
Opinions publiques et Politique européenne de sécurité et de défense : acteurs, positions, évolutions
1. Les Cabris de l’Europe : André Dumoulin, il vient de paraître un livre sur la défense européenne intitulé Opinions publiques et Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) : acteurs, positions, évolutions avec des contributions de nombreux théoriciens et praticiens, spécialistes de la question, que vous avez co-dirigé avec Philippe Manigart. La PESD, c’est quoi ? Ca existe encore ?
André Dumoulin : « La PESD, appelée Politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC) depuis la ratification du traité de Lisbonne est une politique sectorielle pluridimensionnelle au service de la politique étrangère de l’Union symbolisée aujourd’hui par le Service européen pour l’action extérieure en général et Catherine Ashton en particulier. Cette politique a mené à réaliser plus d’une vingtaine de missions et d’opérations extérieures, majoritairement dans le domaine civil et civilo-militaire, avec des résultats globalement très positifs. L’UE n’étant pas une Alliance, ne disposant pas d’une armée commune intégrée, l’organisation de ces missions et opérations ne fut pas nécessairement facile du point de vue décisionnel, organisationnel et pécuniaire. L’intergouvernemental reste encore le maître-mot et les capitales ont toujours le dernier mot ».
2. Les Cabris de l’Europe : La première partie de l’ouvrage a trait aux acteurs de la PESD. Qui sont-ils et que font-ils ?
André Dumoulin : « Dans la thématique abordée par l’ouvrage collectif, les acteurs de la PSDC sont ceux qui « font » l’opinion ou l’influence, à savoir les populations, les parlementaires, les médias, les élites, les instituts de recherche, les outils communicationnels des organisations de référence ».
3. Les Cabris de l’Europe : Pourquoi lier cette politique de défense européenne à l’opinion publique ? Dans quelle mesure les Européen-ne-s s’y intéressent-ils ?
André Dumoulin : « Nous constatons un rôle croissant des citoyens européens. L’opinion publique est ainsi devenue une variable stratégique non négligeable dont les décideurs politiques doivent – et devront de plus en plus dans l’avenir – tenir compte. Il est aujourd’hui question de renforcer l’Europe des citoyens à travers diverses démarches de sensibilisation et d’ouverture aux institutions européennes, nonobstant le poids des élites, les risques de mauvaise compréhension et le fait que le domaine de la sécurité-défense de l’Union européenne reste sous contrôle des champs bureaucratiques, des Etats et des relais publics nationaux. Cependant, l’étude des eurobaromètres (une spécialité de la chaire de sociologie de l’Ecole royale militaire) montre que le citoyen européen est attaché à la défense européenne (et même à davantage d’intégration que leurs gouvernants) tout en considérant que les grandes priorités sont actuellement ailleurs.
Ce qui est plus fondamental tient à l’importance que l’opinion publique acquiert dans l’évolution des engagements extérieurs et dans le soutien aux politiques de sécurité et de défense. Ceci nous est confirmé par le poids de l’opinion à propos des opérations en Afghanistan (incluant des forces européennes de l’OTAN et de l’Union européenne, avec l’épisode de la démission, le 20 février 2010, du gouvernement néerlandais, alors que d’autres pays « résistent » à l’opinion, comme ce fut encore le cas en Allemagne en mars 2010. Ainsi, au-delà des visions « réaliste » (l’opinion n’est pas compétente) et « idéaliste » (l’opinion n’est pas écoutée) trop réductrices et trop simplistes, il y a bien interférence causale entre l’opinion et la décision politique même si l’opinion publique n’est qu’une des variables – « ni déterminante, ni marginale » (Pascal Vennesson) – du processus décisionnel en matière de sécurité-défense ».
4. Les Cabris de l’Europe : Vous vous intéressez enfin à la Pédagogie de la PESD. Kesako ?
André Dumoulin : « En effet, Les informations parviennent aux citoyens, pour l’essentiel, via les médias quotidiens (presse écrite et audiovisuelle). La télévision, de par son impact, joue un rôle très important dans la perception des opérations militaires menées par des troupes européennes sur le terrain. Et dans la foulée, les images peuvent influencer l’opinion publique qui demandera alors le départ de ses soldats. D’une part, il est beaucoup plus difficile pour les gouvernements nationaux et les organisations internationales de faire passer leur message car les modes de communication de haut en bas propres à l’époque de la guerre froide sont de plus en plus remplacés par un relationnel d’égal à égal où jouent les réseaux. En outre, sociologiquement, les canaux institutionnels sont jugés parmi les moins dignes de confiance par le public. D’autre part, bon nombre de thématiques d’organes et de fonctions autour de la PSDC ne sont pas connus par les citoyens, car trop spécialisés, trop lointains, trop rébarbatifs dans leur complexité.
Aujourd’hui, une pédagogie autour de ces matières s’impose. Elle a débuté avec le Collège européen de sécurité et de défense, l’Erasmus militaire et quelques académiques qui intègrent la dimension défense dans leurs cours, mais cela reste une minorité. La plupart des académiques sont plus à l’aise dans les « relations internationales » et les théories associées que par le « chose militaire ». Dans tous les cas, la dimension « défense » reste un sujet lointain pour la plupart des citoyens, sauf lorsqu’ils y sont impliqués physiquement, moralement ou psychologiquement. Reste que la PSDC et de manière plus large les questions de défense européenne souffrent d’un manifeste déficit d’information, bien plus que d’un déficit démocratique. Cela suppose que l’opinion publique et les parlements nationaux soient complètement informés des enjeux et décisions dans ce domaine. Une pédagogie ouverte de la PSDC est nécessaire et utile, pour les uns et pour les autres, selon un processus de soutien/compréhension/légitimation ; quand bien même le champ couvert reste manifestement sous contrôle premier des exécutifs gouvernementaux ».
5. Les Cabris de l’Europe : Dans quel sens vont se poursuivre vos recherches sur la défense européenne ? Êtes-vous déjà en train de préparer un nouvel ouvrage ?
André Dumoulin : « En dehors de mes centres d’intérêts propres comme la mise en œuvre de la coopération structurée permanente, le jeu des directoires, l’avenir du nucléaire en Europe et la disparition de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), je travaille plus particulièrement maintenant sur les aspects communicationnels au sein de l’UE et de l’OTAN ».
6. Les Cabris de l’Europe : André Dumoulin, un dernier mot ?
André Dumoulin : « Au vu des événements tunisiens et égyptiens qui nous renvoient à la question de la citoyenneté, tenant compte de l’importance à accorder davantage aujourd’hui à l’opinion publique, de toute évidence, la question du renseignement humain devient une question fondamentale et incontournable ».
André Dumoulin est politologue, attaché à l’école Royale militaire, chargé de cours associé à l’Université de Liège et membre du RMES.
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[...] défense européenne », interview sur le blog « Europe-27etc », http://blog.slate.fr/europe-27etc/5383/andre-dumoulin-%C2%AB-le-citoyen-europeen-est-attache-a-la-de… var a2a_config = a2a_config || {}; a2a_localize = { Share: "Partager", Save: "Enregistrer", [...]