Biais d’actualité

Jour 8# La Conquête de X. Durringer (Hors compétition), 18 jours, film collectif (Hors compétition)

Au huitième jour du Festival nait l’envie d’en parler aussi un peu autrement que sous l’angle critique. Non pas que ce mercredi ait été pauvre en propositions, avec deux beaux films en compétition. Ainsi le très impressionnant Melancholia de Lars Von Trier, remake wagnérien du Sacrifice de Tarkovski, fin du monde à l’échelle du cosmos, et d’une très intime dépression. Splendeur troublante du film, que ne devrait pas ternir une polémique vaine qui n’a à voir avec lui que comme confirmation des penchants suicidaires de son auteur. Puis, dans une tonalité très différente, le très beau Hanezu de Noami Kawase, composition élégiaque et tourmenté en l’honneur des forces de vie qui hantent un paysage habité depuis des millénaires. Tourné avant le tremblent de terre de mars dernier, le film semble pourtant lui faire écho, à la fois deuil et espoir chanté sous une forme poétique très émouvante.

Mais il s’est aussi produit sur les écrans cannois des événements d’une autre nature. L’un d’eux était supposé être la projection de La Conquête. Si, sans surprise, le travail d’acteur de Denis Podalydès est remarquable (quand la plupart des autres, à la notable exception d’Hyppolite Girardot en Guéant, fonctionnent dans le registre de l’imitation), le film est d’un intérêt tout relatif. Contrairement à ce qu’attendait à l’évidence la majorité des spectateurs, il n’est en tout cas pas une caricature de Nicolas Sarkozy, qui sort plutôt à son avantage de l’affaire (contrairement à Chirac et Villepin). Que Xavier Durringer et son producteur scénariste Patrick Rotman aient évité la veine chansonnière est un soulagement, le problème étant qu’ils ne savent pas précisément quoi faire d’autre, au-delà du « geste » de consacrer un film de fiction au président en exercice. Beaucoup de bruit médiatique pour bien peu de choses à l’arrivée.

Nettement plus intéressante aura été l’initiative du festival d’inaugurer cette année le principe de rendre chaque année hommage à un pays, et de consacrer ce premier coup de chapeau à l’Egypte. Il reste à véritablement en trouver la forme (il est clair que tout ça été improvisé à la dernière minute), mais l’hypothèse que le Festival serve aussi à l’avenir à faire dialoguer l’histoire significative d’une cinématographie nationale avec un état du cinéma contemporain est prometteuse. Révérence gardée à la riche histoire du cinéma égyptien et aux mânes de Youssef Chahine, c’est bien à la Révolution de Février qu’est dû le choix de ce pays pour cette année. Et sa traduction la plus significative est donc 18 Jours, assemblage de dix courts métrages réalisés à chaud, juste après les manifestations de la Place Tahrir et la chute de Moubarak. Né de l’impérieux désir d’un groupe de réalisateurs égyptiens de prolonger en cinéastes l’expérience vécue en citoyens au cours des événements de janvier et de février, ce projet était d’abord destiné à une mise en ligne sur Internet, avant de se transformer en idée de long métrage collectif. 

Disons bien clairement que tout ça ne fait pas un très bon film (comme c’est d’ailleurs presque toujours le cas avec les assemblages de courts métrages). Mais quand même « quelque chose » de bien intéressant, à plusieurs titres. D’abord le choix, commun au dix réalisateurs, de la fiction, quand le matériau documentaire était si riche – certains incorporent d’ailleurs des images tournées sur place pendant les événements, les plus belles étant celles reprises d’enregistrements avec téléphones portables, dont la matière vidéo prend sur grand écran une qualité graphique en même temps qu’un caractère fantomatique qui les sert. Que nous ayons été saturés d’images tournées sur place en direct, par des milliers d’amateurs et les chaines de télévision, explique sans doute que les réalisateurs aient cru devoir chercher à faire de la fiction, plus lourde et propice à davantage de maladresses dans un tel contexte de production (précipitation et manque de moyens). Il y avait pourtant matière à une recherche cinématographique documentaire qui montrerait autre chose que YouTube et Al Jazeera, cette recherche reste à faire. D’autres plans documentaires, tournés avec un matériel et un regard plus sophistiqués, offrent quelques belles échapées, qu’on aimerait voir reprises et développées.

Le deuxième intérêt de 18 jours tient à la grande diversité des approches, et à l’absence de triomphalisme des 10 films. Directement ou indirectement, beaucoup des aspects de ce qui s’est joué entre le 25 janvier et le 11 février au Caire est capté par l’un ou l’autre des récits, qu’il s’agisse du rôle des télévisions, d’Internet et du désir de faire image, de la relation complexe et excessive de nombreux Egyptiens vis-à-vis de la personne de Moubarak, de l’organisation des milices d’autodéfense dans les quartiers et de leurs aspects à la fois ambivalents et folkloriques, ou des relations hommes-femmes, enjeu du court métrage du plus connu des cosignataires, Yousri Nasrallah, auteur notamment du très beau A propos des garçons, des filles et du voile. En outre, nombreux sont les films qui mettent en scène ceux qui n’ont pas suivi le mouvement, ou l’ont fait à contrecœur, ou pour de mauvaises raisons. L’esprit de ces films est plus proche de celui de nouvelles de Naguib Mahfouz que de fresques eisensteiniennes exaltant le triomphe du peuple, et, à un moment où la situation est loin d’être stabilisée en Egypte, c’est plutôt bon signe.

Un commentaire pour “Biais d’actualité”

  1. Merci Jean Michel pour la diligence, la pertinence et l’élégance.

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Les auteurs

Jean-Michel Frodon est critique de cinéma. Ancien responsable de la séquence cinéma du Monde, il a aussi dirigé les Cahiers du Cinéma. Il tient le blog «Projection Publique».

Titiou Lecoq est auteur, journaliste, blogueuse, et parisienne.

Henry Michel est auteur, blogueur, et Cannois.

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