Gisèle Sapiro : « la construction économique et administrative de l’Europe n’a pas eu d’équivalent dans l’espace intellectuel » (1/2)

Gisèle Sapiro © Hannah-Opale

Gisèle Sapiro © Hannah-Opale

1. Jamel de L’or (JdeL) : Gisèle Sapiro, vous êtes directrice du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-Paris). Pouvez-vous nous présenter le CESSP, son histoire, ses chercheur-e-s et son intérêt pour la « chose européenne » ?

Gisèle Sapiro (GS) : Le CESSP est né en janvier 2009 de la fusion de deux centres de recherche associés au CNRS, le Centre de sociologie européenne (CSE) et le Centre de recherches politiques de la Sorbonne (CRPS).

Le premier tire son nom du laboratoire fondé en 1958 par Raymond Aron, à un moment où il défendait la sociologie historique contre le présentisme des sciences sociales étasuniennes dont le modèle, centré sur l’analyse quantitative, se diffusait alors en Europe. Pierre Bourdieu fut nommé secrétaires général de ce centre en 1960, puis directeur adjoint en 1964. En 1968, à la suite d’une scission interne, Bourdieu a fondé le Centre de sociologie de l’éducation et de la culture (CSEC), où se sont développées les recherches sur les modes de hiérarchisation de la société, la reproduction, la construction sociale des identités. Après la mort de Raymond Aron, Bourdieu, devenu professeur au Collège de France, a hérité de la structure du CSE, et les deux unités ont fusionné à nouveau en 1998. Le nom de Centre de sociologie européenne correspondait alors mieux à l’évolution des recherches qui s’y faisaient, notamment la dimension internationale et/ou européenne avec les contrats européens sur la précarité des jeunes en Europe et sur les politiques sociales et pénales européennes, ou encore les travaux sur la circulation de l’information, des œuvres et des idées (par exemple, les idées néolibérales).

Le CRPS s’est constitué autour de Jacques Lagroye et d’une approche de la science politique qui, ne se satisfaisant ni de la philosophie politique, ni de la sociologie électorale, étudiait la vie politique dans tous ses aspects : institutions, partis, phénomènes de politisation. La dimension historique y est non moins présente qu’au CSE, et les objets vont des institutions politiques aux mouvements sociaux (notamment l’altermondialisme) en passant par les ONG, dans un dialogue constant avec les autres disciplines des sciences sociales. L’Europe y est abordée sous l’angle de ses élites politiques, dans une perspective comparatiste, et sous celui de la construction européenne.

2. JdeL : Le mélange de sociologues et de politistes au sein du CESSP est-il un atout pour la compréhension et l’explication de phénomènes européens ?

GS : Très certainement. Il y a ici une évidente complémentarité disciplinaire, renforcée par le fait que les membres des deux équipes partagent un ensemble de présupposés méthodologiques : la nécessité d’articuler méthodes quantitatives et qualitatives, la prise en compte de l’historicité, la fonction critique des sciences sociales et la réflexivité.

Ainsi, l’Europe n’est pas considérée comme une entité en soi, mais comme une entité construite par des acteurs, hommes politiques, experts, dont on peut étudier les parcours et les caractéristiques sociales, les resituer au sein des élites nationales des différents pays, pour comprendre aussi bien leurs motivations que leurs ressources et les réseaux dans lesquels ils s’inscrivent ; il ne s’agit pas d’une entité homogène mais d’un espace de luttes pour l’imposition d’une conception dominante de l’Europe, structuré par des rapports de force entre pays et entre groupes d’acteurs : ainsi, les tentatives de constituer une Europe sociale ont échoué.

3. JdeL : Quels sont les objets d’étude et les problématiques des projets de recherche portant sur les questions européennes que conduisent les chercheur-e-s du CESSP actuellement ?

GS : Un premier ensemble de recherches porte sur la construction européenne, à la fois comme processus socio-historique, pris dans l’histoire des luttes hégémoniques du passé (Deuxième Guerre mondiale, Guerre froide), et comme espace social transnational doté d’institutions où s’affrontent des acteurs politiques, économiques, juridiques, académiques issus de différents pays. On en trouvera un aperçu dans le numéro des Actes de la recherche en sciences sociales consacré aux « Constructions européennes » (n°166-167, mars 2007).

Cela implique d’étudier la constitution des savoirs qui informent le processus de construction européenne, comme le droit communautaire ou les savoirs économiques, et l’émergence corrélative des professionnels spécialistes de ces savoirs (juristes communautaristes, économistes, experts en management). Cela implique aussi de s’interroger sur les effets de l’hétérogénéité des trajectoires des acteurs, issus de systèmes de formation très différents, sur des institutions européennes dont les règles ne sont pas encore entièrement stabilisées et qui changent régulièrement. Le colloque « Droit, justice et juristes dans le gouvernement de l’Europe » organisé par le groupe de recherche Polilexes les 3 et 4 mai 2012 à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne illustre bien cette problématique.

Deuxièmement, les travaux sur les sciences humaines et sociales en Europe et la formation d’un espace européen de la recherche, qui étaient au cœur du réseau ESSE (Pour un espace des sciences sociales en Europe) dont le CSE était partenaire, se poursuivent actuellement dans un nouveau cadre. Mais les effets de la construction européenne sont abordés aussi à travers des recherches qui ne lui sont pas consacrées spécifiquement comme les effets des directives européennes sur les politiques nationales en matière d’éducation (le processus de Bologne qui a conduit à la réforme du LMD) ou de politique culturelle (par exemple, les menaces sur le prix unique du livre).

4. JdeL : Gisèle Sapiro, vous êtes entre autres, spécialiste des intellectuels. Avant de publier au printemps dernier aux éditions du Seuil, La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècles, vous vous étiez intéressées à L’espace intellectuel en Europe. De la formation des Etats-nations à la mondialisation, XIXe-XXIe siècle. Dans quelle mesure le processus d’intégration européenne influence-t-il la structuration de « l’espace intellectuel en Europe » ? Existe-t-il des « intellectuels européens » ? Si oui, quelles sont leurs caractéristiques sociales, politiques, culturelles, symboliques ?

GS : Il faut se rendre à l’évidence que la construction économique et administrative de l’Europe n’a pas eu d’équivalent dans l’espace intellectuel, malgré les fortes incitations des instances de l’Union et les tentatives de créer un « imaginaire » collectif, qui se multiplient - anthologies, recueils, ouvrages collectifs –, mais dont le bilan reste mitigé. Cela peut sembler paradoxal, étant donné le riche patrimoine culturel européen et la tradition d’échanges entre intellectuels et savants de différents pays. Je suggère dans l’introduction de ce livre quelques hypothèses pour comprendre ce paradoxe.

Il y a d’abord le problème de la langue, qui constitue une entrave à la formation d’un espace public. Il résulte du processus de construction des identités nationales, qui passait pas l’adoption d’une langue nationale et par la plus ou moins grande monopolisation du système d’enseignement. C’est au niveau national que les intellectuels trouvent leur public : à part une petite minorité écrivant en anglais ou dans d’autres langues centrales, français ou allemand, ils ne passent vraiment les frontières que lorsque leurs ouvrages sont traduits. Mais il y a un autre aspect : ayant retenu la leçon de leur fourvoiement passé auprès des Etats et des partis – notamment pour donner corps aux identités nationales –, beaucoup d’intellectuels refusent de se prêter au jeu d’une construction identitaire artificielle, et préfèrent conserver leur autonomie. D’autant que ce sont des experts (juristes, économistes) qui s’investissent aujourd’hui dans la construction européenne, accentuant le sentiment de dépossession des populations face à un processus qui leur échappe. On peut aussi expliquer pour partie la défection des intellectuels européens par l’hégémonie culturelle qu’exercent les Etats-Unis dans différents domaines intellectuels, de la littérature aux différentes disciplines des sciences humaines, et qui fait que les relations avec ce pays sont privilégiées (on en trouvera des preuves dans ce volume). Face à cette hégémonie, il y a aussi ceux qui craignent, non sans raison, un renforcement de la coupure Nord-Sud.

Propos recueillis par Samuel Faure aka Jamel de L’or

Membre des Cabris de l’Europe

Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS. Elle dirige le Centre européen de sociologie et de science politique (Univ. Paris1-EHESS-CNRS). Spécialiste de sociologie des intellectuels, de la littérature, de la traduction, des échanges culturels internationaux, ainsi que d’épistémologie des sciences sociales, elle est l’auteure de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999) et de La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France XIXe-XXIe siècle (Seuil 2011), ainsi que de nombreux articles, parus dans une douzaine de langues. Elle a également (co)dirigé plusieurs ouvrages : Pour une histoire des sciences sociales (Fayard, 2004), Pierre Bourdieu, sociologue (Fayard, 2004), Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation (CNRS Editions, 2008) ; Les Contradictions de la globalisation éditoriale (Nouveau Monde, 2009) ; L’Espace intellectuel en Europe (La Découverte, 2009).

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