Jusqu’où sombrera le Parlement européen ?

Italie, Tunise, Hongrie : Loin du courage politique d’une Nicole Fontaine, le Parlement européen présidé par le PPE Jerzy Buzek (en photo) multiplie les rendez-vous manqués avec l’Histoire et ses propres valeurs. Une tendance qui ne devrait malheureusement pas s’inverser avec la probable nomination au perchoir du socialiste Martin Schulz… / Photo EP via Flickr on CC

Italie, Tunise, Hongrie : Loin du courage politique d’une Nicole Fontaine, le Parlement européen présidé par le PPE Jerzy Buzek (en photo) multiplie les rendez-vous manqués avec l’Histoire et ses propres valeurs. Une tendance qui ne devrait malheureusement pas s’inverser avec la probable nomination au perchoir du socialiste Martin Schulz… / Photo EP via Flickr on CC

Le Parlement européen a t-il perdu tout sens des valeurs démocratiques ? Au cœur de la polémique, le refus des socialistes européens et de leur président Martin Schulz de soutenir officiellement, lors de la dernière session plénière, la Révolution tunisienne et de dénoncer les dérives liberticides du gouvernement hongrois. Un pas calé sur la droite européenne aux relents de triste stratégie électorale pour le perchoir parlementaire.

Jusqu’où sombrera le Parlement européen ? Cette question taraudait ces derniers jours de nombreuses personnes dans les allées du bâtiment Louise Weiss de Strasbourg, à l’issue d’une session plénière qui n’aura pas fait honneur à la défense des valeurs européennes. Refus de s’associer à une Résolution parlementaire soutenant la révolution du peuple Tunisien, accueil quasi cordial de Viktor Orban, le Premier ministre Hongrois, qui semble avoir fait de la déconstruction des libertés publiques sa nouvelle marotte, autant l’attitude du PPE s’inscrit dans une certaine logique entamée avec le refus, l’an dernier de soutenir une Résolution sur la liberté de la presse en Italie, autant celle du S&D interpelle.

Approchés sur la question, de nombreux socialistes français préfèrent botter en touche et avouer, eux aussi, leur incompréhension. Mais sans guère s’employer à dénoncer franchement l’attitude de l’Allemand Martin Schulz, leur président de groupe et prochain président pressenti du Parlement. Une attitude qui, au-delà des stratégies partisanes, ajoute un peu plus au malaise ambiant à mesure que les présidences du Parlement se succèdent depuis le départ des Cox et Fontaine du perchoir. Comme si un virage s’était opéré depuis lors, qu’une liberté de ton s’était évaporée. A l’issue de son mandat présidentiel, en 2004, l’ancien journaliste et libéral Pat Cox avait fait le choix de s’éloigner des institutions tant que celles-ci resteraient sous l’influence politique croissante des Etats. Trois ans plus tôt, Nicole Fontaine (PPE) défiait la volonté des Etats membres et choisissait d’inviter, contre vents et marées, le commandant Massoud à Strasbourg. Une audace politique qui renforça en son temps l’aura du Parlement à travers le monde.

Depuis, plus rien ou presque. A Fontaine et Cox, succéda le socialiste Josep Borrell Fontelles, dont le seul fait marquant fut d’être sans doute l’homme de pouvoir le plus transparent – sinon le plus invisible – de ces dix dernières années parlementaires. Suivit Hans-Gert Pöttering, orateur pourtant vaillant en tant que président du groupe PPE, mais dont la présidence du Parlement fut proportionnellement inverse en termes de charisme. Puis, en 2009, vint Jerzy Buzek qui, à force de prendre des gants, pourrait bientôt être moins connu que sa fille Agata, étoile montante du cinéma polonais

À la décharge de Martin Schulz, celui-ci ne cache toutefois pas son opposition à la loi sur les médias en Hongrie. Il l’a même récemment signifié dans une lettre envoyée à Viktor Orban, dans laquelle il lui demandait de retirer sa loi. «Et il l’a répété dans l’hémicycle», mercredi 19 janvier, lors de la présentation des priorités de la présidence hongroise par l’homme fort du Fidesz, relève Jean Quatremer, journaliste à Libération: «En démocratie, déclarait Schulz, les médias contrôlent le pouvoir. Avec cette loi, c’est le pouvoir qui contrôle les médias et cela ne va pas, dans une démocratie». Reste qu’au-delà de ces propos, le vote d’une Résolution, quand bien même celle-ci ne serait pas contraignante, aurait au moins eu, tant en ce qui concerne la Hongrie que la Tunisie, le mérite d’envoyer un signal politique clair et fort depuis le Parlement européen. Et force est de constater qu’en s’associant avec le PPE, contre les Verts, les Libéraux et la Gauche unitaire, pour bloquer toute résolution sur la suppression de la liberté de la presse en Hongrie ou sur la révolution tunisienne, Schulz ne fait ni honneur à ses propres valeurs et celles de son groupe, ni à celles du Parlement. Un comble pour qui aspire à sa présidence…

À moins qu’il ne s’agisse là avant tout d’un calcul purement électoral : ne pas diviser son groupe plus qu’il ne l’est sur les libertés publiques, comme tel est le cas sur le Traité anticontrefaçon ACTA, soutenu par une partie de ses troupes, et s’assurer de la bienveillance du PPE en vue de son élection au perchoir, négociée en début de mandature avec la droite européenne. Autant de voix qui lui seront nécessaires pour prendre la succession de Jerzy Buzek, en juillet prochain, mais qui décrédibilisent d’autant son action actuelle et future, ainsi que celle de l’ensemble de l’institution. Et qui n’explique en rien un autre faux pas : son départ de l’hémicycle, alors que le Président Buzek s’apprêtait à faire une déclaration sur la Tunisie et à appeler les parlementaires à observer une minute de silence en faveur des victimes de la Résolution de Jasmin. Rappelé à l’ordre deux fois, l’homme n’a, cette fois, pas daigné regagner sa place…

Par Mark Mohne
Membre des Cabris de l’Europe

3 Réponses pour “Jusqu’où sombrera le Parlement européen ?”

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Alerte cliché ! et Antoine Carette, Cabris de l'Europe. Cabris de l'Europe a dit: Jusqu'où sombrera le Parlement européen? http://alturl.com/ekpn9 #mep #europe #hongrie #tunisie [...]

  2. beatriz says:

    cher mark mohne,

    je ne suis pas du tout une sympathizante du groupe S&D mais oui, je symphatize avec l’information basée sur des faits et des connaissances.
    Donc je voudrais ratifier la grande partie de ce que vous avez écrit dans cet article. Tout d’abord, c’est vrai que le groupe S&D n’a pas soutenu une resolution sur la tunisie, mais ici il y a une bonne explication:

    http://www.europarl.europa.eu/news/public/story_page/030-112301-021-01-04-903-20110121STO12288-2011-21-01-2011/default_en.htm

    Par contre ce que vous dites sur la loi des media en Hongrie, et sur l’Italie aussi, n’est absolument pas vrai. Schultz a accusé durement Orban dans la plenière tant que beaucoup de journalistes l’ont accusé d’etre trop aggresif sans savoir negocier.
    Et la resolution sur la liberté de presse en Italie a été soutenue l’année passée par le groupe socialiste en premier. Elle est pas passée par l’opposition du groupe PPE et les autres groupes de droite que comme vous devriez bien savoir, monsieur, ont la majorité dans la 7eme legislature du Parlement européen.
    Bienvenu les blogs sur l’Europe, mais quand ils sont capables d’informer. Celle que vous faites ce de la mauvaise information: alors il vaut mieux rien.

    • Mark Mohne says:

      Chère Beatriz,

      « je ne suis pas du tout une sympathizante du groupe S&D mais oui, je symphatize avec l’information basée sur des faits et des connaissances.
      Donc je voudrais ratifier la grande partie de ce que vous avez écrit dans cet article. Tout d’abord, c’est vrai que le groupe S&D n’a pas soutenu une resolution sur la tunisie, mais ici il y a une bonne explication: http://www.europarl.europa.eu/news/public/story_page/030-112301-021-01-04-903-20110121STO12288-2011-21-01-2011/default_en.htm »

      Donc, si je lis : « Pour Pier Antonio Panzeri, ‘on ne connaît pas l’évolution future de la situation’. ‘Pour voter une résolution, il faut avoir les idées claires et voir les perspectives de notre action en Tunisie et au Maghreb’. En clair, rien ne sert de se précipiter. Une opinion qui semble avoir eu gain de cause dans l’hémicycle. » C’est en effet une magnifique ligne de défense, pleine de courage politique. En gros, Panzeri nous explique que parce qu’il ne sait pas ce que deviendra la Révolution de Jasmin, surtout ne nous mouillons pas (même si nous n’avons pas hésité à le faire sur d’autres dossiers internationaux…). Ensuite, que « Pour voter une résolution, il faut avoir les idées claires et voir les perspectives de notre action » dans le pays concerné : ceci impliquerait donc que l’Union ait une politique étrangère non seulement cohérente et unifiée, mais une politique étrangère tout court… A ce rythme là, on ne devrait plus voir voter beaucoup de résolutions… Désolé pour ce petit brin d’ironie mais le Parlement européen a déjà fait montre d’un peu plus de courage politique par le passé…

      « Par contre ce que vous dites sur la loi des media en Hongrie, et sur l’Italie aussi, n’est absolument pas vrai. Schultz a accusé durement Orban dans la plenière tant que beaucoup de journalistes l’ont accusé d’etre trop aggresif sans savoir negocier. »
      Sur la Hongrie: Je l’ai moi-même relevé et n’ai pas mieux à vous proposer que de relire attentivement le paragraphe suivant, en y incluant la dernière phrase : « Reste qu’au-delà de ces propos, le vote d’une Résolution, quand bien même celle-ci ne serait pas contraignante, aurait au moins eu, tant en ce qui concerne la Hongrie que la Tunisie, le mérite d’envoyer un signal politique clair et fort depuis le Parlement européen. » :
      L’ensemble du paragraphe: « À la décharge de Martin Schulz, celui-ci ne cache toutefois pas son opposition à la loi sur les médias en Hongrie. Il l’a même récemment signifié dans une lettre envoyée à Viktor Orban, dans laquelle il lui demandait de retirer sa loi. «Et il l’a répété dans l’hémicycle», mercredi 19 janvier, lors de la présentation des priorités de la présidence hongroise par l’homme fort du Fidesz, relève Jean Quatremer, journaliste à Libération: «En démocratie, déclarait Schulz, les médias contrôlent le pouvoir. Avec cette loi, c’est le pouvoir qui contrôle les médias et cela ne va pas, dans une démocratie». Reste qu’au-delà de ces propos, le vote d’une Résolution, quand bien même celle-ci ne serait pas contraignante, aurait au moins eu, tant en ce qui concerne la Hongrie que la Tunisie, le mérite d’envoyer un signal politique clair et fort depuis le Parlement européen. »

      Concernant l’Italie: Vous écrivez: “la resolution sur la liberté de presse en Italie a été soutenue l’année passée par le groupe socialiste en premier. Elle est pas passée par l’opposition du groupe PPE et les autres groupes de droite que comme vous devriez bien savoir, monsieur, ont la majorité dans la 7eme legislature du Parlement européen”
      Là encore, relisez : « autant l’attitude du PPE s’inscrit dans une certaine logique entamée avec le refus, l’an dernier, de soutenir une Résolution sur la liberté de la presse en Italie, autant celle du S&D interpelle. » (celle du S&D, renvoyant à la résolution sur la Tunisie…).

      Dernier point: “Bienvenu les blogs sur l’Europe, mais quand ils sont capables d’informer. Celle que vous faites ce de la mauvaise information: alors il vaut mieux rien.”
      En toute amitié, je ne peux là encore que vous inviter à ne pas confondre « mauvaise information » et « mauvaise lecture » d’un texte…

      Au moins, la bonne nouvelle est qu’une fois les phrases relues, vous verrez par vous même qu’au moins sur vos deux dernières remarques nous disons la même chose. Après sur la Résolution sur la Tunisie, tout dépend de ce que l’on attend du parlement et de ce que l’on considère comme relevant d’un minimum de courage politique. La société civile tunisienne aurait, à mon sens, mérité un peu plus de considération et de soutien de la part du Parlement, S&D compris (histoire d’être un minimum cohérent avec les valeurs que ce groupe défend…).

      Cordialement

      Mark

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