Mes 47 jours d’iPad

Un premier bilan d’utilisation de la tablette d’Apple qui sort aujourd’hui. Un appareil qui ne ressemble à rien de connu.

L’iPad est parti sur un malentendu. Avant son lancement  en janvier, les fidèles d’Apple avaient espéré un netbook-maison, avec un design épuré et quelques fonctionnalités inédites par rapport aux gammes classiques, plutôt stylées Allemagne de l’Est. D’où une certaine déception lorsqu’ils se sont retrouvés avec un iPod Touch taille XXL. Erreur d’appréciation.

L’iPad n’a pas vocation à suppléer un ordinateur portable. Steve Jobs  est parti du principe qu’Apple occupait déjà ce segment de marché avec sa lignée de MacBook conforme aux canons-maison, c’est-à-dire sophistiquée et chère. Lui voulait quelque chose d’entièrement nouveau, en rupture avec l’informatique du passé, dont les interfaces ont maintenant plus d’un quart de siècle. Une machine qui tirerait profit d’une puissance de calcul qui a été multipliée par 300 pour un prix divisé par 2 ou 3 en monnaie constante depuis le lancement du premier Mac.

ipad slateFR

Voici donc l’iPad, construit sur le principe propre à Steve Jobs: je me fiche des études de marché; je ne demande pas au client ce qu’il veut, mais je conçois ce qui le fera rêver. Le désir, l’envie, avant la rationalité consommatrice. Le tout soutenu avec un sens du détail confinant à l’obsession où tout ce qui est accessoire a été impitoyablement éliminé. Le résultat est cette ardoise magique, recto en verre, verso en aluminium, 680 grammes, avec de l’excellent et du moyen.

La “lean-back device”

L’iPad n’est pas un laptop. C’est autre chose. Une sorte de chaînon manquant entre l’ordinateur portable et un téléphone mobile. Pour preuve, l’usage qui s’impose ne se rapproche d’aucun des deux. L’iPad se consulte adossé (position lean-back) par opposition au buste penché en avant (les trapèzes crispés) pour un ordinateur. La spécificité de l’iPad est d’être une machine de consommation des médias par opposition aux appareils de création que sont les PC, fixes ou mobiles. Cela fait toute la différence. Et aussi toute l’incertitude sur l’avenir de l’objet dont il est impossible de pronostiquer un usage dominant : consultation du web (avec un confort de lecture inégalé), lecture de livres, téléviseur perso-égoïste (avec des chaînes en streaming, la catch-up télé comme M6 Replay ou encore série à télécharger) ou encore console de jeu.

Les applications

La première chose que j’ai faite avec mon iPad a été de transférer mon compte vers l’iTunes Store américaine (il faut un compte bancaire local pour ça). C’était le seul moyen de passer la supérette au supermarché. Car dans la galaxie Apple, il y a les Etats-Unis et le reste du monde,  subdivisé en grandes zones géographiques. La France est dans l’espace EMEA (Europe,  Moyen-Orient, Afrique, soit une zone économique allant du Burundi à la Suède). Evidement, pour tous ces loqueteux, l’App Store américaine était inaccessible. A cela s’ajoutent les questions de territorialité des droits d’exploitation, la contrainte des fenêtres de diffusion qui conditionnent la distribution des oeuvres. D’où le fait qu’il vaut mieux regarder la planète Apple depuis son origine (progressivement toutefois, la boutique française s’enrichit).

Premier constat, les éditeurs d’applications ont eu le souci d’éviter les erreur de l’iPhone où les applications ont été commercialisées à bas prix. Dans l’ensemble les tarfis font un bon avec la taille de l’écran. L’iPad compte déjà 5.000 applications contre 200.000 pour l’iPhone, dont 80% sont payantes. Calculé sur l’ensemble (ce qui ne veut pas dire grand chose) le prix moyen des applications iPad reste à moins de cinq dollars, même s’il augmente d’un petit 22% entre les deux appareils. Toutefois, si l’on considère ses apps préférées qu’on avait dans son iPhone et qu’on va racheter en version cinémascope pour l’iPad, le différentiel est nettement plus important, de l’ordre de 1,5 à 2 fois plus. Fait intéressant, plus on va vers des applications à forte valeur ajoutée plus l’inflation est forte : celles pour la finance et la médecine connaissent une multiplication par quatre avec des prix moyens de 18 et 42 dollars respectivement. Ce dernier point est d’ailleurs plutôt rassurant car il laisserait supposer que des applications plus chères ouvriront la voie à une plus grande sophistication.

L’information

Légère déception là-dessus. Comme des milliers de news junkies, je me suis rué sur les applications de tous les magazines qui se sont succédées. Time a choisi la simplicité : même format, mêmes fonctionnalités… et même prix qu’en kiosque aux Etats-Unis, soit 4,99 dollars. On voit mal comment cela peut marcher, d’autant que l’abonnement papier revient à… 0,38 dollar l’exemplaire aux Etats-Unis et à peu près un dollar en France — pour un hebdomadaire qui reste gratuit sur le net. Vendre le même prix un magazine électronique, sans aucun enrichissement multimédia, alors que la version papier est quand même plus commode à lire, n’a pas de sens. Pourtant, tous les éditeurs, soucieux de “protéger le papier” selon leur crédo, sont en train d’adopter ce principe d’un prix identique sans valeur ajoutée perceptible : Time Warner, Hachette, Condé Nast proposent chacun leur magazine sur cette base. Dans le meilleur des cas (Wired par exemple), quelques vidéos sont ajoutées ; elles apportent incontestablement un plus. Pas de quoi se relever la nuit (même avec un iPad qui a l’avantage d’être rétro-éclairé).

Pour la presse, l’application absolue reste à inventer. Cela viendra. Pressés par le temps et contraints par l’obsession du secret d’Apple, les éditeurs se sont contentés de liseuses plus ou mois sophistiquées, parfois augmentées de flux d’actualité. Le Wall Street Journal mérite une mention spéciale avec une application de grande qualité dont la partie information permanente est mise en forme à la volée dans la maquette du journal. Celle-ci est encore accessible aux abonnés du WSJ.Com (100 dollars par an).

Une des applications de presse les plus attendues est celle du Guardian dont la version iPhone surpasse toutes les autres. Elle est la seule de sa catégorie à proposer une lecture contextuelle, c’est-à-dire une série de “tags” associée à chaque article permettant d’accéder à de multiples contenus sur le même sujet (au passage, c’est le meilleur moyen de garder les lecteurs sur l’application).

guardian app

Mais au Guardian, on dit ne pas être pressé. Le journal a voulu marquer son territoire avec une application qui met en valeur les extraordinaires capacités graphiques de l’iPad : Guardian Eyewitness se nourrit de  photos d’actualité plein écran comme la section Grand Format de Slate ou The Big Picture du Boston Globe (qui est la page la plus visitée du site, preuve de l’énorme demande pour les traitements visuels de l’actualité). D’une façon générale, pour tout ce qui est photographie — qui compte d’innombrables applications — l’iPad est exceptionnel.

Le basique

On arrive à la première “killer app” de l’iPad qui est tout simplement de surfer sur web avec un confort et une fluidité inégalés. Le web est lumineux sur l’iPad (sauf évidemment pour les sites comportant du Flash qui sont aveugles et sourds). Rien que ce plaisir d’une consultation du web en mode détente justifie l’investissement. (A propos, à moins de gaver sa machine de films ou de séries, dans la mesure où les logiciels sont très compacts, même la version la plus modeste à 16 Go de mémoire est suffisante ; de la même façon, on évitera la version 3G car des applis-contenus comme les magazines prennent trop de temps à charger).

La seconde application de choix de l’iPad — en tout cas du point de vue entièrement subjectif qui est celui de cet article — est le livre. Sur l’iBooks Store américaine, j’ai téléchargé plusieurs extraits de livres, acheté Dumb Money de Daniel Gross, journaliste à Slate.com, sur les excès de l’endettement aux Etats-Unis. Là encore, expérience fluide et transparente de sélection, d’achat (en un clic) et de consultation, avec des ouvrages prenant une toute autre dimension : on peut y faire des recherches par mots-clés, créer d’innombrables signets qui deviennent une table des matières personnalisée. Idéal dès lors qu’on va faire un usage documentaire des livres.

Quelques nuances pour terminer. Le système de fichiers de l’iPad, identique à celui de l’iPhone ou de l’iPod Touch est déroutant dès lorsqu’on veut gérer des documents (comme par exemple se constituer une bibliothèque de textes en PDF pour lire tranquillement) ; ce type d’usage est tellement peu envisagé dans l’environnement ultra-normé d’Apple qu’il faut prendre des logiciels tiers (comme Air Sharing HD, 7,99$, ou GoodReader, moins bien mais gratuit) pour gérer dossiers et fichiers. Il faut aussi vite oublier l’idée d’écrire des textes un peu longs sur son iPad. Comme tous les chroniqueurs, je m’y suis essayé avant de revenir bien vite clavier cliquetant de mon MacBook. Celui de l’iPad est mal fichu et peu ergonomique, sauf sans doute si l’on veut twitter ou facebooker.  Mieux vaut ne pas s’illusionner non plus sur le caractère nomade de l’appareil. Après tout, il est encore un peu lourd (les batteries pour l’essentiel), fragile, et onéreux (même si les onze heures d’autonomie vérifiée changent la vie par rapport à un laptop…). Et si l’on a un peu besoin de travailler, rien ne remplace un classique portable.

Patience. L’iPad d’aujourd’hui n’est que la première itération d’une nouvelle tendance de l’informatique, avec cette fois, des ordinateurs vraiment personnels. Les ardoises magiques prendront leur essor lorsque les prix se rapprocheront de la zone des 200 euros et que les éditeurs de contenus auront pris la pleine mesure des possibilités des machines. Dans deux ans, nous y serons.  Alors, indispensable l’iPad ? Non, certainement pas. Mais jouissif, sûrement.

frederic.filloux@slate.fr

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Nuages sur le web

Et si l’Internet gratuit et foisonnant cédait la place à un web marchand et stérile? Les standards technologiques et les nouveaux usages font craindre une inévitable paupérisation du réseau.

Les changements s’accélèrent sur le web à mesure que sa consultation devient de plus en plus nomade et que les technologies évoluent. Prenons deux exemples récents: la polémique sur le langage Flash et le développement de la notion d’applications.

Sur l’iPad avec lequel je joue depuis un mois, une grande partie du web est désormais invisible: tout ce qui est graphiques animés, web documentaires, la plupart des vidéos hébergées sur les sites d’information laissent des trous béants dans les pages. Mêmes effets sur la plupart des sites de photographie ou sur des services de streaming comme Deezer ou MusicMe, tous deviennent aveugles ou muets sur la tablette d’Apple.

La raison est une controverse de geeks qui avait autant de raisons d’affecter les gens normaux que des choix de papier ou d’encre pour la lecture d’un journal. Un rappel rapide: en 1996, la société Macromedia invente un langage destiné aux objets vectoriels, c’est-à-dire aux tracés pouvant être décris mathématiquement, et donc animés. C’est le langage Flash (détails ici). En 2005, la société Adobe rachète Macromedia. Entre temps, Flash est devenu l’outil de base pour pratiquement neuf sites sur dix, non seulement pour les animations, mais aussi pour l’intégration de millions de vidéos.

Contenu en Flash en 2010

Page en Flash vue par Apple

Début avril dernier, l’hodjatoleslam Steve Jobs décrète une fatwa sur Flash dont il estime que c’est un sabir informatique médiocre, totalement incompatible avec sa vision du monde digital, essentiellement construite sur un usage nomade. A l’entendre, Flash est gourmand en mémoire, en puissance de calcul (donc en autonomie) et qui plus est instable (il «plante» les navigateurs). Le nouveau commandement est gravé dans la tablette d’Apple, l’iPad, lancée le 3 avril aux Etats-Unis et prévue pour le 28 mai en France: son navigateur Safari refuse de lire les sites qui comportent du Flash, d’où la sensation que le web, même vu au travers du fabuleux écran de la tablette d’Apple, est bien amputé. Ce n’est que le début du processus, puisque Microsoft, dont on découvre au passage qu’il partage les convictions d’Apple sur les faiblesses de Flash, ne supportera plus ce standard dans la version 9 de son navigateur Internet Explorer. Tout le monde bascule vers la version 5 du standard HTML. Précision: les anciennes vidéos sont progressivement remplacées par de nouveaux formats (les appréciations divergent sur les chiffres), une petite fraction sera même convertie. Mais pour  le reste, le passé est le passé:  rien de ce qui a été conçu en Flash, ne pourra être retraduit en HTML 5; la plupart des contenus interactifs du passé sont aussi morts que du papyrus.

Un nouveau Fahrenheit 451

Laissons de côté les picrocholines querelles techniques. Pour ceux que ça intéresse, le point de vue d’Apple (signé Steve) est ici, et la réponse d’Adobe . Bornons-nous simplement à noter qu’une équipe de nerds influents basés à Cupertino, Californie, décrète simplement que ses nouvelles lunettes ne seront plus capables de lire les livres anciens; pas les incunables, non, une grande partie de notre bibliothèque collective multimédia. La logique aurait voulu que les détenteurs des clés du web standardisé prennent un peu de temps pour organiser la transition afin que l’existant puisse être préservé moyennant des modalités accessibles. Mais il n’en a rien été. C’est d’ailleurs intéressant: autant les grands industriels du secteurs  – constructeur de PC, éditeurs de logiciels –  sont soucieux de préserver la «compatibilité à rebours» (la capacité pour une nouvelle application de fonctionner sur une machine un peu ancienne), autant ils se foutent éperdument des contenus éditoriaux passés auxquels ils associent une valeur tendant vers zéro. C’est Fahrenheit 451 en version numérique.

Gare à ceux, donc, qui vont tarder à adopter les standards dans le vent. Ils vont se trouver vite fait sur la pente glissante de l’obsolescence. Et gare à tous, qui vont vivre avec la menace d’un nouveau standard inventé par des informaticiens de génie dans leur fameux garage sur lequel tout le monde va (pardon) flasher et qui précipitera des milliers de contenus dans l’oubli. Ainsi va le net.

Mais il est une tendance plus lourde encore, c’est la réorganisation de l’Internet autour d’applications.

La première phase du web a été dominée par un langage unique, le HTML inventé en 1991 par Tim Berneers-Lee, un chercheur du  Cern à Genève. Cette lingua franca était ouverte, gratuitement accessible, et formidablement documentée. Environ 180 millions de sites web plus tard, l’année 2008 marque un tournant décisif que personne ne perçoit immédiatement. Un an plus tôt, Apple avait lancé son iPhone qui révolutionnait déjà l’Internet mobile. Mais le 28 juillet 2008, la marque ouvre le nouvel âge du net en lançant son «App Store», le même jour dans 62 pays. L’argument de vente est massue. Au lieu d’un système ouvert, donc propice à l’égarement des lecteurs vers le reste du net, l’application offre un environnement fermé, intime, où l’utilisateur-lecteur reste dans l’environnement, souvent riche d’ailleurs, que l’éditeur a bien voulu lui donner. En prime, le système d’«apps» offre enfin la possibilité de passer du gratuit au payant grâce à un système transactionnel qui, moyennant 30% de commission, gère la mise à disposition de l’application, la collecte et le reversement.

Le web selon les «apps»

Trois ans après, le principe des applications est un succès. Avec un gagnant écrasant: Apple: 200.000 applications disponibles, contre 38.000 pour Android (l’operating system pour smartphone de Google ), 5.400 pour Blackberry, et 1.000 pour Windows Mobile –un des multiples trains que Microsoft a laissé passer, cette entreprise est une gare rurale. Les chiffres de l’écosystème d’Apple sont éloquents: au total, 85 millions de terminaux fonctionnent sous l’iPhone OS; ce sont des iPhone, des iPod Touch et maintenant des iPad (un gros million vendu aux Etats-Unis en un mois et environ 5.000 applications). Les «apps» ont été téléchargées 4 milliards de fois.  En moyenne, chaque utilisateurs a chargé une cinquantaine d’applications dans son appareil, et selon Steve Jobs, il passe environ 30 minutes par jour à s’informer, lire ou se divertir avec ses apps (chiffre intéressant, mais invérifiable, Apple étant, sur ses données marketing, à peu près aussi ouvert que la Corée du Nord).

Les éditeurs sont, en général, heureux. A chaque fois qu’ils développent une appli pour l’iPhone, celle-ci capture la majeure partie de leur trafic depuis des terminaux mobiles. Sont-ils pourtant riches? Pas vraiment. Certes, les trois quarts des applications sur l’iPhone sont payantes, mais le prix moyen est de 3,82 dollars, selon le site Distimo qui suit ce marché. Deux secteurs ont semble-t-il trouvé une population solvable: la finance et la médecine domaines dans lesquels les applications peuvent atteindre plusieurs dizaines de dollars.

Tout cela semble parfait. Dès lors qu’ils sont mobiles, les habitués du web migrent massivement vers une navigation au travers d’applications, ce qui permet de les faire payer (un peu) et renforce du même coup le lien avec les marques, ce qui peut se révéler utile dans un domaine comme l’information.

Alors, où est le problème?

L’accès au web par des applications propriétaires va très exactement à l’encontre de la notion d’universalité de l’Internet construite sur des protocoles ouverts, gérés par des organisation multilatérales comme le W3C. En effet, les deux ne peuvent coexister longtemps. A mesure que les éditeurs de sites —on peut difficilement les en blâmer– voudront monétiser leurs contenus via les applications, ils devront réduire tout ce qui est librement accessible sur le web. On se dirige alors tout droit vers un web multiclasses; sur les ponts supérieurs du navire, des contenus riches, encapsulés dans applications payantes, le cas échéants avec des pubs chics et joliment dessinées; en classe touriste un internet hérissé de péages plus ou moins onéreux, et dans les vastes soutes, des contenus gratuits, pauvres, minimalistes, avec une information type commodity (le même magma basique qu’on retrouvera sur les portails et les réseaux sociaux), financés par une publicité moche et agressive.

Dit autrement, le développement des applications ouvre la voie à une paupérisation massive de ce qui est aujourd’hui l’Internet «ouvert».

Certes, la menace n’est pas imminente. Une vision optimiste voudrait qu’au regard des 1,8 milliard de personnes connectées au net dans le monde, la part de marché des smartphones et autres tablettes reste longtemps infinitésimale. Certes. Mais les 100 millions de terminaux fonctionnant sous l’iPhone OS en service d’ici à la fin de cette année auront un poids économique déterminant. Tout comme les millions de tablettes qui vont inonder le marché dans les années à venir. Le prix des machines n’est ainsi plus un sujet dès lors qu’on se projette dans quelques années. En 1986, un Macintosh valait plus de 6.000 euros de 2010. Ça n’a pas empêché son succès. Et les 240 dollars que coûte aujourd’hui un iPad à fabriquer vont se transformer en 150 ou 200 dollars d’ici quelques années, surtout grâce à des concurrents plus frugaux comme les Coréens de Samsung ou HTC.

On a beau avoir l’esprit large sur la nécessité de trouver des modèles économiques viables pour l’Internet –ne serait-ce que pour financer une information de qualité– il est difficile de rester optimiste face à ce cloisonnement progressif. Une lueur d’espoir cependant. Par sa taille, sa structure décentralisée et multiculturelle, l’Internet est un  système quasi-organique. Il est possible qu’il sécrète ses propres anticorps capables de préserver le côté foisonnant, démocratique et universel qui fait sa richesse.

frederic.filloux@slate.fr

Photo de une: Dark Clouds over Huntington, Indiana/ laffy4k via Flickr License CC by

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Google victime du programme nucléaire chinois?

En pénétrant chez Google, la Chine a peut-être dérobé une pièce essentielle pour l’avenir de son programme nucléaire.

Que cherchaient les hackers qui ont attaqué les serveurs de Google au mois de décembre dernier? «Certainement pas les comptes mails de dissidents chinois. Il y avait mille façons de se les procurer autrement sans se compliquer la vie à entrer chez Google avec le risque de représailles que cela comportait. L’enjeu était tout autre». L’homme qui fait cette confidence est un ingénieur en informatique de haut niveau basé dans la Silicon Valley. Depuis des années, il a des liens étroits avec ses homologues de Google et s’est entretenu avec les spécialistes en computer forensics qui ont reconstitué l’effraction dans les serveurs de Mountain View.

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Toute l’architecture informatique de Google repose sur trois technologies clés : Map Reduce, BigTable et le GFS. Map Reduce est le système qui va découper une opération en de multiples sous-opérations assignées à un ordinateur spécifique (lequel peut à son tour redistribuer le travail, le tout en cascade), avant de reconstituer les tâches pour restituer la bonne réponse. Il est au coeur de l’indexation de l’Internet effectuée en permanence par Google. Le GFS est pour sa part un système de fichiers distribués, développé par Google pour ses besoins propres. Là encore, il repose sur le découpage de fichiers en blocs dotés d’un identifiant unique. Enfin, BigTable, c’est l’immense base de données qui sert de support au GFS. (Les geeks peuvent se reporter à ce papier assez accessible décrivant l’architecture informatique de Google).

Pour résumer, cette structure permet de gérer à la vitesse de l’éclair les quelques 25 milliards de pages que Google a stocké et indexé dans sa propre copie de tout le Réseau. C’est la répartition de ces données sur environ un million de serveurs installés dans 60 datacenters qui permet, non seulement d’assurer la sécurité des données (tout est dupliqué en trois exemplaires) mais d’en garantir un accès extrêmement rapide (un peu comme d’avoir un jeu de cartes étalé devant soi par opposition à devoir chercher dans une pile).

Rapidité de calcul, capacité à traiter en un temps record un nombre colossal de données en répartissant le travail sur des milliers de machines… Les deux applications scientifiques qui ont les plus grandes exigences en la matière sont la physique du globe pour la météo et la modélisation climatique et la simulation d’armes nucléaires. L’informatique joue un rôle essentiel pour la recherche de la combinaison idéale de celles-ci: compacité des armes et puissance (ce qu’on appelle le yield).

Et Google a la maîtrise absolue de cette composante informatique avec sept années de raffinement de son système. Pour simuler le comportement de ses armes nucléaires, le gouvernement américain a naturellement développé son propre système d’architecture distribué, mais il n’arriverait pas au niveau de celui conçu par Google – lequel n’a, de plus, pas besoin de supercalculateurs, mais fonctionne sur des empilements de PC à 200 dollars pièce.

Seule une tentative de subtiliser le code source du Google File System aurait déclenché une pareille réaction de Google et fait monter au créneau l’administration Obama. L’épisode le plus récent a même vu l’implication de la National Security Agency, l’agence de renseignement électronique américaine. «Jamais la NSA ne se serait mobilisée pour un vol de données sur les opposants chinois, poursuit cette source proche de Google. Il a fallu que les Chinois s’en prennent à quelque chose d’ultra-sensible pour déclencher une telle réaction. C’est bien plus qu’une simple affaire d’espionnage industriel. Des lignes jaunes ont été franchies dans cette affaire. Sans doute des deux côtés».

Les hackers chinois sont-ils parvenus à leur fin en dérobant cette pièce logicielle cruciale de Google ?  On ne le saura sans doute jamais.

–Frédéric Filloux

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iPad : l’occasion manquée d’Apple

Bon, il va falloir attendre un peu pour voir si cet iPhone grand format va sauver la presse, ou révolutionner la façon dont on va consommer de l’information numérique. L’iPad présenté hier par Steve Jobs (voir le show ici) est une très belle mise à jour de l’iPhone, mais il ne représente en aucune façon le saut technologique du smartphone de la marque d’il y a trois ans. Vu sous cet angle, l’iPad est une petite déception. Sans doute temporaire.

Certes, pour toute la partie ludique – jeux vidéos, visionnage de films, livres, gestion de photos – l’iPad avec son écran de 9,7 pouces est spectaculaire. Mais on attendait plus et mieux pour un produit nomade dont on parle depuis presque huit ans.

ipad view 400

Technologiquement, l’iPad n’est pas un mini-MacBook, mais un grand iPhone. Il n’est donc construit, ni sur le Mac OS, ni sur le même processeur. L’IPad utilise le système d’exploitation de l’iPhone sur un nouveau microprocesseur-maison, issu d’une acquisition récente d’Apple. C’est un choix décisif, qui a ses avantages et ses inconvénients.

Côté plus: cette interface est idéale pour les utilisateurs rétifs au mode de navigation d’un ordinateur. Tout est simple, intégré, basé sur des applications contrôlées par Apple. L’iPhone a démontré l’efficacité de cet environnement.

Côté moins : tout ceux qui rêvaient d’un concentré du MacOS sont évidemment déçus.

Pour un usage professionnel, l’iPad est loin du compte. Pour des questions d’autonomie, l’iPad, tout comme l’iPhone, ne fait tourner qu’une application à la fois. Le Mac nous avait habitué à pouvoir jongler d’un écran, d’une application à l’autre, là on est collé dans un univers mono-tâche et qui plus est fermé. Car l’iPad est des plus verrouillés. Ses applications devront passer par le filtre de l’AppStore, à la fois cher et impénétrable. Son système ne fait pas fonctionner les logiciels de Microsoft Office ce qui va isoler l’iPad du monde du travail où l’on est constamment obligé d’échanger des fichiers avec des utilisateurs de Windows.

Apple propose une alternative avec une remarquable adaptation de sa sa suite iWorks qui permet une certaine compatibilité avec Office (et qui fonctionne à merveille sur un Mac). On comprend pourquoi Apple ne veut pas polluer son ardoise magique avec les logiciels de Microsoft, tellement mal adaptés au Mac qu’on se demande si les bugs ne sont pas laissés là intentionnellement par Microsoft. Il n’empêche, aussi cute qu’il soit, l’iPad est un peu autiste sur ce plan utilitaire. De toute évidence, il n’est pas fait pour le travail, ou alors marginalement. Impossible de se constituer des dossiers de projets avec toutes sortes de contenus (pages web, fichiers de texte, tableurs), dont le contenu s’indexe comme sur un Mac classique. C’est un peu ennuyeux pour un produit qui vaut quand même entre 500 et 800 dollars selon les configurations (mémoire, connexion 3G ou non) et qui sera disponible dans deux mois.

Autre défauts: l’appareil ne gère pas le format Flash; tout site qui en comprend  sera pénalisé (ou il devra concevoir une application dédiée pour la plate-forme). La machine n’a même pas de caméra intégrée: impossible d’utiliser Skype Vidéo par exemple. Dommage. Enfin, comme c’est un système fermé, tous les supports médias qui viendront de tiers sont bloqués : impossible de voir sa série ou son documentaire favori, sauf s’ils sont disponibles sur le l’iTunes Store.

Pas d’accords avec des médias

On s’attendait à ce que le lancement de la tablette d’Apple coïncide avec une avalanche d’accords de contenus. Là encore,  déception. Les «deals» sont limités à un seul domaine réellement nouveau pour la marque: les livres avec un joli lecteur intégré qui tire profit des caractéristiques de l’iPad, et un «iBooks Store» désormais intégrée à l’iTunes avec une structure tarifaire qui n’a rien d’innovante.

Cette indigence est sans doute liée à la manie du secret de la marque. Les développeurs de jeux vidéo ont eu deux semaines pour bricoler à la va-vite une application montrable lors de la présentation d’hier.

Quant à la presse quotidienne ou magazine, alors que le milieu bruissait d’accords avec des géants comme Condé Nast (Wired, Vogue, Vanity Fair, le New Yorker, GQ) qui auraient pu commercialiser leurs journaux via la plate-forme, on a eu droit à une rapide démonstration d’une appli ad hoc du New York Times, certes prometteuse, mais conçue en trois semaines, sans précision sur sa disponibilité son prix, etc.

Dommage. La présentation de l’ardoise d’Apple était le moment idéal pour faire rêver lecteurs et éditeurs sur de nouvelles façons de consommer l’information. On attendait d’une «iNews Store» ou une «iMedia Store» consacrée à  l’information et dans laquelle bien des groupes rêvaient de s’engouffrer – ce qui serait bénéfique à l’appareil. Peut-être ses accords seront-ils annoncés au cours des prochains mois. Mais pour l’heure, c’est une occasion manquée.

FF

A lire aussi sur Slate.fr :

Jacques Attali : l’iPad ou l’hypermédia

La nouvelle révolution d’Apple

Et à venir vendredi: «J’ai touché l’iPad, j’ai adoré, je le veux», par Farhad Manjoo

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Facebook, Google : les chiffres qui tuent (la concurrence)

Facebook et Google sont en passe de dominer l’internet. Quelques données récentes donnent une idée du découplage croissant entre les deux superstars du Net et leur concurrents.

Sur l’ensemble de la planète, les internautes ont passé en moyenne 5h35mn sur les réseaux sociaux au cours du mois de décembre 2009, selon Nielsen. Cela représente une augmentation de 82% par rapport aux 3h03 de décembre 2008 et de 158% par rapport aux 2h10 de décembre 2007

Là-dessus, Facebook se taille la part du lion: il est deux fois plus gros en audience que son principal concurrent MySpace (qui baisse) et cinq fois plus important que Twitter (dont la moitié des membres ne twittent jamais) et six ou huit fois plus important que les autres réseaux comme Linkedin.

vacuum cleaner and money

Ce comptage global sur le temps passé cache évidemment des disparités:
- Etats-Unis: 6h09 passées sur Facebook
- Grande-Bretagne : 6h07
- Italie : 6h00
- Espagne  5h30
- France : 4h04
- Japon : 2h50

Sur le seul marché américain, alors que le temps passé par personne sur l’ensemble des réseaux sociaux augmente de 143% d’une année sur l’autre, la part de Facebook croit de 200%. En bonne logique, le flux de dollars suit le mouvement : entre août 2008 et août 2009, alors que le total investi sur le Net par les grandes marques américaines baissait de 2%, la part allant vers les réseaux sociaux augmentait de 119% ; elle représente aujourd’hui 15% des montants investis.

Du coté de chez Google, belle croissance également. Décembre 2009 : 2h21 passées par 156 millions d’internautes américains sur les sites de la marque contre 1h38 et 128 millions de visiteurs un an plus tôt. Fait intéressant : le temps passé sur les sites de Google augmente plus vite (+43%) que le trafic (+22%) ce qui signifie «l’engagement» des internautes, comme disent les marketeux, est plus important. Rien d’étonnant que le chiffre d’affaires de Google ait cru en rythme annuel de 17% au 4e trimestre 2009 avec une marge d’exploitation elle aussi en hausse : sur 100 dollars de chiffre d’affaires, 37 sont de la marge opérationnelle contre 33 un an plus tôt.

En un mot, les sites exploités par Google sont vus plus longtemps, par toujours plus de monde, et sont donc toujours plus profitables — tout cela dans un contexte où le reste du marché continue de souffrir. Cette tendance à toutes les chances de nourrir une croissance exponentielle. Google a de plus en plus de moyens pour déployer une infrastructure unique et acquérir ainsi la maîtrise du “cloud”, le “nuage” d’ordinateurs qui contiendra bientôt l’essentiel des nos données et de nos applications — le moteur de recherche prévoit de gérer 10 millions de serveurs d’ici quelques années –  et  pourra surenchérir pour n’importe quelle acquisition qu’il estimera stratégique.

La consommation d’internet n’est certes pas un jeu à somme nulle : une étude de la Kaiser Family Foundation montre que le temps passé par les Américains âgés de  8 à 18 ans  a cru de 30% entre 2004 et 2009 (l’étude montre aussi une corrélation directe entre l’assiduité au PC  et les performances scolaires, pour les parents qui seraient encore dans le déni).

Malgré tout, il y a bien un effet de substitution. Elle joue sur nombre de sites visités d’une année sur l’autre (chute de 23% du nombre de “domaines” consultés sur an) ; baisse aussi  du temps passé sur les vidéos en ligne (regardées plus de trois heures par mois), mais dans une proportion moindre : —3,4%, ce qui est ennuyeux, car le moins qu’on puisse dire est que la vidéo sur le net n’a pas trouvé son modèle économique.

Dans le même temps, le nombre de minutes passées sur les sites des journaux américains est en baisse constante : en novembre 2006, les internautes américains passaient en moyenne 42 minutes par mois sur le site d’un quotidien ; le chiffre est tombé à 32 minutes pour le moins de novembre 2009. Là encore, la logique des revenus publicitaire est implacable : entre le 3eme trimestre 2008 et la même période 2009, les revenus publicitaires des sites de presse ont baissé de 17%. Par rapport au pic du 4eme trimestre 2007, les quotidiens américains ont perdu 26% de leurs revenus en ligne ; pour la pub sur  le papier, le pic était à la fin 2005, depuis, la baisse est de 57%.

Des questions ?

FF

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Aurora, l’Avatar de Google

Aurora est aux cyber-attaques ce qu’Avatar est au cinéma : un progrès technologique décisif emballant un scénario connu. L’agression contre Google marque une nouvelle étape dans la sophistication du crime informatique. Celle révélée cette semaine tire son nom du dossier informatique créé par les hackers et qui contenait le malware, le virus destiné à “casser” les serveurs de Google pour en extraire des informations sur les dissidents chinois.

fingerprint

Selon Threat Level, le site de Wired consacré à la sécurité sur le Net, ce sont des ingénieurs de McAfee, société spécialisée dans la protection informatique qui ont découvert par hasard le nom de code de l’opération en autopsiant le virus responsable. Il semble que, au moment où les hackers «compilaient» le code informatique qu’ils avaient rédigé pour en faire un ensemble «exécutable» par un ordinateur, le nom du dossier où il était rangé dans le PC d’origine a été injecté par mégarde dans l’ADN du virus.

Ainsi naisse les mythes.

Cette attaque restera comme la première offensive de grande envergure contre le géant de l’internet avec des intrus qui sont parvenus littéralement aux portes des bases de données les plus sensibles de Google, celles contenant les noms, adresses, messages, listes de contacts des abonnés de Gmail.

Tout commence par l’envoi de mails apparemment anodins à des destinataires précis chez Google et ailleurs (au total, 34 entreprises ont été ciblées). Ces messages contiennent des informations personnelles suffisamment précises pour donner à l’utilisateur le sentiment d’avoir affaire à un émetteur de confiance. Cette tactique est celle dite du Social Engineering. Par le biais d’un fichier PDF corrompu, les utilisateurs  sont incités à se rendre sur des sites web dédiés à cette attaque ; une fois connecté au serveur pirate, celui-ci profite d’une faille dans Internet Explorer pour télécharger discrètement le logiciel d’attaque, le tout au moyen d’une connexion cryptée, indécelable. Une fois le logiciel assemblé pièce par pièce, celui-ci ouvre une “porte arrière” du PC de la victime pour s’infiltrer dans le réseau de l’entreprise. Au moins trois niveaux de cryptage des connexions ont été utilisés, selon McAfee. Dans le cas de Google, cette attaque a été initiée aux alentours du 15 décembre. Chez Adobe, la brèche a été découverte le 2 janvier. La période des fêtes étant propice à ce genre d’action.

Les entreprises visées ne donnent pas de détail sur la profondeur de l’intrusion, mais tout laisse à penser que les attaquants étaient proches du but. Les personnes visées ont été prévenues des attaques par Google et invitées à changer leurs mots de passe, certains ordinateurs individuels, comme ceux d’étudiants chinois de l’université de Stanford ont même été vérifiés par Google et les protocoles de connexion à Gmail sont désormais sécurisés (l’utilisateur est redirigé vers une adresse précédée de “https” – s pour secure, comme lorsqu’on se connecte à sa banque).

Google est parvenu à transformer cette confrontation avec les hackers chinois en une belle opération de relations publiques sur le mode «plutôt sacrifier le marché chinois que de céder aux pressions de  la dictature». Il est vrai que la firme peut se le permettre : la Chine s’est révélée bien plus difficile que prévu à percer et les revenus générés par Google restent faibles : même pas 3% de son chiffre d’affaires global contre par exemple 13% pour Intel et plus de 10% pour Cisco. Cette différence explique la discrétion des autres entreprises concernées par ces attaques. A la mi décembre, selon l’Agence Bloomberg, Google avait cherché à organiser une communication concertée avec une vingtaines de firmes, mais devant leurs réticences, il avait décidé d’aller seul à l’incident diplomatique.    —F.F.

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L’idiotie du canon fiscal contre Google

L’histoire de la Taxe Google est pathétique. Une fois de plus, ce genre d’idées donne une image pitoyable de la France. Sur le net, la proposition du rapport Internet et Création réverbère comme une écho dans le Grand Canyon. Samedi en fin de journée, on comptait 156 000 références sur le net, hier soir 53 millions. Un grand bravo aux visionnaires qui en sont à l’origine et au Président de la république qui lui a donné toute sa portée.

escargot

Qui sont-ils ? Assurément, pas les chevau-légers de l’ère numérique. Patrick Zelnik, 64 ans producteur de musique talentueux et représentant d’une industrie qui a loupé, avec une détermination magistrale, le coche de l’internet. Jacques Toubon, ancien ministre multifonctions de la droite classique et Guillaume Cerutti, patron de Sotheby’s France, une entreprise où les ventes aux enchères se concluent au son du marteau.

Sur quelle base ont-ils été désignés pour rédiger le rapport Internet & Création (en tout cas en superviser la rédaction, ces auteurs-là sont à l’abri d’une inflammation du canal carpien) ? Zelnik incarne une certaine rébellion face aux grandes majors. Il a créé la filiale française de Virgin en 1988, puis son propre label, Naïve (lequel a produit Carla Bruni, mais ça n’a rien à voir) ; il est un ardent défenseur du CD, dont il estimait le 26 janvier 2008 dans Le Monde qu’ils était encore “l’avenir de la musique” au nom du fait “qu’Ikea n’a pas tué les antiquaires”.

Jacques Toubon, qui a vu davantage de souris dans les palais ministériels que sur son bureau, est passé au ministère de la Culture entre 1993 et 1995, époque de l’apogée de l’analogique dans la consommation culturelle. Quant à Guillaume Cerutti qui a qualifié Google “d’hébergeur de sites” dans la gentille interview du Buzz Le Figaro, on a du mal à voir en lui un Mozart du mulot, mais cet ancien haut-fonctionnaire assurait la direction de générale de la concurrence et de la consommation avant son spectaculaire pantouflage vers Sotheby’s. Un tel attelage garantissait donc une pensée out-of-the-box, une saillie intellectuelle notoirement disruptive.

Le plus navrant est que ce rapport (téléchargeable ici) contient des propositions intéressantes comme par exemple :

- étendre au webcasting la “rémunération équitable” qui s’applique à la diffusion hertzienne (proposition°4, p. 32 du rapport)

- favoriser l’ouverture des services culturels légaux sur le net, en libérant les catalogues des majors (p.40) et en organisant la gestion collective des droits

- assouplir la “chronologie des médias” qui séquence les exploitations successives d’une oeuvre (p. 45)

- créer d’un portail “neutre” de référencement des oeuvres musicales disponibles en ligne et donnant tous les accès possibles aux internautes (p. 21).

Etc.

Ces propositions destinées à stimuler la consommation numérique légale ont donc été flinguées par deux travers pavloviens de l’intellect national : subventionner et taxer.

La subvention concerne l’introduction d’une “carte musique en ligne” d’une valeur de 50 euros que les jeunes téléchargeurs compulsifs achèteraient pour à peu près la moitié de sa valeur faciale, le reste étant subventionné par le contribuable. Le miracle attendu étant que les accros au mp3 gratuit se muent en inconditionnels du téléchargement payant (ce qui ne peut que marcher, évidemment). C’est dans la droite ligne de l’abonnement gratuit à la presse pour les jeunes censé les convertir en papivores.

Mais le pire est la taxe Google, en fait une taxe de 1% ou 2% sur le recettes publicitaires en ligne. Il est vrai que l’attitude de Goolge a de quoi énerver. Sur les 2 milliards d’euros de la pub en ligne investis en 2009, les liens sponsorisés (majoritairement trustés par  Google), représentent presque 900 millions. Pire, ils sont en augmentation de 10% alors que le second gisement le plus important — les bannières publicitaires — qui pèse pour environ 500 millions d’euros, est lui en baisse. Comm pour en rajouter, Google préfère déclarer ses revenus en Irlande où l’impôt sur les sociétés est de 12,5% contre 34,4% en France (et 27% en moyenne dans l’UE). En bonne logique Google n’a déclaré que 40 millions d’euros de recettes en France en 2008.

Toutes les multinationales pratiquent ce genre d’optimisation fiscale. Et les groupes du CAC 40 ne sont pas en reste :  une enquête d’Alternatives Economiques avait même révélé quils entretenaient quelques 1500 filiales dans des paradis fiscaux. Quant au concept d’égalité devant l’impôt, le rapport du Conseil des prélèvements obligatoires avait réglé la question en démontrant que les grandes entreprises françaises payaient en moyenne 2,3 fois moins d’impôt que les petites.

Pour Nicolas Sarkozy, tireur d’élite au fusil démagogique, il est bien plus intéressant de cibler Google que de s’en prendre aux injustices fiscales structurelles. C’est navrant et dangereux. Et le fait qu’un journal comme Le Monde — il est vrai grand consommateur de subventions publiques — se fende d’un éditorial sur cette taxe pour la qualifier de “juste” n’est pas rassurant, ni cohérent quand on sait les efforts consentis par ce journal (comme tous les autres), pour maximiser sa visibilité sur le moteur de recherche Google et Google News.

La France n’a pas besoin de taxer Google autant qu’elle a besoin d’attirer les entreprises de hute technologie chez elle. Son système élitiste d’éducation (d’une implacable capacité de réplication) produit certes de bons ingénieurs, mais comme le note le capital-risquer français Jean-Louis Gassée dans la Monday Note (1), le système français sert surtout à subventionner le capital-risque de la Silicon Valley, laquelle attire les talents tricolores. En attendant, la France est à la traîne dans tous les indicateurs : montant de l’investissement consacré à la recherche et au développement (inférieur aux objectifs européens et à la moyenne de l’OCDE), montant des investissements en direction des startups, nombre de brevets déposés, etc.

Plutôt que de menacer de taxer Google (ce dont l’intéressé se moque, même s’il feint l’indignation). Il eût été plus malin de l’inciter à investir dans l’hexagone. Il y a quelques années, la direction d’un grand centre de recherche européen de Google avait été proposée à un ingénieur français, mais le centre, lui restait à Zurich. Google dépense chaque année environ 2 milliards de dollars en recherche et développement ainsi qu’en investissement industriels. Partout dans le monde, il est à la recherche de pays stables, dotés d’infrastructures numériques solides, d’électricité peu onéreuse et de main d’oeuvre qualifiée pour déployer ces immenses usines de données. La France offre tous ces atouts. Au lieu de cela, son gouvernement et ses têtes chercheuses alimentent une caricature où l’image éculée du béret et de la baguette est supplantée par un canon fiscal prêt à tirer, de préférence en direction de tout ce qui marche et parle anglais.

—FF

(1) l’auteur de cet article est l’éditeur de la Monday Note.

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Quelques sujets chauds pour l’année à venir (1)

La tablette Apple.
Verdict probable: 26 janvier lors de “l’Apple Event” prévu à San Francisco. Que que soit son nom, iTablet, ou iSlate (good idea, Steve), ce pourrait être un événement comparable au lancement de l’iPhone en 2007.  A deux conditions. Un, le nouveau jouet d’Apple devra constituer un réel saut en matière technologique et d’interface (comme le fut l’iPhone). L’objectif à poursuivre, c’est ce concept imaginé par l’éditeur suédois Bonnier avec une tablette graphiquement riche, aux contenus fluides à l’esthétique parfaite. Elle suppose de réelles percées dans le domaine de l’affichage, de la gestion des contenus (de lourds fichiers à télécharger, puis à réassembler), et de l’autonomie. Seconde question : Apple peut-il espérer être le même facteur de disruption sur le marché de l’édition (livres et presse) qu’il a été pour la musique ? L’impact d’une tablette sera fonction des accords de contenus qui seront annoncés cette année. Ces derniers mois, on a évoqué le possible intérêt d’éditeurs comme Condé Nast. Mais le plus probable est un accord avec la galaxie Disney pour des contenus vidéo (Steve Jobs, est au conseil d’administration de Mickey à qui il a vendu en 2006 Pixar animations Studios). Là réside tout l’enjeu de la tablette version Apple.

dinosaur tailCôté presse, peu de chances de voir la situation s’améliorer.
La publicité de ne devrait pas revenir comme par magie vers le média papier qu’elle déserte depuis deux ans. Il s’agit “simplement” de la poursuite d’un rééquilibrage : en 2008, sur le marché américain, le temps passé sur le papier était de seulement 8% alors qu’il capturait 20% des investissements publicitaires ; la proportion était inverse pour l’internet : 8% des investissements pub pour 29% du temps passé. Il s’agit donc là d’une évolution structurelle qui n’est pas achevée — aggravée par la conjoncture.

Pour répondre à cette dégradation, des journaux quotidiens vont choisir de paraître moins souvent.
Dans un premier temps, les gestionnaires vont profiter de toutes les possibilités offertes par le calendrier pour limiter les parutions. En France, certains rêvent de rapprocher le plus possible le nombre d’éditions annuelles d’un quotidien (313 pour un journal paraissant six jours par semaine) du nombre de jours effectivement travaillés dans les rédactions (environ 200 pour les mieux perfusées aux RTT). D’autres risquent d’être tentés par une parution de l’ordre trois fois par semaine. Une si mauvaise nouvelle ? Pas nécessairement. D’abord, l’érosion des rédactions tend à appauvrir les quotidiens qui sont rarement en mesure d’apporter une valeur ajoutée à la couverture quotidienne de l’actualité. Celle-ci appartient désormais à l’internet dit instantané (Twitter, live blogging, réseaux sociaux) et va se propager au smartphone, appelé à devenir le vecteur de choix pour l’actualité chaude. Au papier restera l’analyse, le commentaire, la prise de distance, les papiers longs, et pour la presse locale, les infos intéressant en priorité les personnes âgées dans les zones rurales (les jeunes urbains lisent la presse gratuite).

La pub et l’internet.
Disons-le : l’échec de la publicité comme moyen de financement de l’information est le dirty little secret de l’Internet. Avec un revenu par lecteur quinze à vingt fois inférieur à celui de la presse, le financement d’un journalisme de qualité est en péril. La principale raison tient à la médiocrité de la mesure d’audience. Le web a eu la chance d’être né avec un système de mesure précis de ce qui est vu par chaque lecteur; peine perdue : il se retrouve aujourd’hui un des médias les moins bien mesurés. Nielsen Médiamétrie continue de tâtonner avec son panel percé, que certains éditeurs se font un plaisir de manipuler pour gonfler leur audience. Ça en devient embarrassant. Et inquiétant.

Car naturellement, la conséquence est une déflation massive du prix de l’espace publicitaire ;
la valeur ajoutée (si l’on ose dire) des agences médias se borne à obtenir du – 80% sur les tarifs payés par leur clients (si quelqu’un est en mesure de me démonter le plus apporté de ce type d’intermédiation, je suis preneur). Cela s’entend pour les meilleurs espaces d’un site. Pour les fonds de magasins, les éditeurs paniqués s’en remettent à des “ad networks“, autrement dit des parasites spécialisés qui soldent les invendus avec un tel zèle inégalé. Au point d’ailleurs que d’autres petits malins se positionnement du côté des éditeurs en leur vendant des techniques permettant de sélectionner l’ad network qui casse le moins les prix !

On va aller loin avec cela.

Ce qu’on peut souhaiter est un réveil des éditeurs avec, par exemple, les actions suivantes :

> Appliquer une aimable pression sur Médiamétrie / Nielsen pour que le baromètre soit enfin stabilisé de façon indiscutable.
> La création d’offres publicitaires couplées sur l’internet comme il en existe sur le papier.
> La remontée des supports médias dans la chaîne de valeur publicitaire ; autrement dit, des médias négociant de plus en plus directement avec les annonceurs.
> L’arrêt concerté du recours aux ad networks qui bradent l’espace invendus et qui sont une absurdité économique.

Ces seules mesures auraient pour effet de stopper l’érosion du prix de la pub sur le net.

Pour l’essentiel, les intermédiaires publicitaires ont vécu.
Car s’il est à craindre que les éditeurs en ligne tardent à mener une action collective (ils ont montré une certaine lenteur à comprendre), Google réglera la question. Comme le confie avec une glaciale candeur Eric Schmidt au journaliste Ken Auletta, auteur de Googled :  “Google entend être l’agent qui vend la publicité sur toutes les plates-formes distribution : presse, télévision, radio, internet. A mesure que notre technologie ira en s’améliorant, nous serons en mesure de remplacer toutes les forces de ventes”. Si certains avaient encore des doutes sur l’ambition du moteur de recherche, les voilà fixés. En même temps, il est des mouvements darwiniens qu’on aura du mal regretter.

C’est tout pour aujourd’hui.

D’ici la fin de la semaine, nous évoquerons d’autres sujets intéressants pour l’année à venir comme:

> L’évolution des contenus générés par les utilisateurs
> La blogosphère toujours plus intéressante et en même temps toujours plus corrompue
> La transition vers le payant pour la presse en ligne et sur téléphone mobile
> La convergence de la photo numérique et de la vidéo
etc.

—F.F.

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L’amour de la patine à écrire

Drôle d’idée de relancer ce blog sur la high tech et les médias avec un papier consacré à la machine à écrire.
J’ai un prétexte d’actu. Le mois dernier, je tombe sur un papier du Herald Tribune intitulé A writer’s ‘talisman‘ on the block. Le sujet : Cormac McCarthy, auteur, entre autre, de La Route  met en vente chez Christie’s sa machine à écrire, une Olivetti Lettera 32 avec plus de 5 millions de mots au compteur. L’objet est effectivement patiné comme un vieil outil. Pensez donc : une douzaine de livres publiés, dont trois manuscrits restés en l’état, auxquels s’ajoutent pièces de théâtre, scénarios, nouvelles, brouillons et correspondances diverses. Environ 20 000 feuillets passés entre les rouleaux caoutchouté de la Lettera 32 au cours des cinquante dernières années.

olivetti_cormac

Ce modèle est mythique (il est même exposé au MoMa de New York). C’est le laptop de l’analogique. D’ailleurs, McCarthy l’avait choisi pour sa portabilité (5,2kg, tout est relatif). Il a  acheté la sienne à Knoxville, Tennessee, en 1963 pour 50 dollars soit 350 dollars d’aujourd’hui (ce qui est à peu près le prix d’un ordinateur ultra-portable d’aujourd’hui).  Des nuées d’écrivains et de scénaristes en ont trimballé une semblable. Francis Ford Coppola, pour ne prendre que lui, a tapé le script du Parrain sur un modèle Letter DeLuxe (plus classe que la Lettera 32 qui a un coté Land Rover). Seule une machine à écrire aussi solide pouvait résister à la réécriture frénétique d’Apocalypse Now au beau milieu du tournage dans la jungle des Philippines.

Françoise Giroud, qui a commencé dans la vie comme dactylo (sur injonction de sa mère “comme ça ma fille, tu ne mourras jamais de faim”)  réécrivait en une nuit l’intégralité de l’Express juste avant le bouclage pour lui donner l’unité de ton d’un newsmagazine moderne circa 1960. La machine à écrire (mécanique et portable s’il vous plaît) est le vecteur d’une création inaltérable. Hemingway voyageait avec une Halda protégée par une mallette en cuir où était collé une étiquette de la French Line ;  pour ses pièces de théâtre, Sam Shepard préfère son Hermes à un quelconque ordinateur comme l’explique cet entrefilet de Vanity Fair) ;

Shepard

Wim Wenders, dans son film l’Etat des Choses, dépeint la détresse d’un réalisateur à cours de pellicule perdu quelque part sur la côte portugaise, avec comme bruit de fond le cliquetis d’une machine portative (admettez qu’avec un MacBook, ça le fait moins).

Cormac McCarthy a donc décidé début décembre de se séparer de sa précieuse Lettera 32 non pour un saut quantique vers l’informatique, mais parce que son ami John Miller, professeur à Carnegie Mellon lui en a trouvé une autre, identique et quasi-neuve pour 9 dollars sur eBay. Généreux, McCarthy a donc décidé de mettre sa relique aux enchères promettant la recette au Santa Fe Institute, une micro-université spécialisée dans les systèmes complexes (comme la théorie du chaos) où il travaille de temps à autres.

C’est une remarque de l’écrivain dans le papier du Herald qui m’a incité à chercher une machine identique. il explique qu’un jour, alors qu’il était attelé à sa machine dans son bureau du Santa Fe Institute, un étudiant a passé une tête en demandant : “Excuse me. What is that?”.  L’action s’imposait pour que la génération Facebook ait une idée de ce qu’était l’écriture mécanique. (Certes, j’avais déjà cette superbe Erika de Chez Seidel & Naumann sur laquelle j’ai fait ma première pige).

erika

Mais il me fallait une Lettera 32. Impératif. J’ai trouvé celle-ci  sur le net.

olivetti

Elle nécessite une petite révision, mais elle a du potentiel. Je ne parle là que de l’écriture car pour la valeur, tout dépend de la notoriété de son propriétaire. Christie’s espérait tirer 10 000 – 15 000 dollars de la vente de la machine de Cormac McCarthy, mais c’était sans compter l’aura de l’écrivain : sa Lettera 32 est partie pour 254 500 dollars. Quand on pense qu’il a failli la jeter, c’aurait été ballot.

—FF

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Apple menacé par le «syndrome Nike»

Il s’appelait Sun Danyong et pourrait devenir le cauchemar d’Apple. A l’aube du 16 juillet cet ouvrier de 25 ans s’est jeté du 12e étage du dortoir attenant à l’usine où il travaillait. Il sortait d’un interrogatoire serré, mené par les membres de la sécurité de Hon Hai Precision Industry Co., plus connu sous le nom de Foxconn et principal manufacturier des produits Apple.

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A propos de l’auteur

    Je suis journaliste, éditeur de la Monday Note, une lettre d'information en anglais sur les business models des médias et de la technologie. La Monday Note est lue chaque semaine par plus de 3000 professionnels des médias dans le monde. Elle est reprise aux Etats-Unis par CBS News Interactive et The Big Money (le site économique de Slate USA). Mon co-auteur est Jean-Louis Gassée, un Français "historique" de la Silicon Valley, partenaire dans la firme de capital-risque Allegis Capital à Palo Alto, Californie. Auparavant, j'ai participé à la création de 20 minutes et passé douze ans à Libération. Ma bio complète est ici. On peut m'écrire à frederic.filloux(at)slate.fr

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