La Guerre est acclamée

CANNES, JOUR #2 – «La Guerre est déclarée», de Valérie Donzelli, Semaine critique.

«La Guerre est déclarée»

«La Guerre est déclarée»

Tandis que la compétition officielle assène un aller-retour en forme double coup de massue avec les deux premiers titres (Sleeping Beauty + We Need to Talk about Kevin = esthétique racoleuse-chichiteuse cul de donzelle australienne + vertige du mal chez un ado tueur et rédemption à deux dollars de la mère coupable = au secours! de l’air!), les sections parallèles alignent de fort réjouissantes ouvertures.

A Un certain regard, l’occasion de vérifier que Gus Van Sant est ce que les Américains appellent a natural, un type qui a ça dans le sang – ça : le cinéma. Il filmerait l’annuaire qu’il le rendrait beau, la première heure et quart de Restless est une pure merveille de grâce, un peu alourdie par l’irruption psychologisante de la fin.

Côté Acid, très belle découverte d’un premier film iranien, Noces éphémères de Reza Serkanian, où l’élégance de la mise en scène transforme une « chronique de société » en une chorégraphie sensuelle des regards et des sentiments. La Quinzaine a elle à nouveau tout misé sur la séduction: après le dansant Benda Bilili, voici le burlesque La Fée, du trio belge Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Remy. C’est pour faire rire, on rit.

Mais c’est à la Semaine critique qu’il convient d’accorder ici toute son attention. Celle-ci n’aurait pu trouver meilleure manière de célébrer son 50e anniversaire. Car si pour l’occasion la plus ancienne des sélections parallèles cannoises s’est fendue de 5 affiches, a publié un hors-série peuplé d’un demi-siècle de souvenirs, et a mobilisé plusieurs personnalités pour souffler sur ses bougies, c’est en s’ouvrant avec un tel film qu’elle affirme le mieux son rôle et sa place. A savoir de contribuer à la découverte de talents en pleine éclosion, puisqu’elle a pour règle de ne présenter que des premiers et deuxièmes films.

 

La guerre est déclarée est le deuxième film de Valérie Donzelli, et c’est un pur régal en même temps qu’un drôle de bestiau dans la ménagerie cinématographique, et particulièrement du cinéma français. Son auteure s’était faite remarquer (pas assez!) avec son déjà très réussi premier film, La Reine des pommes, comédie musicale, sentimentale, intimiste, loufdingue et drôle, carrément drôle. Où on avait du même coup découvert une actrice à laquelle s’appliquent tous ces qualificatifs, agrémentés du fait qu’elle est extrêmement agréable à regarder : nulle autre que Valérie Donzelli.

«La Guerre est déclarée»

«La Guerre est déclarée»

Avec ce deuxième film, la réalisatrice ne se contente pas de confirmer les qualités du premier, elle s’aventure sur un terrain autrement difficile – disons, pour simplifier, le mélodrame – et prend le risque d’une construction narrative autrement complexe et nuancée. La guerre est déclarée est une histoire d’amour et le récit d’un combat. C’est une course poursuite sur le fil du rasoir: sur cette crête étroite qui sépare le drame de la tragédie. C’est un film qui regarde la mort en face, et qui ainsi devient incroyablement vivant.

Son interprète y fait à nouveau merveille, dans un rôle à peu près impossible de jeune fille/jeune femme/jeune mère/mère d’un enfant atteint d’une maladie mortelle. Le rôle est «impossible» à cause de trois cents manières connues de jouer ça, et ça, et ça. Elle, elle n’en fait rien. Elle, elle trouve plan par plan, réplique par réplique, geste par geste, une forme de justesse précise, émouvante et sans un milligramme de complaisance. Des tonnes de sentiments, comme chantait Léo Ferré, et pas une once de sentimentalisme.

Durant un quart d’heure, cela relèverait du pur miracle, durant les 100 minutes du film, cela devient autre chose: la manifestation d’une intelligence cinématographique, la capacité à répondre, par la mise en scène et par le jeu, de tout ce qui est mobilisé par le film, et qui est à la fois compliqué, paradoxal et a priori pas folichon.

Ce qui précède est d’une injustice éhontée, paraissant oublier en chemin Jérémie Elkaïm, le partenaire de Valérie Donzelli, lui aussi pourtant digne de tous les éloges. Mais ce n’est pas la même chose. Et de même que, injustement, irrémédiablement, son rôle à elle, la femme, dans le film, ne sera pas symétrique de celui de l’homme, de même ce qui leur incombe pour que le film soit ce qu’il est n’est pas du tout comparable. Parce que s’ils ont tous les deux écrit le film (comme elle et lui ont fait l’enfant du film), c’est bien elle qui fait la mise en scène, dans le cadre en même temps qu’à sa place de réalisatrice.

A travers les mois et les années, à travers les lumières et les lieux, à travers les larmes, les coups, les rires et les silences, cette «odyssée» réussit un improbable tour de force : un film aussi ambitieux que bouleversant, et capable d’apparier avec bonheur (le bonheur du spectateur) les tonalités les plus opposées.

Il y parvient grâce à une manière de faire qu’on ne saurait expliquer, mais qui peut se résumer à ceci: croire éperdument à chaque plan, filmer chaque scène comme si tout le film se jouait là – et pas du tout comme si c’était la seule. Deux maîtres mots: présence et mouvement. Valérie Donzelli appartient à cette famille de cinéastes qui savent puiser dans le simple déplacement une force de spectacle, une vibration essentielle – il y en a depuis les origines du muet, Vigo, Varda, Rozier, le jeune Milos Forman, Oliveira, les meilleurs réalisateurs africains savent faire ça.

«La Guerre est déclarée»

«La Guerre est déclarée»

Ça bouge beaucoup dans La guerre est déclarée, ça marche, ça cavale, ça fonce, et ce mouvement se charge d’une énergie qui semble celle même du plaisir du cinéma. Et en même temps (c’est là que c’est compliqué et mystérieux), ça se pose. Ça tient, ça occupe sa place. Les personnages sont terrifiés par ce qui leur arrive, ce malheur immense et incompréhensible, mais ils ne reculent pas. Ils se bagarrent, ils font face, ils tiennent bon. Ce sont… des héros. Oui, des vrais héros, comme dans les contes ou les grands films d’aventure. La guerre est déclarée est ça, un film d’aventure. La preuve que ce sont des héros : il s’appellent Juliette et Roméo.

Jean-Michel Frodon

Un commentaire pour “La Guerre est acclamée”

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Les auteurs

Jean-Michel Frodon est critique de cinéma. Ancien responsable de la séquence cinéma du Monde, il a aussi dirigé les Cahiers du Cinéma. Il tient le blog «Projection Publique».

Titiou Lecoq est auteur, journaliste, blogueuse, et parisienne.

Henry Michel est auteur, blogueur, et Cannois.

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