Cape de fin

La saga De Cape et de Crocs s’achève avec la sortie de son dixième tome. Recettes d’une des meilleures BDs d’aventure des vingt dernières années.

Les meilleures choses ont une fin. Avec son dixième tome, qui paraît ce mardi 11 avril, la série De Cape et de Crocs touche à son terme, dix-sept ans après son tout premier tome. C’est en effet en 1995 qu’Alain Ayroles (à la plume) et Jean-Luc Masbou (aux pinceaux) sortent “Le Secret du Janissaire”, premier album de cette saga fantastique où, comme son nom l’indique, il est question de fleurets et d’animaux. Car les deux héros de la série, Don Lope de Villalobos y Sangrin et Armand Raynal de Maupertuis, sont un loup et un renard, aussi bons bretteurs l’un que l’autre et embarqués dans des aventures rocambolesques dans un XVIIème siècle imaginaire.

Au fil des albums, sortis en moyenne tous les deux ans, leurs péripéties les emmènent à la recherche d’un trésor au bout du monde, et même jusque sur la lune. La série est très populaire puisque ce sont près d’un million d’exemplaires des neuf premiers tomes qui auront été vendus. Un succès qui s’explique par les nombreuses qualités intrinsèques de la série, que j’ai tenté de répertorier.

  • Des personnages forts en gueule

De Capes et de Crocs n’aurait pas tenu sans un casting savoureux: Armand Raynal de Maupertuis, jeune renard séducteur, porté sur les lettres, éternellement amoureux, rusé et cabotin là où Don Lope est plus sérieux, tout en contenance, marmite de passion prête à exploser de temps en temps. Pour magnifier un duo, il faut un troisième larron et c’est le rôle d’Eusèbe, leur Spip ou Idéfix, un lapin, aussi mignon que reconnaissant pour ses deux sauveurs qui lui épargnent le fouet sur les galères. Si je trouve les personnages féminins un peu fades, Rais Kader, Cénile ou Le Capitan Mendoza, Le Prince Jean sans Lune, sont des adversaires variés qui reprennent toutes les thématiques des méchants traditionnels du théâtre.

  • Une intrigue touffue

Dix tomes, c’est long, et au bout d’un moment, on a tendance à oublier le point de départ: la quête du trésor des îles Tangerines, équivalent de l’Atlantide, dans une Europe du XVII ème siècle où les nobles sont forcément pédants, les commerçants avares, et les hommes d’armes amoureux des jolies femmes. L’intrigue de De Cape et de Crocs est faite de rebondissements incessants, de destinées croisées, de révélations familiales aussi fracassantes qu’inattendues et d’histoires d’amour aussi rythmées qu’un combat au fleuret. Bref, ça part dans tous les sens tout en gardant une grande cohérence, de quoi tenir le lecteur en haleine tout le long de la série.

  • Des illustrations fourmillantes

La série se distingue par le très grand soin apporté à chacune de ses cases. Au-delà de l’histoire et de son rythme, le lecteur averti peut s’amuser à scruter chacune des unités qui composent le récit à la recherche de détails plus ou moins loufoques. Il n’est ainsi pas rare dans De Cape et de Crocs qu’au second plan d’une case, on voie tel ou tel personnage faire une chute, tenter de faire les poches d’un autre ou d’effectuer une pitrerie quelconque. C’est d’ailleurs souvent le cas d’Eusèbe, dont le format réduit autorise d’autant plus facilement ce genre de clins d’oeils, qui rappelle un peu Idéfix lors de sa première apparition dans le “Tour de Gaule” où le petit chien est dans presque toutes les cases sans que personne ne le remarque.

Par exemple dans cette case, le petit détail du regard éloquent adressé par un pirate au philosophe Diogène, qui permet d’imaginer le pire.

Ou dans cette planche, les trois petites saynètes qui amènent aux trois claques.

  • Des dialogues savoureux

Le scénario rocambolesque s’accompagne de dialogues qui ne manquent pas de souffle. A ce titre, Armand Raynal de Maupertuis est le personnage le plus emblématique. Le renard s’exprime en effet très souvent, et notamment lorsqu’il ferraille, en alexandrins parfaits. Plus globalement, le vocabulaire employé dans la série est tout droit issu du XVIIème siècle, tout comme les tournures parfois alambiquées jusqu’au ridicule des phrases. Tout ceci est à la fois propre à installer une ambiance inimitable, qui donne son caractère à la série, mais aussi de produire un effet comique puissant. Les dialogues regorgent d’ailleurs de jeux de mots, à l’instar de Lanfeust de Troy, autre grand succès de la BD d’aventure, sorti à peu près au même moment que De Cape et de Crocs.

  • Des références multiples

Enfin, De Cape et de Crocs regorge de références littéraires, artistiques ou historiques. Il serait trop long de toutes les lister ici, et il appartient au lecteur de les dénicher toutes, au détour d’une case ou d’un dialogue. Notons tout de même que les hommages à la littérature française sont extrêmement nombreux, à commencer par le Roman de Renart (Maupertuis, le nom du héros roux, est le nom de la forteresse du Goupil, tandis que le “y Sangrin” que l’on retrouve dans le nom du loup fait référence à Ysengrin, le loup qui accompagne le renard dans le livre médiéval). Les deux autres grandes inspirations littérares sont Molière et Edmond de Rostand, dont le Cyrano de Bergerac transpire littéralement de tous les albums de la série. D’ailleurs, ce ne sont pas des albums, ce sont des actes. Enfin, parmi moult références artistiques, relevons cette superbe case, piochée dans l’acte 6

Qui ne sera pas sans vous rappeler l’Ecole d’Athènes de Raphael:

Bref, vous l’avez sûrement compris, je suis amoureuse de cette série (que j’avais classée 5ème meilleure BD de la décennie écoulée) et la sortie de son dernier opus était l’occasion idéale de vous faire partager mon enthousiasme. Et de regretter, déjà, que l’aventure soit finie.

Laureline Karaboudjan

llustration : extrait de la couverture du premier tome de De Cape et de Crocs, DR.

lire le billet