Votre démarche dit qui vous êtes

La biométrie, technologie d’identification des personnes grâce à leurs caractéristiques physiques uniques, s’est longtemps focalisée sur deux parties de nos corps : les mains et le visage. On pense bien sûr en tout premier lieu aux empreintes digitales, dont l’utilisation à des fins policières remonte au XIXe siècle. Mais d’autres mesures et techniques servent à différencier un individu de son prochain, comme la géométrie de la main ou ses motifs veineux, la structure du visage, la reconnaissance de la voix, de l’iris, de la rétine, la dynamique de la signature ou encore la manière dont on tape sur un clavier d’ordinateur. La plupart de ces solutions biométriques nécessitent la participation active de la personne dont on souhaite vérifier l’identité : il faut mettre son doigt sur un capteur, ses yeux devant une caméra, sa main dans un appareil, etc. Dès que les policiers, douaniers et autres représentants de l’ordre veulent identifier des personnes dans une foule de manière discrète et non invasive, seule la reconnaissance du visage peut fonctionner, via les caméras de surveillance. Mais cette technologie a ses limites, notamment si la lumière est très mauvaise ou si les gens se promènent tête baissée. C’est pour cette raison qu’elle est généralement implantée aux points de contrôles, que ce soit dans les aéroports ou dans les stades.

Difficile, donc, d’identifier des personnes sur un quai de métro ou dans une salle des pas perdus… A moins qu’on ne tente de les reconnaître non pas avec leur visage mais avec… leur démarche. Une approche paradoxale car, en apparence, comme le suggère la chanson (“la meilleure façon de marcher, c’est encore la nôtre, c’est de mettre un pied devant l’autre et de recommencer”), rien n’est plus banal que de marcher. Le talon se pose le premier, le pied se déroule vers l’avant puis se soulève sur sa plante et l’on pousse jusqu’au bout des orteils (voir photo ci-dessous).

Pourtant, derrière cette banalité répétitive, il existe une infinité de petites variantes et chacun, en fonction de ses caractéristiques corporelles et de la manière de mouvoir ses membres, a une démarche qui lui est propre. Les humains sont d’ailleurs assez doués pour reconnaître leurs proches à leur façon de se déplacer. Toute la question est de savoir si une machine est capable d’effectuer cette tâche sans se tromper ?

Plusieurs études ont déjà été réalisées à ce sujet. Pour ce faire, les chercheurs ont installé des réseaux de capteurs de pression dans le sol et y ont fait marcher des volontaires, pieds nus, pour une meilleure précision. Les taux de reconnaissance ont été assez bons, entre 80 et 85 % pour la plupart, avec quelques pointes au-dessus des 90 %. Toutefois, dans une étude publiée le 7 septembre par la revue Interface, une équipe internationale souligne que les échantillons testés jusqu’à présent étaient relativement faibles (au maximum 30 personnes) et a fait le pari de tenter l’expérience avec plus de 100 personnes. Cent quatre cobayes ont donc été recrutés qui ont chacun fait dix pas, cinq du pied droit et cinq du pied gauche, sur un sol suffisamment truffé de capteurs de pression pour obtenir des images avec une résolution de 5 millimètres (voir ci-dessous).

La dynamique de chacun de ces pas, la pression exercée par chaque centimètre carré, la forme du pied, toutes ces données ont été enregistrées et passées à la moulinette d’un algorithme optimisé. Sur les 1 040 pas testés, le programme mis au point par l’équipe en a reconnu 1 036 sans se tromper (519/520 pour le pied droit, 517/520 pour le pied gauche), soit un taux de réussite de 99,6 %. Le genre de chiffre qui commence à plaire aux spécialistes de la biométrie. Le hic, c’est que l’on va rarement pieds nus dans le métro ou à l’aéroport. La prochaine étape sera donc de tester la technique avec des chaussures, ce qui risque de réduire la précision des mesures (ou bien obliger les chercheurs à travailler sur plusieurs pas). De plus, on ne marche pas de la même façon en tongs qu’en talons aiguilles… Enfin, contrairement à ses empreintes digitales, il est possible de modifier sa démarche pour ne pas être reconnu.

Rappelez-vous, l’un des plus grands méchants de cinéma des années 1990, Keyser Söze (voir la scène finale mythique de The Usual Suspects ci-dessus), faisait semblant de boîter…

Pierre Barthélémy

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