La ligne de moindre résistance

Flickr, creative commons

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Le Financial Times du 17 avril 2011 publiait un article de Wolfgang Münchau intitulé « Europe’s long road of tears to fiscal union ». L’auteur explique que Berlin et Paris ne consentiront pas à la restructuration de la dette souveraine de l’un quelconque des pays massivement endettés, à plus forte raison de plusieurs d’entre eux avant la mise en place du Mécanisme européen de stabilité en 2013.

Il a raison. Une restructuration pourrait être préjudiciable à leurs économies et à leurs systèmes bancaires. Pour les pays en difficultés, les sources de capitaux privés pourraient être taries pour longtemps et les perspectives de redressement s’évanouiraient. L’intérêt commun des pays dont la dette est devenue insoutenable et des pays, notamment l’Allemagne et la France, dont les banques détiennent ou ont pris en pension une partie des titres de cette dette, est d’attendre aussi longtemps qu’ils le pourront, ce qui expose durablement les uns et les autres à de nouveaux chocs internes ou externes.

Dans le cas où de nouvelles secousses surviendraient, les pays les plus vulnérables risqueraient de faire défaut, ce qui les acculeraient à une restructuration en bonne et due forme. Comme cette éventualité n’est pas à exclure, ces pays sont déjà en train de procéder à une restructuration déguisée, où les créanciers les plus lourds (fonds de pension et compagnies d’assurance) sont invités à céder contractuellement sur les taux et les échéances pour éviter le défaut, dont ils pâtiraient eux-mêmes. Un sacrifice consenti par les plus compréhensifs a pour mérite de conserver aux pays potentiellement défaillants la confiance de tous les autres créanciers.

Si la Grèce, l’Irlande, le Portugal, demain l’Espagne, parviennent à échapper à une restructuration officielle (MES et FMI) et à la banqueroute jusqu’en 2013, l’attention des marchés peut encore se porter d’ici là sur l’Italie ou les systèmes bancaires des pays à triple A de la zone euro (Allemagne, Autriche, Finlande, France, Luxembourg, Pays-Bas) si les banques les plus exposées ne réussissent pas à se recapitaliser avant cette date ou avant un nouveau désastre.

Evidemment, l’explication de Münchau ne vaut – il en convient d’ailleurs lui-même – qu’à circonstances économiques constantes : une inflation limitée par l’appréciation de l’euro, des prix contenus à l’importation, une embellie des exportations allemandes tirées par la croissance mondiale, des stratégies gouvernementales de désendettement qui restent crédibles au moins dans les AAA. Constantes ? Pour combien de temps ? Comment Berlin et Paris peuvent-ils se croire à l’abri d’un nouveau choc interne ou externe : montée du populisme anti-euro, explosion sociale, catastrophe naturelle ou industrielle, flambée des prix alimentaires, hausse du pétrole, nouveaux conflits, regain du terrorisme, révolte du Bundestag, un nouveau recours devant la Cour de Karlsruhe? La liste est longue et n’est pas close. Comment Berlin et Paris peuvent-ils se croire à l’abri ? Pourquoi n’anticipent-ils pas au contraire des circonstances différentes, une dégradation de la situation, où le seul choix qui serait devant eux est celui que Münchau identifie très bien : renflouer unilatéralement tout le système financier ou faire le grand saut du rachat européen (euro-bonds) d’une partie suffisante des dettes nationales pour éviter une banqueroute généralisée.

La vérité, c’est qu’ils font le pari que rien, pas même leurs propres initiatives, sauf quand elles sont simplement destinées à acheter des voix en vue d’élections prochaines (exemple : le tournant nucléaire de Merkel ou la prime de mille euros de Sarkozy), ne viendra troubler leur marche tranquille vers un nouveau mandat.

La vérité, c’est qu’ils jouent avec la liberté et la sécurité des Allemands et des Français : avec notre liberté, parce que nos emplois, l’avenir professionnel de nos enfants et le sort des générations futures risquent fort, si Merkel et Sarkozy perdent leur pari, de se jouer à Washington, à Pékin, à Moscou, ou en tout cas ailleurs ; avec notre sécurité, parce qu’un mode de vie durable, la qualité de l’air et de l’eau, l’égalité des chances à tous les âges de la vie, ou tout autre enjeu concret pour la vie de chaque Allemand et de chaque Français sont suspendus à des politiques désormais inconcevables dans le cadre étroit de nos Etats. Oui, ces deux-là jouent avec notre liberté et notre sécurité, ces deux raisons d’être d’un Etat, dont Spinoza déjà s’était avisé ! Merkel et Sarkozy sont en déni d’Etat. Comme leur compère Berlusconi, qui a au moins l’honnêteté de ne pas entretenir d’illusion quant à son sérieux.

S’il advient, comme il est probable, que le choix entre l’implosion de la zone euro et le saut dans la fédération budgétaire n’attende pas 2013, la stratégie de la ligne de moindre résistance aura démontré son inanité. Nous risquons alors, et si les urnes n’en ont pas, avant, décidé autrement, de nous trouver, l’année suivante, à un siècle du premier suicide collectif, dans une situation de quitte ou double. Ni euro ni Union, ou bien des Etats-Unis d’Europe de la zone euro. Il serait raisonnable de retenir dès maintenant le deuxième terme de l’alternative, et d’y travailler sans relâche. L’Europe est décidément une affaire trop sérieuse pour la laisser toute entière aux gouvernements nationaux. Européens, réveillez-vous !

Bernard Barthalay

Professeur à l’université Lyon-II, chaire Jean Monnet d’économie de l’intégration européenne, président de Puissance Europe

1 réponse pour “La ligne de moindre résistance”

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