Angela Merkel traite les problèmes quand ils se posent, c’est-à-dire quand les marchés les posent et que les agences de notation en ont pris acte. Comme les marchés réagissent en fonction de la soutenabilité des finances publiques, elle cantonne son action à la réduction des déficits publics. La dépendance de ses partenaires à l’égard de la garantie allemande les enferme à leur tour dans l’austérité. Et la zone euro fonce vers la déflation compétitive.
François Hollande, pour les victimes de cette politique, est prêt à accepter “le sérieux budgétaire” à la condition d’y ajouter de la croissance pour recouvrer une marge de manoeuvre et commencer à résorber le chômage. Il faut cependant comprendre que désendettement et croissance ne sont pas des variables ajustables selon le bon plaisir d’Etats absolument souverains, autrement dit selon l’issue d’un bras de fer, bien mal venu dans une union monétaire.
Dans cette situation, Angela Merkel apparaît encore aux yeux de beaucoup comme la protectrice de la stabilité monétaire et financière de la zone euro tandis que les demandeurs de croissance font figure de dangers publics aux yeux de ceux qui voient dans le verdict à courte vue des marchés l’alpha et l’oméga de l’action publique. Ce néo-libéralisme qui s’est imposé peu à peu depuis la fin du système de Bretton-Woods (1944-1971) va à totalement à l’encontre de l’ordo-libéralisme allemand de l’après-guerre, objet d’un consensus quasi-constitutionnel en Allemagne, réunissant chrétiens démocrates et social-démocrates – “le marché autant que possible, l’Etat autant que nécessaire” – devenu entre temps un objectif de l’action de l’Union européenne.
Quand le chômage est à 10% dans l’ensemble de l’UE, qu’un Français sur dix est sans emploi, un Espagnol sur quatre, l’action des Etats est nécessaire. Sinon, quand le sera-t-elle?
Dans une Union qui doute d’elle-même, et de sa raison d’être, et, en France, après une campagne électorale qui s’est trompée de siècle, nos responsables politiques en viendraient presque à oublier que les économies sont interdépendantes, que les Etats sont collectivement responsables de l’interaction, sur un marché unique, non seulement de leurs politiques budgétaires, faciles à pointer du doigt, mais aussi de leurs politiques commerciales stratégiques, non déclarées, implicites, objets des intérêts des “gens au pouvoir” (industriel, financier et administratif) habillés en “intérêts nationaux” quand il faut y rallier les populations, pour leur faire accepter le coût fiscal de politiques discrétionnaires ou des sacrifices de salaires sur l’autel de la compétitivité-prix.
Dans cette configuration de l’Europe, il suffit déjà d’un peu de bon sens pour noter une contradiction flagrante entre l’existence d’un marché intérieur et celle de politiques économiques concurrentes, voire une incompatibilité totale entre l’intégration économique et la course à la compétitivité à laquelle se livrent les Etats, avec les armes de la concurrence fiscale et sociale, ou bien entre la recherche déclarée d’une meilleure qualité de vie pour tous les Européens et leur division en Etats, conduisant chacun des politiques non coopératives.
Mais cette contradiction et cette incompatibilité pouvaient être énoncées dès l’origine du processus qui a conduit de l’union douanière à l’union monétaire en passant par un marché commun incomplet, puis par un marché intérieur en constant perfectionnement. La crise, une des récessions les plus profondes de l’histoire, a approfondi la contradiction: sans égard pour ses voisins, l’Allemagne, l’économie nationale la plus puissante de la zone euro, s’en est sortie en restaurant sa compétitivité-prix par une réduction négociée des coûts salariaux, c’est-à-dire en privilégiant la demande extérieure sur la demande intérieure, en favorisant l’exportation aux dépens de la consommation. L’Allemagne célèbre son succès et dit à ses partenaires : faites comme moi. L’Allemagne est d’ailleurs saluée par plusieurs d’entre eux comme l’exemple à suivre. C’est une lourde erreur et c’est, comme l’économiste allemand Heiner Flassbeck le dit lui-même, la vraie raison du suicide économique que l’Europe s’apprête à commettre faute de traiter le mal à sa racine.
Alors que l’économie européenne est relativement fermée (avec un taux d’ouverture comparable à celui de l’économie des Etats-Unis d’Amérique) et que le marché intérieur est en croissance quasi-nulle, l’accroissement de la richesse allemande ne peut se faire qu’au détriment de ses partenaires, condamnés à devenir structurellement importateurs (l’excédent commercial allemand trouvant sa contrepartie dans le déficit de ses partenaires) et à conquérir des parts du marché mondial en concurrence avec … l’Allemagne.
Pour inverser la tendance, les gouvernements conservateurs ont naturellement la tentation de tailler dans la dépense publique, au détriment de la productivité sociale totale, d’augmenter les impôts au détriment de la demande privée, et de réduire la masse salariale et les charges sociales au détriment une nouvelle fois de la consommation, de l’épargne et de la protection sociale. C’est la recette de l’appauvrissement de l’Etat, de la détérioration des infrastructures et de la qualité des services publics, notamment des services de santé, et de la dégradation du pouvoir d’achat. Les gouvernements progressistes sont enfermés dans le dilemme suivant: faire la même politique en tâchant de répartir équitablement les sacrifices et/ou, faute de vouloir revenir soixante ans en arrière et à la division, comme le souhaitent les extrêmes, ou de pouvoir imposer unilatéralement à l’Allemagne une autre politique, définir avec elle et les gouvernements conservateurs en place ailleurs un plan européen de redressement créant à l’échelle du marché intérieur et de l’union monétaire les conditions d’un retour général à la croissance, sans porter atteinte à la stabilité monétaire et à l’euro, acquis l’une et l’autre à un coût social énorme en termes d’emploi dans les années de désinflation compétitive (en régime de stabilisation des changes depuis les années soixante-dix).
Il est loisible de disserter sur les responsabilités académiques, politiques, institutionnelles de cette situation. Laissons les historiens de demain faire la part des choses. Notre responsabilité à l’égard des jeunes demandeurs d’emploi et, plus généralement, des générations futures, c’est de trouver une issue, maintenant. Sinon, il sera trop tard pour épargner aux Européens plusieurs décennies de stagnation et la dilapidation de leur potentiel humain.
Bernard Barthalay
Professeur à l’université Lyon-II, chaire Jean Monnet d’économie de l’intégration européenne, président de Puissance Europe












