Retrouvez la première partie de l’entretien en cliquant ici.
4. Le Manifeste d’Eurocité est intitulé « une terre politique vitale et prometteuse pour la Gauche » : la Gauche qui est-ce ? Ne s’est-elle pas désintéressée de l’Europe suite au rejet du traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE) en 2005 ? Et comment ça « prometteuse », l’Europe n’est-elle pas largement gouvernée par des dirigeants conservateurs ?
En effet quelle est cette Gauche dont on se revendique ? Cela suppose qu’il existe une gauche européenne consciente d’elle-même, de ses valeurs, de ses combats et de sa stratégie. Il n’est pas évident que cela soit le cas, même si le Parti socialiste européen opère lentement mais – nous l’espérons – sûrement sa mue en un véritable parti politique de niveau européen.
S’il existe une gauche européenne au sens institutionnel et partisan (un parti politique européen qui regroupe des partis nationaux, des députés de gauche au sein du Parlement européen, etc.), je ne crois pas que l’on puisse dire que la gauche européenne comme projet politique appuyé sur un corpus idéologique existe en tant que tel. Qu’est-ce qu’être de gauche au niveau européen ? Il me semble que nous ne sommes qu’au début de la réflexion et de la constitution d’une identité politique européenne de gauche. EuroCité veut contribuer à cette réflexion idéologique en cours.
Quant au tropisme européen de la gauche actuelle, en effet, il est plutôt faible, du moins excessivement peu mis en avant. Les débats autour de la Constitution européenne ont mis à jour une réelle fracture idéologique au sein de la gauche. Et en périodes électorales, évidemment, la stratégie au sein d’un même parti revient toujours à éluder une telle fracture. Cela dit, en France, mais aussi ailleurs, les grands partis de gauche se sont fissurés sur leur gauche. On pense au Parti de gauche de Jean-Luc Mélanchon qui devrait faire un usage immodéré de la question européenne en 2012 comme marqueur distinctif vis-à-vis du Parti socialiste.
Cela serait un mal pour un bien. En effet, face à un discours eurosceptique et de repli national populiste, les partis réformistes et modérés n’auront d’autres choix que d’élaborer un véritable discours politique sur l’Europe, avec entre autres la question de la relance du marché intérieur, de la politique européenne d’immigration, de l’euro et de l’action extérieure de l’Union. Cela sera éminemment difficile, mais quelque part salvateur. Pour le Parti socialiste, de même que pour le SPD ou le Labour, il faudra faire ce travail collectivement. Notons que cela a déjà commencé avec le contre-plan des socialistes européens au pacte de compétitivité Sarkozy-Merkel.
L’Europe comme « terre vitale et prometteuse pour la Gauche » tout simplement parce que sur certains sujets clés, le niveau européen est à la fois le seul niveau d’action publique pertinent et donc le seul terrain de lutte politique porteur d’espoir pour ces avancées du progressisme. Quel sens, en effet, peuvent avoir des acquis sociaux maintenus ou renforcés en France si ceux-ci sont, en retour, la cause d’une dégradation sociale en Espagne ou en Pologne ? Le progressisme est un internationalisme ; il passe nécessairement par l’Europe.
5. Quelle est la potion magique pour que le slogan devienne réalité, pour cultiver cette terre politique ?
Il n’y a pas de magie. Soit on attend que les forces structurelles de l’histoire fassent leur effet (en espérant que celles-ci tendent à la politisation de l’Europe et à l’émergence d’un espace public européen), soit on prend les devant et l’on mise sur l’action politique au sens large. Raymond Aron disait que « les hommes font leur histoire, même s’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ».
Je crois pour ma part que l’action des hommes ne façonne qu’en partie le cours de l’Histoire. Mais dans la part qui leur revient, il ne dépend que d’eux d’en avoir la plus grande maîtrise consciente possible. Il en va de même pour l’Europe politique. Elle exige la prise de conscience et le courage, notamment chez les hauts dirigeants des partis de gauche, d’en tirer les conséquences, de jouer le jeu de l’Europe, à commencer par l’établissement d’un véritable lien organisationnel quotidien entre leurs partis nationaux et les partis politiques européens, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. On dit que le chaînon manquant de l’Europe politique est l’existence de véritables partis politiques européens. Pour ma part, je crois que le chaînon manquant réside dans l’existence de partis nationaux jouant le jeu de l’Europe. Ce sont eux qui possèdent in fine les clés – mais aussi le verrou – de l’Europe politique.
6. Quelles sont les relations qu’entretiennent Eurocité avec les partis politiques, think tanks et associations européennes de gauche ?
EuroCité est une entité totalement indépendante des partis politiques de gauche et des autres think tanks, même si, bien entendu, ils sont nos interlocuteurs privilégiés. Au sein de ce réseau nous avons développé de manière privilégiée des liens avec la Fondation Jean Jaurès, 27roses (blog de militants du PSE), la Gauche européenne (les socialistes du Mouvement Européen-France), Nonfiction.fr (site d’actualité des livres et des idées), Europartenaires (le think tank fondé par Elisabeth Guigou), Sauvons l’Europe, Pour la Solidarité, la Maison de l’Europe de Paris, etc.
L’étiquette « progressisme » a aussi l’avantage de dépasser le cadre stricte de la gauche et de permettre d’aller voir du coté des démocrates et même des libéraux sur certaines questions notamment sociétales, mais aussi plus à gauche sur les questions sociales, telles que le syndicalisme européen ou le droit du travail. C’est l’avantage de la politique européenne où, contrairement au bipartisme, les coalitions admettent une certaine fluctuation en fonction du sujet donné.
7. Eurocité a cette particularité d’afficher la couleur, politique. Quel serait le pendant d’Eurocité… à droite ? À quelles organisations européennes, Eurocité s’oppose-t-il ?
C’est bien là tout le problème. EuroCité est né du constat qu’il manquait à gauche et en France un lieu de production programmatique clairement partisan sur les questions européennes. Je crois que ce même constat peut se faire à droite. L’espoir est qu’en créant à gauche EuroCité, cela générera à terme un appel d’air symétrique à droite et donc l’apparition d’interlocuteurs conservateurs ou néolibéraux travaillant à des propositions programmatiques sur les grandes politiques publiques européennes. Ainsi la boucle serait-elle bouclée avec l’existence d’acteurs antagonistes présents sur le même terrain et engagés dans un débat européen de fond.
8. Eurocité souhaite-il être force de propositions pour les élections présidentielles de 2012 et les élections européennes de 2014 ?
Oui, dans la mesure du possible. Il est probable que 2012 arrive un peu trop tôt pour EuroCité qui a encore besoin d’une période de maturation pour la mise en place des groupes de travail. Notre objectif en termes de calendrier correspond davantage aux élections européennes de 2014.
9. Nicolas, un dernier mot ?
EuroCité s’inscrit dans un réseau d’organisations portant sur les questions européennes et d’activité, de taille et d’influence diverses. 27etc fait également partie de ce réseau d’acteurs publics européens. Chacun, au sein de ce réseau, a une fonction particulière à jouer, un créneau spécifique à développer. EuroCité s’occupe de production programmatique de gauche sur les grandes politiques publiques européennes. 27etc est sur le terrain du journalisme européen pro-actif, jeune et un peu décalé dans le ton. D’autres acteurs occupent d’autres créneaux qui peuvent bien entendu se recouper et se concurrencer. Mais tous travaillent à façonner cet espace public européen introuvable. Introuvable car il ne s’agit justement pas de le chercher quelque part, dans l’histoire ou dans un champ sociologique particulier, mais bien de le créer.
Et aussi :
Entretien de Nicolas Leron par Sauvons l’Europe (30 juin 2010)












