En lisant le livre d’entretiens entre Jean Quatremer et José Bové, on se rend compte que la page du référendum de 2005 peut être tourné… si ceux qui veulent une Europe citoyenne se mettent d’accord entre eux. Car le véritable combat aujourd’hui se situe là face aux anti-européens et à ceux qui ne veulent pas sortir du Merkozysme, l’Europe des Etats.
Exercice difficile que de faire dialoguer un ancien militant du Oui et un ancien héraut du Non de 2005. Le bouillant journaliste de Libération a réussi, ce qui, au premier abord, apparaît comme un exploit. Cependant, au fil des pages, on s’aperçoit que Jean Quatremer et le paysan moustachu du Larzac, José Bové, ont beaucoup plus en commun qu’ils ne pouvaient le croire au début.
Un livre militant face à l’Europe, qui ne fonctionne pas
Dans ce livre, on découvre toute une partie de la vie de José Bové qu’on ne connaissait pas. Celle qui fait qu’enfant, avec sa double-nationalité franco-luxembourgeoise, il connaît l’Europe des frontières. Les nouvelles générations d’Européens ne savent plus ce qu’était l’attente à la frontière. Il en garde un recul dans son rapport à la nation française : « Être luxembourgeois, c’était comme être africain : on était étranger ou national, pas européen ».
Si la logique politique de l’ancien leader de la Confédération paysanne est toujours clairement marquée par l’anticapitalisme, son rapport à l’Europe a changé avec l’après-non de 2005 au référendum sur le traité portant constitution pour l’Europe (TCE), au moment où il a fallu transformer cette vague de 2005 du non de gauche en force de proposition pour la présidentielle de 2007. C’est là qu’il a vu ce qui pouvait le différencier d’autres meneurs du Non. Il reconnaît ainsi certaines dérives de son camp, notamment sur la question du plombier polonais. Mais son envie d’une « autre Europe », c’est aussi ce qui l’a rapproché de Daniel Cohn-Bendit quand celui-ci lui a proposé de monter Europe Ecologie pour les élections européennes de 2009.
Car l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui ne lui va pas. Le manque d’Europe politique est la cause selon lui du virage idéologique pris par la Commission européenne sur les questions agricoles ou commerciales. N’ayant pas de légitimité démocratique et de cap défini par un parti ayant gagné les élections, celle-ci se serait rapprochée de l’OMC et de sa vision technocratique et capitaliste du commerce mondial.
On peut être en désaccord avec le positionnement politique sur la lutte contre le capitalisme de José Bové. Cependant son constat sur l’Europe qui n’arrive pas à se mettre au diapason d’une mondialisation où les acteurs sont continentaux doit être partagé. Il a raison de pointer la responsabilité des Etats dans cette diminution du poids de l’Europe dans les affaires du monde. Son analyse du problème structurel du dépassement de l’Etat-Nation est juste : les Etats n’arrivent pas à se dessaisir de leur souveraineté sur des sujets essentiels comme la diplomatie (il prend l’exemple de l’échec de Copenhague) ou l’agriculture. Or il est vrai que les acteurs de la globalisation financière sont, eux, devenus transnationaux.
Un partisan de l’Europe citoyenne face à l’intergouvernementalisme
Il rejette le camp du rejet de l’Europe au nom de son non au TCE. Sa double-nationalité et ses combats dans le Larzac avec d’autres militants européens l’ont conduit à voir dans l’aventure européenne une chance pour gagner des combats nationaux longs et difficiles. Cependant, il considère le mode de fonctionnement de l’Europe actuelle comme en retard sur ce qu’il faudrait.
Mettant au coeur de son Europe le Parlement européen, seule institution à être élue directement par les peuples, il rejette l’Europe des Etats. Son fédéralisme le pousse instinctivement à s’en méfier. Voyant la démocratie se jouer à différents niveaux et non pas simplement dans le seul cadre étatique, il critique sévèrement l’Etat-nation tel qu’il est défendu en France. Par ailleurs, l’Europe de Merkel et de Sarkozy ne lui convient pas non plus. Le Merkozysme pour lui va trop lentement à l’heure où le monde change et où l’Europe doit réagir d’un bloc pour s’affirmer et trouver sa place.
L’Europe de la diplomatie où tous les Etats doivent se mettre d’accord avant qu’on prenne une décision n’est clairement pas la tasse de thé de l’eurodéputé José Bové. Il a raison de dénoncer ce rythme de tortue à l’heure où de nouveaux acteurs mondiaux avancent à pas de géant.
Plusieurs fois, il fait le parallèle avec les Etats-Unis. À propos de la crise qui a touché la zone euro, il rappelle que les Etats-Unis n’auraient jamais aidé d’abord un Etat puis un autre et encore un autre… S’il ne souhaite évidemment pas adopter la vision américaine du monde, il affiche une volonté d’avancer ensemble dans le projet européen. Voilà une vision de l’Europe qui fait du bien dans le concert de grisaille de ceux qui nous disent qu’il faut aller doucement et que c’est compliqué.
C’est cela qu’il faut retenir en priorité de ce livre : l’aventure européenne n’est pas terminée et doit connaître un nouveau souffle. Voilà un discours rassembleur qui nous permettra de sortir de cette guerre désormais dépassée entre anciens du Oui et anciens du Non.
Fabien Cazenave












