Woody d’ouverture, vertige du passé et double-fond

CANNES, JOUR #1 – «Midnight in Paris», de Woody Allen, Sélection officielle, hors compétition.

Minuit à Paris

Minuit à Paris

Ça commence par des images de Paris. Non, des clichés de Paris tel que le voient les touristes. Des plans cartes postales aux couleurs un peu passées, sur fond de musique jazzy (Sidney Bechet?) brodant sur des chansons de Paname. Woody Allen dit d’emblée ce qu’il est, lorsqu’il filme à Paris: un touriste américain. Savoir jouer avec les clichés ne date pas d’hier dans son cas, à bien y regarder Manhattan faisait la même chose, montrant au public européen (conquis grâce à ce film) une collection de cartes postales en noir et blanc d’un New York qui n’a jamais existé.

Le recours à l’imagerie fait, chez Woody Allen, partie des stratégies, mais la stratégie a changé – et le ton des films aussi. Minuit à Paris, film enjoué et où on rit volontiers, agréable carrousel aux basques de plusieurs générations d’Etatsuniens et de stars des arts et des lettres des bords de Seine, Minuit à Paris qui remplissait ainsi parfaitement son rôle d’ouverture «champagne» du 64e Festival de Cannes, est un film profondément triste. Triste et dur.

Son assez piètre héros Gil (Owen Wilson, plutôt falot) est un scénariste à succès de Hollywood qui se rêve en «véritable écrivain». Il est à Paris, son paradis perdu des artistes, en compagne de sa fiancée (Rachel MacAdams) et des parents d’icelle, trio de beaufs américains aussi fortunés que réacs et bornés, la fiancée étant en outre fascinée par un prof d’université insupportablement pédant soudain surgi entre Giverny et dégustation de bordeaux.

Mollasson et excessivement romantique, Gil l’aspirant grand écrivain est sadisé en chœur par sa dulcinée, sa  future belle-famille et l’universitaire je-sais-tout-je-décide-tout. Comme souvent chez Allen, et on ne prête pas assez garde au défi que cela représente, personne n’est vraiment sympathique dans cette histoire, même si la haine pure du cinéaste envers les riches futiles, les soutiens des Tea Party et les petits dictateurs arrogants utilisant leur savoir comme outil de pouvoir éclate à chaque réplique.

Son pauvre héros, lui, tente de s’en tirer en empruntant un véhicule très souvent en service dans le cinéma de Woody Allen, un pont entre réalité et imaginaire qui affirme sans ambages sa disponibilité. En l’occurrence, une Peugeot du temps jadis, qui assure la navette avec les années 20. Là, Gil devient illico l’ami de Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway et Gertrud Stein, rencontre Dali, Man Ray, Buñuel, Picasso et surtout l’égérie de celui-ci, Marion Cotillard très en beauté.

Ce n’est que le point de départ d’une série de péripéties brillantes, habitées par ce «Syndrome de l’Age d’or» que défend et dénonce à la fois le film, ce fantasme d’un «c’était mieux avant» aussi illusoire qu’estimable défense contre le réalisme des petits maîtres du triste monde contemporain.

Mais le problème de Woody Allen n’est pas d’assumer un certain romantisme nostalgique tout en pointant ses ridicules et ses faiblesses. Il est de n’avoir pas le choix. Il faut quand même prêter un peu attention à ce que fait cet homme-là. Un monsieur de 75 ans qui depuis plus de 40 ans réalise un film par an, qu’il pleuve ou qu’il vente, et hors du système des studios. C’est à dire que pour lui il pleut et il vente sacrément, et tout le temps. Et qu’il faut une énergie et un courage exceptionnels pour réussir un tel exploit – qui d’autre a fait quelque chose de comparable? Personne. Le frêle et maladroit binoclard est un grand guerrier. Et ce guerrier se bat avec les armes qu’il peut trouver (la présence de Carla Bruni, qui par ailleurs n’appelle strictement aucun commentaire, faisant à l’évidence partie de ces armes), ça ne veut pas dire qu’il les aime.

Woody Allen lors de son «Photo call» cannois, le 11 mai 2011. REUTERS/Yves Herman

Woody Allen lors de son «Photo call» cannois, le 11 mai 2011. REUTERS/Yves Herman

Fonder son cinéma sur le tourisme (à Barcelone il y a deux ans, à Paris en attendant Rome) et l’invocation des grandes figures culturelles du passé contre la barbarie contemporaine, ce n’est pas un choix, ce sont les outils à sa portée. Et Minuit à Paris dit clairement combien Woody Allen sait qu’ils sont insatisfaisants, biaisés, à double tranchant. Histoire d’une fuite en avant dans le passé (oui oui), le 45e long métrage de Woody Allen décrit avec une élégance souriante mais qui n’en masque pas la noirceur la situation d’un artiste obligé de fabriquer les conditions d’existence de ses films dans un univers hostile, et que lui-même trouve terriblement médiocre.

Entre un morceau de Cole Porter et un cancan, avec le renfort de très charmantes actrices (il y a aussi Léa Seydoux en guise happy end rêvé) et un humour toujours vif, c’est le noir élan qui traverse ce conte fantastique dont le véritable et malheureux héros est un réalisateur contemporain.

5 commentaires pour “Woody d’ouverture, vertige du passé et double-fond”

  1. […] http://blog.slate.fr/festival-cannes-2011/2011/05/12/woody-allen-ouverture-vertige-passe-minuit-pari… […]

  2. Merci Mr Frodon pour cette critique du film de Woody Allen ,c’est la plus intelligente de toutes celles que j’ai pu lire jusqu’à présent

  3. Excellent article! Je n’en ai pas lu d’autres mais ce sera difficile de rivaliser… Au point de me donner envie de voir le film sous cet éclairage.

  4. J’ai lu celui-ci de mon côté : http://kultureg.com/actualite-culture/cinema/419-critique-minuit-a-paris-de-woody-allen–magique-

  5. […] Woody d’ouverture, vertige du passé et double-fond […]

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Les auteurs

Jean-Michel Frodon est critique de cinéma. Ancien responsable de la séquence cinéma du Monde, il a aussi dirigé les Cahiers du Cinéma. Il tient le blog «Projection Publique».

Titiou Lecoq est auteur, journaliste, blogueuse, et parisienne.

Henry Michel est auteur, blogueur, et Cannois.

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