Gisèle Sapiro : « L’Union européenne est un espace hétérogène d’acteurs luttant pour l’imposition de la définition légitime de l’Europe » (2/2)

Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS

Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS

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5. JdeL : Vous dispenserez au printemps 2012 à l’EHESS, un séminaire de Master sur La sociologie historique : approches et méthodes. Le cadre privilégié de la sociologie historique est-il l’Etat ou le dépasse-t-il ?

GS : Non, pas nécessairement. Certes, les travaux récents sur le colonialisme et, plus largement, les politiques impérialistes, ont montré le rôle important de l’Etat. Il apparaît même dans les phénomènes d’hégémonie culturelle où l’on tend souvent à l’ignorer : il suffit d’examiner les politiques de financement de traductions en vue d’exercer une « diplomatie d’influence », y compris dans des Etats qui n’ont pas de politique d’aide à l’exportation de leur production culturelle comme les Etats-Unis (mais qui soutiennent leurs puissantes industries culturelles en luttant pour l’ouverture des frontières à la libre circulation des marchandises et des services dans le cadre des négociations du GATT, par exemple). Et même à l’ère de la globalisation, les Etats-nations demeurent des agents actifs des marchés mondiaux par le biais de ces politiques de soutien à l’exportation notamment.

Mais on ne peut comprendre la formation de ces Etats-nations sans les resituer dans la compétition internationale entre Etats, de même qu’on ne peut comprendre la circulation des biens symboliques sans prendre en compte les rapports de force géopolitiques et culturels. Beaucoup de processus historiques analysés jusqu’à présent dans une perspective strictement nationale gagneraient à s’élargir à un point de vue transnational : par exemple, j’ai constaté à plusieurs reprises dans mes recherches sur la législation sur la liberté de presse en France que les législateurs avaient étudié la situation dans d’autres pays, notamment l’Angleterre et les Etats-Unis. Même la création des disciplines des sciences sociales, si fortement ancrées dans les enjeux nationaux, est en partie le fruit de l’injonction d’instances internationales comme l’UNESCO. Et l’internationalisation des mouvements sociaux, comme en 1968, n’est pas uniquement l’effet de structures comparables engendrant de mêmes phénomènes, mais aussi d’une circulation et d’une internationalisation de la cause, qui n’est pas un phénomène nouveau.

Sans nier l’importance de l’Etat comme cadre d’analyse pertinent, il ne faut pas s’y limiter. Sur le plan méthodologique, cela nécessite d’articuler comparatisme, analyse du système des rapports de force transnational entre entités politiques ou autres, et étude des transferts, qui implique ce qu’on appelle l’histoire connectée. Mais pour comprendre comment l’Etat, et surtout les Etats-nations, sont devenus des entités aussi importantes, il faut aussi en faire la sociogenèse. Je signale à ce propos la parution prochaine (en janvier) du livre de Pierre Bourdieu Sur l’Etat, tiré du cours qu’il a donné au Collège de France entre 1989 et 1992. Bourdieu y propose un programme de sociologie de l’Etat, qu’il appréhende dans sa double dimension de monopolisation de la violence symbolique légitime et de constitution d’un service public, aujourd’hui menacé par la déréglementation.

6. JdeL : Cela fera dix ans en janvier prochain que le sociologue français, Pierre Bourdieu qui a dirigé le Centre européen de sociologie à l’EHESS et avec qui vous avez travaillé, est mort (23 janvier 2002). Comment expliquez-vous qu’il se soit si peu préoccupé du domaine international en général et de l’européen en particulier, alors qu’il a étudié des objets aussi différents que l’enseignement du primaire au supérieur, l’art, les médias, ou les célibataires ?

GS : Il ne faut pas oublier que les premiers travaux de Pierre Bourdieu à la fin des années 1950 ont porté sur l’Algérie, il y a fait trois importantes enquêtes de terrain et en a tiré des constats et des analyses qui ont marqué toute sa réflexion (par exemple, le concept d’« habitus » y trouve ses origines). Ayant choisi la sociologie comme discipline, Bourdieu a ensuite centré ses travaux sur la société française, qui subissait de grandes transformations avec la question de la « démocratisation » scolaire et culturelle. Sa réflexion internationale est née avec la réception de ses travaux à l’étranger et la tentative de les transposer à d’autres sociétés : notamment La Distinction.

L’année 1989 est un moment charnière dans sa trajectoire, de ce point de vue: lors des conférences qu’il prononce au Japon début octobre et à Berlin-Est les 25 et 26 octobre, Bourdieu s’interroge sur les conditions de la transposition de sa théorie aux pays qui l’accueillent. Par exemple, il forge alors le concept de « capital politique », type de capital « qui s’acquiert dans les appareils des syndicats et des partis se transmet à travers le réseau des relations familiales, conduisant à la constitution de véritables dynasties politiques »[1], telles que la Nomenklatura en URSS. C’est donc un programme de recherche comparatif que propose Bourdieu à ses collègues japonais et allemands, à travers cette relecture de ses propres ouvrages. Il a poursuivi cette réflexion méthodologique sur les conditions du comparatisme à l’occasion des deux enquêtes menées entre 1998 et 2002 dans le cadre de contrats européens au Centre de sociologie européenne, que j’ai évoquées tout à l’heure. Un des objectifs était d’établir des indicateurs pour mesurer les pathologies sociales liées aux politiques néolibérales.

Parallèlement, en cette même année 1989, Pierre Bourdieu engageait une réflexion sur « les conditions sociales de la circulation internationale des idées », lors d’une conférence  prononcée au Frankreich Zentrum de l’Université de Freiburg am Brisgau en Allemagne[2]. Dans le contexte de la mondialisation et de la construction européenne, cette conférence jetait les bases d’un programme de recherche sur les échanges intellectuels entre pays. C’est dans le sillage de cette démarche que s’est développé au Centre de sociologie européenne un programme de recherche en sociologie de la traduction et de la circulation transnationale des biens symboliques.

La réflexion sur la circulation internationale des idées a trouvé une application pratique dans le lancement, toujours en cette même année 1989, de la revue Liber, d’abord sous-titrée Revue européenne des livres puis, à partir de 1994, Revue internationale des livres, qui s’appuyait sur un réseau de chercheurs du monde entier et paraissait en plusieurs langues, mais l’expérience a souffert du manque de ressources et la revue a dû s’interrompre au bout d’une dizaine d’années. Il faut relire aujourd’hui les numéros de cette revue, qui était de haute tenue intellectuelle et proposait des réflexions originales que l’on ne trouvait pas ailleurs sur la littérature, sur l’édition, et sur le monde intellectuel dans différents pays.

L’engagement politique de Bourdieu contre le néo-libéralisme à partir de 1995 a conduit à une deuxième phase d’internationalisation de sa réflexion. Si, jusqu’à cette date, mises à part celles qu’on vient de citer, ses interventions politiques, réunies dans le premier volume de Contre-feux, publié en 1998 aux éditions Liber-Raisons d’Agir, restaient principalement centrées sur des problématiques françaises comme le traitement des immigrés ou la politique sociale, à partir de 1996, il élargit l’analyse, désormais convaincu qu’il faut se placer à l’échelle globale pour comprendre les transformations sociales contemporaines. De même, c’est au niveau européen qu’il pensait organiser un mouvement social, cette région étant forte d’une riche tradition de luttes sociales et d’organisations militantes, syndicales ou associatives.

7. JdeL : Dans quelle mesure les outils de la sociologie de Pierre Bourdieu sont-ils utiles pour comprendre et expliquer le système politique de l’Union européenne, ses acteurs (les institutions européennes), ses moments politiques (les élections européennes) et les politiques publiques mises en place (l’agriculture) ?

GS : A partir des outils conceptuels de la sociologie de Pierre Bourdieu et surtout d’un travail d’enquête empirique, il est possible d’appréhender l’Union européenne comme un espace hétérogène d’acteurs luttant pour l’imposition de la définition légitime de l’Europe. Cet espace est le lieu d’une double concurrence, entre Etats-nations, et entre fractions d’élites, économiques, politiques et diverses catégories d’experts (juristes, économistes), pour imposer leurs conceptions et leurs savoir-faire (par exemple, les traités à vocation constitutionnelle).

Pour restituer les enjeux et les logiques à l’œuvre dans cet espace, il faut donc non seulement faire la sociogenèse des institutions mais aussi étudier les propriétés sociales et les trajectoires des acteurs, en comprenant ce qui les différencie parmi les élites nationales de leur pays d’origine (par exemple, les juristes européens), et procéder à une étude comparative de la structure des champs du pouvoir nationaux. Se pose aussi la question de la formation d’un « habitus européen » au sein de la fonction publique européenne. En s’interrogeant sur les acteurs de cet espace, une telle approche sociologique permet aussi de mettre au jour le rôle des dirigeants des multinationales membres de la European Round Table of Industrialists, rôle souvent sous-estimé dans les travaux sur l’Europe, alors qu’ils ont contribué à l’accélération du processus d’unification du marché dans les années 1980. Les sociologues et politistes travaillant dans cette perspective ont aussi souligné l’inscription de la construction européenne dans les rapports de force entre Etats-nations non seulement membres de l’Union mais aussi extérieurs, notamment les Etats-Unis, qui occupent une position dominante dans l’espace international depuis l’après-guerre. Bref, cette approche permet de resituer les enjeux internes au système politique de l’Union européen dans un contexte plus large en mettant au jour les facteurs exogènes, qu’il s’agisse de rapports de force économiques, politiques ou culturels, tout en analysant la croyance qui est à son fondement comme une prophétie auto-réalisatrice orientant le comportement des acteurs. Elle dénaturalise ainsi le processus en reconstituant l’espace des possibles à différentes étapes et les luttes qui ont permis le passage de l’une à l’autre. Les conséquences de cette construction sur les Etats-membres, en particulier les phénomènes de déréglementation et de démonopolisation, sont également étudiées, ainsi que l’internationalisation des luttes politiques (formation de syndicats européens, mobilisation altermondialiste).

8. JdeL : Gisèle Sapiro, un dernier mot ?

GS : Face à l’opacité des institutions européennes, qui apparaissent presque désincarnées, par comparaison à la vie politique nationale, ce qui explique peut-être en partie le désintérêt marquant pour les questions européennes, la démarche sociologique mise en œuvre par les membres du CESSP consiste à faire émerger les instances et les acteurs dans leur matérialité, dans leurs croyances et motivations, ainsi que dans les luttes qui les opposent. Ce travail de dévoilement a une fonction critique : il permet notamment de remettre en cause la croyance dans le caractère inéluctable de certains processus.

Propos recueillis par Samuel Faure aka Jamel de L’or

Membre des Cabris de l’Europe


Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS. Elle dirige le Centre européen de sociologie et de science politique (Univ. Paris1-EHESS-CNRS). Spécialiste de sociologie des intellectuels, de la littérature, de la traduction, des échanges culturels internationaux, ainsi que d’épistémologie des sciences sociales, elle est l’auteure de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999) et de La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France XIXe-XXIe siècle (Seuil 2011), ainsi que de nombreux articles, parus dans une douzaine de langues. Elle a également (co)dirigé plusieurs ouvrages : Pour une histoire des sciences sociales (Fayard, 2004), Pierre Bourdieu, sociologue (Fayard, 2004), Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation (CNRS Editions, 2008) ; Les Contradictions de la globalisation éditoriale (Nouveau Monde, 2009) ; L’Espace intellectuel en Europe (La Découverte, 2009).


[1] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 34.

[2] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte/Cahiers d’histoire des littératures romanes, 14e année, n° 1-2, 1990, p. 1-10 ; repris dans Actes de la recherche en sciences sociales, n° 145, 2002, p. 3-8 (en ligne), et dans Pierre Bourdieu, Forschen und Handeln. Recherche et action. Conférences prononcées au Frankreich-Zentrum de l’Université de Fribourg en Br., éd. par Joseph Jurt, Freiburg, Rombach, 2004, p. 21-33.

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