La classe Star Trek : l’hyperespace de l’enseignement “multitouch”

La classe du futur, ou la classe Star Trek… C’est ainsi qu’est baptisée le résultat du projet SynergyNet. Pour les spécialistes de l’enseignement numérique, cela peut ressembler à une vieille rengaine. Et pourtant, il s’agit bien, encore, de l’un des huit projets financés, en Angleterre, par l’Economic and Social Research Council (ESRC) et l’Engineering and Physical Sciences Research Council (EPSRC) britanniques à hauteur de 12 M£, soit environ 15 M€.  De quoi s’agit-il ?

Bureaux électroniques interactifs

Essentiellement de la généralisation du principe du tableau blanc, c’est à dire un tableau électronique interactif, à l’ensemble des bureaux des élèves. La photo ci-dessus, tout comme les vidéos ci-après, montrent également une disposition des bureaux très différente de celle des classes traditionnelles avec ses rangées alignées dans la direction du soleil, c’est à dire du professeur. Ici, plusieurs élèves travaillent sur le même bureau grâce à la technologie d’écran tactile “multitouch”. Leurs actions sont visibles par les autres. Le professeur, lui, voit tout, soit directement, soit via un système de suivi en direct de l’activité des élèves sur chaque bureau.  Ce futuriste et coûteux équipement, outre son look et son exploitation de l’aisance des enfants avec les outils informatiques, est-il plus efficace pour l’enseignement ?

45% contre 16%

Une étude sur l’expérimentation de Synergynet par 400 élèves de 8 à 10 ans a été menée par des chercheurs de l’université de Durham.  Les résultats montrent que 45% des utilisateurs de NumberNet, outil spécialisé dans l’enseignement des mathématiques, ont fait des progrès dans la manipulation des formules contre une proportion de 16% chez les utilisateurs des traditionnelles feuilles de papier. En fait, les maths ne sont qu’un exemple de l’efficacité de cette méthode car elle n’est pas spécialement destinée à cette discipline.

Les raisons invoquées par les chercheurs pour expliquer l’amélioration de l’apprentissage grâce aux outils de Synergynet sont multiples. Avec un point central: l’interaction. Sur le bureau électronique, les élèves ne travaillent plus seuls. En permanence, ce qu’ils font est vu par les autres élèves et inversement. Le travail devient ainsi collectif, collaboratif. Soit le schéma inverse du cours classique, fondé sur une parole univoque et une hiérarchie figée. Dans la classe Star Trek, l’ambiance ressemble plus à celle d’une salle de maternelle. Les élèves sont pourtant en CP.

Professeur homme orchestre

Pour le professeur, le rôle change en profondeur. Au lieu de dispenser (disperser ?) un savoir, il le fait naître au sein même d’une communauté dont il n’est plus vraiment le maître. Il se transforme en chef d’orchestre, ce qui doit être encore plus épuisant. Il doit en effet veiller simultanément sur ce qui se passe sur chaque bureau électronique, détecter les élèves qui se suivent pas, guider les autres, mettre parfois en commun ce qui s’est produit sur un bureau… Plus qu’à un chef d’orchestre, ce rôle ressemble à celui d’un homme orchestre…

Séduisant sur le papier lorsqu’il ne fait pas fuir les enseignants attachés à la craie et au cahier, un tel projet se heurte au problème délicat du coût du matériel et du support technique nécessaire pour le faire fonctionner. Néanmoins, au cours des trois années du projet, l’équipe de l’université de Durham a noté des progrès notables de la technologie ainsi qu’une baisse des coûts.

Fracture numérique dans l’éducation

L’efficacité pédagogique démontrée par le projet SynergyNet, après bien d’autres expérimentations, pose également un grave problème d’égalité devant l’enseignement. Nul doute que des établissement privés pourront investir dans de tels équipements avant leurs homologues publics. Une fracture numérique pourrait alors survenir dans l’éducation et s’ajouter aux inégalités déjà importantes. Alors que l’on imagine pas une armée moderne dotée d’un matériel moins performant que celui de ses voisins, personne ne semble choqué par le manque de moyens dans l’Education Nationale. Déjà largement distancée en Europe, l’école française risque fort d’être encore pénalisée si elle ne parvient pas à investir massivement dans les outils pédagogiques interactifs auxquels les élèves, eux, sont parfaitement préparés.

Michel Alberganti

11 commentaires pour “La classe Star Trek : l’hyperespace de l’enseignement “multitouch””

  1. J’ai l’impression d’avoir déjà lu ça des dizaines de fois. Et toutes ces méthodes miraculeuses ont donné des mauvais résultats dans la durée.

  2. @ naivement moral – Votre message est très intéressant. Quelles sont vos sources qui permettent d’affirmer que les résultats sont mauvais dans la durée ?

  3. Je me souviens des Mathématiques Modernes
    de la Méthode Globale
    de l’audio-visuel pour les langues
    du développement du Basicois

    L’enseignement que reçoivent mes enfants n’est pas très différent de celui que j’ai reçu. A part qu’il forme beaucoup moins l’esprit critique.

  4. @ naivement moral – C’est bien ce que je pensais. Merci.

  5. […] La classe Star Trek : l’hyperespace de l’enseignement “multitouch” From blog.slate.fr – Today, 5:56 PM La classe du futur, ou la classe Star Trek… C'est ainsi qu'est baptisée le résultat du projet SynergyNet. Pour les spécialistes de l'enseignement numérique, cela peut ressembler à une vieille rengaine. Via Maurin Lagassat […]

  6. Il n’est pas douteux que le profond bouleversement que les moyens interactifs comme les tablettes et même les téléphones portables sont en train de provoquer a déjà et aura de plus en plus d’impact sur la nature même de l’interaction sociale et évidemment éducative.
    L’enfouissement du monde ouvert du Web, cher à Tim Berners-Lee, dans un univers multiapplicatifs, le succès incroyable des réseaux sociaux, l’engouement, qui n’est pas que l’effet d’un marketing redoutablement efficace de la marque à la pomme, pour les tablettes modifient radicalement la relation aux autres à la fois dans sa forme mais aussi dans sa nature.
    Ces technologies qui ne sont en elles-mêmes ni mauvaises ni bonnes. Elles sont, bien sûr, porteuses de formidables (mais peut-être utopiques) espoirs notamment pour démultiplier le savoir et l’apprentissage vers des populations qui en sont aujourd’hui privées.
    Elles sont aussi génératrices d’inégalités nouvelles et de dérives dans leurs usages.
    Elles peuvent aller jusqu’à modifier la structure même des cerveaux de nos têtes blondes (ou brunes ou rousses comme il vous plaira).
    Ce qu’il y a de nouveau ce n’est pas tellement les méthodes éducatives interactives, ce n’est pas non plus l’extraordinaire foisonnement des applications et des jeux interactifs, ce qu’il y a de fondamentalement “révolutionnaire” c’est le 5 milliards de téléphones portables et le milliard de smartphones et d’utilisateurs de Facebook.
    Ce qui va profondément modifier le paysage relationnel des humains c’est à n’en pas douter la multiplication de ces prothèses communicantes dont les centaines de millions et bientôt les milliards de tablettes.

  7. Il y a eu les Mathématiques Modernes, la Méthode Globale, l’audio-visuel pour les langues, le basicois…
    Par contre il semble y avoir de moins en moins d(initiation à l’esprit critique.
    P.S. Un message similaire semble avoir disparu.

  8. […] La classe Star Trek : l’hyperespace de l’enseignement “multitouch” – Site officiel des Ceméa – Mouvement national d’éducation nouvelle pédagogie institutionnelle enseigner […]

  9. Article très intéressant.
    Leur proposition me semble vraiment impliquer deux axes complètement différents : l’intérêt de l’outil digital dans l’apprentissage et celui de l’enseignement collaboratif. Deux choses qui peuvent parfaitement être prises indépendamment. Il serait donc intéressant de voir l’impact de chacun sur l’intégration des connaissances, des méthodes de travail et de réflexion ainsi que sur l’esprit critique, la capacité de prise de parole en public…
    J’imagine que des études existent déjà sur ces cas.

    De plus, il est toujours drôle de voir ce genre de proposition comme une nouvelle façon d’enseigner (qui demanderait forcément que l’enseignement complet soit modifié) alors qu’il ne s’agit de toutes façons que d’outils et que la possibilité de les utiliser à temps partiel est toujours envisageable (et ce serait aussi l’occasion de donner à plus d’élèves la possibilité de l’utiliser pour un coût moindre…)

  10. Pour l’instant, au niveau scientifique, tout ce que l’on a, c’est un papier en actes d’une conférence internationale (parmi des milliers).

    C’est très léger, à la portée de n’importe quel doctorant. Rien à voir avec une revue internationale à comité de lecture, dont on sait pourtant qu’elles recèlent parfois des “perles”. Je ne parle pas de l’étude menée sur 32 élèves: statistiquement, c’est une farce complète.

    Sinon, je reproche à cette note en particulier d’être un copier-coller du charabia des gens qui ont du matériel à vous vendre, comme trop souvent hélas.

    Je trouve stupide de consacrer des sommes colossales à des équipements dont l’obsolescence et l’usure sont très rapides, et qui surtout vont affecter à la marge la performance globale des étudiants. Je ne dis pas que cela ne va aider personne, mais ce n’est pas avec cela qu’on transformera un candidat au DUT en candidat à l’X: il y a donc d’autres ressorts plus puissants à explorer, même s’ils ne relèvent pas du kikoolol et du clinquant-éphémère.

    “Il doit en effet veiller simultanément sur ce qui se passe sur chaque bureau électronique, détecter les élèves qui se suivent pas, guider les autres, mettre parfois en commun ce qui s’est produit sur un bureau…”

    Ca marche très bien avec la craie et le papier, j’en sais quelque chose. Et quand ca ne marche pas, le problème est plutôt de trouver le blocage et la pédagogie adaptée au déblocage. Je ne dis pas que la techno est un frein, mais elle ne remplace pas l’enseignant.

    Cordialement,

  11. […] sont mitigés, d’autres expériences étrangères se sont révélées très concluantes. Le projet britannique SynergyNet, évaluant l’impact des bureaux-écrans interactifs multitouch sur l’apprentissage des […]

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