Depuis plusieurs mois, l’Europe est au chevet d’une Grèce sclérosée et insolvable. De plan d’austérité en plan d’austérité, la Grèce sabre son budget pour tenter d’atteindre les critères européens, en vain. De l’autre côté, l’Europe finance à grands coups de milliards ce pays à bout de souffle, non pour sauver la Grèce directement, mais pour sauver l’euro et l’Europe. En un an, deux plans d’aide totalisant 260 milliards d’euros ont été adoptés. La Grèce dépend définitivement moins de l’Europe, que l’Europe de la Grèce.
L’euro a été mis en place beaucoup trop tôt, et beaucoup trop vite. L’intégration européenne hier, comme aujourd’hui, n’a jamais été suffisamment avancée institutionnellement et politiquement pour permettre le développement d’une monnaie commune. Dans aucun autre domaine régalien, que ce soit la défense, la politique étrangère, la sécurité, ou l’immigration, l’Europe n’a avancée aussi vite, au mépris des « petits pas » de Jean Monnet. Preuve en est : l’improvisation des douze derniers mois sur les crises irlandaises, portugaises, italiennes, espagnoles, mais surtout sur le dossier de la dette grecque. Aucun texte ne précise les actions à mener lors d’un défaut de paiement éventuel d’un État membre… ou pire, lorsqu’un État fait faillite.
En plus d’avoir eu pour effet de nettement augmenter l’inflation dans les pays européens où les monnaies nationales étaient les plus faibles (Italie, Espagne, Portugal, Grèce), l’euro, grâce à sa stabilité, a permis d’amplifier les capacités d’emprunt de ces États en leur donnant accès à des taux d’intérêts très faibles. Résultats ? Ces mêmes pays se sont mis à emprunter davantage, sur le dos de l’Europe, et de l’euro. Et quand on additionne la mauvaise gestion interne, pour ne pas dire la corruption, et le manque de transparence des finances publiques qui durent depuis des décennies dans ces pays, on crée les facteurs suffisants pour amplifier une crise inévitable de la dette souveraine.
Si la Grèce n’a pas réussi, hier, à respecter les critères européens, comment penser qu’elle pourra le faire demain, sans croissance et dans cette austère rigueur budgétaire. Ainsi, pourquoi s’entêter à sauver l’euro et l’Europe en sauvant la Grèce, quand on peut sauver les trois en laissant la Grèce sortir de l’euro. Parce que ce n’est pas fraternel ? Parce que ce ne sont pas les valeurs de l’Europe ? Faux. Nulle part il est écrit qu’il faille sauver coûte que coûte un pays membre irresponsable. S’il a existé dans le passé deux systèmes européens, le serpent monétaire européen (1972-78) et le système monétaire européen (1978-93), qui avaient pour but, entre autre chose, d’assurer un système d’accès au crédit afin de garantir la solidarité monétaire entre États membres; ces deux systèmes se sont écroulés devant leur incapacité respective à faire empêcher les dévaluations à répétition et les crises de taux de change. La création d’une monnaie unique, voulue par l’Allemagne et basée sur le mark allemand, se présentait alors comme la solution à ces systèmes inefficaces. Mais la Grèce n’est pas l’Allemagne. Elle ne produit de pas de voiture de luxe ou des avions.
L’Europe est donc encore et toujours trop hétérogène politiquement, économiquement, et socialement pour parvenir à assurer une quelconque stabilité monétaire. Et ce constat de l’histoire pose le problème suivant : il n’existe aucune éventualité juridique aujourd’hui pour sortir de l’Euro et de l’Europe. L’Europe serait donc un mariage pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Impossible de divorcer. Impossible de faire une pause. C’est un mariage à l’ancienne et à la dure.
Certains diront que n’est pas un vrai européen celui qui prône l’Europe à plusieurs vitesses, pourtant, c’est comme cela que l’Europe parvient à exister dans plusieurs domaines. Le couple franco-allemand pour les finances et les grandes impulsions, le couple franco-britannique pour la défense. Les pays du sud pour le renforcement des liens avec le bassin méditerranéen, et le contrôle des flux migratoires. Pourquoi ne pourrait-il pas en être de même avec l’Euro ?
Enfin, pour revenir à Jean Monnet, si les « petits pas » sont les meilleurs, renforçons les coopérations là où elles fonctionnent, et diminuons la pression sur les pays les moins fonctionnels. L’Europe à plusieurs vitesses serait donc la possibilité de permettre aux États les plus solides, selon le contexte, d’aller plus loin, et aux plus faibles, d’aller à leur vitesse. L’Europe devrait niveler par le haut et non vers le bas. La Grèce devrait quitter l’Euro, et le reste de l’Europe relancer sa croissance.
Guillaume A. Callonico
Professeur de sciences politiques
Collège Jean de Brébeuf, Montréal, Canada












