Snapchat Discover fait un stop en France

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Ils sont 8 heureux élus. Le Monde, L’Equipe, Tastemade, Cosmopolitan, Vice, Paris Match, Melty et Konbini sont les premiers médias non anglophones à figurer sur Snapchat Discover, la section dédiée aux informations de Snapchat créée en janvier 2015 et qui, jusque là, n’accueillait que des contenus en anglais. Top départ? Ce jeudi 15 septembre à 6h du matin, heure française.

Pourquoi Snapchat Discover s’installe-t-il en France?

Parce qu’il y a un bassin important d’utilisateurs français de Snapchat. Parmi les 150 millions d’utilisateurs quotidiens de Snapchat dans le monde, la France en compte 8 millions. “C’est énorme, c’est sans doute le deuxième réseau social utilisé en France”, s’enthousiasme Michael Szadkowski, du Monde. Une “communauté” que l’équipe de Snapchat, venue à Paris pour l’occasion, juge prometteuse. D’autant que les agences de publicité et les annonceurs dans l’hexagone se sont dits prêts à investir sur ce réseau – on recense déjà les publicités de Schweppes, Sephora, Louis Vuitton en ce premier jour d’éditions françaises.

Snapchat Discover en France

Pourquoi maintenant? L’imminence de la campagne présidentielle française a-t-elle quelque chose à voir avec ce lancement?

Officiellement non. Même si, bien sûr, les porte-paroles de Snapchat espèrent que les informations publiées sur Snapchat Discover permettront à des jeunes, dont certains voteront sans doute pour la première fois au printemps 2017, de s’intéresser à la politique.

Qui verra les contenus des éditeurs français?

Ceux qui se connectent à Snapchat depuis la France. Pour l’instant, les lecteurs même francophones de Suisse ou d’Afrique de l’Ouest n’y ont pas accès.

Comment Snapchat choisit ces partenaires médias pour Discover?

N’importe quel média ne peut pas avoir sa chaîne sur Snapchat Discover. Pour être sélectionné, il faut d’abord produire des éditions pilote pendant plusieurs semaines (2 semaines et 60 contenus tests pour Paris Match, 4 semaines et près de 330 contenus tests pour Le Monde), que Snapchat regarde ensuite, avant de donner son accord.

Contrairement aux Facebook, YouTube, Twitter et Pinterest, qui hébergent les contenus de tous les volontaires, Snapchat a une logique d’éditeur. Le réseau social a non seulement pris soin de mixer des titres traditionnels à des médias plus récents dans son offre française mais a aussi choisi des éditeurs dont les contenus ne sont pas redondants : informations généralistes pour Le Monde, sport pour L’Equipe, recettes de cuisine pour Tastemade, féminin pour Cosmopolitan, etc.

Pourquoi Le Figaro n’est pas sur Snapchat Discover France?

Parce que Le Monde y est. De même, si BFM y figurait, ni LCI ni iTélé ne pourraient compter parmi les éditeurs partenaires de Snapchat.

Pourquoi de nombreux médias aspirent-ils à apparaître dans Snapchat Discover?

Parce qu’ils espèrent toucher une audience jeune qui s’est détournée des sources d’informations traditionnelles ou, pire, n’en a jamais entendu parler. “La plupart des utilisateurs de Snapchat sont sur une tranche d’âge 18-34 ans, soit un public qui connaîtra sans doute, via Snapchat, ses premières expériences de lecture du Monde”, confirme Michael Szadkowski. Néanmoins, “personne ne nous demande d’avoir 14 ans et de nous transformer en faux jeune!”, m’explique Marion Mertens, rédactrice en chef numérique à Paris Match.

Quels sont les contenus qui cartonnent sur Snapchat?

Difficile à dire. Une chose est sûre, “il n’est pas envisageable de se contenter de recycler des contenus déjà publiés sur le site ou dans le magazine”, continue Marion Mertens, pour Paris Match.

Tastemade France sur Snapchat Discover

Place aux contenus visuels forts, verticaux, avec grands renforts d’animations et d’effets graphiques : des flashs sur un défilé de photos de stars enceintes, comme sur un tapis rouge ; un photomontage avec Elisabeth II au volant d’une grosse voiture, accompagnée de Kate Middleton ; un labyrinthe avec lequel jouer pour faire arriver un joueur de foot jusqu’au but ; une vue à donner le vertige au dessus d’une falaise filmée avec une Gopro ; des infographies animées pour donner à voir la cartographie de l’espace ; des titres émaillés d’émoticônes.

Edition de Paris Match sur Snapchat Discover

Chaque jour, du lundi au dimanche, entre 10 et 15 contenus sont publiés sur chaque chaîne, pour une durée de 24h. On y entre via une image carrée qui introduit le sujet – quand, avant l’été, l’entrée se faisait via les logos des médias, sous la forme d’un cercle. Une refonte du design de Snapchat Discover qui devrait augmenter l’engagement des lecteurs sur les contenus.

D’après les expériences des médias anglo-saxons sur Snapchat Discover, les éditions thématiques (CNN avec une série sur le cannabis) donnent de très bons résultats, parfois meilleurs que les éditions présentant 10 informations différentes. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, puisque Le Monde a prévu de publier des éditions thématiques le week-end.

Comment se répartissent les revenus entre les médias et Snapchat?

Top secret. Chaque média partenaire a signé un accord de confidentialité qui l’empêche de dévoiler la répartition des revenus publicitaires.

Edition de Paris Match sur Snapchat Discover

Et si, finalement, le résultat était décevant?

C’est un risque que les médias acceptent de prendre, après avoir mis en place des équipes de plus de 5 personnes (et jusqu’à 7 au Monde) pour produire chaque jour autant de contenus calibrés pour Snapchat. Il faut donc avoir les reins solides.

Mais ces efforts ont aussi des vertus en interne. Au Monde, “le fait de devoir publier tous les jours des informations sur Discover, avec des formats visuels et mobiles, assez différents de ce qu’on fait d’habitude, va nous donner de nouvelles compétences et de nouveaux réflexes de publication”, souligne Michael Szadkowski. Même topo chez Paris Match où Marion Mertens espère expérimenter un ton “un peu plus fou” que d’habitude. Des laboratoires bienvenus lorsqu’il faut imaginer des “formats innovants, 100% graphiques et mobiles”.

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Alice Antheaume

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Je ne peux pas, j’ai piscine

C’est parti !

Une photo publiée par Alice Antheaume (@alicanth) le

“J’aurais dû venir avec une bouée ou des brassards”. Hervé, cheveux blonds et bouclés, visage poupin, sac de voyage dans le dos, tente de plaisanter. Florent, un brun aux yeux clairs et à la silhouette frêle, enchaîne les cigarettes. Il dit qu’il est là parce que, à la fac où il étudie d’habitude, il “n’apprend rien”. Un autre, crête sur la tête, est venu avec son lit de camp portatif et son oreiller. A ses côtés, sa mère, venue le soutenir jusqu’à l’entrée. Plus loin, une fille en short et en chaussons en forme de lapins envoie des messages sur Snapchat depuis son smartphone. 

Près de la porte de Clichy, dans le Nord de Paris, il y a la foule des grands jours devant l’Ecole 42, l’école de programmation informatique fondée par Xavier Niel, le patron de Free, et des anciens d’Epitech. Près de 800 personnes, dont des élèves de l’Ecole de journalisme de Sciences Po (1), se sont inscrites pour la “piscine”, cette plongée dans des exercices intensifs de code, sans prof ni cours, “à la manière des swim qualifications des commandos de Marines

La queue pour commencer la piscine à l’école #42 ?

Une photo publiée par Alice Antheaume (@alicanth) le

Si nul diplôme n’est requis pour intégrer 42, la piscine tient lieu de sélection. A l’issue de cette épreuve grandeur nature, qui se déroule sur un mois, sept jours sur sept, seuls 200 jeunes obtiendront leur ticket d’entrée pour étudier autrement au sein de cette fabrique de codeurs de talent.

“Si tu n’y passes pas 15 heures par jour, tu es dead”, lâche un élève, arrivé en skate-board et bermuda, qui, après neuf mois à l’Ecole 42, vit là comme un poisson dans l’eau. Avant, il a suivi un BTS services informatiques. “En deux jours de piscine, tu auras le niveau en code que j’ai obtenu au bout d’un an de BTS”, m’encourage-t-il. La piscine, “ça passe si tu es faite pour ça”, surenchérit un autre.

Les candidats, dont certains viennent d’obtenir leur BAC, d’autres sont en décrochage scolaire ou en reconversion, ne prennent pas ces conseils à la légère. Il y a, dans les rangs, une concentration extrême et une appréhension palpable. Pour eux, l’Ecole 42 est souvent l’école de la dernière chance.

Jour 2 à l’école 42

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Répartis dans trois immenses salles bardées d’ordinateurs aux fonds d’écran variés – les “clusters”, ils sont invités sans plus de cérémonie à se connecter à “l’intra”, le petit nom donné au programme pédagogique concocté par Olivier Crouzet et son équipe, réunie au sein d’un “bocal”.

En ce premier jour, il s’agit de comprendre ce qu’est une arborescence, le fonctionnement d’un terminal – aussi dénommé shell ou console – et à quoi il sert dans le système d’exploitation Unix. Onze exercices vont suivre pour actionner des commandes comme créer un répertoire, voir ce qu’il y a dedans, le déplacer, et changer les droits des utilisateurs sur un fichier.

Ça a peut-être l’air simple, écrit comme cela, mais dans “l’intra”, rien ne l’est. Des vidéos en veux-tu en voilà, où il est parlé couramment le shell, un drôle de langage (”vous allez me dire, on est dans slash, donc si je fais point point, vous restez dans slash, parce qu’il n’y a rien avant”), des fichiers pour les ressources, des PDF pour les consignes, de la documentation dans tous les sens, un forum, et une messagerie groupée sur Slack où près d’un millier de messages de panique, de problèmes, de questions, et de commentaires – parfois vulgaires -, sont échangés dans la même journée.

Et puis, il y a des éléments surprenants, comme le générique de Nicky Larson en guise de préambule, et cet exercice de “pré-requis” où il faut écrire un mail de flatterie incluant les mots “manivelle”, “autographe”, “maître du monde”, “beau” et “fort” au directeur, Kwame Yamgnane, connu pour son sens de l’humour.

“C’est une blague ou on doit vraiment le faire?”, s’interroge un élève. “Ça doit te prendre 1 minute, mais oui tu dois le faire, même si ce n’est pas noté”, répond un ancien.

Car oui, les exercices sont notés, à la fois par des élèves de 42 et par un robot dénommé “la Moulinette” qui ne fait pas dans la dentelle. “La Moulinette est très stricte dans sa notation (…) il est impossible de discuter de sa note avec elle”, est-il précisé dans les directives. Bref, c’est souvent 0.

Pour “apprendre à coder comme des grands”, il faut chercher, essayer d’être logique, expérimenter, laisser tomber ses préjugés, réfléchir, et se “nourrir de l’aide de ses camarades”, martèle Olivier Crouzet, le directeur pédagogique.

Courage @clairesnews de @edjsciencespo qui tente la piscine de 42 ?

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Car ce qui est valorisé à 42, ce n’est pas la connaissance, c’est la débrouillardise et la courbe d’apprentissage. Pas question de se contenter de regarder les vidéos pédagogiques mises à disposition, mieux vaut faire preuve d’initiative. Michael, bachelier depuis quelques heures, la mèche rebelle et le regard intelligent, est l’un des rares de mon groupe à être à l’aise : il a déjà fait 8 exercices quand j’arrive péniblement au troisième – et encore, je ne suis pas du tout sûre d’avoir bien compris les deux premiers. Michael est un malin, il a récupéré il y a plus d’un mois les exercices de la piscine – “c’est un PDF qui se balade sur le Web”, me confie-t-il – et s’y est préparé en amont, en même temps qu’il passait le BAC.

Il a eu raison d’anticiper car, au sein de l’Ecole 42, le temps passe vite, très vite, surtout quand on relit pour la douzième fois d’affilée l’exercice numéro 2 qui ressemble à du chinois, sans parler de réaliser le dit exercice ni même de le “pusher” sur un serveur, Git, pour lequel il faut trouver un ticket non périmé. Car si les travaux ne sont pas déposés dans le serveur, dans le bon dossier de surcroît, La Moulinette n’a pas prévu d’aller les chercher sur votre bureau. “Tu n’as pas encore fait add / commit / push sur Git? Mais dépêche toi!”, s’inquiète mon voisin de 18 ans.

A 42, c’est l’inversion des hiérarchies. Les “bons élèves” sont déboussolés, alors que ceux qui n’ont pas toujours eu de bonnes notes à l’école entament une deuxième vie. “Tu es super fort”, souffle un étudiant de Sciences Po à l’un de ces jeunes, qui s’arrête net. Il n’a pas souvent entendu ce type de remarques à son sujet. Puis il répond, du tac au tac, “non, je suis nul à l’école, mais ici, ce n’est pas pareil”.

“Vous verrez que nous saurons très bien déterminer si le développement informatique est fait pour vous, sans que votre scolarité antérieure n’entre en compte”, précise l’Ecole 42 sur son site.

Tout en me répétant qu’il faut chercher les solutions par moi-même, je procrastine sur mon ami Google et tombe sur le descriptif du système Unix, dont j’apprends qu’il a été créé en… 1969. A ceux qui se demandent pourquoi une école aussi à la pointe que 42 plonge en 2016 ces élèves dans un système has been, Kwame Yamgnane, l’un des fondateurs, répond que ce n’est pas l’âge du langage qui compte. “Il faut apprendre la tournure d’esprit d’une machine et adapter son cerveau à cette logique”, qui n’a rien à voir avec la structure de pensée habituellement enseignée dans les écoles.

Après une nuit à rêver en continu de “mkdir”, “touch”, “cat”, ls -l”, “ls -la” et toutes ces commandes inédites, mon cerveau a déjà basculé. Le lendemain, je reprends en 30 minutes les exercices que j’avais difficilement effectués en 8 heures la veille et, cette fois, j’ai compris ! Sauf que mon cerveau a tellement basculé qu’il a soudain des doutes sur des choses autrefois élémentaires : pour dupliquer un fichier, faut-il que je tape la commande “clone”? “Quoi, “clone”? Ben non, tu fais copié-collé”, soupire mon voisin. A force de piscine, j’ai perdu pied dans ce que les codeurs appelle l’univers “graphique”, ce monde merveilleux de Windows ou d’OS où il suffit d’un clic pour que l’ordinateur obéisse.

Pause

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A 42, il faut partir à point et… tenir la distance. Dès la deuxième journée, les élèves, têtes farcies de ligne de code, font la sieste sur un matelas gonflable dans le couloir, voire à même le sol. “Si vous avez du mal à vous acclimater, les boules quiès et la technique du tee-shirt sur les yeux ont fait leurs preuves”, conseille le staff.

La population de l’Ecole 42 a ceci de particulier qu’elle compte 60% d’élèves habitant en dehors de l’Ile de France. Lorsqu’ils arrivent, avec leurs valises, ils savent qu’il vaut mieux dormir sur place et ne pas perdre du temps dans les transports en commun. Parmi les 800 candidats de la piscine de juillet, 250 logent à 42 et se partagent les quelque… 6 douches. Il leur est pourtant rappelé, via haut parleur, qu’il “est important de se laver” et “qu’utiliser un déodorant, ce n’est pas se laver”. La question de l’hygiène est, semble-t-il, un vrai sujet de préoccupation à 42.

Allez à la douche ! 250 personnes sur 800 candidats à la piscine dorment à l’école 42

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“On cherche des gens qui ont un savoir-faire, mais aussi un savoir-être”, explique l’équipe, lors d’une réunion spéciale filles où les clichés sont enfilés comme des perles : en substance, “attention les filles à ne pas vous faire trop aider par vos congénères mâles qui vont tout faire à votre place”. Cela part pourtant d’un bon sentiment. Parmi les inscrits, seuls 10% sont des filles. 42 souhaiterait voir ce pourcentage grimper à 50% dans les années à venir.

Encore faut-il les attirer dans cet incubateur où pendent des serviettes sentant le chien mouillé le long des escaliers ! “Des cordes à linge sont disponibles sur le toit de la cafétéria avec – innovation technologique – des pinces à linge. Merci d’y mettre vos serviettes plutôt que sur les rambardes (ça fera plus propre pour tout le monde)”, écrit Charly, l’intendant en chef, dans un email collectif. Les efforts du staff pour accueillir la gente féminine sont louables – toilettes du sous-sol et dortoir réservés – mais tombent à plat lorsque l’on apprend que le dortoir des filles s’intitule le “Valhalla”, c’est-à-dire… le paradis des Vikings.

Il règne pourtant dans cette piscine, qui agit comme un mécanisme initiatique, une atmosphère bon enfant. Tutoiement de rigueur, food truck, distribution de pains au chocolat, tournoi de baby foot, portiques dans le hall qui vous disent “bonjour Alice” à l’entrée et “à bientôt Alice” à la sortie… Ici, on travaille dur, mais on apprend autant des autres que des logiciels.

Et ce n’est bien sûr pas un hasard s’il n’y a pas de professeurs à qui demander précisions ou explications. De même, l’écriture volontiers alambiquée des exercices et les changements de dernière minute poussent à l’entraide et la confraternité. Quant à Charly, qui assure l’intendance, il distribue via emails collectifs signés “votre supporter dévoué” des “bons conseils” qui non seulement sont une bouffée d’air mais visent à insuffler un esprit de groupe.

Crédit : AA

Crédit : AA

S’il n’y a pas de profs à 42, pullulent en revanche des “assistants” qui passent dans les rangs et retirent au débotté les écouteurs branchés sur la prise casque, sous prétexte que cela abîme les machines. Comment faire pour écouter les instructions en vidéo alors? “Vous vous débrouillez, il vous faut une carte son”, répondent-ils. Euh? “Chuuuuut, tais toi, tu vas te prendre des TIG”, me souffle mon voisin. Des quoi? “Des travaux d’intérêt généraux, qu’on surnomme ici des travaux d’intérêt dégradants, comme nettoyer les écrans des 700 ordinateurs disponibles, frotter avec une brosse à dents les grilles de l’entrée ou ramasser les mégots dans la cour. Pour trouver de nouvelles tâches de TIG, “notre imagination est débordante” , prévient le staff.

Autres motifs de sanction? Laisser traîner son badge d’accès ou ne pas verrouiller sa session. “J’avais le dos tourné pendant deux secondes et un assistant a changé les couleurs du terminal”, s’exclame l’un des candidats. “Du coup maintenant cela écrit noir sur noir, je n’y vois plus rien !”.

“Ce sont des sadiques”, éclate de rire un élève, passé par la piscine l’année dernière, chiffon dans une main et spray nettoyant dans l’autre. Il vient d’écoper de 8 heures de TIG après avoir “trollé une copine” lors d’un exercice de groupe. “Il n’y a pas vraiment de pédagogie mais il y a énormément de règles”, observent les nouveaux qui en profitent pour lui demander de passer un “petit coup de pschitt” sur leur écran, trop contents de faire une pause, tandis que l’élève puni découvre, amusé, sur leur console l’étendue du travail qu’il leur reste à faire. Plus que trois semaines et demi, courage !

Alice Antheaume

(1) L’Ecole de journalisme de Sciences Po et l’Ecole 42 ont noué un partenariat qui permet aux élèves de l’Ecole de journalisme de Sciences Po de passer la piscine pendant l’été, et s’ils la réussissent, de faire une année de césure au sein de 42, entre leur Master 1 et leur Master 2.

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Ces journalistes qui ont travaillé “comme des automates” le 13 novembre 2015

Crédit photo: Eric Antheaume

Où étiez-vous le vendredi 13 novembre 2015? Jamais vous n’oublierez ce que vous faisiez ce soir-là, au moment où les attentats ont frappé Paris. Vous n’oublierez pas non plus comment vous avez appris l’existence des fusillades dans les 10 et 11e arrondissements parisiens, puis l’explosion des bombes au Stade de France. Les journalistes, français, étrangers, sur le pied de grue ce soir-là, n’ont pas oublié non plus.

Sur une idée de Catherine Galloway, qui enseigne à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, nous avons posé la question à nos confrères journalistes, français ou étrangers. Ressort de leurs témoignages une extraordinaire mobilisation pour couvrir ces événements tragiques qui n’a laissé personne indemne. Même ceux qui sont habitués à couvrir de terribles actualités. Même un mois après cette tragédie.

Salomé Legrand, reporter à Europe 1

Vendredi 13 novembre, je sortais d’un bar vers Parmentier à 21h30 et je m’apprêtais à rentrer chez moi rue de Marseille, dans le 10e arrondissement de Paris. Et donc à passer par la rue Bichat. Quand j’ai vu passer une puis deux puis quatre ambulances, je les ai suivies.

Je crois que j’ai alors regardé Twitter: j’y ai vu les toutes premières infos sur “une fusillade au Petit Cambodge”. J’ai foncé là-bas en pensant que c’était une fusillade type règlement de comptes. J’ai marché sans réfléchir jusqu’à arriver rue Alibert où je me suis retrouvée les pieds dans le sang sur la terrasse du Carillon. J’ai marché comme une automate jusqu’au Petit Cambodge, sans comprendre ces alertes qui commençaient à tomber dans tous les sens, notamment sur le Stade de France… A ce stade, je n’avais pas vu que Le Carillon était touché aussi.

Là, je me suis arrêtée et j’ai appelé la radio pour leur dire que j’étais là. Ils m’ont prise en direct à l’antenne. J’ai décrit et re-décrit ce que je voyais: des cadavres en train d’être recouverts de draps blancs, des gens qui pleurent, des blessés, des flics hyper tendus qui disent que ce n’est pas terminé et nous plaquent contre les murs, dans les renfoncements de portes…

Au début, personne, ni mes chefs, ni les secours ni les policiers, ne comprenait où on en était, combien il y avait eu de fusillades, où, ce qui était lié… Et moi je suis restée plantée là, au milieu du périmètre de sécurité, à tendre mon iPhone en mode dictaphone aux témoins, aux blessés légers, à tous les gens qui me semblaient suffisamment peu touchés pour me répondre, à essayer de compter les morts. J’étais dans l’encadrement de la porte de l’hôtel du Carillon et j’ai même pas pensé à monter interviewer les gens dans l’hôtel tellement j’étais en état de choc, sans même m’en rendre compte d’ailleurs, mais j’interviewais tous les gens qui en sortaient.

J’y suis restée jusque vers 2 heures du matin, à faire des directs au téléphone et à envoyer les témoignages recueillis à l’iPhone par email, quand la police a compris que je n’étais ni victime ni témoin et qu’ils m’ont sorties du périmètre.

J’ai retrouvé un collègue de RTL, on a fait le tour des points touchés les plus proches, la fontaine au roi, l’un des périmètres autour du Bataclan. On essayait de comprendre, de vérifier qu’il y avait soi-disant un 7e ou 8e lieu de fusillade “boulevard de la République”. Je suis rentrée chez moi vers 4 heures, réveillée à 6 heures pour retourner en direct pour la matinale, relevée par un collègue à 13h30 le samedi…

Crédit photo: Eric Antheaume

Pierre Haski, co-fondateur de Rue89

Vendredi soir, j’ai découvert les attaques par une alerte du Monde sur mon smartphone, en sortant d’une projection au Forum des images, aux Halles à Paris. Très rapidement, tout le monde autour de moi, y compris Dany Cohn-Bendit qui participait à cette ouverture d’un festival de films sur l’état du monde, a découvert consterné et inquiet, les événements qui venaient tout juste d’éclater.

Mais cette alerte du Monde en disait peu, et il n’y avait encore rien sur les sites de médias, en particulier celui du Monde justement. Je suis donc allé sur Twitter, et j’y ai tout de suite pris la mesure de la gravité des événements. Des tweets faisaient déjà état de morts au Bataclan et dans d’autres lieux publics ciblés, et des explosions au Stade de France. Il n’y avait guère de doute que l’on avait affaire à des attentats, et que c’était très grave.

J’ai tout de suite quitté le Forum en me disant qu’il fallait que je rentre chez moi pour mettre en ligne cette information sur Rue89, car, à cette heure-là, nous n’avons pas de permanence. J’ai pris le métro tout en remontant ma timeline sur Twitter. Tout autour de moi les gens regardaient leur smartphone, personne ne parlait, les regards s’étaient déjà assombris.

En sortant au métro Strasbourg Saint Denis pour rentrer chez moi, j’ai appris que le bilan était déjà de 18 morts. Des gens arrivaient en courant de la place de la République, sur le boulevard Saint Martin, en criant “ils tirent”… Certains se sont réfugiés au Théâtre de la Renaissance qui a fermé ses portes. En remontant ma rue, j’ai assisté à une engueulade entre un automobiliste insouciant qui voulait avancer vers République et un passant qui cherchait à l’en dissuader. L’automobiliste renonça en étant confronté à l’alerte d’un smartphone faisant état des 18 morts…

Arrivé chez moi, j’ai mis quelques paragraphes en ligne, suivant à la fois ma timeline Twitter et iTélé sur ma télévision, constatant que Twitter était à la fois plus rapide, plus complet, plus diversifié.

Seul atout de la télé : au bout d’un moment, des directs aux quatre coins de Paris… Puis le contact a été établi avec les membres de notre équipe dispersés dans Paris, à la fois pour savoir si tout le monde était sain et sauf, et pour savoir s’ils avaient des informations, des témoignages de leur côté.

J’ai travaillé ainsi jusqu’à 2 heures du matin environ, une fois l’assaut sur le Bataclan terminé, les interventions présidentielles passées – le direct de l’Elysée puis celle sur place au Bataclan. C’est à ce moment-là que j’ai pris réellement la mesure de la tragédie qui venait de surgir au coeur de Paris, et que j’avais décrite pendant plusieurs heures. Et je n’ai pas pu m’endormir.

Nadia Ragozhina, senior producer à BBC World News

Je travaillais dans la rédaction de la BBC vendredi soir à Londres, quand quelqu’un a dit que Twitter bruissait d’informations sur des fusillades à Paris. Il était 20h40 ici, 21h40 à Paris. Il n’y avait rien encore sur les fils des agences donc immédiatement je me suis ruée sur Twitter pour savoir ce qu’il se passait. J’ai écrit un tweet en français demandant si quelqu’un avait vu quelque chose, et la même chose sur Facebook pour savoir si mes amis, pour lesquels je m’inquiétais, allaient bien.

Depuis que Twitter est devenu populaire, vous devez être sur une information dès qu’elle arrive pour repérer les gens qui savent vraiment ce qu’il se passe et témoignent sans intermédiaire. Après environ 20 minutes, vous avez des retweets de partout et cela devient difficile de trouver les premiers témoins visuels. Ce soir-là, nous étions là à temps.

Un type a répondu à mon tweet en disant qu’il avait entendu des coups de feu provenant selon lui d’une Kalashnikov. Il n’avait rien vu mais il habitait près de là où avait eu lieu l’une des fusillades. Il pouvait entendre les gens crier et les sirènes de la police. J’ai décidé qu’on allait le faire parler en direct. A 21h, nous étions en édition spéciale. J’ai prévenu le producer que, le temps que je téléphone à notre témoin, il demande au présentateur de meubler à l’antenne jusqu’à ce qu’il décroche. Il a parlé 10 bonnes minutes en direct. Il a décrit ce qu’il voyait, a parlé du quartier et a situé l’arrondissement dans Paris. C’est très important pour une chaîne internationale comme la nôtre parce qu’on ne peut pas demander à nos téléspectateurs de connaître la géographie de Paris.

Quelques minutes plus tard, nous avons pu parler à quelqu’un qui était à La Belle Equipe, l’un des bars qui a été attaqué. Quelqu’un dont la voix tremblait mais qui a réussi à décrire la scène vue du bar. Sa femme et lui étaient sains et saufs. A la BBC nous nous assurons toujours, avant de le mettre à l’antenne, que notre témoin est en sécurité et qu’il ne se met pas en danger en nous parlant.

Puis j’ai posté un autre message en ligne. Alors que nous avions de plus en plus d’informations en provenance de Paris, je suis devenue terriblement inquiète de ne pas avoir de nouvelles de mes amis parisiens.

A 21h30, nous étions toujours en édition spéciale. Des images nous provenaient, mais c’était très confus. Parce qu’il faisait nuit, il était impossible de savoir où ces photos avaient été prises, dans quelle rue ou dans quel restaurant. Nous en savions si peu à ce stade qu’il nous fallait être très prudent. Nous devions spécifier si tel élément provenait d’une agence, tel élément provenait d’un témoignage, pour ne surtout pas répandre la peur ni la panique. Il n’a pas évident tout de suite de comprendre combien d’attaques il y avait, et comment elles étaient liées entre elles. Quand nous sommes en breaking news, nous ne pouvons pas confirmer chaque information avec de multiples sources, donc nous devons avancer avec énormément de précautions, en faisant comprendre à notre public que c’est une situation en cours de développement.

Après une heure entière de direct, à 22h, nous avons passé le relais au présentateur suivant qui a continué l’édition spéciale. Et mon collègue présentateur et moi avons alors découvert des messages sur nos écrans nous demandant si vous vouliez aller à Paris couvrir les événements dès la première heure le lendemain. Nous avons tout de suite dit oui.

Lui a commencé à prendre des billets de train, mais moi j’avais encore 2 heures de boulot devant moi avant de finir mon service. Nous en savions beaucoup plus sur les attaques à ce stade : c’était bien des attaques terroristes. En vrai, j’étais terrifiée. J’ai essayé de rester professionnelle et de ne pas montrer à quel point j’étais affectée par tout cela, mais c’était extrêmement difficile. Ce qu’il s’est passé au Bataclan, au moment de la prise d’otages, était le comble de l’horreur pour moi qui imaginais tous ces gens pris au piège à l’intérieur. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai essayé de rassembler mes pensées, de réfléchir à ce dont j’aurais besoin pour le lendemain à Paris, et j’ai encore regardé Twitter et la télévision pendant une heure. J’ai pleuré en me couchant, ce vendredi soir-là. Plein de gens croient que les journalistes sont blindés, pour ne pas dire cyniques. Mais plus on grandit, plus on s’adoucit, du moins dans mon cas. Quand vous savez ce que c’est que de perdre quelqu’un qu’on aime, vous pouvez imaginer la peine que les proches des victimes vont endurer.

Le premier train du samedi matin était presque vide, à part quelques journalistes. Dès notre arrivée, nous nous sommes précipités au Bataclan pour rejoindre nos confrères journalistes. Notre travail est de fournir des directs pour deux de nos chaînes, BBC World News et BBC News.

Au début, nous étions deux équipes de la BBC à couvrir les événements. Ce sont nos collègues qui ont commencé les directs avec un camion régie devant le Bataclan, pendant que le présentateur et moi sommes allés vers les autres lieux des attentats. En arrivant vers La Bonne Bière, nous avons fait des directs par telephone. Nous avons essayé de faire des duplex par Skype mais la qualité de l’image était insuffisante donc nous avons abandonné cette option.

Avec toutes les images disponibles, la production à Londres pouvait illustrer nos prises d’antenne sans que l’on nous voit tout le temps. D’habitude, nous évitons de faire cela par téléphone mais là, nous étions les premiers de la BBC à être sur place. Les rues étaient complètement vides, si ce n’est la présence des journalistes.

En me retrouvant dans ce quartier que je connaissais dans d’autres circonstances, je me suis vraiment identifiée aux victimes. Je me suis dit que j’aurais pu être l’une d’entre eux. Cela m’a donné encore plus envie de raconter ce qu’ils traversaient.

Crédit photo: Eric Antheaume

Elodie Drouard, iconographe à France TV Info

Vendredi 13 novembre, je n’étais pas à Paris mais à Gif sur Yvette et j’ai débuté la soirée en jouant à “Fallout 4”, un jeu vidéo d’action qui se passe dans un univers post-apocalyptique. C’est ma copine qui était à mes côtés qui m’a informée après avoir reçu un premier push – Le Parisien je crois – qui mentionnait une fusillade à Paris. J’ai rigolé en disant “encore un règlement de compte, je te parie que c’est dans le 14e ou le 19e” et j’ai continué à jouer. Et quelques minutes plus tard, elle m’annonce une explosion au Stade de France et me dit, “non c’est dans le 11e la fusillade, on parle du restaurant Le Petit Cambodge”.

Là, évidemment, j’ai tout arrêté – parce que ça semblait fou et improbable, et aussi sûrement parce que c’est un restaurant où l’on va souvent -, mis mon jeu sur pause, basculé sur BFMTV et Twitter. On est restées scotchées comme ça jusqu’à 3 heures du matin. Dans les premiers temps, j’étais énervée de ne pas être sur place. J’avais envie d’aller voir, de me rendre compte et puis, petit à petit, j’ai réalisé que j’étais sûrement beaucoup mieux là où j’étais. La rédaction de France TV Info s’est organisée très rapidement et j’ai proposé mon aide dès le lendemain mais on m’a dit que c’était bon. Je ne suis rentrée sur Paris que dimanche soir mais avec beaucoup d’appréhension.

Le lendemain j’ai commencé à travailler sur un diaporama des images les plus fortes du week-end car certaines images me hantaient et j’avais envie de les compiler, pour figer à jamais ces images que chacun d’entre nous avait en tête.

Alain Genestar, directeur de Polka Magazine 

Je rentrais chez moi et ai reçu une alerte vers 9h45 je crois. Ensuite, j’ai zappé entre iTélé et BFM jusqu’à 3 heures du matin. Deux journalistes étaient encore à Polka, situé non loin du Bataclan, ils sont restés bloqués une partie de la nuit.

Nous étions en contact avec eux, avec Dimitri Beck, le rédacteur en chef, et avec toute l’équipe. Nous avons commencé à parler de ce que l’on ferait sur le site : faire parler des photographes sur la difficulté, même pour un reporter de guerre, de “photographier la guerre à domicile”. Et nous avons décidé de faire une série sur le le sujet.

Le lendemain, le samedi, Paris Photo à annoncé la fermeture du Grand Palais. Avec ma fille Adelie de Ipanema, directrice de la Galerie Polka, et Dimitri Beck, on s’est donné RV à Polka pour décider sur place si on ouvrait ou non la Galerie. La décision rapide et unanime a été  de ne pas ouvrir par solidarité avec les victimes et leur famille.

Markus Karlsson, présentateur de France 24

J’étais dans la rédaction quand une journaliste du desk arabophone a appelé pour prévenir qu’il y avait une fusillade dans un restaurant où elle était, La Belle Equipe, dans le 11e arrondissement de Paris. Elle a dit qu’il y avait des morts et du sang partout. L’une de mes collègues a hurlé dans la salle de rédaction pour que tout le monde soit au courant. Après les attentats de janvier, nous avons tous pensé à une attaque terroriste. Mais nous avons été prudents et avons mis un bandeau “breaking news : shooting in the 11th arrondissement of Paris, casualties reported”. En d’autres termes, nous avons fait du factuel, en nous tenant à ce dont nous étions sûrs.

Dans les minutes qui ont suivi, c’est devenu très confus. Nous avons appris qu’il y avait une fusillade rue Bichat, puis rue de Charonne, puis boulevard Voltaire. Nous n’avons pas compris à ce stade qu’il y avait plusieurs attaques en même temps. Ensuite nous avons su qu’il y avait eu des explosions au Stade de France et ce n’est qu’à partir de ce moment là que nous avons fait le lien entre tous ces événements.

A 22h15 j’ai présenté le bulletin d’informations économiques, comme je le fais toujours, et pendant ces cinq minutes, il est devenu évident que quelque chose d’énorme était en train d’arriver.

Avec deux collègues, nous avons alors passé les 2-3 heures suivantes dans le studio, en direct, à essayer collecter des informations en utilisant les agences de presse, Twitter, et des témoins visuels sur place. Beaucoup de nos collègues de France 24 étaient dans le quartier de République, en train de profiter de la soirée, et ils nous ont appelé pour rapporter ce qu’ils voyaient et entendaient. Nous avons aussi obtenu une séquence filmée boulevard Voltaire, montrant la mobilisation massive des forces de l’ordre, avec des policiers cachés derrière des véhicules, hors de portée des balles.

Personnellement, j’ai eu du mal à comprendre la situation. J’ai eu du mal à réaliser ce qui se passait sous mes yeux. Après l’attentat de Charlie Hebdo, en janvier, je me suis peut-être laissé berner par une fausse impression de sécurité, renforcée par les mesures mises en place. J’étais convaincu que la foudre ne s’abattrait pas deux fois au même endroit et certainement pas de façon si rapprochée.

Quand j’étais en direct à l’antenne, j’ai contacté ma femme et mes proches via Facebook Messenger pour leur demander s’ils étaient en sécurité et pour les rassurer en ce qui me concernait.

Tous les journalistes à France 24 ont ressenti l’impérieuse nécessité de raconter les faits de façon juste, ce qui est probablement lié à la proximité que nous avons avec cette histoire. Dans ma rédaction, nous sommes tous sortis, un jour ou l’autre, dans le 10e et le 11e arrondissements de Paris, où nous sommes tous allés voir un match de foot au Stade de France.

Les événements nous ont frappés encore plus durement lorsque nous avons appris que l’un de nos caméramen, Mathieu Hoche, a été tué au Bataclan. Nous l’avons appris le samedi après-midi, comme un coup de poignard dans le ventre. Notre équipe technique connaît mieux Mathieu que moi, et pour eux, cela a du être extrêmement difficile. Ils ont pourtant continué à travailler, tout le monde a continué à travailler, de façon admirable.

La difficulté de produire de la télévision en direct, en cas de breaking news, est aussi liée à la logistique. Nous devons décider de quelles ressources déployer, où, et pour combien de temps. Quand vous avez des ressources limitées, une situation qui évolue de minute en minute, une rédaction très fatiguée et parfois des problèmes techniques, élaborer le planning est très très complexe.

Emma Defaud, rédactrice en chef à lexpress.fr

A 21h45, je reçois un coup de fil d’Alexandre Sulzer, l’une de nos journalistes, de permanence à la rédaction. Il m’annonce des coups de feu au Petit Cambodge, avec des sources récoltées sur Twitter. Il a préparé un papier après avoir eu la confirmation de la mairie de Paris. Il est censé finir à 22h, il me propose de rester un peu. Je suis fatiguée par ma semaine. Je veux croire au fait divers. Mais très vite, un chef des infos qui se trouve au Stade de France nous alerte sur les explosions.

A 21h55 on publie “Fusillade dans le 10e arrondissement” puis on envoie un push “explosion au Stade de France, Hollande exfiltré”. Je suis désormais devant mon ordi en train de préparer le live pendant qu’Alexandre nourrit l’article. Mon mec me dit de me calmer car il trouve que je suis désagréable au téléphone avec mes collègues. J’essaie d’être plus zen avec mes interlocuteurs, mais intérieurement, je suis survoltée. Trop de choses à faire vite et bien.

J’ai envoyé dans la foulée un mail à l’équipe puis au print pour prévenir de notre mobilisation.

Propos recueillis par Alice Antheaume et Catherine Galloway 

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Montrer ou ne pas montrer les caricatures de Charlie Hebdo

Crédit: Flickr/CC/valentinacala

Crédit: Flickr/CC/valentinacala

Après l’attentat à Paris contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, qui a fait 12 morts, dont les dessinateurs Charb, Cabu, Georges Wolinski, Tignous, le chroniqueur économique Bernard Maris et des blessés très graves, les rédactions du monde entier ont manifesté leur soutien et prôné la liberté de parole et de pensée.

Mais certaines, notamment aux Etats-Unis, ont choisi de “décrire” avec des mots – plutôt que de les montrer – les caricatures de l’hebdomadaire, comme CNN, Associated Press, MSNBC ou le New York Times. Pour quelle raison? Peur des représailles? Entrave à la liberté d’expression? Ou prudence?

La sécurité des journalistes sur le terrain pour CNN

Ne pas publier ces dessins est une décision qui vient du haut chez CNN. “En tant que patron, la protection et la sécurité de nos correspondants dans le monde est ce qui me préoccupe plus que tout le reste aujourd’hui”, explique Jeff Zucker, le président de CNN.

“Ce sont pour des questions de sécurité pour les reporters sur le terrain que cette décision a été prise”, me confirme via Facebook Samantha Barry, la responsable des réseaux sociaux de CNN qui confirme qu’aucune caricature polémique n’est diffusée sur les plates-formes en ligne de CNN, pas plus qu’à l’antenne. Représenter le prophète est interdit par le Coran, un “tabou très strict dans l’Islam”, se justifie CNN.

Pourtant, en France, quand Mathieu Dehlinger, journaliste à France TV Info, relève le floutage de CNN, les commentateurs sur Twitter condamnent cette pratique. L’un ironise sur leur absence de courage, l’autre estime que les équipes de CNN “n’ont rien compris donc”.

 

Ne pas offenser les lecteurs pour le New York Times

Faut-il publier – ou non – les caricatures? Pour Associated Press, The Daily News, ou au Canada The Globe and Mail, c’est non. Répondre à cette question a pris une demi-journée de réflexion à Dean Baquet, le directeur exécutif du New York Times, qui reconnaît avoir changé deux fois d’avis avant de statuer: aucune caricature de Mahomet signée Charlie Hebdo ne sera publiée. Pas pour des raisons de sécurité, cette fois, mais pour préserver la sensibilité des lecteurs du journal, notamment les musulmans pour qui la publication de ces dessins aurait pu sembler “sacrilège”.

“Nous avons depuis longtemps une règle, qui dit qu’il y a une différence entre l’insulte gratuite et la satire”, estime Dean Banquet, avant d’asséner que la plupart des représentations de Mahomet par Charlie Hebdo font partie de la première catégorie.

Critiques acerbes

Un postulat difficile à comprendre vu le contexte tragique en France et la vague d’unité qui s’ensuit. Jeff Jarvis, professeur à l’Ecole de journalisme de Cuny à New York, n’en revient pas. Sur son blog, il estime que les justifications du New York Times sont du gros “bullshit”.

“Comment cela, ce n’est pas la mission du New York Times de montrer les caricatures?”, s’étouffe-t-il. “Je n’achète pas du journalisme qui ne gêne personne. Je n’achète pas l’idée que décrire ces dessins avec des mots serait suffisant. (…) Si vous êtes le journal de référence, si vous incarnez l’excellence du journalisme américain, si vous attendez des autres qu’ils se lèvent lorsque vos journalistes sont menacés, si vous faites confiance à votre audience pour se faire son opinion, alors bon sang, soutenez Charlie Hebdo et informez les gens. Publiez ces caricatures.”

C’est ce qu’a fait le Washington Post, dans sa version imprimée. Mais c’est l’un des rares médias installés depuis des décennies aux Etats-Unis à avoir osé.

Différences culturelles

Il y a peut-être là une fraction entre, d’un côté, la posture des médias traditionnels et, de l’autre, la culture transversale des rédactions numériques qui ont, elles, publié les caricatures, comme The Daily Beast, Buzzfeed, Politico, Slate.com, The Huffington Post, et Vox. Mais est-ce pour “afficher leur solidarité envers des camarades abattus” ou pour faire monter le nombre de pages vues, s’interroge la Columbia Journalism Review? Ambiance.

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Ce que révèle le mémo interne du New York Times

Crédit: Flickr/CC/alextorrenegra

Crédit: Flickr/CC/alextorrenegra

“Le New York Times fait du bon journalisme mais ne maîtrise pas l’art de faire venir les lecteurs à son journalisme”. Le rapport interne intitulé “Innovation” du New York Times, qui a fuité sur le Net il y a quinze jours, est une saine lecture. Parce qu’il dresse un portrait sans concession de l’une des rédactions les plus prestigieuses au monde, laquelle n’a pourtant – comme beaucoup d’autres d’ailleurs – pas encore saisi l’urgence à évoluer pour survivre à l’ère numérique. Si vous avez la flemme de parcourir l’intégralité de ses quelque cent pages en anglais, voici ce qu’il faut en retenir.

A noter, le New York Times veut revoir la configuration de sa réunion réservée aux chefs et dévolue à la couverture du quotidien, la fameuse “Page One”, pour l’axer davantage sur le numérique. Cette annonce survient alors que le rapport déplorait la trop grande attention portée à cette couverture au détriment d’autres enjeux éditoriaux, et notamment le mobile, la vidéo, etc.

The Full New York Times Innovation Report

  • Avoir la (bonne) concurrence à l’oeil

Les compétiteurs du New York Times ne s’appellent ni CNN ni le Wall Street Journal, mais Buzzfeed, Circa, Flipboard, Yahoo! News, Quartz. Tous des pures-players qui, sans le carcan des organisations traditionnelles, sans le poids des traditions, se concentrent sur le développement de l’audience via des équipes chevronnées en la matière. Résultat, “The Huffington Post et Flipboard font venir une plus grosse audience sur les contenus du New York Times qu’ils agrègent que ce que nous arrivons à faire nous-mêmes”.

Un comble alors que les rédacteurs en chef du New York Times “passent beaucoup de temps à lire les productions des autres rédactions”, mais n’analysent ni leurs stratégies éditoriales sur mobile, ni leur présence sur les réseaux sociaux, quand ils n’oublient pas de regarder ce que font ces nouveaux entrants, qu’ils ont du mal à considérer comme des rivaux sérieux.

  • Abandonner la culture du “print”

Le rapport le martèle: du sol au plafond, il y a urgence à bouger et à se débarrasser de cette culture du papier qui handicape la mutation numérique du New York Times. “Cela ne suffit pas d’être une rédaction intégrée. Nous devons être une rédaction numérique, dans laquelle un petit groupe s’occupe du print”, lâche un éditeur du titre.

Car, même si les trois quart des revenus proviennent encore du papier (abonnements et publicités), les lecteurs, eux, sont en majorité présents sur le numérique (Facebook, Twitter, abonnés aux newsletters, aux alertes, lecteurs sur mobile ou ordinateur…).

Trop souvent les journalistes du New York Times considèrent que leur travail est terminé sitôt leur article publié, alors qu’en ligne, tout commence à ce moment-là. “Quand nous n’étions qu’un journal, se focaliser sur l’imprimé faisait sens. Mais nous devons maintenant jongler entre le papier, le Web, les applications, les newsletters, les alertes, les réseaux sociaux, les vidéos, une édition internationale et d’autres produits encore” comme la récente application mobile NYT Now.

  • Casser les barrières entre l’Eglise et l’Etat

Problème, dans la rédaction du New York Times, ce qui n’est pas du pur journalisme – comprendre l’écriture – paraît être un gros mot. Connaître son audience et savoir où et comment la trouver ne fait donc pas partie des priorités. En interne, il y a un vrai mur entre l’Eglise et l’Etat, entre la rédaction et les autres services, lesquels sont pourtant richement dotés (30 dans le service “Analytics” qui décortique les statistiques, 445 développeurs, 120 chefs de projet, 30 graphistes). Eux bouent de ne pas connaître les requêtes des journalistes pour remplir leur mission, et la rédaction nourrit une peur viscérale de se faire “manipuler” par des intérêts marketing quand elle n’est pas débordée par le quotidien.

“Améliorer les passerelles et les collaborations avec les ingénieurs, les graphistes, ceux qui s’occupent des statistiques et des données, et ceux qui font de la recherche et du développement, ne représente aucune menace pour nos valeurs journalistiques”, insistent les auteurs pour évangéliser leurs collègues.

  • Regarder de près les statistiques

De ce mur étanche découlent des décisions éditoriales à côté de la plaque: la majorité des contenus sont publiés le soir alors que le prime time, en ligne, a lieu le matin tôt; des informations de qualité sont mises en ligne le dimanche, un jour pourtant peu fréquenté en ligne. Grâce aux statistiques, cela serait pourtant vite corrigé.

Comment, dans ces conditions, l’audience peut-elle croître? Et, conséquence indirecte, comment le New York Times peut-il attirer des génies du numérique si la direction du titre se focalise sur le papier?

  • Revoir le recrutement 

En effet, la gestion des ressources humaines n’est pas épargnée dans ce rapport. Là encore, la culture du print a tendance à régir les recrutements. Ce qui compte pour être embauché ou promu au New York Times, c’est d’être un bon reporter. Or cette qualité, si elle était essentielle lorsque les journaux étaient hors ligne – quoique cela se discute pour les postes de rédacteurs en chefs -, ne suffit plus aujourd’hui. Connaître son audience, savoir diffuser, promouvoir, susciter le partage, et lancer des innovations à la fois éditoriales et technologiques, sont d’autres compétences nécessaires. Mieux encore, il faut trouver des profils sachant parler le langage des journalistes et celui des développeurs.

  • Comprendre les démissionnaires

D’ailleurs, la partie la plus intéressante du rapport détaille les raisons pour lesquelles des employés travaillant sur le numérique au New York Times sont partis. “Quand il te faut vingt mois pour construire quelque chose, tu progresses moins en capacité à innover qu’en capacité à naviguer au milieu d’une bureaucratie”, fustige l’un. “Je suis parti pour prendre des responsabilités plus vite ailleurs, dans un environnement moins rigide et pourvu d’une meilleure connaissance des réelles possibilités offertes par le journalisme numérique”, précise un autre. En creux, il transparaît que les compétences de ces profils numériques ne sont pas reconnues comme telles par leurs chefs.

Pire, quand ils ne sont pas journalistes, les employés travaillant au développement, au marketing, sur les données, ne comprennent pas pourquoi ils devraient rester en seconde zone. Car l’autre handicap du New York Times, c’est que les services non journalistiques ne cohabitent pas avec la rédaction. L’un des responsables de la section “Reader Experience” le regrette: “si nous ne servons pas la rédaction, nous ne pouvons pas faire notre métier”.

Un ancien d’Upworthy, Michael Wertheim, a même refusé de rejoindre le New York Times. Selon lui, la mission qui lui aurait été dévolue aurait été impossible tant que la rédaction n’acceptait pas de travailler avec le marketing pour réussir à faire décoller son audience. Quant aux développeurs de génie, très demandés par ailleurs, ils ne peuvent se satisfaire de la situation. Kevin Delaney, le rédacteur en chef de Quartz, le sait bien: “les développeurs comprennent ce qu’il faut faire quand ils impliqués dans le quotidien des journalistes. Ils ne prennent pas d’ordre” sans voir.

  • Faire de l’expérimentation une méthode

Conséquence, l’expérimentation n’est pas au niveau. Celle-ci ne se réduit pas à SnowFall, un format salué partout. “L’expérimentation, ce n’est pas seulement essayer quelque chose de nouveau, c’est adopter une méthode rigoureuse, scientifique, pour éprouver des nouveautés et les tordre dans tous les sens pour les rendre les plus performantes possibles”. Et de citer l’exemple de la page d’accueil de The Verge, qui a été redessinée 53 fois en deux ans.

  • Investir dans les technologies

“Je préfère avoir un outil pour faire des SnowFall plutôt que d’avoir un seul SnowFall”, reprend Kevin Delaney, de Quartz. Lui a un outil, appelé Chartbuilder, développé en interne, conçu pour permettre à des journalistes «dont les compétences graphiques sont limitées de créer des graphiques». Dans le même esprit, Buzzfeed a développé son propre outil de quiz.

Là aussi, les concurrents du New York Times ont une longueur d’avance. Plutôt que de s’investir dans un contenu unique comme SnowFall, ils construisent la technologie qui va leur permettre de systématiser les SnowFall en déclinant le format en fonction de l’histoire racontée. Une logique qui n’est pas celle du New York Times. Or, selon Jonah Peretti, le patron de Buzzfeed, rater la marche pour effectuer de tels investissements – dans les formats, les outils d’analyse, l’optimisation – est quasi inrattrapable.

Les auteurs du rapport enfoncent le clou en démontrant qu’il n’y a pas de réel suivi des projets au New York Times, qu’ils soient réussis ou ratés. “Notre page d’accueil dédiée à une audience internationale ne marche pas, mais nous continuons à y consacrer des ressources (…) Nous avons fermé The Booming Blog mais sa newsletter est toujours en activité.” Certes, tirer les leçons des échecs ou des semi-échecs est difficile mais c’est une pratique très usitée chez les mastodontes du Web – “Si on n’a pas de temps en temps un gros plantage, c’est qu’on ne prend pas assez de risques”, argue Larry Page, le co-fondateur du moteur de recherche Google.

  • Booster le trafic en provenance des réseaux sociaux

Au New York Times, “nous aimons laisser notre travail parler de lui-même. Nous ne sommes pas du genre à nous en vanter”, pointe encore le rapport. Autant dire que cette attitude n’est pas adaptée à l’ère des réseaux sociaux, où l’offensive est de mise. Même Pro Publica, que le rapport compare à un “ bastion de journalistes old-schools”, s’y est mis. Ils doivent soumettre, pour chaque papier, pas moins de cinq tweets. Au Huffington Post, un contenu ne sort pas sans titre SEO, sans photo, sans tweet ni post sur Facebook.

Rien de tout cela au New York Times, dont 10% seulement du trafic provient des réseaux sociaux – alors qu’à Buzzfeed, c’est 75%. D’ailleurs, c’est assez incongru pour être mentionné, ce sont des journalistes qui s’occupent du compte Twitter, mais la page Facebook du New York Times est, elle, gérée par le marketing. En la matière, les journalistes sont, précise le rapport, en manque de repères. Ils hésitent encore entre engager une conversation avec leurs lecteurs sur les réseaux sociaux ou tout couper pour produire un autre papier.

  • Faire le deuil de la page d’accueil

D’autant qu’au New York Times comme ailleurs, la mutation des usages a bouleversé la consommation d’informations qu’ont les lecteurs. “Notre page d’accueil, qui a longtemps été notre principal outil pour attirer des lecteurs, s’est fanée. Seul un tiers de nos visiteurs y passe. Et ce tiers y passe de moins en moins de temps.” Une tendance que l’on retrouve aussi sur les sites d’informations français dont la page d’accueil n’est plus un carrefour d’audience mais reste statutaire, comme ce WIP l’avait montré.

Quant aux alertes du New York Times, elles atteignent près de 13,5 millions de lecteurs, soit 12 fois plus que le nombre d’abonnés de l’imprimé. Là aussi, on connaît la force des pushs sur mobile, par exemple sur une application comme celle du Monde.

chiffresNYT

  • Discuter avec ses lecteurs

Malgré cela, l’engagement de l’audience reste faible, ce dont témoigne aussi le système de commentaires – 1% seulement des lecteurs commentent les contenus, et seuls 3% d’entre eux lisent ces commentaires. C’est d’autant plus dommage que le New York Times est lu par des lecteurs très influents qui n’ont de cesse de proposer des tribunes – environ 12 par jour qui, bien sûr, ne peuvent pas être toutes éditées dans la section “Opinions”. Pourquoi ne pas lancer des plates-formes hébergeant ces propositions écrites par des invités?, demandent les auteurs du rapport, rappelant que “beaucoup d’éditeurs en tirent une hausse d’audience”, comme Medium.

  • Communier dans un festival 

L’une des pistes avancées pour renouer avec la communauté du New York Times? Créer des événements – comme Libération et ses forums et le nouveau festival lancé par Le Monde. “On se demande pourquoi les conférences TED, dont le ticket d’entrée aux Etats-Unis coûte 7.500 dollars, n’auraient pas pu être imaginées par le New York Times”, déplorent les auteurs, citant la théorie selon laquelle l’engagement en ligne s’apparenterait à un cocktail. “Les gens ne veulent pas parler à des étrangers, ils veulent parler à leurs amis et à des personnalités importantes”. Et de conclure: “si Facebook s’occupe de la partie amis, le New York Times pourrait gérer la partie VIP” avec, par exemple, un festival payant qui aurait lieu chaque année et proposerait des tables rondes sur les informations les plus importantes de l’année, des interviews avec les reporters du New York Times, des séances vidéos et photos, etc.

  • Taguer toutes les archives

Autre lacune identifiée dans le rapport: les contenus du New York Times ne sont pas tagués correctement. Et pourtant, il y en a beaucoup – 14,7 millions de contenus, de 1851 à nos jours. De plus, chaque jour, le New York Times génère environ 300 liens supplémentaires. Une richesse inouïe d’archives qui pourraient être ressortis facilement si tant est qu’on puisse les identifier via des métadonnées associées. Or “vos archives sont remplis de trucs qui n’ont aucune valeur puisque vous ne pouvez pas les retrouver et vous ne savez pas de quoi ces trucs parlent”, juge John O’Dononvan, du Financial Times.

Sans structure organisée à la Netflix, et “même s’ils sont difficiles à trouver lorsqu’ils datent de plus d’une semaine”, les contenus arts et culture sont parmi les plus lus bien après leur publication, selon une étude effectuée sur les six derniers mois de 2013. C’est logique puisque les lecteurs ont besoin de la critique d’un film, d’un spectacle, au moment où ils souhaitent les voir – et pas forcément quand le journaliste a rendu son papier.

  • Géolocaliser les contenus

Les auteurs du rapport proposent que, lorsqu’un lecteur arrive à proximité d’un restaurant sur lequel le New York Times a écrit, il se voit proposer automatiquement sur son smartphone ce contenu – comme le fait Foursquare, qui sait dans quel coin vous êtes et peut vous proposer des commentaires de vos amis sur les lieux avoisinants. “Alors que 60% de nos lecteurs nous lisent via mobile, nous ratons l’occasion de leur servir des contenus pertinents en fonction de l’endroit où ils se trouvent, parce que nous n’avons pas tagué nos contenus avec des coordonnées GPS.”

L’exemple de Circa, l’application mobile dont j’ai déjà parlé ici, est encore plus abouti: non seulement les contenus ont chacun des métadonnées mais ils sont même séquencés en atomes qui ont, eux aussi, des métadonnées associées. Cela signifie que, plutôt que de ressortir le contenu en intégralité, on peut faire remonter seulement un paragraphe, un graphique, une vidéo du contenu en fonction de l’actualité.

  • Préparer des “bouquets” de sujets pour chaque actualité

Enfin, les auteurs estiment qu’il leur faut vite avancer les pions d’une stratégie éditoriale adaptée aux différentes temporalités du Web, en jonglant entre le temps du “breaking news”, comme cela a été le cas lorsque le joueur de football américain Michael Sam a révélé en exclusivité son homosexualité, le temps de l’opinion, en pensant à caler une tribune d’invité sur le sujet pour le jour-même, l’agrégation de tweets-réactions à la révélation du sportif, et le long format à ressortir des archives (il y en avait un datant de 2011 sur les coming out). Toutes les ressources sont déjà là, il n’y a plus qu’à…

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Alice Antheaume

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Live à la BBC

Crédit: AA

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C’est la plus grande rédaction qui existe en Europe. Celle de la BBC, installée depuis un an dans la «Broadcasting House», en plein centre de Londres, dans un immeuble art déco qui a fait l’objet d’une décennie de rénovation (et plus d’un milliard de livres) avant de ré-ouvrir ses portes en janvier 2013 pour accueillir ses quelque 6.000 employés. Le pari? Réunir au même endroit, sur 80.000 mètres carrés, les équipes télé, radio, et numérique, ainsi que les studios qui vont avec. Le tout sous des téléviseurs qui diffusent BBC News, BBC World, CNN, Sky News et Al-Jazeera, et face à des écrans qui comptabilisent, minute par minute, le nombre de visiteurs sur tel ou tel contenu posté en ligne.

Côté rédaction, cela aboutit à un parterre de plusieurs centaines de personnes, départagées par une ligne imaginaire, une moitié travaillant pour le territoire britannique et l’autre pour l’international. Chacun a un poste dans cet open space géant, avec un ordinateur arrimé à un bras articulé et des écouteurs individuels. Une fourmilière? Vue du haut, comme sur la photo ci-dessus, oui. Mais lorsque l’on s’assoit à un poste, en bas donc, le niveau sonore est, contre toute attente, très raisonnable.

La tour de contrôle centrale

Au centre du parterre, des dizaines de personnes font office d’aiguilleurs du ciel. Ils commandent les contenus, calent les formats, et donnent les heures de bouclage aux 200 correspondants répartis dans le monde et autant de fuseaux horaires. Puis annoncent, sur des écrans disséminés dans toute la rédaction, les «BH arrivals», c’est-à-dire les contenus envoyés à Broadcasting House par ces mêmes correspondants. Cela ressemble au tableau des arrivées d’un aéroport, sauf qu’au lieu des avions qui atterrissent, ce sont les contenus qui y sont annoncés.

>> Ci-dessous, une coupe de la rédaction de la BBC réalisée avec Gliffy, un outil en ligne >>

Crédit: AA

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«Mon rôle, c’est d’organiser le chaos», sourit James Bryant, qui oeuvre au sein de ce service intitulé «News gathering». «Mais c’est aussi de protéger les correspondants lorsqu’ils ont besoin d’aller se coucher après des grosses journées de travail ou lorsqu’ils sont en reportage dans des lieux vraiment rudes sans électricité ni eau», comme lors du passage de l’ouragan Haiyan aux Philippines en novembre 2013.

Plus loin se trouve un homme affairé sur des dossiers et au téléphone. Devant lui, un écriteau indique «lawyer on duty». «C’est un juriste», me souffle Samantha Barry, journaliste et responsable des réseaux sociaux pour l’international, qui me guide dans les allées. «Il gère les conflits, et nous pouvons à tout instant lui demander son avis sur une phrase ou une expression qu’on compte utiliser dans un article».

Un seul clic, plein d’urgents

A ses côtés, une équipe d’une grosse douzaines personnes, capables de parler et de comprendre des dialectes rares, sont chargées de vérifier les vidéos et les commentaires, pour démonter les éventuels fakes. Mark Frankel, éditeur adjoint en charge des réseaux sociaux, fait, lui, de la veille sur les réseaux sociaux, sur Reddit, et analyse les statistiques de l’audience sur Chartbeat. Il me montre un outil développé en interne il y a quelques mois, le «breaking news tool», qui permet d’envoyer en un clic la même information urgente par email, sur Twitter – notamment sur le compte BBC Breaking News, sur les sites de la BBC, et dans les synthés pour la télévision (le «ticker»). Les informations émanant de la BBC sont d’ailleurs parmi les plus partagées sur Twitter en Angleterre, devant celles du Guardian et du Telegraph.

Côté international, les journalistes préparent des idées de sujets pour les «réunions sur canapé», des conférences de rédaction qui se tiennent sur un immense sofa en U, à côté d’une petite cafétéria. Dès 7h, c’est celle du programme «Outside source» qui a plusieurs déclinaisons en fonction des supports. Puis à 7h30 c’est au tour de l’équipe «early» de World TV. A 8h25, place aux équipes «online». A 8h50, c’est le «newswire» et ainsi de suite jusqu’à 19h, pour le débriefing sur l’Afrique.

Réunions sur canapé

Ce jour là, le mardi 25 février 2014, j’assiste à celle de 9h30, avec l’équipe matinale de World TV. Il y a là la présentatrice des titres du journal télévisé, des chefs d’édition, des rédacteurs du site BBC World News et les responsables des réseaux sociaux. Le rédacteur en chef, qui sort tout juste d’une autre réunion avec la direction éditoriale, prend la parole et énumère les sujets sur lesquels «monter». Tout en haut de la liste, l’Ukraine. C’est une semaine très importante, et nous ne sommes que mardi», commence-t-il, avant de proposer de traquer le président déchu. «Il est peu probable qu’il soit en Ukraine, mais on peut lister les pays dans lesquels il pourrait se réfugier (on sait depuis qu’il se trouvait en Russie, ndlr)». Puis viennent les chiffres de la mortalité infantile dans le monde, la révélation par un tabloïd d’une liste de 200 noms d’homosexuels en Ouganda, dans un pays où être gay est illégal, ou la campagne anti-corruption en Inde. Et la disparition annoncée du Bitcoin. «Comment peut-on penser que cette monnaie va manquer?», s’amuse l’un des journalistes, auquel le service Economie démontre, chiffres à l’appui, l’ampleur du phénomène.

«Ce qui est formidable, dans ces moments-là, c’est qu’à peine levé tu as des nouvelles du monde entier et tu y participes», s’enthousiasme Samantha Barry.

Est-ce le flegme anglais? En apparence, aucune pression n’est palpable, et pourtant, tout va très vite. Lors de ces conférences, les journalistes ne proposent pas, l’un après l’autre, les sujets qu’ils espèrent couvrir («nous n’avons pas le temps de prendre la parole chacun à notre tour», m’explique Samantha Barry), mais ils ajoutent au besoin des idées et des commentaires à ce que le rédacteur en chef énonce. Canapé oblige, l’ensemble semble informel. Même si, en réalité, aucun participant ne parle si son chef ne l’y a pas invité. Et quand les journalistes de la BBC vont trop vite à l’oral, ils se reprennent si besoin: «Elle se plaint que… Non, plutôt elle dit que, elle ne se plaint pas…».

Les valeurs de la BBC

Au dos des badges que portent les journalistes sont d’ailleurs martelées les «valeurs» de la BCC: la confiance («nous sommes indépendants, impartiaux et honnêtes»), le souci du public, la qualité, la créativité, le respect, et l’esprit de groupe («nous ne sommes qu’une BBC. De grandes choses sont accomplies lorsque nous travaillons tous ensemble»).

Au sortir de la réunion, on apprend que le procès d’Oscar Pistorius, l’athlète soupçonné d’avoir tué sa petite amie en Afrique du Sud, pourra être filmé sous conditions. Cela donne lieu à un bandeau «breaking news» en bas de l’écran télévisé de la BBC, et un «happening now» au même moment pour CNN.

Innovation à l’étage

Crédit: AA

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A l’étage est installé le laboratoire de l’innovation vidéo de la BBC, qui produit les nouveaux formats éditoriaux. Dont les fameux Instafax, ces vidéos de 15 secondes mises en ligne sur Instagram. «Produire une vidéo Instafax nécessite une heure de travail, pas plus. Nous utilisons Final Cut Pro pour monter les images et avons un template spécial» pour les textes insérés sur les images, détaille Matthew Danzico, le directeur du laboratoire. Un format né sur un réseau social à destination d’utilisateurs du mobile, et qui va sous peu être diffusé à l’antenne. «Puisque les Instafax sont d’abord des contenus adaptés au mobile, nous avons choisi de ne pas mettre de voix off car nos téléphones sont souvent en mode silencieux et n’avons pas toujours le réflexe de sortir nos écouteurs».

Instafax et BBC trending

Autre révolution dans les méthodes de la BBC: la façon d’interagir avec l’audience à propos des Instafax. «L’autre jour, un utilisateur a écrit #IloveInstafax, nous lui avons répondu #weloveyou», reprend Matthew Danzico. «C’est très différent de ce que fait la BBC d’habitude, nous sommes beaucoup plus dans le personnel. De même, nous mettons des smileys et des émoticônes dans nos réponses... Vous voyez que le ton n’est pas le même».

Outre les Instafax, l’autre format mis en place dès octobre 2013 par le laboratoire de la BBC s’appelle BBC trending. Au rythme de 3 vidéos par semaine, un programme radio hebdomadaire, et un post de blog par jour, l’objectif est de scruter les sujets les plus discutés sur les réseaux sociaux et d’expliquer pourquoi. «Ce ne sont plus vraiment des news, ce sont des social news», précise Benjamin Zand. Dans un format inspiré de la culture du Web et des selfies, le présentateur est filmé en très gros plan. «L’autre point important, c’est qu’il n’y a qu’un présentateur, pas deux. Sinon, passer de l’un à l’autre donne lieu à un montage trop compliqué qui ne fonctionne pas sur petit écran», dit encore Benjamin Zand.

Crédit: BBC

Crédit: BBC

La question est centrale au sein de la BBC: comment faire en sorte que les contenus produits s’adaptent au Web, à l’antenne, au mobile? «Il ne faut pas être esclave des formats. Un contenu de qualité marche dans tous les cas et sur toutes les plates-formes», note la journaliste Inga Thordar, en charge de la production de vidéos en ligne. «Grâce à des études réalisées auprès de nos internautes, nous avons compris que les programmes télévisés ne fonctionnaient pas bien en ligne. Nous cherchons donc à faire une télévision différente afin que ce que l’on y voit puisse marcher aussi sur les autres plates-formes».

D’autant que la télévision compte encore beaucoup dans la vie des Anglais. Même s’ils la regardent 4 heures en moyenne par jour, à peine plus que les Français (3h47), ils connaissent en revanche très bien le détail des programmes diffusés. Rappelons que c’est en Angleterre qu’a été créé Gogglebox, un programme où l’on regarde d’autres téléspectateurs regarder la télé anglaise…

Si vous avez aimé ce reportage, merci de le partager sur les réseaux sociaux, sur Facebook et Twitter !

Alice Antheaume

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W.I.P. a… 4 ans

Crédit: Flickr/CC/gotbrimmed

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Né le 20 janvier 2010, W.I.P. (Work In Progress) fête aujourd’hui ses… 4 ans!
Merci à tous de continuer à le lire.

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Entre Rue89 et Le Nouvel Observateur, les nouvelles règles Médiamétrie

Crédit: Flickr/CC/stevensnodgrass

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Deux ans après le rachat de Rue89 par Le Nouvel Observateur pour 7,5 millions d’euros, le torchon brûle entre le groupe et l’ancien pure-player. Lundi matin, vers 10h, la rédaction de Rue89 vote la grève pour 24 heures renouvelables, espérant obtenir des garanties sur son avenir. Conséquence: le site est gelé. L’équipe gréviste, qui a créé un compte Twitter pour l’occasion, @Rêve_89, a indiqué ses revendications dans un billet: «maintien de l’identité» de Rue89 et préservation de l’équipe pour les deux prochaines années.

Ce lundi après-midi, Claude Perdriel, président du directoire du groupe Nouvel Observateur, et Nathalie Collin, directrice générale, reçoivent des représentants de Rue89 pour entamer des discussions. Lundi soir, Claude Perdriel signe une mise au point dans laquelle il juge la réaction des journalistes de Rue89 «incompréhensible» car «assumer (notre partenariat, ndlr) ne menace en rien l’indépendance éditoriale de Rue89, au contraire». MISE A JOUR 10 décembre 2013, 11h: mardi matin, la grève à Rue89 est reconduite. MISE A JOUR 11 décembre 2013, 11h: la grève est stoppée et Rue89 reprend le travail, indiquant dans cet article avoir obtenu les garanties demandées.

Cherche nouvel actionnaire

Le moral est en berne des deux côtés. A Rue89, pour qui c’est la première grève depuis sa création en 2007. Et à l’Observateur, où, depuis septembre, les salariés proches de la retraite sont incités à partir, et leurs départs ne seront pas remplacés. L’actionnaire de toujours Claude Perdriel songe à passer la main et semble faire les yeux doux à Xavier Niel, le patron de Free et actionnaire du Monde, pour lui succéder. Dans les couloirs, on considère que les investissements réalisés sur le numérique ont saboté le vaisseau amiral. Le groupe a perdu environ 7 millions d’euros en 2013 dont 800.000 euros seraient imputables à Rue89. Claude Perdriel, ingénieur de formation, sait depuis longtemps comment fonctionne une rotative et a mis un point d’honneur à saisir aussi le fonctionnement du Web. Il ne regrette pas d’«avoir racheté Rue89 mais, financièrement, il est évident (qu’il n’a) pas fait une bonne affaire».

«Nous ne sommes pas les mauvais élèves du groupe»

A ces accusations, les grévistes de Rue89 répondent qu’ils ne sont pas «les mauvais élèves du groupe». «Nous faisons un quart de l’audience (2,4 millions de visiteurs uniques par mois, ndlr) de tout le groupe, alors que nous sommes une toute petite rédaction», m’expliquent-ils. «Nous ne sommes pas en train de négocier notre xième semaine de congés par an, nous demandons à ce que le site et son développement soient pérennisés.» Cela passerait sans doute par, entre autres, une meilleure monétisation des contenus. «Cela fait deux ans que personne ne s’occupe de la publicité sur Rue89, personne ne vend Rue89!», proteste l’équipe, pointant du doigt le dédain de la régie publicitaire, en charge de la commercialisation des espaces. Dans ces conditions, «il n’est pas étonnant qu’on ne gagne pas d’argent…».

Affichage en une

La grenade a été dégoupillée lorsque, jeudi dernier, la façade de Rue89 a changé. Sur les pages du site cohabitent désormais les logos du Nouvel Observateur, en haut, et de Rue89, précédé du mot «partenaire». En outre, l’URL de la page d’accueil – mais pas celle des pages articles – a été modifiée: à la place de Rue89.com, on trouve rue89.nouvelobs.com. Des changements qui, pour l’équipe, «rétrograd(e)nt Rue89 au rang “d’apporteur de contenus” et sacrifi(e)nt l’identité de notre Rue».

Capture d’écran du nouveau logo Rue89 / Nouvel Obs

Ces modifications ne sont pas un caprice de l’Observateur. Elles correspondent au souci de se mettre en conformité avec les nouvelles directives de Médiamétrie, l’institut de mesure plébiscité par les annonceurs. Avec ce changement, c’en est fini du co-branding et des doubles marques comme par exemple Le Huffington Post et Lemonde.fr.

Les règles de Médiamétrie expliquées

Quelles sont ces nouvelles règles en vigueur? Pour qu’un Nouvel Observateur puisse agglomérer l’audience de Rue89 avec celle de son titre, il faut soit faire passer Rue89 pour une déclinaison de la marque principale, soit considérer que Rue89 est un fournisseur de contenus.

Dans le premier cas, la nouvelle règlementation de Médiamétrie impose une imbrication des deux logos avec une visibilité plus grande accordée à celui de la maison mère. Il faut aussi que les deux marques appartiennent au même groupe et que la marque principale soit l’actionnaire principale de la marque déclinée.

Dans le second cas, Rue89 est «encapsulé» comme une rubrique dans l’environnement du Nouvel Observateur. Ici, non seulement le contenu fourni doit porter l’URL de la marque mais le logo du fournisseur (Rue89) doit être en-dessous du logo de la marque principale (Le Nouvel Observateur).

MISE A JOUR 10 décembre 2013, 12h10: Si la première option, la déclinaison d’une marque (par exemple Le Figaro et Madame Le Figaro ou ELLE et ELLE Déco), nécessite le vote de la Commission d’auto-régulation de Médiamétrie, qui se tient tous les mois, la deuxième option est acceptée automatiquement lorsque les règles sont respectées. C’est ce second cas de figure, la fourniture de contenus, qui concerne Rue89.

Sans la refonte, Rue89 verrait son audience de décembre comptabilisée à part de celle du Nouvel Observateur en ligne. Les deux perdraient plusieurs places.

Or si Claude Perdriel a racheté Rue89 en décembre 2011, c’était avant tout pour grimper sur les marches du podium et espérer dépasser Lemonde.fr et Lefigaro.fr, devant NouvelObs.com dans le classement Médiamétrie que consulte les publicitaires, pour qui plus on est gros, plus on est beau. Aucune chance, vu l’intention initiale qui a présidé à l’achat de Rue89, que le directoire accepte que le trafic de Rue89 soit comptabilisé d’un côté et celui de NouvelObs.com de l’autre. L’objectif, c’est d’intégrer l’un à l’autre pour cumuler les audiences.

Le Huffington Post et Le Monde ne changent rien

Le dilemme concerne aussi le Huffington Post et lemonde.fr. Aucun changement n’est prévu (ni en termes de logo ni en termes d’URL), même si cela devrait faire perdre, selon les estimations, environ 15% de l’audience du Monde.fr en décembre. Quand bien même le souhait aurait été d’intégrer l’un à l’autre, il n’est pas certain que cela serait possible car Le Monde ne détient que 34% du Huffington Post.

En revanche, Le Lab, lui, sera toujours compté dans l’audience d’Europe1.fr en tant que déclinaison de marque car, pour se conformer aux nouvelles règles de Médiamétrie, il a installé le changement de logos (avec Europe 1 plus gros que Le Lab) depuis novembre en ligne. Même si cela n’est pas requis pour faire valoir son site comme déclinaison d’une marque, son URL, lelab.europe1.fr, comporte, depuis sa naissance en décembre 2011, le nom de la maison mère, Europe 1. «C’est la spécificité du pure-player interne qui grandit… plutôt que le pure-player (externe) mal digéré lors de son rachat», proclame Antoine Bayet, rédacteur en chef de Le Lab.

Les atouts d’un pure-player

Outre gagner des places dans les mesures d’audience, l’autre raison qui peut pousser un groupe à acheter un pure-player, c’est que la rédaction de celle-ci est plus agile avec les nouvelles pratiques journalistiques et que l’innovation y est plus facile. Imaginez, au Nouvel Observateur, la lourdeur du processus industriel pour imprimer le journal chaque semaine et la difficulté de convertir les journalistes traditionnels au travail sur plusieurs supports, l’imprimé, le site Web, le mobile, la tablette. Rue89, une structure plus légère qui ne connaît pas ces contraintes, peut tenter des nouveaux formats éditoriaux. Autrement dit, la vie d’un pure-player, c’est d’abord de se lancer, démontrer qu’il y a un potentiel en expérimentant des formats et des rythmes différents, et parfois être racheté par un plus gros qui va financer le développement de ce potentiel. A condition d’avoir les reins solides…

 Alice Antheaume

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La recette de Quartz en 8 ingrédients

Crédit: Quartz

Crédit: Quartz

A quoi aurait ressemblé The Economist s’il avait été lancé en 2013 plutôt qu’en 1843? Répondre à cette question a donné naissance à Quartz, le 24 septembre 2012. Ce pure-player aux allures de start-up, installé dans un modeste immeuble de New York, raconte le monde des entreprises à ses lecteurs, porte une attention particulière à l’économie des nouvelles technologies et recourt – presque systématiquement – aux graphiques. Un an (et trois mois) et 21 millions de visiteurs plus tard, Kevin Delaney, le rédacteur en chef, transfuge du Wall Street Journal, détaille la recette de Quartz. Il était l’un des speakers de la conférence annuelle sur les nouvelles pratiques du journalisme organisée à Sciences Po, le 3 décembre.

1. Le mobile d’abord

«Nous voulions que Quartz soit à la fois mobile first, digital et journalistique», explique Kevin Delaney. C’est pourquoi Quartz est d’abord né sur tablette, puis sur smartphone avant que son design ne soit ensuite adapté à l’interface d’un ordinateur.

2. Un design épuré

Quartz a mis un point d’honneur à radicaliser son design pour ne surtout pas ressembler à ses concurrents. «Nous voulions nettoyer tout ce que les sites d’informations avaient empilé au fur et à mesure», continue Kevin Delaney. «Nous sommes partis d’une page blanche, et nous avons mis la pub au centre de cette page, sachant que personne ne regarde les bannières de la colonne de droite». Résultat, la home page n’est plus. «Les home pages sur lesquelles il y a 250 liens, cela représente trop de choix pour le lecteur». A la place, une page avec deux colonnes seulement. Une colonne centrale et une colonne de menu à gauche. Point.

3. Les réseaux sociaux comme porte d’entrée

60% de son trafic provient des réseaux sociaux, 10% seulement se fait par un accès direct à quartz.com. Quant au 30% restants, ils proviennent de Google et de liens «amis». «Il faut produire du contenu unique pour les réseaux sociaux, pour des lecteurs dont l’écran est déjà truffé d’informations», reprend Kevin Delaney. «Quand on écrit un contenu, il faut partir de l’idée que personne ne le lira si son titre ne retient pas l’attention sur Twitter.»

Crédit: AA

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4. Le pouvoir des graphiques

A Quartz, les infographies sont reines. Et pour les fabriquer, la rédaction utilise un outil appelé Chartbuilder, développé en interne par l’un de ses journalistes, David Yanofsky. Open source, cet outil est disponible sur la plate-forme d’hébergement des projets Github et est, désormais, aussi utilisé aussi par la rédaction de NPR, le réseau de radios américaines. A l’origine, Chartbuilder a été conçu pour permettre à des journalistes «dont les compétences graphiques sont limitées de créer des graphiques», selon les mots de son concepteur.

Un vrai enjeu pour Quartz alors que la moitié des contenus publiés sur Quartz contiennent des graphiques. Dont celui-ci, excellent, montrant «le graphique que Tim Cook ne veut pas montrer» sur l’évolution des ventes d’iPhones. Ou celui-là, préconisant de ne pas détester le lundi puisque c’est le meilleur jour pour postuler à un nouveau travail.

«Savoir construire un graphique est une compétence requise pour faire partie des journalistes de la rédaction», estime Kevin Delaney. D’ailleurs, il n’y a pas de service dédié à l’infographie à Quartz – même s’il existe un «département des choses», traduction approximative de l’équipe «Quartz Things», qui créé des de la visualisation intégrant des données et du code.

Quartz le fait savoir sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, les journalistes sont priés d’ajouter à leurs liens pointant vers leurs contenus une capture d’écran du graphique associé.

5. La longueur des contenus… Ni trop peu ni pas assez…

Puisque tous les sites d’informations publient en masse des contenus entre 500 et 800 mots, Quartz préconise de produire soit des contenus courts de moins de 500 mots soit des contenus longs de plus de 800 mots.

6. Une audience qualifiée

En moyenne, Quartz a 3,3 millions de lecteurs par mois, dont 60% se connectent depuis les Etats-Unis. Mieux, 61% d’entre eux sont des cadres et dirigeants, et 15% travaillent dans les médias ou sur le Web, selon les données récoltées par les équipes de Quartz. Une audience qui est attirée par le triptyque tech/business et design.

7. Des commentaires autrement

Pas de commentaires sous les articles de Quartz. A la place des annotations sur un paragraphe d’un article disposés sur le côté, comme si l’on commentait un document sur Google Drive. «Nous avons commencé seulement il y a quelques mois, nous n’avons pas encore beaucoup d’annotations, mais celles que nous avons sont de très bonne qualité».

8. Un business model sans mur payant

Quartz est financé par les conférences, sponsorisées par des marques, et de la publicité. Adieu vieux modèles, 37 annonceurs se partagent l’espace, via des campagnes de contenus sponsorisés et de «native advertising», des formats publicitaires qui «paient bien plus» que les bannières traditionnelles, confie Kevin Delaney, sans donner de chiffres. «En partant de zéro, on n’avait aucune chance de survivre en installant un mur payant ou un système d’enregistrement en ligne». D’ici 2015, Quartz espère être profitable.

Alice Antheaume

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Quand RTL délègue le bâtonnage de dépêches à… l’AFP

Crédit:Flickr/CC/photo-knight

Crédit:Flickr/CC/photo-knight

A quoi bon “batônner” les dépêches d’agence? Disponibles partout en même temps, elles ne sont pas toujours bien référencées et ne susciteraient que peu de partage sur les réseaux sociaux (MISE A JOUR: parmi les dix contenus les plus partagés du Monde.fr ce jeudi matin, figurent quatre contenus réalisés à partir de dépêches d’agence, AFP ou Reuters).

Pourtant, les publications ont du mal à y renoncer, craignant de se mettre sur la touche si elles ne donnent pas l’essentiel de l’actualité au moment où l’internaute se connecte et de passer à côté de l’audience générée par les moteurs de recherche.

Comment résoudre l’équation? La première solution consiste à ne pas proposer le flux des dépêches (Slate.fr, Rue89, Médiapart, etc.) et assumer éditorialement cette position. Une autre réponse est expérimentée par la rédaction de RTL. “C’est l’AFP qui bâtonne elle-même ses dépêches pour les publier sur RTL.fr”, me raconte Antoine Daccord, le rédacteur en chef. Un service opéré par l’AFP services, une filiale de l’AFP, qui propose ce service depuis le printemps 2013. Cela n’a rien à voir avec le journal de l’AFP, que les rédactions connaissent bien, et qui est le même flux pour tout le monde. Ici, c’est une sorte de service à la demande, une façon d’enrichir – ou bâtonner – les dépêches selon les exigences du client. De la titraille à l’iconographie en passant par les liens, tout est réécrit “à la demande”.

Libérés des contraintes du temps réel de l’info

Les journalistes de l’AFP services – qui ne sont pas des agenciers de la maison mère – sont donc “mis à disposition” de RTL.fr, accèdent à son CMS et s’occupent de l’enrichissement (changer les titres, insérer des photos et des liens pertinents) des dépêches écrites par leurs confrères ainsi que de l’agrégation d’informations publiées sur d’autres médias. Et ce, sept jours sur sept, 21h/24 – ce système devrait s’élargir à 24h/24. En tout, près de 90 dépêches sont traitées en moyenne par jour, et entre 5 à 10 contenus agrégés.

La une de RTL.fr le 6 novembre 2013 au soir

C’est une nouvelle activité pour l’AFP qui, alors que le modèle des agences de presse est en pleine redéfinition, tente de trouver là une autre offre à proposer à ses clients, et donc, à terme, une nouvelle source de revenus. C’est aussi une façon intelligente de faire du service après-vente sur sa production maison via une filiale qui, autrefois, ne se chargeait que des clients “corporate” et institutionnels comme la Commission européenne.

Retour à l’envoyeur

Si le système est nouveau et encore expérimental, il n’est bien sûr pas gratuit. Tarif du service: sur devis. Tout dépend du nombre de contenus désirés et de journalistes employés, et de l’amplitude horaire. En ce qui concerne le contrat avec RTL, tout au plus apprend-t-on que la tarification revient sans doute plus chère que le nombre de personnes devant être employées, en interne, pour le faire. Soit près de cinq postes de journalistes à temps plein.“Nous n’avons pas choisi de le faire par économie, mais pour une amélioration du service (rapidité et couverture horaire)”, reprend Antoine Daccord.

Pour lui, l’essai est concluant et s’apparente à “une extension de notre rédaction à l’AFP”. De fait, cette expérience libère la rédaction du traitement des dépêches, un travail à la fois chronophage et ingrat, comme l’a rappelé le consultant Benoît Raphaël. Celle-ci, qui compte une dizaine de personnes pour la partie numérique, peut ainsi davantage se concentrer sur la production de contenus originaux. Conséquence ou non, RTL.fr a vu son audience monter, passant à 3 millions de visiteurs uniques en septembre, selon Médiamétrie.

Alice Antheaume

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