Prix Charlemagne : réactions allemandes au discours de Jean-Claude Trichet

Jean-Claude Trichet, chair of the European Central Bank during the debate on the ECB, 23 November 2010 / Flickr, creative commons

Jean-Claude Trichet, chair of the European Central Bank during the debate on the ECB, 23 November 2010 / Flickr, creative commons

Dans le discours de Jean-Claude Trichet le 2 juin, la figure emblématique d’un ministre des Finances de la zone euro, autre nom d’un Trésor fédéral, réclamé de longue date, occulte une réalité plus gênante, impériale, où l’égalité de droits des Etats, voulue par Jean Monnet, et des Européens, n’a déjà plus de place, ou de réalité perçue. Demandez aux Grecs ou aux Portugais, aux Irlandais ou aux Espagnols ! Personne ne croira un seul instant que Jean-Claude Trichet, dont le discours est par ailleurs un florilège de l’humanisme et des Lumières (Erasme, Penn, Kant, Hugo, Weber, Husserl, Valéry : ils sont tous là !) puisse rêver pour ses concitoyens d’une Europe où le succès économique, dont tout économiste sait qu’il repose, en termes relatifs, sur l’inégale dotation des territoires et de leurs populations, serait le critère des droits politiques et sociaux.

A l’aune des réactions en Allemagne (telles qu’en a rendu compte Handelsblatt, 3/6/2010) ou des propositions qui fleurissent dans la presse européenne d’audience mondiale (ainsi celles de Wolfgang Münchau, FT, 5/6/2010), on peut dire que la proposition de créer un ministre européen des Finances est jugée radicale, et qu’elle est discutée. C’est méritoire en ces temps de « fatigue institutionnelle » (celle des chefs d’Etat et de gouvernement) et de « populisme patrimonial » (Dominique Reynié). En France, le silence a été assourdissant. Mais les dirigeants politiques, et les médias avec eux, sont déjà ailleurs, c’est-à-dire tout à 2012, loin des risques qui pèsent encore et toujours sur la zone euro.

En Allemagne, Klaus-Peter Flosbach, porte-parole du groupe chrétien-démocrate au Bundestag, a immédiatement fait valoir qu’il suffisait de poursuivre sur la lancée des décisions déjà prises en améliorant les mécanismes en place ou à créer. C’est en tout point conforme au merkellisme régnant : réglons les problèmes entre gouvernements quand ils se posent, mais n’anticipons pas, ne risquons surtout pas d’être impopulaires. C’est ce que la Chancelière appelle la méthode de l’Union, autre nom de l’intergouvernementalisme libéral, récusant par avance toute émergence d’une puissance publique européenne, qui risquerait de se poser en architecte de l’Europe de demain, et confinant la puissance publique nationale dans le rôle de pompier. Même réaction du jeune nouveau ministre libéral de l’économie, Philipp Rösler, qui a balayé la proposition d’un revers de main. Réaction opposée de l’expert financier des Verts, Gerhard Schick, qui considère au contraire le discours de Jean-Claude Trichet comme une contribution positive au débat : « L’union monétaire a besoin d’un Ministre des Finances ». Pour lui, « le bricolage des gouvernements face à la crise démontre clairement que la laborieuse coordination des politiques nationales ne fonctionne pas, aggravant la crise et accroissant son coût pour les citoyens ». Il est étonnant qu’on s’avise aujourd’hui, en tout cas depuis que l’euro existe, que la coordination des politiques économiques générales des Etats membres est une gageure : cela fait soixante ans qu’elle est la tâche centrale du Conseil (ECOFIN) et qu’il ne s’en est jamais acquitté. L’euro n’a fait qu’ajouter à un besoin qui préexistait. S’il avait été satisfait plus tôt, la croissance ou maintenant le développement durable, la démographie et le modèle social européens s’en seraient mieux portés, comme l’influence de l’Europe dans le monde. La difficulté est que la coordination suppose un coordonnateur. La coordination « ouverte » ne marche pas : l’échec retentissant de la stratégie de Lisbonne est là pour en témoigner. La stratégie 2020 de l’Union, elle aussi sans pilote dans l’avion, risque malheureusement de confirmer cet échec.

Parmi les économistes « institutionnels », on rencontre beaucoup de scepticisme, et une approche plus constructive. Michael Hüther, le directeur de l’Institut de l’économie allemande (IW), fait valoir une préférence pour des règles claires et assorties de sanctions et la mise en commun de champs de compétence, comme la défense, et les réseaux d’infrastructures, qui ont des effets externes et ne sont pas l’objet de divergences, par rapport à la création d’un ministre des Finances, qui irait de pair avec un transfert de souveraineté fiscale. Hüther ne serait pas hostile à un impôt pour la défense, ou un emprunt pour les infrastructures.

Mais pourquoi un ministre, comme celui de Jean-Claude Trichet, qui ne serait pas en charge d’un budget ? C’est l’occasion de se souvenir du débat qui opposa pendant les travaux préparatoires du traité de Maastricht ceux qui voulaient, comme les Français, créer la Banque centrale sans lui faire jouer d’emblée son rôle d’institut d’émission, et ceux, comme les Allemands, qui voulaient soumettre les politiques monétaires nationales à des règles plus contraignantes avant de passer à la monnaie unique. On sait que la crise de change de 1992 eut raison des règles car il fallut élargir les marges de fluctuations jusqu’à + ou – 15% pour dissuader les spéculateurs, ou que les critères de Maastricht respectés à la lettre auraient produit une zone euro limitée au Luxembourg. L’enfant de ce débat sur les règles fut l’Institut monétaire européen, qui n’était pas une Banque centrale, mais  un « simulateur » de Banque centrale, pour anticiper le travail de la BCE dans tous ses aspects.

Mais la Banque centrale ne semble plus avoir la mémoire de ses origines. S’il s’agit d’anticiper emprunt, impôt, budget, Trésor, Ministre, alors préparons-les maintenant sans attendre ni le demain, ni l’après-demain de Jean-Claude Trichet. Mettons au travail les directions des Trésors nationaux et les commissions parlementaires nationales compétentes pour étudier toutes les options dans les moindres détails, dans le cadre des travaux d’un Institut fiscal et budgétaire européen, présidé, pourquoi pas, par Jean-Claude Trichet, bientôt disponible. On ferait alors coup double, car non seulement les gouvernements français et allemand issus des élections de 2012 et 2013, auraient cinq ans devant eux pour achever l’union économique, mais un signal dissuasif de grande puissance serait lancé dès maintenant, aux marchés financiers leur signifiant que les Européens prennent décidément au sérieux la perspective de la fédération budgétaire qui fait tant défaut à la fédération monétaire (Trichet, Le Monde, 31/5/2010).

Le directeur des études conjoncturelles de l’Institut de recherche économique de Munich (Ifo), Kai Carstensen, va droit au but : « Nous pourrons envisager un ministre européen des Finances quand l’unification politique aura abouti, à ce niveau-là, à une vraie démocratie parlementaire ». Il reprend là une vieille antienne « no taxation without representation », qui est au fondement des démocraties libérales, et fédérales pour ce qui est du gouvernement commun d’un système de plusieurs Etats.

Il y ajoute, le principe de l’égalité des voix, et celui de la responsabilité budgétaire des pouvoirs publics devant les électeurs, et constate leur absence dans l’Union européenne. Carstensen voit dans le « Ministre » le nom de code d’une union de transferts, dont Berlin ne veut à aucun prétexte. Il est  indispensable de créer d’abord un mécanisme de résolution des crises qui mette à contribution les actionnaires et les créanciers en cas de faillites bancaires : les erreurs des banques ne doivent pas être payées par les contribuables. Ce souci a été exprimé en France par Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement – l’Europe au bord du gouffre (Editions Les liens qui libèrent, 2011), notamment par Henri Sterdyniak, et en Allemagne par Henning Meyer (Die Zeit, 20/5/2010), qui demande d’arrêter le socialisation des pertes alors que les profits restent privés.

Etant donné la piètre qualité du système de gouvernement de l’économie européenne, qui prétend restaurer la compétitivité de nos entreprises au terme d’une course au moins-disant fiscal et social, d’une austérité compétitive, d’un appauvrissement de la puissance publique, et donc d’une insécurité économique (précarité), sociale (exclusion), physique et psychologique croissante, la tentation est grande pour les citoyens d’imputer à l’Europe, c’est-à-dire à des institutions devenues impotentes, ce qu’on doit à l’absence de politique européenne des Etats ou aux politiques, mauvaises, que les gouvernements nationaux se sont condamnés à conduire parallèlement et séparément, et donc inefficacement, en s’agrippant à leurs souverainetés apparentes pour ne rien céder de cette forme au niveau, européen, où de nouveaux pouvoirs, une fois fondés en légitimité, trouveraient à s’exercer réellement.

A continuer dans cette voie, tous les gouvernements, de droite ou de gauche, de Berlusconi à Zapatero, de Sarkozy à Merkel, sans parler de la Belgique qui n’a plus de gouvernement depuis plus d’un an, sont condamnés à perdre les prochaines élections, à constater le discrédit croissant du projet européen, et à désespérer leurs populations.

Jean-Claude Trichet a raison : un saut qualitatif s’impose. Mais demain, pas après-demain. De pactes intergouvernementaux en pactes intergouvernementaux, trop de temps a déjà été perdu. 2013 pour la mise en place « définitive » d’un mécanisme de stabilité, ce sera déjà trop tard. Les investisseurs, inquiets de l’absence de leadership dans la zone euro, surtout en pleine campagne électorale dans les deux pays autour desquels la première Communauté européenne s’était constituée, cesseront d’avoir confiance bien avant.

Le saut qualitatif que Jean-Claude Trichet préconise commence par une révolution mentale : on a toujours justifié les étapes ou les petits pas, ou le surplace, par l’impossibilité postulée du grand saut. Et si l’on commençait par lui, ou par l’engagement solennel de l’accomplir à une échéance hautement symbolique, annoncée, par exemple 2014, pour la fédération budgétaire, et 2018 au plus tard, pour la fédération tout court : les Etats-Unis d’Europe ?

Bernard Barthalay

Professeur à l’université Lyon-II, chaire Jean Monnet d’économie de l’intégration européenne, président de Puissance Europe

1 réponse pour “Prix Charlemagne : réactions allemandes au discours de Jean-Claude Trichet”

  1. [...] fidèles Marie-Sophie Peyre, Bernard Barthalay (ici et là et ici), Fabien Cazenave (ici et là et ici), Greg Henning (ici et là et ici), François [...]

Laisser une réponse

Retrouvez nous

   http://www.wikio.fr