Portrait robot du consommateur d’informations français en 2014

Crédit: Flickr/CC/ofernandezberrios

Crédit: Flickr/CC/ofernandezberrios

Pour s’informer, le Français est Google News-dépendant, utilise de plus en plus son smartphone, aime les articles sous forme de listes, les vidéos d’actualités, rechigne toujours à payer pour de l’information, fait davantage confiance à une signature journalistique qu’à la renommée d’une rédaction, et préfère parler de l’actualité avec ses proches de visu plutôt que sur les réseaux sociaux.

Tels sont les principaux traits du consommateur d’informations français version 2014, selon l’enquête Digital News Report 2014 réalisée par le Reuters Institute for the Study of Journalism, et présentée à l’Ecole de journalisme de Sciences Po le mercredi 17 septembre.

>> Pour voir le portrait 2013 du consommateur d’informations français, c’est ici >>

>> Pour voir le portrait 2012 du consommateur d’informations français, c’est là >>

  • Le Français passe par Google pour s’informer

La majorité des Français sondés passent par des moteurs de recherche (40%), et notamment par Google News, une spécificité hexagonale qui ne date pas d’hier. Les autres s’informent en étant happés par email dans leurs messageries (24%) ou en se rendant directement sur le site ou sur l’application du média (23%) – d’où la place encore importante laissée à la page d’accueil des sites d’informations français. Une plus faible proportion (14%) découvre les informations via les réseaux sociaux. Quant au push sur mobile, il ne draine pas les foules (6%).

Crédit: Présentation Reuters Institute for the study of Journalism

  • Le Français est “multi-outillé” pour s’informer

Pour accéder aux informations, 36% des Français utilisent au moins deux supports (par exemple ordinateur + téléphone ou ordinateur + tablette ou téléphone + tablette), 22% utilisent comme outil principal leur téléphone, 8% recourent à la seule tablette, des chiffres qui ont beaucoup progressé depuis l’année dernière.

A noter: les plus accros à l’information, donc ceux qui se connectent plusieurs fois par jour, sont des hommes (72% d’entre eux s’informent plusieurs fois par jour, contre 59% de femmes). En outre, le fait d’utiliser une tablette ou un smartphone plutôt qu’un ordinateur fixe favorise leur consommation multi-quotidienne d’actualités.

  • Le Français ne paie guère pour de l’information

Seuls 12% des sondés déclarent avoir payé au cours de l’année précédente pour obtenir des informations en ligne, soit en s’offrant un abonnement, soit un article à l’unité soit une application. Il y a certes une réserve de 10% qui se disent prêts à payer à l’avenir, mais cela reste du déclaratif.

confiance

Ce qui motive ces acheteurs français, c’est, d’abord, la variété des informations qu’ils peuvent trouver en payant (49%). Ensuite, la recherche de contenus signés par des journalistes connus (40%). C’est d’ailleurs un point spécifique à notre pays: les Français font davantage confiance à des journalistes en tant qu’individus qu’à la renommée d’un journal ou d’une chaîne de télévision. Et, troisième raison qui motive le paiement pour de l’actualité, la facilité d’accès à un contenu “quand ils veulent et où ils veulent” (39%).

paiement
Tous pays confondus, les plus enclins à dégainer leur portefeuille pour de l’information sont des hommes de plus de 55 ans, ayant un niveau d’études égal ou supérieur à BAC+3 et pourvus d’une tablette.

  • Le Français n’est pas très “engagé” en ligne

Seuls 21% des Français partagent chaque semaine une information – via email, sur les réseaux sociaux, par chat ou via Skype – quand les Italiens sont 44% à le faire. Ils ne se désintéressent pas pour autant de l’actualité, mais quand ils en discutent, ils préfèrent le faire de visu (30%), à la machine à café, lors de repas familiaux, plutôt qu’en ligne, aux yeux de tous.

D’ailleurs, l’idée de débattre de l’actualité ou d’afficher les informations que l’on recommande en ligne et en public semble susciter la méfiance dans l’hexagone. Lorsqu’ils partagent des actualités, les Français le font avant tout loin du regard des autres, via email (13%) et/ou sur une messagerie instantanée (15%). Ils sont 11% seulement à le faire sur les réseaux sociaux et 10% à “liker” sur Facebook des contenus.

  • Le Français est sur Facebook et YouTube

Pour s’informer, les plates-formes communautaires les plus populaires en France sont Facebook (27% des sondés y trouvent des informations) et YouTube (16% y visionnent des vidéos d’actu), devant Google Plus (10%) et Twitter (7%).

Si Twitter a été un réseau social clé pour les journalistes et les politiques, notamment pendant la campagne présidentielle de 2012, “depuis le tweetgate déclenché par Valérie Trierweiler, le gouvernement est devenu plus prudent”.

Conséquence ou non, en matière politique, “la plupart des Français sont plus passifs en ligne que leurs homologues européens, sauf lorsqu’il s’agit de commenter les programmes télévisés” sur les réseaux sociaux. Ils sont même près de 4,6 millions à affirmer avoir déjà commenté en direct un programme télévisé sur un réseau social, selon une autre étude sur la Social TV.

A noter, l’émergence des applications comme Whatsapp, racheté par Facebook en février pour 19 milliards de dollars. En Espagne, 26% des sondés s’en servent pour partager des informations. En France, 1% seulement mais c’est un phénomène qui n’existait pas encore l’année dernière.

  • Le Français aime les listes et les vidéos

Les Français apprécient avant tout les articles de type “liste” (53%) avec des titres et sous-titres faciles à digérer – vous êtes vous-même en train d’en consulter un exemple ici -, ainsi que des longs formats écrits (44%). Autres formats prisés, les photos et les vidéos.

Contrairement aux autres pays étudiés, où le texte reste le format référentiel suprême en ligne, l’appétit pour la vidéo est remarquable en France. 40% des Français privilégient les vidéos d’actualité, contre 25% qui préfèrent le texte, et 35% qui butinent à la fois du texte et de la vidéo. Des chiffres qui justifient les investissements massifs des rédactions pour produire des vidéos. Pour l’heure, les deux obstacles à la consommation de vidéos en ligne sont 1. le découragement quand la vidéo ne se charge pas et 2. l’envie de regarder la vidéo sur un plus grand écran.barrieres

Merci de partager cet article sur les réseaux sociaux !

Alice Antheaume

lire le billet

Cachez ces images que l’on ne saurait voir

Crédit: Flickr/CC/leo-gruebler

Crédit: Flickr/CC/leo-gruebler

La décapitation du journaliste américain James Foley filmée dans une vidéo diffusée sur YouTube – elle a, depuis, été retirée de la plate-forme -, un corps arrimé à son siège tombé du vol MH17 de la Malaysia Airlines en Ukraine publié dans Paris Match…. Ces images de l’actualité, effroyables, témoignent de la la violence innommable des événements. Faut-il pour autant les diffuser dans les médias? Comment les journalistes qui les voient pour la première fois réagissent-ils? Parviennent-ils vraiment à “se blinder”? Quelle est leur méthode pour ce faire – si méthode il y a?

Le contexte dans lequel on voit ces images est primordial, estime Alfred de Montesquiou, reporter pour Paris Match, lauréat d’un prix Albert Londres. Quand il a sa casquette de journaliste, il se dit “armé psychologiquement”. Mais dans le costume de monsieur Tout-Le-Monde, c’est une autre histoire. “J’étais en vacances sur la plage lorsque je suis tombé par hasard sur la vidéo de James Foley, avec qui j’avais d’ailleurs passé du temps à Alep en Syrie. Cela m’a bouleversé”, me confie-t-il.

L’émotion est aussi tangible pour Jon Lee Anderson, grand reporter au New Yorker ayant couvert de nombreux conflits sur la scène internationale, en Syrie, Libye, Afghanistan, Liban, Somalie, Soudan, Angola, Mali, Liberia, Centrafrique… Invité à donner la leçon inaugurale de rentrée à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, il dit n’avoir pas regardé ces images, “d’abord pour des raisons personnelles, car je veux me souvenir de James Foley vivant et non mort, et aussi pour des raisons politiques, car cliquer sur cette vidéo chorégraphiée et présentée comme un message à l’Amérique, c’est ce que souhaitent ses bourreaux. Or je ne vais certainement pas leur donner ce plaisir”.

Loin du boulot, loin des yeux

Julien Pain, de France 24, a pris soin, parce qu’il était en congés, loin du bureau, de ne pas regarder la vidéo de cette décapitation. “J’en ai vu des dizaines de la sorte, mais si je le faisais en dehors de mon boulot, je suis sûr que cela m’impacterait. Je m’interroge d’ailleurs sur l’effet qu’elles peuvent produire sur les gens qui la regardent sur Twitter, hors de toute nécessité professionnelle.” Sur les réseaux sociaux, il y a d’ailleurs eu une levée de boucliers pour protester contre la diffusion de la vidéo montrant le journaliste américain via le hashtag #ISISMediaBlackout.

“Tuer des journalistes est devenu un sport”, reprend Jon Lee Anderson. Quand c’est arrivé en 2002 à Daniel Pearl, journaliste du Wall Street Journal, personne n’en a vu la trace en ligne car il n’existait pas encore de plates-formes de vidéo. Désormais, continue Jon Lee Anderson, il y a même des sites communautaires qui agrègent des vidéos de décapitation. “Je me suis forcé une fois à en regarder une. C’était abominable de voir quelqu’un en train de mourir me regarder en face. Cela reste pour toujours dans la mémoire”.

Examiner la vidéo pour savoir ce qu’elle contient

Mais avant de décider de diffuser ou non une image dans un média, il faut bien l’examiner. Pour tenir, au quotidien, les journalistes se raccrochent à des détails. Lorsqu’ils vérifient l’authenticité d’une vidéo, ils focalisent leur attention sur des éléments du tout, sur l’accent de la personne qui parle, sur les vêtements qu’il porte, sur le temps qu’il fait, sur la couloir du trottoir, bref sur tout ce qui peut aider à décrypter l’image. “L’acte de visionner ces images a un objectif précis et professionnel”, rassure Julien Pain.

Des photos et/ou des vidéos de pendaisons, immolations, corps décharnés, décomposés, des clichés post-attentats… Elodie Drouard, éditrice photo à France TV Info et photographe, a vu, depuis dix ans qu’elle exerce ce métier, “tout ce qui est possible en termes de barbaries”. “Les images de cadavres cireux d’enfants morts en Palestine sont devenus mon quotidien. Cela les rend presque irréels”, explique-t-elle. “Je regarde désormais ces images sans véritable émotion. Je suis consciente de la violence qu’elles dégagent mais elles ne m’affectent plus.”

Blindés

A force de travailler, les journalistes s’endurcissent, leurs yeux se cuirassent. Comment se fait ce cheminement? Eux-mêmes ne le savent pas très bien. “Je ne pense pas que l’on puisse apprendre à se blinder”, reprend Elodie Drouard. ”C’est le temps qui fait les choses. Je ne suis pas devenue insensible, bien au contraire, mais on ne peut pas faire ce métier si l’on s’évanouit devant une photo de cadavre. De même qu’un médecin ne peut s’effondrer en larmes à chaque fois qu’il doit annoncer à ses patients qu’ils ont un cancer. Cela ne le rend pas inhumain pour autant. Je pense que l’empathie s’exprime juste autrement.”

Même impression pour Alfred de Montesquiou qui pense, “sans vouloir jouer au gros dur”, que, “sur le terrain, l’information prime sur toute forme de sentiment” et que “c’est presque impossible” qu’il soit affecté par ce qu’il voit. Il peut même lui arriver de sourire aux blagues à base de “steak tartare” lancées par ses collègues pour dédramatiser après une journée passée à enjamber des morceaux de corps.

Le choc initiatique

Les journalistes interrogés pour ce WIP ne sont pas pour autant des durs à cuire. Il y a presque toujours, chez eux, une blessure initiatique. Un choc visuel qui a marqué leur rétine au fer rouge. Pour Alfred de Montesquiou, c’est la première personne qu’il a vue mourir, en reportage en Haïti, en 2005, “un petit garçon saigné à blanc” dont l’image ne l’a pas quitté depuis. Pour Elodie Drouard, ce baptême du feu concerne la guerre au Rwanda. En faisant des recherches sur des photos d’archives, elle est alors tombée sur une tête en décomposition rongée par les vers qui l’a “particulièrement choquée”. Et, dans son vocabulaire, cette locution est un euphémisme.

Où placer le curseur entre droit à l’information et respect des victimes? Comment les journalistes peuvent-ils apprécier si une photo risque de choquer le public ou non? C’est d’autant plus difficile de répondre à ces questions que “le public” est une idée très abstraite, composée d’une multitude de lecteurs qui ne sont pas blindés et qui, en outre, ont différents niveaux de sensibilités.

La difficile appréciation de la sensibilité des lecteurs

“Nous ne pouvons pas imposer aux gens de voir des photos trash, même si ces photos font partie de l’actualité”, estime Alfred de Montesquiou. Il s’est en rendu compte lorsqu’un jour, de retour de reportage en Syrie, il écrivait son article dans le salon de son domicile avec toutes les photos laissées en évidence, des photos prises dans un hôpital de campagne près de Homs montrant des enfants blessés par des bombes. “Quand ma femme est rentrée, et qu’elle a vu les clichés, elle a manqué de s’évanouir. Depuis, je range”.

Sur le terrain… Et en ligne…

Mais il lui arrive encore de faire des erreurs. Notamment lorsqu’il était en reportage en Ukraine cet été, pour enquêter sur le crash du vol MH17. Il a alors posté sur son compte Instagram le plan, dans l’herbe, (attention, le lien suivant renvoie vers la photo) d’un pied de femme aux ongles vernis, en l’accompagnant de la légende “nightmare” (cauchemar en VF). “Honnêtement, c’est le cliché le plus anodin que j’avais pris, après une journée au milieu des cadavres. Or une pluie de réactions outrées s’est abattue en ligne, c’est dire si je n’ai pas su apprécier à quel point ce qui était soft pour moi pouvait être brutal pour d’autres”.

Il y a des photos qui n’ont rien de gore et choquent néanmoins, des photos qui peuvent faire changer le cours d’une guerre, des photos de victimes en souffrance qui provoquent un afflux d’aide internationale, comme cela a été le cas lors du tremblement de terre en Haïti. Au milieu de tout cela, une grille de questions aide à déterminer s’il faut ou non tel diffuser une image.

1. Quelle est la valeur informative de cette image?

2. Est-ce que la diffuser est une décision prise indépendamment de toute pression?

3. La photo peut-elle choquer?

4. Le cadrage respecte-t-il la dignité des victimes?

Sur France TV Info, a été mis en place un système de “disclaimer” qui affiche à la place de la photo un écran noir avec un message prévenant l’internaute de la violence ou du caractère choquant de ce qu’il s’apprête à voir. “Ainsi, chacun est libre (ou pas) de cliquer”, reprend Elodie Drouard. “Je pense que c’est une bonne formule.”

Voilà de quoi protéger les lecteurs. Pour les reporters, il y a malheureusement pire que le choc des images, il y a l’angoisse créée par les sons. “On s’habitue à tout”, a écrit Alfred de Montesquiou dans son livre, “Ouma”, rédigé en 2013. “Sauf aux bombardements. Les bombardements sont inhumains. C’est la chose la plus effrayante qu’on puisse rencontrer. […] Tous mes amis journalistes tués au combat l’ont été par des bombes et non par des balles. […] On se sent comme un chiot sous un canapé, à attendre que l’orage s’en aille. […] Se battre contre l’aviation, l’artillerie, les drones et les blindés d’une armée moderne dépasse presque l’entendement.”

Merci de partager cet article sur Facebook et Twitter.

Alice Antheaume

lire le billet

Le bingo des questions les plus fréquentes sur le journalisme numérique

Crédit: Flickr/CC/Robert Banh

Crédit: Flickr/CC/Robert Banh

«Nous vivons l’âge d’or du journalisme». «La liberté de la presse est le fondement de toute démocratie». Telles sont quelques unes des phrases que deux étudiants de l’Université de Boston ont le plus entendues cette année de la bouche de journalistes professionnels venus leur parler. Pour en rire, ils ont en fait un bingo, crayonné à la va-vite. Cela m’a donné l’idée de réaliser, à mon tour, une grille de bingo avec les questions qui reviennent le plus souvent de la part des étudiants et des journalistes professionnels. Et, sous la grille, des tentatives de réponses claires.

Peut-on enquêter en restant scotché à un écran?

Ce que pense celui qui pose cette question : Enquêter en ligne, ce n’est pas de la vraie investigation journalistique.

Réponse : Oui, on peut enquêter derrière un écran. L’activité des internautes, de tous ceux qui s’expriment sur le réseau, évoquant ici des sujets professionnels ou là la situation sociale, économique ou politique de leur pays, s’observe au moins autant que la vie des citoyens dans la rue. C’est même un terrain inépuisable qui mérite bien sûr une couverture éditoriale. Derrière un écran, les journalistes peuvent aussi interroger des chiffres extraits de bases de données, comme cela a été fait avec le projet «The migrant files», qui retrace le parcours de plus de 23.000 migrants ayant trouvé la mort sur leur chemin vers l’Europe depuis 2000. Un travail titanesque. Autre exemple d’investigation faite à partir de données en ligne et publiée sur lemonde.fr: comment est répartie la réserve ministérielle? Autant dire que la qualité d’une enquête ne tient pas à la fraîcheur de l’air que le journaliste respire mais à ce travail scrupuleux, laborieux même, de décorticage d’éléments (données ou autres) en vue de trouver une information inédite.

Les journalistes numériques ne vont jamais sur le terrain, si?

Ce que pense celui qui pose cette question : Le journalisme numérique, ce n’est pas du vrai journalisme.

Réponse : Il est vrai qu’il y a quelques années, les journalistes numériques travaillant sur des sites des presse n’ont, au départ, pas été encouragés à sortir de leur rédaction, englués dans du bâtonnage de dépêche inutile. C’est heureusement de l’histoire ancienne. RTL.fr délègue la production de ses dépêches à… l’AFP. Lefigaro.fr envoie en reportage longue durée des journalistes du Web, pour couvrir des événements comme le festival de Cannes ou des courses de voile. Quatre journalistes du Monde.fr ont été envoyés au festival South by South West à Austin. Car ces sites ont maintenant compris que leur plus-value tient à leur capacité à sortir des contenus inédits, que leurs concurrents n’auront pas, publiés dans des formats adaptés à la consommation d’informations en ligne. Pour ce faire, ils ont besoin de journalistes sachant jongler entre la production en temps réel (tweets, vidéos, photos) et celle de longs formats, papiers magazines, dans une temporalité moins chaude.

Les gens vont-ils un jour payer pour de l’information en ligne?

Ce que pense celui qui pose cette question : Ce serait quand même bien qu’ils paient pour avoir accès à des informations.

Réponse : Selon le rapport Digital News Report 2014 du Reuters Institute for the Study of Journalism, une personne sur dix seulement a payé – pour un article ou pour un abonnement – pour accéder à de l’information en ligne en 2013 en Angleterre, France, Allemagne, Italie, Finlande, aux Etats-Unis et au Japon, Danemark et Brésil. Quant aux sondés ayant déclaré n’avoir pas payé pour des contenus en ligne l’année dernière, ils ne sont pas tous prêts à le faire dans le futur – en France seuls 11% seulement d’entre eux s’y disent plutôt favorables, quand, au Brésil, le pourcentage monte à 61%.

Les paywalls ne marchent pas alors?

Ce que pense celui qui pose cette question : Mais comment va-t-on s’en sortir?

Réponse : C’est l’obsession d’un nombre grandissant de rédactions françaises – Lepoint.fr, Lexpress.fr, lefigaro.fr, même si, pour l’instant, la stratégie du paywall n’a pas vraiment fait ses preuves. «On voit souvent qu’au moment de leur lancement, les paywalls et applications payantes trouvent une croissance facile pendant un temps, mais ensuite il y a un décrochage – même les lecteurs fidèles s’épuisent», analyse Nic Newman, le rapporteur du Digital News Report 2014. Pour réussir son paywall, deux conditions sont nécessaires, a déjà écrit Frédéric Filloux, auteur de la Monday Note:
1. avoir des contenus à haute valeur ajoutée qui justifient qu’ils soient payants (voilà pourquoi l’information économique et financière a plus de chance d’être monnayée que de l’information généraliste)
et 2. disposer d’un spécialiste des données et statistiques qui traque les itinéraires des utilisateurs, pour comprendre pourquoi, quand ils se heurtent au paywall, ils font machine arrière ou, à l’inverse, décident de s’abonner.

Pourquoi mon reportage n’apparaît-il pas sur la une du site?

Ce que pense celui qui pose cette question : Mais qu’est-ce qu’ils font, au service Web?

Réponse : Parce que tous les reportages n’ont pas vocation à figurer sur la une du site, surtout lorsque la temporalité ou le sujet ne s’y prête pas. Consolation ou non, les unes des sites d’information ne sont pas toujours des carrefours d’audience. Ce qui compte, c’est que le reportage soit en ligne, et qu’il puisse être partagé sur les réseaux sociaux et référencé dans les moteurs de recherche.

Pourquoi mon reportage est-il au même niveau que cette brève sur Rihanna?

Ce que pense celui qui pose cette question : Qu’est-ce que c’est que cette hiérarchie des informations?

Réponse : En ligne, on ne hiérarchise pas les informations comme on le ferait dans un journal télévisé ou sur la couverture d’un magazine. Certes, toutes les informations ne se valent pas, mais leur emplacement n’est pas le seul critère pour déterminer leur importance. Il faut compter avec l’enjeu du taux de rebond des sites d’informations. Pour éviter que les internautes s’en aillent aussi vite qu’ils sont venus, l’architecture d’une page est travaillée de telle sorte que le visiteur puisse, après avoir atterri sur un contenu, en butiner d’autres – d’où des liens omniprésents, des colonnes remplies de recommandations, etc. Chacun comprendra qu’après la lecture d’un reportage sur l’offensive à Gaza une brève sur Rihanna puisse constituer une pause appréciable pour le visiteur qui, au final, reste plus longtemps sur le média.

Pourquoi n’envoie-t-on pas de push pour mon reportage?

Ce que pense celui qui pose cette question : Mais qu’est-ce qu’ils font, au service Web?

Réponse :
Le push sur mobile est un art compliqué. Il ne faut pas s’y tromper, car les alertes sont à double tranchant : envoyées au bon moment, et sur les bons sujets, elles boostent l’audience de façon phénoménale et poussent le lecteur à ouvrir l’application, tout en «lissant» les temps de consultation tout au long de la journée, faisant venir l’audience sur des informations urgentes à d’autres moments que le triumvirat matin-midi-soir. Mais, trop fréquentes ou mal éditées, elles peuvent provoquer l’agacement des utilisateurs. Hors de question, donc, d’envoyer 30 alertes par jour au risque de perdre ses abonnés. Il faut choisir les contenus à «pusher» et ne pas systématiser ce traitement.

Où trouver le temps d’aller – en plus du reste – sur les réseaux sociaux?

Ce que pense celui qui pose cette question : Les journées ne font que 24 heures.

Réponse : Les réseaux sociaux ne sont plus une option pour les journalistes en exercice, à la fois pour y faire de la veille, pour y trouver des témoins et pour interagir avec leurs lecteurs. Il faut donc s’organiser autrement pour trouver le temps, non seulement d’y aller, mais aussi d’y «cultiver son jardin» en mettant à jour la liste des personnes que l’on suit en fonction de l’actualité. Par ailleurs, les réseaux sociaux ne se réduisent pas à Facebook et Twitter, il y a aussi Reddit ou Pinterest, lequel apporterait maintenant à Buzzfeed plus de trafic que Twitter parmi les réseaux sociaux pourvoyeurs d’audience.

Vaut-il mieux aller vite ou vérifier?

Ce que pense celui qui pose cette question : Dites moi qu’il vaut mieux vérifier.

Réponse : Il y a une tension évidente entre, d’un côté, l’instantanéité de l’information et, de l’autre, l’impératif de vérification journalistique. Dans tous les cas, il vaut mieux prendre le temps de vérifier. Car la faute de carre, si vite arrivée en temps réel, entame durablement la crédibilité d’un journaliste qui se serait trompé. La radio américaine NPR a dû le rappeler à toutes ses troupes ce mois-ci: «tweeter ou retweeter, c’est cautionner l’info». «C’est comme si vous disiez le tweet ou le retweet à l’antenne. Donc si cela nécessite du contexte, une source, des éclaircissements ou même un démenti, donnez-le.»

Comment vérifier un tweet?

Ce que pense celui qui pose cette question : C’est mission impossible, non?

Réponse : C’est une question de méthodologie. Il y a cinq étapes, détaillées ici, pour s’assurer qu’un témoignage, publié sur un réseau social, est authentique, ou qu’une image n’est pas un photomontage ou un vieux cliché ressorti des limbes. Il faut commencer par identifier l’auteur du contenu, fournir le contexte, recouper l’information, décoder la technique et surveiller ce qu’il s’en dit sur le réseau. Dernier conseil, il faut songer à prendre des captures d’écran de tous les éléments repérés en ligne (tweets, photos, messages) et les enregistrer hors ligne (vidéos) – ils peuvent disparaître ou être modifiés à tout moment.

Pourquoi m’insulte-t-on en ligne?

Ce que pense celui qui pose cette question : Je joue le jeu de l’interaction, et c’est tout ce que j’obtiens, comme gratification?

Réponse : L’univers numérique est peuplé de trolls. «A la fin des années 90, on pensait que l’on pourrait capturer l’intelligence de l’audience. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé», déplore Nick Denton, de Gawker. En ligne, c’est vrai, une foule de commentaires toxiques ou insultants le dispute à quelques interactions pertinentes. Ne perdez pas patience, et, surtout, ne répondez pas aux insultes – allez plutôt prendre un café ou punaisez les pires saletés repérées en ligne sur le mur pour amuser la galerie, cela permet de relativiser.

Et si j’écrivais dans ma biographie «mes tweets n’engagent que moi»?

Ce que pense celui qui pose cette question : Comme ça, je me dédouane de toute responsabilité par rapport à mon employeur.

Réponse : Mauvaise idée. Quand on est journaliste, les tweets que l’on écrits, les retweets que l’on fait, engagent la rédaction pour laquelle on travaille. Même il est écrit l’inverse dans sa biographie.

Et si j’avais un compte Twitter pro et un compte Twitter perso?

Ce que pense celui qui pose cette question : Comme ça, je me dédouane de toute responsabilité par rapport à mon employeur.

Réponse : Mauvaise idée. Reuters l’a un temps préconisé en 2010 mais en est revenu depuis. L’agence préconise désormais de contextualiser les messages postés en ligne en précisant dans son guide : «vous devez vous identifier comme journalistes de Reuters et déclarer au besoin que vous parlez pour vous, pas au nom de Thomson Reuters».

Que veut-dire «engager» l’audience?

Ce que pense celui qui pose cette question : Pourrait-on utiliser un vocabulaire plus précis, s’il vous plaît?

Réponse : A chaque conférence ou table ronde sur le journalisme, le mot «engagement» est répété à l’envi. A l’origine, en anglais, il désigne des fiançailles. Dans l’univers journalistique, c’est quasi devenu un mot valise qui désigne à la fois la nouvelle relation entre journalistes et lecteurs, les types d’interactions de l’audience avec les contenus et leur mesure. Pour savoir qui l’emploie dans quel sens dans les rédactions françaises et anglo-saxonnes, par ici.

Que veut dire «diversifier ses activités» pour un média?

Ce que pense celui qui pose cette question : Je suis journaliste. Peut-on me demander d’être serveur?

Réponse : Cette expression, beaucoup utilisée en début d’année pour évoquer l’avenir de Libération, signifie trouver des revenus autrement qu’en produisant des informations. Par exemple en proposant des formations (Rue89, France24/RFI), en se tournant vers l’événementiel (Le Télégramme et l’organisation de courses de voile, Amaury, éditeur du Parisien-Aujourd’hui en France, et l’organisation du Tour de France, les forums Libé, la fête de l’Huma, le festival Le Monde en septembre prochain, etc.), ou en créant des technologies que l’on peut revendre ensuite à d’autres… L’idée, au final, c’est de suppléer les revenus moribonds autrefois générés par la publicité. Et non, un employeur ne peut pas demander à un journaliste de devenir serveur.

Qu’entendre par «il faut expérimenter des choses en ligne»?

Ce que pense celui qui pose cette question : Pourrait-on avoir une vision éditoriale plus précise, s’il vous plaît?

Réponse : On attend des journalistes numériques qu’ils testent des nouvelles interfaces, des nouveaux formats, de nouvelles formes d’interactions avec l’audience. Bref qu’ils expérimentent, avec un état d’esprit proche de la version beta permanente. L’innovation ne se décrète pas pendant une réunion, elle se construit comme dans un laboratoire, chaque jour de l’année. «L’expérimentation, ce n’est pas seulement essayer quelque chose de nouveau, c’est adopter une méthode rigoureuse, scientifique, pour éprouver des nouveautés et les tordre dans tous les sens pour les rendre les plus performantes possibles», est-il écrit dans le mémo du New York Times. Et de citer l’exemple de la page d’accueil de The Verge, qui a été redessinée 53 fois en deux ans.

Quel est, pour l’information, le modèle économique du futur?

Ce que pense celui qui pose cette question : Que devrait-on changer pour survivre?

Réponse : Personne ne le sait. Une chose est sûre, les vieux modèles ne fonctionnent plus – paywalls, modèles basés sur les revenus publicitaires, applications payantes… Si, pour David Spiegel, de Buzzfeed, le salut figure dans le «native adversiting» – 40% des 10 milliards de dollars investis dans des publicités sur les réseaux sociaux d’ici 2017 -, pour Justin Ellis, du Nieman Lab, la clé pour fonder un modèle viable, c’est de récupérer toutes les données possibles sur son audience. «Qui sont vos lecteurs? Combien de temps passent-ils avec vous? Combien dépensent-ils pour vous? Où habitent-ils? Combien gagnent-ils?» Cela signifie avoir un système d’analyse des statistiques ultra performant. «Regardez Netflix», continue Justin Ellis. «Ils savent quelle série va plaire à leur audience, car ils vous connaissent très bien. Des centaines d’ingénieurs travaillent sur l’algorithme de Netflix pour encore mieux vous cerner et savoir quel programme ils vont vous proposer – parce qu’ils sont sûrs que vous allez le regarder».

Qui embauche des journalistes aujourd’hui?

Ce que pense celui qui pose cette question : Où pourrais-je travailler?

Réponse : Difficile de répondre à cette question en quelques lignes tant le spectre des employeurs est large – télévisions, chaînes d’information en continu, boîtes de production, agences de presse, sites de presse, pure-players et même nouveaux entrants comme Buzzfeed, Circa, et bientôt Briefme, le nouvel projet de Laurent Mauriac, ex-Rue89, ou NOD: News On Demand, un service de rattrapage de l’actualité développé par Marie-Catherine Beuth, ou encore GoMet, sur l’actualité de la métropole d’Aix Marseille Provence, créé par Amandine Briand, diplômée de l’Ecole de journalisme de Sciences Po, lauréate de la bourse start-up de l’information de Google, pour lequel elle vient de recruter un journaliste, Jérémy Collado, ancien de sa promotion.

Les chiffres sur les secteurs où travaillent les journalistes disposant de la carte de presse en France sont peu fiables. Selon les statistiques de 2013, le plus gros des troupes travaillerait en “presse écrite” (66%), une catégorie un peu fourre-tout qui comprend la presse quotidienne nationale, la presse quotidienne régionale, les agences de presse comme Reuters ou l’AFP, mais aussi les sites d’informations des quotidiens et magazines ainsi que les pure players. Pas étonnant, donc, que cette catégorie fasse le plein, devant la télévision (14,8%), la radio (9,5%) et la production audiovisuelle (2,5%). Quant à la véritable part du numérique dans les embauches, elle est sous-estimée car, toujours selon ces statistiques de la CCIJP, la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, ceux qui travaillent, par exemple, pour les sites de Radio France sont répertoriés dans la catégorie radio tandis que ceux qui produisent sur France TV Info figurent dans la catégorie télévision.

Pourquoi ne s’inspire-t-on pas du New York Times?

Ce que pense celui qui pose cette question : Eux ont l’air de réussir, et si on faisait pareil?

Réponse : Le New York Times est une licorne qui peuple l’imagination de nombreux responsables de rédaction, lesquels tentent de calquer leur stratégie éditoriale sur une utopie. Mais encore faudrait-il pouvoir comparer ce qui est comparable. Car qui a un service de 445 développeurs et la capacité de dédier une vingtaine de journalistes, encadrés le lauréat de deux prix Pulitzer, pour une application mobile comme celle lancée en avril, NYT Now? Malheureusement personne en France.

C’est le retour de l’infographie?

Ce que pense celui qui pose cette question : On en produisant déjà quand le numérique n’était pas encore né.

Réponse : L’infographie est en effet un format vieux comme l’imprimé. Mais elle fait florès en ligne grâce aux outils comme Datawrapper ou Infogr.am. Elle devient alors «embeddable», donc partageable… Si elle agrège des données, et les rend lisibles à grands renforts d’effets visuels, cela peut s’appeler de la data visualisation. Le pure-player Quartz en a fait l’un de ses ingrédients-clés, au point d’avoir développé en interne un outil appelé Chartbuilder pour permettre à des journalistes «dont les compétences sont limitées de créer des graphiques». «Savoir construire un graphique est une compétence requise pour faire partie des journalistes de la rédaction», estime Kevin Delaney, le rédacteur en chef de ce site dont la moitié des contenus publiés comportent des graphiques. Prochain enjeu pour l’infographie? La rendre mobile compatible.

Que veut dire «Web first»?

Ce que pense celui qui pose cette question : Que veut dire «Web first»?

Réponse : «Web first, print later» (le Web d’abord, le print ensuite), peut-on lire sur le site de la Columbia Review. C’est l’idée de publier d’abord en ligne avant de songer à ce qui sera imprimé ou diffusé à l’antenne. Cela suppose, dans les médias traditionnels, une réorganisation totale du circuit de la copie avec des conférences de rédaction qui déterminent les contenus numériques à publier avant de décider de la nature des publications pour l’imprimé, l’antenne, etc. Cela suppose aussi une révision du management avec le recrutement de profils sachant diffuser, promouvoir, susciter le partage des contenus, parler le langage des journalistes et celui des développeurs et lancer des innovations à la fois éditoriales et technologiques.

Que veut dire «mobile first»?

Ce que pense celui qui pose cette question : Que veut dire «mobile first»?

Réponse : Si «Web first» signifie «Web first, print later», alors «mobile first» devrait signifier «mobile first, desktop later» (le mobile d’abord, le site ensuite). De fait, tous les signaux sont au vert pour que 2014 soit «l’année de la mobilité», comme l’a dit Isabelle André, présidente du Monde Interactif, lors du lancement de la nouvelle application du Monde. Pour l’instant, les rédactions traditionnelles ont tendance à faire les mêmes erreurs que lorsque le Web est arrivé, c’est-à-dire qu’elles dupliquent sur mobile ce qui existe déjà sur leur site d’informations, comme elles dupliquaient sur le Web ce qu’elles produisaient déjà pour l’imprimé. Or il faudrait sans doute, pour bien faire, proposer d’autres formats, et sans doute d’autres sujets aussi, pour le mobile que ce qui est publié sur le site. Avec, en plus, une rédaction dédiée au mobile.

A quoi va ressembler notre métier dans 10 ans?

Ce que pense celui qui pose cette question : Est-ce que l’évolution de notre profession va me plaire?

Réponse : Vu l’ampleur de la mutation du journalisme ces 10 dernières années, entre 2004 et 2014, on peut sans risque anticiper des bouleversements dans les pratiques et les usages au moins aussi extraordinaires pour la prochaine décennie. Au programme: cap sur le mobile, beaucoup de data, du journalisme sécurisé et la cohabitation avec des algorithmes. Plus sans doute d’autres expériences de consommation d’information qui ne sont pas encore nées.

Si j’ai oublié des questions à ce bingo, n’hésitez pas à me les signaler, sur Twitter ou sur Facebook.

Alice Antheaume

lire le billet

Vous savez que vous êtes journaliste quand…

Crédit: Flickr/CC/Lisa Padilla

Crédit: Flickr/CC/Lisa Padilla

Fin d’année scolaire oblige, une nouvelle salve d’étudiants sortent diplômés de l’Ecole de journalisme de Sciences Po et commencent leur vie professionnelle en tant que journalistes. Après deux ans de travail intense, de veille acharnée à la recherche d’informations inédites, de revues de presse, d’enregistrements de flashs, d’écriture de reportages, d’enquêtes, d’animation de “lives”, de travail d’équipe, et d’interactions avec l’audience, une foule de petits détails trahissent maintenant leur profession.

Une fois n’est pas coutume sur ce blog, voici une note humoristique pour leur faire un clin d’oeil de fin d’année.

Si ce contenu vous plaît, n’hésitez pas à le partager sur Facebook et Twitter!

Alice Antheaume

lire le billet

Ce que révèle le mémo interne du New York Times

Crédit: Flickr/CC/alextorrenegra

Crédit: Flickr/CC/alextorrenegra

“Le New York Times fait du bon journalisme mais ne maîtrise pas l’art de faire venir les lecteurs à son journalisme”. Le rapport interne intitulé “Innovation” du New York Times, qui a fuité sur le Net il y a quinze jours, est une saine lecture. Parce qu’il dresse un portrait sans concession de l’une des rédactions les plus prestigieuses au monde, laquelle n’a pourtant – comme beaucoup d’autres d’ailleurs – pas encore saisi l’urgence à évoluer pour survivre à l’ère numérique. Si vous avez la flemme de parcourir l’intégralité de ses quelque cent pages en anglais, voici ce qu’il faut en retenir.

A noter, le New York Times veut revoir la configuration de sa réunion réservée aux chefs et dévolue à la couverture du quotidien, la fameuse “Page One”, pour l’axer davantage sur le numérique. Cette annonce survient alors que le rapport déplorait la trop grande attention portée à cette couverture au détriment d’autres enjeux éditoriaux, et notamment le mobile, la vidéo, etc.

The Full New York Times Innovation Report

  • Avoir la (bonne) concurrence à l’oeil

Les compétiteurs du New York Times ne s’appellent ni CNN ni le Wall Street Journal, mais Buzzfeed, Circa, Flipboard, Yahoo! News, Quartz. Tous des pures-players qui, sans le carcan des organisations traditionnelles, sans le poids des traditions, se concentrent sur le développement de l’audience via des équipes chevronnées en la matière. Résultat, “The Huffington Post et Flipboard font venir une plus grosse audience sur les contenus du New York Times qu’ils agrègent que ce que nous arrivons à faire nous-mêmes”.

Un comble alors que les rédacteurs en chef du New York Times “passent beaucoup de temps à lire les productions des autres rédactions”, mais n’analysent ni leurs stratégies éditoriales sur mobile, ni leur présence sur les réseaux sociaux, quand ils n’oublient pas de regarder ce que font ces nouveaux entrants, qu’ils ont du mal à considérer comme des rivaux sérieux.

  • Abandonner la culture du “print”

Le rapport le martèle: du sol au plafond, il y a urgence à bouger et à se débarrasser de cette culture du papier qui handicape la mutation numérique du New York Times. “Cela ne suffit pas d’être une rédaction intégrée. Nous devons être une rédaction numérique, dans laquelle un petit groupe s’occupe du print”, lâche un éditeur du titre.

Car, même si les trois quart des revenus proviennent encore du papier (abonnements et publicités), les lecteurs, eux, sont en majorité présents sur le numérique (Facebook, Twitter, abonnés aux newsletters, aux alertes, lecteurs sur mobile ou ordinateur…).

Trop souvent les journalistes du New York Times considèrent que leur travail est terminé sitôt leur article publié, alors qu’en ligne, tout commence à ce moment-là. “Quand nous n’étions qu’un journal, se focaliser sur l’imprimé faisait sens. Mais nous devons maintenant jongler entre le papier, le Web, les applications, les newsletters, les alertes, les réseaux sociaux, les vidéos, une édition internationale et d’autres produits encore” comme la récente application mobile NYT Now.

  • Casser les barrières entre l’Eglise et l’Etat

Problème, dans la rédaction du New York Times, ce qui n’est pas du pur journalisme – comprendre l’écriture – paraît être un gros mot. Connaître son audience et savoir où et comment la trouver ne fait donc pas partie des priorités. En interne, il y a un vrai mur entre l’Eglise et l’Etat, entre la rédaction et les autres services, lesquels sont pourtant richement dotés (30 dans le service “Analytics” qui décortique les statistiques, 445 développeurs, 120 chefs de projet, 30 graphistes). Eux bouent de ne pas connaître les requêtes des journalistes pour remplir leur mission, et la rédaction nourrit une peur viscérale de se faire “manipuler” par des intérêts marketing quand elle n’est pas débordée par le quotidien.

“Améliorer les passerelles et les collaborations avec les ingénieurs, les graphistes, ceux qui s’occupent des statistiques et des données, et ceux qui font de la recherche et du développement, ne représente aucune menace pour nos valeurs journalistiques”, insistent les auteurs pour évangéliser leurs collègues.

  • Regarder de près les statistiques

De ce mur étanche découlent des décisions éditoriales à côté de la plaque: la majorité des contenus sont publiés le soir alors que le prime time, en ligne, a lieu le matin tôt; des informations de qualité sont mises en ligne le dimanche, un jour pourtant peu fréquenté en ligne. Grâce aux statistiques, cela serait pourtant vite corrigé.

Comment, dans ces conditions, l’audience peut-elle croître? Et, conséquence indirecte, comment le New York Times peut-il attirer des génies du numérique si la direction du titre se focalise sur le papier?

  • Revoir le recrutement 

En effet, la gestion des ressources humaines n’est pas épargnée dans ce rapport. Là encore, la culture du print a tendance à régir les recrutements. Ce qui compte pour être embauché ou promu au New York Times, c’est d’être un bon reporter. Or cette qualité, si elle était essentielle lorsque les journaux étaient hors ligne – quoique cela se discute pour les postes de rédacteurs en chefs -, ne suffit plus aujourd’hui. Connaître son audience, savoir diffuser, promouvoir, susciter le partage, et lancer des innovations à la fois éditoriales et technologiques, sont d’autres compétences nécessaires. Mieux encore, il faut trouver des profils sachant parler le langage des journalistes et celui des développeurs.

  • Comprendre les démissionnaires

D’ailleurs, la partie la plus intéressante du rapport détaille les raisons pour lesquelles des employés travaillant sur le numérique au New York Times sont partis. “Quand il te faut vingt mois pour construire quelque chose, tu progresses moins en capacité à innover qu’en capacité à naviguer au milieu d’une bureaucratie”, fustige l’un. “Je suis parti pour prendre des responsabilités plus vite ailleurs, dans un environnement moins rigide et pourvu d’une meilleure connaissance des réelles possibilités offertes par le journalisme numérique”, précise un autre. En creux, il transparaît que les compétences de ces profils numériques ne sont pas reconnues comme telles par leurs chefs.

Pire, quand ils ne sont pas journalistes, les employés travaillant au développement, au marketing, sur les données, ne comprennent pas pourquoi ils devraient rester en seconde zone. Car l’autre handicap du New York Times, c’est que les services non journalistiques ne cohabitent pas avec la rédaction. L’un des responsables de la section “Reader Experience” le regrette: “si nous ne servons pas la rédaction, nous ne pouvons pas faire notre métier”.

Un ancien d’Upworthy, Michael Wertheim, a même refusé de rejoindre le New York Times. Selon lui, la mission qui lui aurait été dévolue aurait été impossible tant que la rédaction n’acceptait pas de travailler avec le marketing pour réussir à faire décoller son audience. Quant aux développeurs de génie, très demandés par ailleurs, ils ne peuvent se satisfaire de la situation. Kevin Delaney, le rédacteur en chef de Quartz, le sait bien: “les développeurs comprennent ce qu’il faut faire quand ils impliqués dans le quotidien des journalistes. Ils ne prennent pas d’ordre” sans voir.

  • Faire de l’expérimentation une méthode

Conséquence, l’expérimentation n’est pas au niveau. Celle-ci ne se réduit pas à SnowFall, un format salué partout. “L’expérimentation, ce n’est pas seulement essayer quelque chose de nouveau, c’est adopter une méthode rigoureuse, scientifique, pour éprouver des nouveautés et les tordre dans tous les sens pour les rendre les plus performantes possibles”. Et de citer l’exemple de la page d’accueil de The Verge, qui a été redessinée 53 fois en deux ans.

  • Investir dans les technologies

“Je préfère avoir un outil pour faire des SnowFall plutôt que d’avoir un seul SnowFall”, reprend Kevin Delaney, de Quartz. Lui a un outil, appelé Chartbuilder, développé en interne, conçu pour permettre à des journalistes «dont les compétences graphiques sont limitées de créer des graphiques». Dans le même esprit, Buzzfeed a développé son propre outil de quiz.

Là aussi, les concurrents du New York Times ont une longueur d’avance. Plutôt que de s’investir dans un contenu unique comme SnowFall, ils construisent la technologie qui va leur permettre de systématiser les SnowFall en déclinant le format en fonction de l’histoire racontée. Une logique qui n’est pas celle du New York Times. Or, selon Jonah Peretti, le patron de Buzzfeed, rater la marche pour effectuer de tels investissements – dans les formats, les outils d’analyse, l’optimisation – est quasi inrattrapable.

Les auteurs du rapport enfoncent le clou en démontrant qu’il n’y a pas de réel suivi des projets au New York Times, qu’ils soient réussis ou ratés. “Notre page d’accueil dédiée à une audience internationale ne marche pas, mais nous continuons à y consacrer des ressources (…) Nous avons fermé The Booming Blog mais sa newsletter est toujours en activité.” Certes, tirer les leçons des échecs ou des semi-échecs est difficile mais c’est une pratique très usitée chez les mastodontes du Web - “Si on n’a pas de temps en temps un gros plantage, c’est qu’on ne prend pas assez de risques”, argue Larry Page, le co-fondateur du moteur de recherche Google.

  • Booster le trafic en provenance des réseaux sociaux

Au New York Times, “nous aimons laisser notre travail parler de lui-même. Nous ne sommes pas du genre à nous en vanter”, pointe encore le rapport. Autant dire que cette attitude n’est pas adaptée à l’ère des réseaux sociaux, où l’offensive est de mise. Même Pro Publica, que le rapport compare à un “ bastion de journalistes old-schools”, s’y est mis. Ils doivent soumettre, pour chaque papier, pas moins de cinq tweets. Au Huffington Post, un contenu ne sort pas sans titre SEO, sans photo, sans tweet ni post sur Facebook.

Rien de tout cela au New York Times, dont 10% seulement du trafic provient des réseaux sociaux – alors qu’à Buzzfeed, c’est 75%. D’ailleurs, c’est assez incongru pour être mentionné, ce sont des journalistes qui s’occupent du compte Twitter, mais la page Facebook du New York Times est, elle, gérée par le marketing. En la matière, les journalistes sont, précise le rapport, en manque de repères. Ils hésitent encore entre engager une conversation avec leurs lecteurs sur les réseaux sociaux ou tout couper pour produire un autre papier.

  • Faire le deuil de la page d’accueil

D’autant qu’au New York Times comme ailleurs, la mutation des usages a bouleversé la consommation d’informations qu’ont les lecteurs. “Notre page d’accueil, qui a longtemps été notre principal outil pour attirer des lecteurs, s’est fanée. Seul un tiers de nos visiteurs y passe. Et ce tiers y passe de moins en moins de temps.” Une tendance que l’on retrouve aussi sur les sites d’informations français dont la page d’accueil n’est plus un carrefour d’audience mais reste statutaire, comme ce WIP l’avait montré.

Quant aux alertes du New York Times, elles atteignent près de 13,5 millions de lecteurs, soit 12 fois plus que le nombre d’abonnés de l’imprimé. Là aussi, on connaît la force des pushs sur mobile, par exemple sur une application comme celle du Monde.

chiffresNYT

  • Discuter avec ses lecteurs

Malgré cela, l’engagement de l’audience reste faible, ce dont témoigne aussi le système de commentaires – 1% seulement des lecteurs commentent les contenus, et seuls 3% d’entre eux lisent ces commentaires. C’est d’autant plus dommage que le New York Times est lu par des lecteurs très influents qui n’ont de cesse de proposer des tribunes – environ 12 par jour qui, bien sûr, ne peuvent pas être toutes éditées dans la section “Opinions”. Pourquoi ne pas lancer des plates-formes hébergeant ces propositions écrites par des invités?, demandent les auteurs du rapport, rappelant que “beaucoup d’éditeurs en tirent une hausse d’audience”, comme Medium.

  • Communier dans un festival 

L’une des pistes avancées pour renouer avec la communauté du New York Times? Créer des événements – comme Libération et ses forums et le nouveau festival lancé par Le Monde. “On se demande pourquoi les conférences TED, dont le ticket d’entrée aux Etats-Unis coûte 7.500 dollars, n’auraient pas pu être imaginées par le New York Times”, déplorent les auteurs, citant la théorie selon laquelle l’engagement en ligne s’apparenterait à un cocktail. “Les gens ne veulent pas parler à des étrangers, ils veulent parler à leurs amis et à des personnalités importantes”. Et de conclure: “si Facebook s’occupe de la partie amis, le New York Times pourrait gérer la partie VIP” avec, par exemple, un festival payant qui aurait lieu chaque année et proposerait des tables rondes sur les informations les plus importantes de l’année, des interviews avec les reporters du New York Times, des séances vidéos et photos, etc.

  • Taguer toutes les archives

Autre lacune identifiée dans le rapport: les contenus du New York Times ne sont pas tagués correctement. Et pourtant, il y en a beaucoup – 14,7 millions de contenus, de 1851 à nos jours. De plus, chaque jour, le New York Times génère environ 300 liens supplémentaires. Une richesse inouïe d’archives qui pourraient être ressortis facilement si tant est qu’on puisse les identifier via des métadonnées associées. Or “vos archives sont remplis de trucs qui n’ont aucune valeur puisque vous ne pouvez pas les retrouver et vous ne savez pas de quoi ces trucs parlent”, juge John O’Dononvan, du Financial Times.

Sans structure organisée à la Netflix, et “même s’ils sont difficiles à trouver lorsqu’ils datent de plus d’une semaine”, les contenus arts et culture sont parmi les plus lus bien après leur publication, selon une étude effectuée sur les six derniers mois de 2013. C’est logique puisque les lecteurs ont besoin de la critique d’un film, d’un spectacle, au moment où ils souhaitent les voir – et pas forcément quand le journaliste a rendu son papier.

  • Géolocaliser les contenus

Les auteurs du rapport proposent que, lorsqu’un lecteur arrive à proximité d’un restaurant sur lequel le New York Times a écrit, il se voit proposer automatiquement sur son smartphone ce contenu – comme le fait Foursquare, qui sait dans quel coin vous êtes et peut vous proposer des commentaires de vos amis sur les lieux avoisinants. “Alors que 60% de nos lecteurs nous lisent via mobile, nous ratons l’occasion de leur servir des contenus pertinents en fonction de l’endroit où ils se trouvent, parce que nous n’avons pas tagué nos contenus avec des coordonnées GPS.”

L’exemple de Circa, l’application mobile dont j’ai déjà parlé ici, est encore plus abouti: non seulement les contenus ont chacun des métadonnées mais ils sont même séquencés en atomes qui ont, eux aussi, des métadonnées associées. Cela signifie que, plutôt que de ressortir le contenu en intégralité, on peut faire remonter seulement un paragraphe, un graphique, une vidéo du contenu en fonction de l’actualité.

  • Préparer des “bouquets” de sujets pour chaque actualité

Enfin, les auteurs estiment qu’il leur faut vite avancer les pions d’une stratégie éditoriale adaptée aux différentes temporalités du Web, en jonglant entre le temps du “breaking news”, comme cela a été le cas lorsque le joueur de football américain Michael Sam a révélé en exclusivité son homosexualité, le temps de l’opinion, en pensant à caler une tribune d’invité sur le sujet pour le jour-même, l’agrégation de tweets-réactions à la révélation du sportif, et le long format à ressortir des archives (il y en avait un datant de 2011 sur les coming out). Toutes les ressources sont déjà là, il n’y a plus qu’à…

Merci de partager cet article sur les réseaux sociaux.

Alice Antheaume

lire le billet

Le boom des robots de l’information

Crédit: Flickr/CC/salforduniversity

D’ici 15 ans, 90% des informations pourraient être produites par des robots. Cette prédiction, glissée du bout des lèvres par Kristian Hammond, le dirigeant de Narrative Science, une start-up qui produit des articles de façon automatique, fait froid dans le dos. Les lecteurs font-ils seulement la différence entre les contenus écrits par les journalistes et ceux rédigés par des programmes informatiques? Pas si sûr.

En 2011, les robots écrivant des articles journalistiques étaient encore rares. Désormais, ils sont en ordre de marche. Et ils fonctionnent à merveille lorsqu’il s’agit de compiler des bouts de texte factuel et des données – les scores des matchs sportifs, les résultats financiers des entreprises, la magnitude d’un séisme, les votes obtenus aux élections.

De part et d’autre de l’Atlantique, de plus en plus de médias publient des contenus automatisés.

  • Forbes a des papiers écrits par le robot de Narrative Science.
  • Associated Press et Yahoo! font appel aux programmes d’une autre start-up américaine, Automated Insights.
  • France TV Info a, lors des élections municipales, mis en place un robot sur Twitter à qui les utilisateurs pouvaient demander de les alerter des résultats obtenus dans leur ville dès que ceux-ci étaient disponibles.

Le robot de France TV Info sur Twitter lors des élections municipales 2014

Branché sur les alertes du centre américain qui surveille les secousses sismiques, il est programmé pour rédiger des papiers en fonction du niveau de l’alerte reçu. Ensuite, le papier est mis dans le système de publication du Los Angeles Times en attente d’une validation humaine. C’est ce qu’il s’est passé lundi 17 mars 2014. A 6h25 du matin, un tremblement de terre secoue la Californie. Trois minutes plus tard, à 6h28, figure déjà sur le site du Los Angeles Times un papier de 700 signes sur le séisme, rédigé par Quakebot, et relu par Ken Schwencke, journaliste et programmateur au Los Angeles Times, sorti de son lit par ce séisme.

“Nous avons l’information, nous la publions en premier, nous informons notre audience. Si nous pouvons l’automatiser, pourquoi s’en empêcher?”, justifie-t-il.

Quakebot


Un rêve de rédacteur en chef?

Dans une rédaction, un robot travaille vite, ne dort pas, ne prend pas de congés et… ne râle pas. “Quand nous avons commencé, nous étions des parias dans cet univers”, reprend Joe Procopio, d’Automated Insights, qui se défend de créer des rédactions low-cost. Pour lui, le système est vertueux: il libère les journalistes d’une partie ingrate de leur travail – par exemple la rédaction de dépêches factuelles – pour leur permettre de se concentrer sur des enquêtes à haute valeur ajoutée ou des reportages qui nécessitent un peu de finesse dans l’approche.

Les limites des robots

Et si les rédactions confiaient aux robots l’écriture des “breaking news” – Facebook peut déjà vérifier les contenus de ses utilisateurs en temps réel alors que ceux-ci partagent 684.478 éléments par minute sur le réseau social -? Voire leur sous-traitaient  leur secrétariat de rédaction?

Puisque les robots sont les rois de la compilation de données, il est logique qu’ils puissent servir à monter et éditer des pages imprimées. Cela existe déjà avec The Long Good Read, une expérience menée par le Guardian dont l’objectif est de réussir “à presser quelques boutons pour imprimer un journal” dont le contenu a du sens pour les lecteurs. Le principe? Un algorithme maison, baptisé Ophan, pioche dans les articles les plus vus, les mots clés cherchés par les lecteurs du Guardian et une somme d’autres critères pour sélectionner les contenus à imprimer.

Le Guardian, qui a le goût du défi, a voulu savoir si un robot pouvait aussi écrire des articles très “anglés” et livrer des analyses. Pour ce faire, ils ont développé un autre robot en interne, le “Guardbot”. Bilan de l’expérience? “Nous avons peut-être été un peu trop optimistes”, tempère la rédaction.

Car réaliser des interviews, manier les formules et offrir un récit qui ne soit pas trop “brut de décoffrage” restent des tâches impossibles à automatiser.

Mais la veille et la “curation” d’informations pourraient aujourd’hui être assurés par des robots. Pas question, a tranché Mark Thompson, le patron du New York Times, au moment d’annoncer le lancement de l’application mobile NYT now: “la sélection humaine, et par là, le jugement humain, demeurent fondamentaux… peut-être pas pour tout le monde, mais pour une part importante et qualifiée de notre audience”.

Quand les lecteurs n’y voient que du feu…

Comment les lecteurs jugent-ils les contenus écrits par des robots – qui ne sont pas toujours annoncés comme tels? N’y voient-ils que du feu? Christer Clerwall, un chercheur de l’Université suédoise de Karlstad, a recueilli les réactions de lecteurs face à des articles sportifs réalisés d’un côté par des étudiants en communication et journalisme et de l’autre par des automates.

Dans l’étude qu’il a publiée fin février, il ressort que ces lecteurs ont beaucoup de mal à discerner les contenus produits par humains et ceux rédigés par des robots. Et quand ils font la différence, ils jugent les informations délivrées par les robots “plus justes, plus fiables, plus objectives” que celles des journalistes et que l’écriture robotisée “est perçue comme plus descriptive, plus informative, et plus ennuyeuse” que l’écriture humaine.

Résultats des tests menés auprès des lecteurs

C’est vrai qu’un robot ne votant pas, ne déjeunant pas avec ses sources, il ne peut a priori pas se faire manipuler par celles-ci. Du journalisme enfin objectif? Si les lecteurs sondés par l’étude paraissent le croire, la neutralité des robots est un mythe.

Le mythe de la neutralité

Lorsque les ingénieurs conçoivent un programme, ils “font des choix dans les paramètres, basés sur leurs intuitions, or celles-ci ne sont jamais neutres”, expliquent Gilad Lotan, expert des données, et Kelly McBride, de Poynter, lors d’une discussion sur les algorithmes, le journalisme et la démocratie à South by Southwest.

Sur ce point, il n’y a pas de transparence. Aucune charte éditoriale n’indique encore comment sont “paramétrés” ces robots de l’information ni qu’il faille préciser aux lecteurs si un article est écrit par un humain ou non.

Retrouvez dimanche à 12h30 sur France 5 le débat de Médias Le Mag sur les robots journalistes. Et n’ayant pas encore de robot pour ce faire, merci de partager cet article sur les réseaux sociaux s’il vous a plu. 

Alice Antheaume

lire le billet

Le New York Times affiche son ambition mobile avec NYT now

Crédit: AA

Crédit: AA

C’était la principale annonce de la conférence FT digital media organisée par le Financial Times à Londres, les 26 mars et 27 mars. Mark Thompson, le président du New York Times, a montré en avant-première l’application NYT Now, dont le lancement sur iPhone uniquement est prévu le 2 avril. Pour l’instant, il n’y a pas d’application Android ni de version consultable depuis un ordinateur.

>> Les chiffres de l’offensive mobile >>

«NYT now va donner aux lecteurs un panorama quotidien de ce qu’ils doivent savoir sur la marche du monde», a déclaré Mark Thompson. On y trouve des contenus du New York Times (les «top news»), des résumés chaque matin et soir des informations essentielles en deux ou trois paragraphes (les «briefings»), ainsi qu’une agrégation de contenus, de tweets, de citations, de longs formats, repérés sur les réseaux sociaux («our picks»).

A l’oeuvre, une vingtaine de journalistes, encadrés par Cliff Levy, lauréat de deux prix Pulitzer et ex-chef du bureau de Moscou. Une sorte de mini-rédaction dédiée au mobile. Ici, point d’algorithmes. «A l’ère de la personnalisation, la sélection humaine, et par là, le jugement humain, demeurent fondamentaux», a défendu Mark Thompson, avant d’ajouter: «peut-être pas pour tout le monde, mais pour une part importante et qualifiée de notre audience».

Rédaction mobile

NYT now appartient donc à cette nouvelle catégorie d’applications créée sur l’App Store, les «bite sized news», c’est-à-dire les applications qui permettent de mieux digérer l’actualité via des résumés. Dans cette section, on retrouve News Digest, développée par le petit génie Nick d’Aloisio, 18 ans, ainsi que l’application israélienne Wibbitz, qui vient d’être récompensée par le grand prix 2014 du forum Netexplo.

Disponible pour 8 dollars par mois – Mark Thompson préfère dire 2 dollars par semaine -, NYT now veut séduire une audience habituée à s’informer via smartphone, le plus souvent sans payer. L’idée? Sortir les consommateurs d’infos de leurs comptes Twitter et Facebook. Selon le Nieman Lab, c’est une «démarche offensive surprenante pour un média – et une industrie – qui a été en position défensive depuis si longtemps. Au New York Times, comme dans d’autres rédactions, le mobile compte pour beaucoup dans l’apport de trafic. La moitié des 42 millions de visiteurs uniques mensuels qui transitent par son site provient du mobile (smartphone et tablette).

Digérer l’actualité

Côté commercial, l’application NYT now intégre des «native ads», à savoir des publicités insérées dans des formats jusque là réservés aux contenus journalistiques. «Nos annonceurs sont séduits par l’engagement des lecteurs obtenu sur ces native ads», a justifié Mark Thompson. Or «nos lecteurs numériques rapportent moins que nos lecteurs papier. Voilà pourquoi nous mettons le paquet pour développer de nouvelles offres numériques» et voir progresser les revenus générés par les consommateurs d’informations en ligne – le New York Times a 760.000 abonnés numériques.

Outre l’application NYT now, va aussi être lancée une application cet été dédiée à l’alimentation, une autre aux éditoriaux et opinions, et une offre baptisée «Times Premier», visant une population aisée et des hommes et femmes d’affaires, à 45 dollars par mois. «Le numérique, au New York Times, est une façon de compléter le journalisme écrit, pas de le supplanter», a conclut son patron.

Alice Antheaume

 

lire le billet

De l’esprit des «millennials»

Crédit photo: Flicrk/CC/theeerin

Crédit photo: Flicrk/CC/theeerin

Qui sont les «millennials» – que l’on appelle aussi la génération Y ou la génération Internet en France? La façon dont cette population, âgée de 18 à 35 ans, consomment les informations n’a rien à voir avec celle de leurs aînés. Et sans doute rien à voir non plus avec celle des adolescents.

Lors de la conférence FT digital media organisée par le Financial Times à Londres les 26 et 27 mars 2014, Robert Bakish, le président de Viacom International Media Networks, a présenté une étude réalisée sur près de 60.000 représentants de la génération Y en 2013. «C’est un marché extraordinaire», commence-t-il, qui concerne 2,5 millions de personnes dans le monde, et qui, l’année dernière, a dépensé «1.3 trillion de dollars aux Etats-Unis». Soit 0,9 milliard de milliards d’euros.

Parmi les interrogés, 76% pensent qu’ils peuvent enseigner des choses à des plus âgés qu’eux, 75% estiment que leur mission est de changer les choses, et 73% supposent qu’ils peuvent aller contre l’ordre établi. «Si, au travail, vous avez dans vos équipes des personnes de cette génération, mieux vaut savoir cela pour réussir à en tirer le meilleur», sourit Robert Bakish.

Paradoxes

D’autant qu’ils ont des dilemmes plein la tête, continue-t-il. Ils sont à la fois fiers de leur pays et veulent aussi rencontrer d’autres cultures. Ils vivent dans un univers régi par la crise et par la précarité professionnelle mais n’ont jamais été aussi optimistes. Enfin, ils sont «définis par la technologie et tout le temps connectés» alors que, dans le même temps, les relations avec leur famille et leurs amis sont leur plus grande source de bonheur.

Connectés

La vie hors ligne n’existe pas pour cette génération. Les chiffres évoquant leurs pratiques sont, à cet égard, éloquents. Chaque semaine, ils passent 8 heures sur les réseaux sociaux et 5 heures à regarder des vidéos en ligne. Chaque mois, ils voient près de 100 vidéos et envoient 3.146 SMS avec leur smartphone.

Et, contre toute attente, la télévision n’est pas morte pour eux, sauf qu’ils la regardent ailleurs que via un téléviseur. En Europe, 90% accèdent à des programmes télévisés en direct chaque mois – on ne parle pas ici du replay. Et, parmi ceux qui possèdent des tablettes, les deux tiers s’en servent pour regarder des contenus produits par la télévision. Dans leur vie, les écrans sont partout, et il n’y a aucune importance à distinguer, d’un côté, le téléviseur et, de l’autre, le mobile.

Attentes

Les usages des «millennials» ont, bien sûr, de l’impact sur ce qu’ils attendent des médias. Pour cette génération, les contenus d’information intègrent forcément la dimension des réseaux sociaux et ne sont pas mono-sources, mais ouverts sur l’extérieur. En outre, il faut «davantage de trames narratives dans les formats éditoriaux afin de maintenir un niveau de divertissement permanent» et, enfin, leur offrir du «glocal», une contraction des termes global et local, qui désigne des contenus mondialisés et aussi capables de s’adresser à des niches dotées de spécificités culturelles.

Dernier point, à l’attention des annonceurs. Les «millennials» mettent une valeur en majesté, l’honnêteté. «Ils n’aiment pas les marques qui se jouent d’eux», conclut Robert Bakish.

Alice Antheaume

lire le billet

5 tendances numériques à South by Southwest 2014

Crédit: AA

Crédit: AA

Des participants venus de 74 pays (contre 55 l’année dernière), un pavillon dédié à la «French tech», un autre à l’Allemagne, des discussions sur la surveillance, la vie privée, les adolescents et les algorithmes qui préoccupent la planète entière… L’édition 2014 de South by Southwest, qui s’est tenue du 7 au 11 mars à Austin, au Texas, était plus internationale que celle de 2013, avec ce «petit goût d’étranger» que n’a pas manqué de souligner CNN. Que retenir des quelque 800 conférences qui se sont enchaînées en quelques jours à un rythme effréné?

1. Les dissidents de la surveillance

Invité star de South by Southwest 2014, Edward Snowden, l’homme le plus traqué au monde pour avoir révélé les méthodes de surveillance de la NSA, l’agence de sécurité américaine, s’est exprimé depuis la Russie via une liaison vidéo aussi sécurisée qu’instable.

Dans le hall de l’Austin Convention Center, où ont été diffusées les images de son intervention, près de 4.000 personnes l’ont écouté dans un silence quasi religieux. Snowden, sachant qu’il s’adressait à un parterre de geeks, a comparé la NSA aux forces du mal d’Harry Potter et leur a demandé de développer des outils de chiffrement faciles à utiliser sans dextérité ni bagage technique particulier.

«La communauté d’Austin, présente à South by Southwest, peut apporter des réponses. Il y a une réponse politique qui doit être apportée, mais il y aussi une réponse technique qui doit être trouvée», insiste l’homme aux lunettes fines et au sourire discret.

Crédit: AA

Crédit: AA

Célébré comme un héros par USA Today, Edward Snowden n’a pas convaincu ce journaliste de Gawker, qui estime que l’ex-consultant de la NSA a perdu son temps. Tenir un discours pro-vie privée à South by Southwest, un lieu où l’on va «pour voir et se faire voir», «antinomique avec l’idée que la vie privée est un bien qui doit être protégé», serait vain. Rien n’est moins sûr vu le retentissement qu’a eu son intervention, à laquelle Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a ajouté sa pierre cette semaine, fustigeant le gouvernement américain, qui «devrait être le champion d’Internet, pas une menace» sur le réseau.

2. L’économie de la vie privée

La NSA en sait beaucoup. Elle en sait encore plus que ce qu’elle veut bien reconnaître, renseigne cette étude de Stanford, pour qui l’agence de sécurité américaine, espionnant les métadonnées de nos téléphones, accède aussi à nos problèmes de santé, nos affinités sexuelles, l’état de nos comptes bancaires et autres détails.

De ce constat naît «l’économie de la vie privée», laquelle surfe sur l’idée que nous serions prêts à payer un prix minime pour accéder à des services en ligne garantissant le contrôle de nos données.

Pile poil dans la tendance, les deux applications qui ont fait le plus de bruit à South by Southwest s’appellent Omlet et Secret. La première, Omlet, lancée par un laboratoire de l’université de Stanford, est un réseau social qui promet de ne pas vendre les données de ses utilisateurs ni de les stocker sur des serveurs.

La seconde application dont il a été beaucoup question à South by Southwest, Secret, n’a pas deux mois et vient de lever 8,6 millions de dollars. Elle propose de partager avec vos amis «ce qui vous passe par la tête sans craindre d’être jugé». Et pour cause, l’anonymat de ses utilisateurs est garanti… jusqu’à ce que leur secret obtienne 6 coeurs, et passe en mode public, mais sans être relié à leur profil. Ce qui compte, pour les créateurs de Secret (des anciens de Google et Square), ce n’est pas qui dit quoi, mais le principe même de partager des contenus.

Crédit:AA

Crédit:AA

3. Les ados, ce mystère

Quels sont les usages des adolescents en ligne? Contre toute attente, ils sont obsédés par leur vie privée, révèle danah boyd, chercheuse chez Microsoft, qui tient à écrire ses nom et prénom sans majuscule, lors d’une conférence à South by Southwest. Son livre «It’s complicated – the social lives of networked teens» est le fruit de huit années de recherche et de 166 interviews conduites auprès de cette population adolescente.

Il en ressort que leur façon de gérer leur vie privée sur les réseaux sociaux ne répond pas à la même logique que celle des adultes. Ils ne cherchent pas forcément à verrouiller tous les paramètres de confidentialité de leurs profils, mais à échapper aux figures d’autorité (parents, enseignants). Pour ce faire, soit ils testent d’autres réseaux sociaux, surtout si ceux-ci n’ont pas encore été investis par des adultes, soit ils développent des pratiques de contournement. Comme cette ado qui, chaque jour, lorsque les adultes se connectent, supprime son compte Facebook, avant de, chaque nuit, quand les adultes dorment, le réactiver, pour le supprimer à nouveau le lendemain, et ainsi de suite.

Autre technique utilisée par les ados: échanger, au vu de tous, des messages codés que seuls leurs amis peuvent comprendre.

Si vous êtes parent, ne vous avisez de commenter l’un de ces messages chiffrés car cela prouverait:
1. que vous n’avez pas saisi le message codé de votre enfant
2. que vous commentez ce qui ne vous est pas adressé
et 3. que vous vous fichez de coller la honte à votre progéniture sur son réseau.

4. Le futur du journalisme? Les algorithmes

Je l’avais déjà écrit dans la boule de cristal du journalisme en 2014, il faudra cohabiter avec des algorithmes. A South by Southwest 2014, il y a eu plusieurs tables rondes sur ce sujet. Lors d’une discussion hilarante avec David Carr, le journaliste médias du New York Times, Eli Pariser, le président d’Upworthy, a ainsi précisé le fonctionnement de l’algorithme qui régit la plate-forme qu’il a lancée en mars 2012: «c’est une ligne éditoriale, intégrée à une équation mathématique. Un algorithme est un bout de code qui nous dit ce que l’audience veut voir, et tente de trouver les éléments qui vont maintenir les lecteurs sur un site, les encourager à cliquer sur des contenus et des publicités». Pour lui, aucun doute, «ces petits bouts de code sont bien plus puissants que les plus puissants des directeurs des rédactions».

«Nous avons désormais l’habitude que les informations nous trouvent, en ligne, mais c’est toujours grâce à un algorithme», reprend Kelly McBride, de Poynter, lors d’une autre discussion sur les algorithmes, le journalisme et la démocratie. Tapez «journalism is…» dans le moteur de recherche Google et celui-ci indiquera la suite de la phrase la plus souvent cherchée, «journalisme is dead», relève-t-elle au passage.

Or les algorithmes ne sont pas neutres. «Il faut en finir avec le mythe de leur neutralité», continue Gilad Lotan, expert des données. «Lorsque les ingénieurs construisent des algorithmes, ils font des choix, basés sur leurs intuitions.» Et d’évoquer l’algorithme qui régit les trending topics de Twitter qui, selon lui, aurait été modifié afin que Justin Bieber ne remonte pas toujours en tête de ce classement. De même, reprend Kelly McBride, les vidéos proposées par Facebook pour compiler son année 2013 mettraient surtout en majesté les bébés, les annonces de type mariage, les visages souriants, et les photos en général.

Les algorithmes ont de plus en plus de pouvoir sur la distribution et la consommation d’informations, dit-elle encore. Ils «contrôlent qui voit quoi sur les plates-formes comme Facebook ou YouTube, ou même sur le New York Times avec ses listes des contenus les plus partagés ou les plus commentés, de même que sur Yahoo! News».

Crédit: AA

Crédit: AA

5. Des métiers inédits

65% des écoliers d’aujourd’hui pratiqueront, une fois diplômés, des métiers qui n’ont même pas encore été inventés, anticipe le ministère du Travail américain. A South by Southwest, il y avait peut-être un aperçu de ces professions du futur.

Dans la même semaine, j’ai croisé Ben Lashes, l’agent de Grumpy Cat, le chat estimé à 1 million de dollars, qui se définit comme «managers de memes» – il s’était autrefois occupé de Keyboard Cat -, et Will Braden, créateur de vidéos de chats sur Internet, lors d’une table ronde sur l’économie des vidéos de chats en ligne. Il y avait aussi Gilad Lotan, «data scientist», ainsi que des chefs cuisiniers qui réalisent des recettes à partir d’ingrédients suggérés par une application de cuisine cognitive conçue par IBM…

Merci de partager cet article sur Facebook et Twitter!

Alice Antheaume

lire le billet

SXSW: Dans la peau d’un algorithme

Crédit: AA

Crédit: AA

Cohabiter avec des algorithmes est inscrit dans la boule de cristal du journalisme en 2014. A South by South West 2014, à Austin, le programme n’y déroge pas. Les algorithmes rêvent-ils de contenus viraux? Tel est l’intitulé d’une discussion, entre David Carr, le journaliste médias du New York Times, et Eli Pariser, le président d’Upworthy, la plate-forme lancée en mars 2012 qui, en novembre 2013, a récolté 80 millions de visiteurs uniques. Le premier, campé dans son fauteuil, manie l’ironie à la perfection. Il joue à l’ancienne garde journalistique. Le second, quelque peu désarçonné par les questions de son interlocuteur, incarne la nouvelle école. Un échange hilarant, dont voici une retranscription partielle.

David Carr

On va parler d’algorithmes. Honnêtement, je ne sais même pas ce que sont ces foutus algorithmes. De quoi se nourrissent ces bêtes-là? Que faut-il leur donner à manger?

Eli Pariser

C’est une ligne éditoriale, intégrée à une équation mathématique. Un algorithme est un bout de code qui nous dit ce que l’audience veut voir, et tente de trouver les éléments qui vont maintenir les lecteurs sur un site, les encourager à cliquer sur des contenus et des publicités. Ces petits bouts de code sont bien plus puissants que les plus puissants des directeurs des rédactions.

David Carr

Là, tout de suite, je ne suis pas d’humeur à lire un contenu évoquant un génocide. Que répondez-vous à cela?

Eli Pariser

Eli Pariser

En faisant des recherches pour mon livre, «The Filter Buble», j’ai remarqué que les contenus sur l’Afghanistan ne suscitaient guère de clics ni de partages sur les réseaux sociaux. Le New York Times les mettait pourtant en une de son site en disant aux Américains «nous sommes en guerre». Mais, en dehors du New York Times, quelle audience ces informations pouvaient-elles toucher?

David Carr

L’information sérieuse est peut-être une niche…

Eli Pariser

Lorsqu’on fait entre 50 à 60 millions de visiteurs uniques mensuels avec Upworthy, ce n’est pas une niche. Les drogués de l’information sont très bien servis. Mais selon une étude réalisée par Microsoft sur le comportement d’un million d’utilisateurs du navigateur Explorer, seulement 4% de ceux-ci voient plus de 10 informations en 3 mois. 4%! A nous de rendre les informations plus émouvantes, plus attirantes. A nous de procéder à la «gamification» de l’actualité.

David Carr

Vous ne rendez pas les informations plus intéressantes. Vous faites croire qu’elles sont plus intéressantes.

Eli Pariser

On a changé d’écosystème. Le temps où l’on se fiait aux couvertures des journaux et aux pages d’accueil des sites d’informations est terminé. Les lecteurs sont sur Facebook et Twitter, et ils attendent d’un algorithme qu’il leur indique quelles sont les informations les plus importantes pour eux. Si vous passez des semaines à écrire une formidable enquête que, à la fin, personne ne lit, cela ne colle pas avec la mission dévolue à votre enquête. Il n’y aucune pureté à produire de belles choses qui n’atteignent personne.

David Carr

A Upworthy, vous dites que vous êtes ce que vous mesurez. Que mesurez-vous?

Eli Pariser

Nous mesurons l’attention par minute plutôt que les pages vues et les visiteurs uniques. Comment savoir si les gens sont encore là à lire tel ou tel contenu ou est-ce qu’ils sont déjà partis? Les algorithmes voient la réalité à travers la réaction du public. Donc nous regardons nos contenus comme le ferait un algorithme. C’est une rupture par rapport à la hiérarchie éditoriale traditionnelle.

David Carr

Quand un journaliste dit à un autre journaliste qu’il a fait du bon travail, que c’est un bel article, ils se comprennent. Une machine peut-elle savoir si un article est de bonne qualité?

Eli Pariser

La qualité est subjective. La satisfaction des lecteurs et leur engagement (le fait qu’ils cliquent sur un contenu, qu’ils le commentent, qu’ils le partagent sur les réseaux sociaux) sont des preuves objectives qu’ils aiment ce qu’ils lisent. Il s’agit là de recommandation sociale pour savoir sur quoi les gens devraient passer du temps.

David Carr

Sérieusement? Vous pensez qu’un like est un signe objectif?

Eli Pariser

Un like, pas forcément. Mais un partage, si.

David Carr

Je suis influent sur Twitter. Mais c’est comme dire qu’un groupe de rock est important au Japon. Ce n’est pas rien, mais bon… N’est-ce pas la même chose pour Facebook et Twitter?

Eli Pariser

Il y a de nombreux réseaux sociaux, dont Twitter, Instagram, Tumblr. Mais l’algorithme de Facebook est plus important que le reste. Et pour cause, les chiffres sont un peu datés, mais un Américain moyen passe, chaque mois, 2 minutes sur Twitter et 7 heures sur Facebook.

David Carr

Comment faites-vous pour vérifier que les contenus que vous publiez ne sont pas des fakes? Pour ma part, je considère qu’Internet est un four auto-nettoyant…

Eli Pariser

Si on publie un fake, c’est une catastrophe pour nous. Car la seule chose qui compte, c’est la confiance de notre communauté.

David Carr

J’adore ceux qui disent cela et qui écrivent «nous sommes désolés» en tout petit lorsqu’ils se sont trompés.

Eli Pariser

On a une charte à Upworthy à ce sujet. Celle-ci stipule que l’on se doit de publier les corrections dans une typographie aussi grande que celle qui a servi à publier l’histoire originale. Et on doit mettre le même soin à rendre virales nos excuses que nos autres productions.

 Alice Antheaume

lire le billet
  



A propos de…

Journaliste, responsable de la prospective et du développement international à l'école de journalisme de Sciences Po, Alice Antheaume a été rédactrice en chef adjointe à 20minutes.fr après être passée par lemonde.fr puis Télérama.
En savoir plus

Categories