogueurs locaux utilisent Twitter ici. Et l’un de mes principaux apprentissages dans mon cours de médias sociaux, c’était savoir comment trouver des sources sur le site. Pendant un semestre, j’ai suivi les utilisateurs de Twitter les plus actifs des quartiers que je couvrais (Harlem, Washington Heights, Inwood, etc) et j’ai trouvé grâce à eux des idées de sujets qui m’auraient échappé si je m’étais contentée de mes balades dans ces quartiers et mes alertes google news.

Si être journaliste c’est 1. chercher des infos, faire du reportage et produire des sujets et 2. partager ces infos avec le public, Twitter est un outil comme un autre pour remplir ces deux obligations. Ces conseils glanés au fur et à mesure de mes cours sont aussi très américains au sens où ils ne laissent pas grand place au «LoL». Aux Etats-Unis, les journalistes ne sont jamais censés donner leur opinion politique publiquement, que ce soit dans leurs articles, sur Facebook ou sur Twitter.

A vous d’adapter ces idées aux autres réseaux sociaux que vous fréquentez professionnellement, surtout si les statistiques de Twitter continuent de stagner.

  1. Soyez généreux et utiles. Ecrivez ou re-tweetez des infos qui vont servir à vos followers, et répondez à ceux qui posent des questions. L’idée c’est que chaque fois qu’ils vont vous voir apparaître dans leur timeline, ils vont apprendre quelque chose ou découvrir une nouvelle personne qu’ils devraient suivre.
  2. Ne racontez pas votre vie. Dean Sree a carrément un quota, il écrit un statut perso tous les trois ou cinq tweets plus professionnels. Sans aller jusque là, Twitter est devenu intéressant à partir du moment où les gens ont arrêté de raconter qu’ils mangeaient des pâtes. Donc n’annoncez pas à la terre entière que vous allez aux toilettes. Et quitte à twitter perso, autant chercher des tweets personnels amusants ou auxquels vos followers peuvent s’identifier.
  3. N’écrivez rien que vous ne seriez pas fier de voir en Une du New York Times. Aux Etats-Unis, ce conseil se réfère aux opinions politiques. Mais il pourrait s’appliquer en France aux clashs personnels qui n’intéressent que les journalistes, et pas leurs lecteurs.
  4. Laissez toujours au moins une vingtaine de caractères à la fin des Tweets (écrivez en 120 signes, pas en 140) pour que les gens puissent facilement relayer votre info en la retweetant et en y ajoutant un commentaire s’ils le souhaitent.
  5. Utilisez Tweetdeck/Hootsuite ou les listes Twitter pour ne pas perdre de temps. Ces outils vous permettent de diviser les gens que vous suivez en plusieurs flux (par exemple un groupe Glee, un groupe How I Met Your Mother, et un groupe Harlem) selon des mots clés ou leur compte.
  6. Prévenez quand vous allez live-tweeter un événement pour ne pas énerver vos followers, soudainement envahis par votre description du dernier «Confessions intimes». Ou créez un autre compte entièrement dédié à votre live-tweeting de «L’Amour est dans le pré».
  7. Rappelez-vous que Twitter est une source comme une autre: uniquement valable après un travail de vérification et de recherche. Allez sur le terrain pour compléter, ou contactez l’utilisateur qui vous intéresse pour plus de détails par téléphone ou email.
  8. Dites non aux tweets automatiques. C’est comme les comptes Facebook reliés aux comptes Twitter: oui, c’est plus pratique pour vous, mais c’est beaucoup plus agaçant pour les gens qui vous suivent. Surtout quand ils suivent et le compte du journaliste, et celui du média où le journaliste travaille.

Ces conseils m’ont tous été donnés dans le cadre de cours sur le journalisme et les médias sociaux, mais ils peuvent très bien être adaptés par tous les gens qui utilisent Twitter comme un outil pro et qui cherchent à diffuser des informations. Et vous, quels sont les conseils que vous donneriez, notamment aux journalistes français?

Cécile Dehesdin

Des questions, des envies, des idées? Dites-moi tout dans les commentaires, sur Twitter (@sayseal), sur la page Facebook du medialab, ou envoyez-moi un mail à cecile.dehesdin (@) slate.fr

(Photo: Twitter class 2008, par lindacq via Flickr)

12 commentaires pour “Journalisme, option Twitter”

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Jean-Luc Raymond, breizh2008. breizh2008 a dit: RT @jeanlucr: Journalisme et Twitter: 8 conseils http://j.mp/7Y60GE [...]

  2. Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by jeanlucr: Journalisme et Twitter: 8 conseils http://j.mp/7Y60GE

  3. Un excellent article. Les journalistes US apprennent à utiliser les média sociaux alors que les écoles de journalisme françaises en sont encore au cours sur “comment faire un “micro trottoir avec des vrais gens”.

  4. Un site hyper pratique qui regroupe toutes les personnes influentes sur twitter en France, du journaliste au politique en passant par les dirigeants… Un vrai who’s who du net ! http://www.peopletwit.com

  5. C’est une très bonne idée de partager ses cours ! De la démocratisation de l’enseignement, en quelque sorte…

  6. Excellent travail. Merci pour ces informations. Bon sejour aux states. J’aime beaucoup ce blog.

  7. Aaaah, merveilleuse et docte glose, qui aura provoquée aujourd’hui un Twittclash mémorable entre @AlexHervaud et @OlivierPicard…
    C’est sympathique et sans doute très recherché, mais c’est tellement américain, adapté à cette société du spectacle et de l’auto-promotion poussée à son degré ultime de progrès (ou de connerie, c’est selon).
    En Twitt-clashant à propos de cette note, bataille générée par un post énervé d’@AlexHervaud disant à peu près “Ma Timeline Twitter est comme moeuf, elle est souillée une fois par mois par des règles à la con” ; nous nous rendîmes compte que Twitter compte un nombre presque concomitant de provocateurs et de peines-à-jouir. L’Alex a été certes abrupt, mais dit différemment selon moi :
    - Twitter est libre, encore heureux.
    -Twitter est libre et asymétrique. Si un gazouillis me défrise, je considère l’unfollowing.
    - Twitter en France est utile, intéressant, et heureusmeent aussi gaulois et drôle. Certains twitteurs deviennent d’ailleurs presque drôle à force d’être sentencieux et moralisateurs.

    Laissons le mot de la fin à Pierre Desprosges, qui bien avant internet disait :
    “Peut-on rire de tout ? Oui. Peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur.”

    Adessias.

  8. [...] « Journalisme, option Twitter«  par @sayseal qui nous rapporte ce qu’elle apprend en « Ecole de journalisme » à Columbia. Au programme : une dizaine de conseils pour concilier Twitter et journalisme. [...]

  9. Magnifique leçon de journalisme… et de modestie pour les Français. Merci pour les conseils pratiques. Je suis un ancien journaliste suisse et un newcomer sur Twitter. Vous me donnez envie d’y aller carrément.

  10. Contrairement à ce qui est écrit dans un commentaire d’avant hier, les étudiants journalistes qui apprennent le métier dans les écoles sont sensibilisés à l’usage des réseaux sociaux, microblogging et autres écritures web… du moins à l’IJBA et certainement ailleurs !
    Oui, internaute commentateur, tu dois vérifier tes sources.

  11. [...] ne rien lire de plus sur l’opération com’ des radios francophones et de rendre visite au Medialab de Cécile, qui a retranscrit les conseils d’un prof de l’école de journalisme de Columbia. Même [...]

  12. @samuel goldschmidt Pourquoi est-ce que considérer que les règles du journalisme peuvent s’appliquer sur les médias sociaux c’est “adapté à cette société du spectacle et de l’auto-promotion poussée à son degré ultime de progrès (ou de connerie, c’est selon)?
    Twitter est libre et asymétrique, et ces conseils ne sont que ça, des conseils tirés des pratiques américaines. Chacun est libre de les suivre, ou pas, des les modifier les adapter ou juste de n’en faire aucun cas.
    Tout à fait d’accord avec vous sur le fait que Twitter est plus drôle à suivre en France qu’aux Etats-Unis. Mais dans l’ensemble j’apprends plus de choses grâce aux Américains que je suis que grâce aux Français. C’est pas grave, on peut mélanger un peu de tout ;)

    @jcbouniol Tout à fait, c’est d’ailleurs à l’école de journalisme de Sciences Po que j’ai découvert Twitter pour la première fois

« »