Le poids d’une image

Alors que la Corée du Sud fait le buzz sur la toile grâce au tube d’un chanteur excentrique, la Corée du Nord fait également le buzz sur la toile grâce à une photo mettant en scène son dictateur excentrique Kim Jong-un.

Cette photo donc, montre un Kim Jong-un ravi d’être photographié au milieu d’une famille qui elle, paraît beaucoup moins enthousiaste d’apparaître ainsi. Et les commentateurs du monde entier de s’exclamer: “Cette photo, quel epic FAIL !” Rendez vous compte: un Kim Jong-un tout souriant au milieu de mines terrorisées, n’est-ce pas en une image, le désaveu le plus criant d’un pays qui se prétend paradis socialiste, alors qu’il est en fait une prison à ciel ouvert? J’ai moi-même été abasourdi par cette photo, au point de me demander s’il ne s’agissait pas d’un fake.

Sauf que j’oubliais un détail: cette photo ne s’adresse ni à moi, ni aux commentateurs du monde entier mais avant tout au peuple de Corée du Nord. Et qu’aux yeux de celui-ci, ces mines qui pour nous semblent exprimer l’horreur absolue, pourraient apparaître simplement comme l’expression d’une émotion intense. Ces visages sont certes déformés par des sanglots, mais peut-être s’agit-il de sanglots de joie et d’émotion. Les regards trahissent certes la peur, mais peut-être celle que suscite l’intimidation et l’immense honneur d’être aux cotés d’un leader absolu élevé au rang de Dieu.

On peut faire dire n’importe quoi à une image. Celle qui suit par exemple: sans explication du contexte, on pourrait croire à une violente dispute entre deux hommes, l’un furieux, l’autre sanglotant, sous le regard inquiet et attristé d’un troisième. Sauf qu’il s’agit des retrouvailles entre un père et son fils après 50ans de séparation forcée due à la guerre de Corée.

Cette ambiguïté du message contenu dans une image figée est également valable pour la photo de la visite de Kim Jong-un à cette famille de Nord-Coréens: impossible de savoir quel sentiment habitait les figurants, et finalement peu importe car c’est l’interprétation qui en est faite par ceux à qui la photo est destinée qui compte. Mon avis personnel est qu’au yeux de beaucoup de Nord-Coréens cette photo montrera un leader magnanime et bienveillant tenant à descendre parfois de sa hauteur divine pour rester au plus près de son peuple reconnaissant jusqu’aux larmes. Je ne peux imaginer rien d’autre de la part d’un régime totalitaire, peut-être le terrible d’entre tous pour ce qu’il fait subir à son peuple, dont la survie jusqu’à ce jour montre qu’il sait mieux que quiconque exploiter les images et les mots pour contrôler et soumettre son peuple.

Et quelque chose me dit également que Kim Jong-un doit se réjouir de l’effet que produit cette photo sur la scène mondiale. Parce que si le reste du monde continue à penser que cette photo est un raté monumental qu’un régime nord-coréen incompétent et négligent aurait laissé s’échapper sur la toile, bref si le reste du monde continue à gentiment sous-estimer ainsi le régime de Corée du Nord, ça ne peut pas lui faire de mal.

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Un bronze qui vaut de l’or

C’est un ami de visite en Corée qui eut la description la plus juste des JO vus de Corée: “ça n’est pas les JO de Londres qu’on voit à la télé, mais la Corée aux JO de Londres!”

En France aussi les médias ont tendance à braquer les projecteurs sur les chances françaises de médaille. Mais il suffit de suivre les retransmissions coréennes pour se rendre compte à quel point même le plus chauvin des commentateurs de France télévision ne serait pas de taille face au militantisme patriotique de son confrère coréen. Ici l’esprit olympique de fraternité des peuples par le sport laisse beaucoup sa place à la volonté de la Corée de montrer aux yeux du monde à quel point elle est maintenant une puissance sportive.

Mais il ne serait pas très juste d’arrêter là cette observation et de conclure au nombrilisme de la Corée. Oui elle a tendance à contempler ses performances et à se délecter de ce qu’au classement des médailles d’or, elle a battu le voisin japonais. Mais, Japon excepté, ça n’est tant de battre les autres nations dont on se réjouit ici, mais de mesurer le chemin parcouru par la Corée. Et il est vrai que les JO sont un bon reflet des progrès immenses accomplis par ce petit pays depuis moins d’un siècle. Aux JO de Berlin en 1936, la seule médaille d’or de la Corée aurait pu être remportée par le marathonien Son Ki-chon. Celui-ci termina bien premier de la course, mais la Corée étant à cette époque simple colonie du Japon, c’est le drapeau de l’Empire du Soleil Levant qui fut hissé pour saluer la victoire de Son, qui se tint sur la plus haute marche du podium mais tête baissée lorsque retentit l’hymne japonais. 52 ans plus tard, c’est ce même Son qui fut choisi pour allumer la flamme olympique des JO de Seoul de 1988, consacrant la réussite d’un pays en plein essor économique et démocratique.

Rien d’étonnant donc que le summum de cet élan patriotique aux JO de Londres fut atteint lors du Corée – Japon match pour la medaille de bronze de la compétition de football des JO Londres. Pour ajouter un peu plus de piment à l’affaire, la prime prévue pour les footballeurs sud-coréens en cas de médaille olympique n’était pas sous la forme d’espèces sonnantes et trébuchantes, mais d’une exemption de service militaire qui dure deux ans et demi ici. Autant dire que la défaite n’était envisageable ni du point de vue de toute une Nation face à son puissant voisin et rival, ni du point de vue personnel de chacun des joueurs professionnels, dont les deux ans et demi à porter les armes constitue un handicap certain dans leurs carrières professionnelles. Et c’est donc la Corée qui emporta par 2 buts à rien ce match pour une médaille de bronze qui valait tout l’or du monde.

 

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L’Europe vue de Corée

Expérience riche d’enseignements pour le Français que je suis, d’assister aux perspectives économiques mondiales exposées par un gestionnaire de portefeuille coréen à ses clients particuliers. Son exposé doit rester simple, ne s’adressant pas à des investisseurs professionnels, mais pertinent dans la mesure où il entraîne in-fine des décisions d’investissement qui peuvent être lourdes de conséquence.

Ce qui étonne, c’est qu’on y parlera beaucoup, presque exclusivement d’Europe. Pourtant, la Chine, puissante voisine à deux pas d’ici ne présente-t-elle pas des enjeux qui pourraient influer sur l’économie mondiale et en particulier sur la balance commerciale de la Corée? Quant aux Etats-Unis, alliés historiques et partenaires commerciaux majeurs de la Corée, n’ont-ils pas leur propre lot de problèmes faisant peser leur part d’incertitude sur l’économie mondiale? Mais sur l’écran de projection, ça n’est ni la photo de Hu Jintao, ni celle d’Obama, mais bien celles de Mario Draghi, le Président de la Banque Centrale Européenne, et d’Angela Merkel qui apparaissent, illustrant l’influence majeure dont le Vieux Continent et ses quelques 500 millions de consommateurs jouissent (encore) sur la Planète.

Il faut dire que les problèmes de l’Europe sont sérieux, et rien de tel que le résumé simpliste de notre banquier pour s’en convaincre. Son diagnostic tient en une courte phrase: le sud de l’Europe est endetté. Notez au passage à quel point les différents Etats européens disparaissent au profit de “l’Europe”, cette entité économique avec ces régions riches au nord et pauvres au sud. Face à ce problème d’endettement, deux solutions de bon sens: soit dépenser moins, mais l’Europe du Sud en serait incapable car son système social coûte trop cher et que personne ne serait prêt à le remettre en cause parce que “ça n’est pas dans la culture des Européens du Sud d’être économes”.

Reste donc l’autre solution: gagner plus d’argent, mais l’Europe du sud en est également incapable car le peu d’industrie qu’il lui reste décline comme peau de chagrin. Et le gestionnaire de portefeuille de rajouter que certes les plus riches (l’Allemagne) pourraient prêter aux endettés pour retarder la catastrophe, mais “est-ce que vous mesdames, seriez prêtes à sacrifier votre épargne durement gagnée pour soulager les dettes d’un voisin dépensier et insouciant?”

-“Noooon!!” général de l’audience sur un ton à la fois amusé et inquiet.

Voilà donc réglé le compte de l’Europe lors d’une synthèse certes très vulgarisée, dont je vous épargne certaines tirades de café du commerce notamment sur la fraude fiscale, qui serait le dernier savoir-faire possédé par les Grecs… Discours vexant pour tout Européen, mais après tout est-ce sur la réalité de la crise économique en Europe qu’il faut se vexer ou sur la caricature qui en est faite?

Et la France dans tout ça? Suis-je forcé de me demander. Est-elle perçue comme faisant partie du Sud pauvre et insouciant ou du Nord riche et performant? Lorsque j’interroge le banquier, celui-ci est dithyrambique sur l’industrie française, sa technologie, son leadership dans certains secteurs de pointe. “Mais ce qui est bizarre, c’est que d’un côté vous avez Airbus ou Areva sur lesquels vous devriez vous concentrer, et que de l’autre vous avez PSA, une entreprise sans grand avenir que votre gouvernement s’acharne à défendre avec de mauvais arguments.”

 

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