Il faut laisser sa chance à Gastoon

 

Une nouvelle série pour enfants met en scène le neveu de Gaston Lagaffe. Les fans enragent, moi pas.

Quel est le meilleur moyen de s’attirer les foudres des fans de BD? S’attaquer à un personnage mythique. En l’occurrence Gaston Lagaffe, le plus célèbre des personnages de Franquin. Depuis deux semaines, un projet de couverture circule sur le web et sème le trouble. On y voit un enfant aux traits et aux vêtements similaires à ceux du fameux gaffeur et en train de s’adonner à un de ses passe-temps préférés : le ballon sauteur. En arrière plan, on reconnaît, également sous des traits juvéniles, d’autres personnages de la série: Jules-de-chez-Smith-d’en-face, Mademoiselle Jeanne ou Prunelle, le supérieur colérique de Gaston Lagaffe.

Sous l’intitulé “Gastoon”, les éditions Marsu productions s’apprêtent en fait à lancer une série dérivée de l’oeuvre de Franquin. Ainsi que le titre “Gaffe au neveu” le laisse entendre, il s’agit des aventures du jeune neveu de Gaston Lagaffe, que l’on suppose aussi maladroit et tête-en-l’air que son oncle. Comme l’explique un responsable de la maison d’édition à Libération.fr, le “seul but est de valoriser l’univers de Franquin qui est un auteur qu’on adore et dont le travail nous inspire beaucoup de respect” le tout “dans un univers enfantin et d’écolier” destiné à toucher un public plus jeune que celui de la série originale.

Un projet vu d’un très mauvais oeil par les fans de Gaston Lagaffe, qui se déchaînent sur Twitter et autres blogs. “JE NE VEUX PAS LE SAVOIR, C’EST NON” fulmine cet inconditionnel sur son blog. “Combien de temps doit-on attendre avant de violer un cadavre?se demande carrément cet autre fan sur son blog, estimant alors même que l’album n’est pas sorti que “Gastoon fait le minimum syndical et pompe à mort l’univers de Franquin, parce que c’est plus facile (mais bon, c’est peut-être adressé aux acheteurs des Blondes, donc on se met au niveau)”. Bref, comme prévu, haters gonna hate, à qui le rappeur Booba répondrait quelque chose du genre “si tu kiffes pas renoi tu lis pas et puis c’est tout”.

Stop ou encore?

Ce projet relance en tous cas l’éternel débat sur la seconde vie des héros de BD. D’un côté les tenants du repos absolu des héros à la mort de leur créateur. De l’autre ceux qui estiment qu’un héros peut continuer à vivre sous la plume et le crayons d’autres auteurs. Les exemples abondent des deux côtés. Le plus fameux héros figé, c’est probablement Tintin, dont Hergé a toujours dit qu’il refuserait que quelqu’un d’autre que lui puisse reprendre les aventures. Et de fait, au-delà même d’imaginer ne serait-ce qu’un instant une tentative de continuer la série, les éditions Moulinsart sont hyper pointilleuse sur la moindre utilisation de l’image de Tintin, n’hésitant pas à poursuivre en justice les auteurs de parodie.

A l’inverse, un personnage comme Spirou, pour reprendre un héros que Franquin lui-même a repris à son créateur, continue d’avoir des aventures. Certaines sont très réussies, comme les récents one-shot Le journal d’un ingénu et Le groom vert-de-gris, d’autres le sont moins, comme certains des derniers albums parus dans la série principale. D’autres grands héros ont été repris de la sorte, avec plus ou moins de bonheur, que l’on pense par exemple à Lucky Luke ou Blake et Mortimer. Et puis, s’il y a des exemples de bonnes suites par d’autres auteurs, il y a aussi des exemples de créateurs originaux qui sabordent tous seuls leur oeuvre. Typiquement : n’aurait-il pas mieux fallu qu’Astérix soit repris par d’autres auteurs plutôt que de subir ce qu’en fait Uderzo depuis 10 ans?

Concernant Gastoon, on pourra rétorquer qu’il ne s’agit pas de la suite d’une série existante mais d’un “produit dérivé”, expression employée à dessein pour souligner l’intérêt commercial de la chose. Quelque chose dans la lignée de Kid Lucky pour Lucky Luke, de Gnomes de Troy pour Lanfeust ou, surtout, du Petit Spirou pour Spirou. Ce dernier mérite qu’on s’arrête justement sur son cas. C’est l’exemple parfait d’une série dérivée d’un univers existant et qui a su acquérir son identité propre, détachée du grand frère et qui est, pour les plus jeunes générations, probablement plus connue aujourd’hui que la série originale. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour Gastoon? D’autant qu’un certain nombre d’ingrédients sont réunis: le cadre de la maison d’édition récipiendaire de la mémoire de Franquin, une équipe d’auteurs reconnus (Yann et le père et fils Léturgie) et un terrain fertile pour de nombreux gags.

Le risque de la muséification

Je ne dis pas que Gastoon sera forcément une bonne BD, cela sera même peut-être une daube commerciale. Je dis juste qu’avant de monter sur ses grandes bulles, il faut lui laisser sa chance et la lire. Ce débat est toutefois intéressant car il illustre une tendance à rechercher la muséification de la bande-dessinée francophone. En partant du principe que c’était mieux avant, on se refuse justement à aller de l’avant.

Je peux comprendre les réflexions inconscientes qui doivent traverser certains auteurs et lecteurs. La BD a mis tellement de temps à acquérir ses lettres de noblesse – et encore pour beaucoup cela reste réservé aux enfants – qu’ils s’arquent-boutent sur les grands totems sacrés auxquels on ne pourrait plus toucher, pensant sans doute ainsi protéger et légitimer le neuvième art. Ils oublient alors que la BD est aussi, et doit rester, populaire et proche des enfants, et qu’une oeuvre comme Gastoon est sans doute le meilleur moyen de permettre à des gamins d’entrer dans l’univers du héros flemmard, comme le Petit Spirou l’est pour Spirou. C’est peut-être le meilleur moyen de préserver la mémoire de Gaston Lagaffe.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait du projet de couverture de Gastoon, DR.

 

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Même Tintin a déjà manifesté

Manif

La BD offre plein de conseils et de mises en garde pour les manifs.

Ça y est. Le diesel commence à manquer aux pompes à essence, les transports en commun sont aléatoires et les lycéens passent leur vie dans la rue. Surtout, c’est aujourd’hui la sixième manifestation nationale contre les retraites depuis la rentrée. L’occasion pour moi de retrouver mes ardeurs militantes et de sortir manger des merguez CGT sur les Grands Boulevards, avec quelques bonnes BD sous le bras, évidemment. Car dans le neuvième art comme ailleurs, la manif est un sujet de choix, traité par des auteurs très divers, d’Hergé à Jean Van Hamme. En ces jours de mobilisation, j’ai puisé dans mes albums préférés quelques bonnes idées et choses à ne pas faire pour les manifestants.

Manifester en milieu hostile avec Les Mauvaises Gens
Un des auteurs évidents pour évoquer les manifs, c’est Etienne Davodeau. Le natif du Grand Ouest n’a eu de cesse, à travers différentes oeuvres, de traiter de problématiques sociales et donc, en corollaire, d’évoquer des manifestations. Les Mauvaises Gens donne à ce titre un bel exemple de ce que peut être une manifestation réussie en milieu hostile. La BD retrace, de l’après Seconde guerre mondiale aux années Mitterrand, l’engagement militant dans les Mauges, la région natale de Davodeau, rurale, ouvrière et catholique. Dans des terres volontiers conservatrices, les parents de l’auteur se lancent alors dans le syndicalisme, à la JOC –Jeunesse Ouvrière Chrétienne – puis à la CFDT. L’auteur évoque un épisode particulier: le 14 juin 1972, 47 ouvriers de l’usine de lingerie Eram du Lion d’Angers sont virés pour avoir tenté de se syndiquer. Immédiatement, les camarades CFDT et CGT s’organisent pour leur apporter leur soutien à travers une manif au siège de la société, à Saint-Pierre Montlimart. Si on est bien loin des 3 millions revendiqués récemment dans toutes la France par les syndicats, avec 3000 participants, la manif est un succès. Surtout, l’auteur souligne que c’est un succès “inattendu”, ainsi que le souligne la presse à l’époque, dans un milieu peu favorable. Davodeau analyse ça notamment par la présence déstabilisante de catholiques dans les cortèges avec crucifix à la boutonnière, signe que les lignes de fraction peuvent évoluer. Ou pas : deux jours plus tard, une contre-manifestation est organisée, qui rassemble 3500 personnes.

Se découvrir une fibre révolutionnaire avec Blotch
Vous connaissez Blotch? Si ce n’est pas le cas, courrez dans votre librairie, car c’est une BD extrêmement drôle. Pour la faire courte: Blutch, l’auteur du Petit Christian (entre autres séries) met en scène une sorte d’alter-ego complètement décalé à travers le personnage de Blotch. Ou un dessinateur de presse petit par le talent mais immense par la fatuité, petit-bourgeois sûr de lui au conservatisme viscéral dans des années 1930 politiquement troublées. Ce qui nous amène justement à une scène de manifestation hilarante. Blotch se promène sur les boulevards parisiens avec un autre dessinateur aux idées réactionnaires quand passe le trajet d’une manif de partisans du Front Populaire. “Quel spectacle lamentable. Les rues de nos villes sont livrées à cette populace hirsute… C’est sinistre” commente Blotch d’un air dédaigneux. L’autre renchérit, et vice-versa, jusqu’à ce que le dessinateur qui accompagne Blotch, d’un “C’est immonde, pauvre France” lancé un peu trop fort, se fasse remarquer par les manifestants qui entreprennent de lui casser la figure. Une participante au cortège pointe alors du doigt Blotch comme compagnon du “fasciste“. Pour s’en tirer, le dessinateur tente alors de donner des gages. Il s’écrie “Vive Blum“, accepte de chanter la Carmagnole ou encore de boire le gros rouge qui tache que lui tendent les ouvriers. Il se retrouve même coiffé d’un bonnet phrygien, penaud comme l’a pu être Louis XVI lorsqu’il était passé par le même traitement pendant la Révolution. Evidemment, tout ceci ne l’empêchera pas de finir par se faire tabasser, car après tout, il y a aussi une justice en bande-dessinée.

Sauver des vies avec l’Oreille Cassée

Aussi étonnant que ça puisse paraître, on trouve aussi des manifs dans Tintin. Dès le premier album en fait, puisque dans Tintin au pays des Soviets, le retour du reporter du Petit XXème en Belgique est salué par une manifestation monstre à la gare qui l’accueille. Le héros a même le droit à des banderoles, que l’on retrouve également dans l’album suivant, Tintin au Congo, quand il pose le pied sur le sol africain. “Vivent Tintin et Milou” peut on lire. Rebelote en Amérique, où le héros à la houppette a le droit à une descente en voiture de luxe entre les gratte-ciels et sous les confettis après avoir vaincu le crime à Chicago. Mais c’est dans Tintin et l’Oreille Cassée qu’Hergé donne une vraie fonction scénaristique à la manifestation et n’en fait pas qu’un faire-valoir pour son héros. Alors que Tintin va être fusillé, les partisans en armes du général Alcazar investissent la caserne où se déroule l’exécution et sauvent Tintin. Il est ensuite porté en triomphe, par ailleurs complètement saoul, dans les rues de la ville, puis amené au nouveau leader du San Theodoros. A noter que le même procédé scénaristique est utilisé dans Tintin et les Picaros, quand le carnaval (certes, un autre type de manifestation) vient à la rescousse des Dupondt en passe d’être transformés en passoires. Signalons aussi cette excellente parodie gauchiste de Tintin intitulée “Y’en a Marre” (Breaking Free en VO), réalisée par un anglais dans les années 1980 et dont la traduction française est disponible ici. Evidemment, on y manifeste, entre autres activités militantes.

Perdre la vie avec SOS Bonheur et Un homme est mort
Impossible de ne pas voir qu’on parle de manifestation dans SOS Bonheur, la BD culte de Griffo et Van Hamme, puisque c’est une manif qui fait la couverture de l’intégrale, avec drapeaux rouges et poings levés, comme il se doit. Le problème, c’est que ça ne se passe pas très bien pour le héros principal, au centre des manifestants sur la couverture. Le commissaire Carelli, avec sa trogne de Lino Ventura, passe des forces de l’ordre à celles de l’insurrection à la fin de l’histoire et au cours d’un grand rassemblement prend la parole au mégaphone. Mais comme il a découvert un immense complot qui ferait pâlir le pire adepte du Da Vinci Code, un trou rouge se forme presqu’immédiatement sur sa poitrine. Il ne fait parfois pas bon d’haranguer les foules. Un homme est mort. Un homme est mort c’est justement le titre d’une autre BD de Davodeau, scénarisée par Kris, où il est également question de se faire tuer en manif. Brest, le 17 janvier 1950. Lors d’une manifestation syndicale, un militant de la CGT, Edouard Mazé, est abattu par la police. Le réalisateur René Vautier est immédiatement dépêché sur place par le syndicat pour faire un film de la mort du martyr. C’est au moins l’avantage de mourir en manifestation : on peut potentiellement entrer dans l’histoire.

Faire attention à la répression policière avec Jin Roh
Dans Un homme est mort, c’est une balle tirée par un CRS qui tue Edouard Mazé. Mais ce n’est rien à côté des flics qui officient dans le manga Jin Roh. Masque à gaz intégral, casque sur la tête et mitrailleuse lourde au poing, un membre de la Brigade des Loups, une unité d’élite qui sévit dans un Japon uchronique des années 1960, n’a rien à voir avec le plus lourdement armé des gendarmes mobiles. L’anime qui a été tiré du manga s’ouvre avec un scène de manifestation violente où les forces conventionnelles du maintien de l’ordre sont complétement dépassées. Mais quand la Brigade des Loups intervient, c’est une autre paire de manches:

Laureline Karaboudjan

Illustration: Extrait de SOS Bonheur, DR.

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Pour la rentrée, 10 bêtises à faire à l’école (ou pas)

SpirouPetitDoigt

Les vacances finies, c’est la rentrée pour quelques 12 millions d’élèves français. Un moment pas forcément agréable, car si on retrouve les copains/copines à qui on raconte ses vacances, on retrouve aussi le prof de mathématiques détesté ou les interminables leçons de Latin. Pour faire passer la pilule, rien de tel que d’ouvrir quelques bonnes bandes dessinées, surtout qu’on y trouve une foule d’exemples de bêtises à faire à l’école. Des petites broutilles qui font passer l’année scolaire plus vite aux grandes conneries qui marquent à vie.

  • Copier sur ses petits camarades (Ducobu,)

Qui n’a jamais copié ? Tout le monde, évidemment, à moins d’avoir toujours été le (ou la) meilleur élève. C’est le gag récurrent dans les albums de l’élève Ducobu : réussir à copier, par tous les moyens, sur sa copine de classe, la binoclarde aux longues nattes noires. On ne lui jettera pas la première pierre.

Extrait de Un copieur sachant copier

  • Refuser d’être dans un binôme (Titeuf)

Pour disséquer une grenouille, réaliser une improbable expérience sur l’électricité ou préparer un exposé ennuyeux, il est souvent demandé de se mettre en groupe de deux. Trop souvent à en croire Titeuf. Il faut dire qu’il a le chic pour tomber sur les mauvais partenaires. Mais le héros à la banane jaune croit tenir le bon tuyau : demander à aller aux toilettes pour se retrouver tout seul. Grave erreur…

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Sarkozy devrait relire les Bijoux de la Castafiore

Gitans

En général, la bande dessinée use de clichés positifs sur les Roms

Qu’on les appelle “Roms”, “Gens du voyage”, “Manouches” ou autres (voir ici pour comprendre les subtilités entre tous ces termes), les Tsiganes sont au centre de l’actualité depuis le début de l’été. Un funeste faits-divers, un déchaînement de violence et c’est toute une communauté qui écope. Le président de la République a pris toutes sortes de mesures policières contre les Roms et son ministre de l’Intérieur n’hésite pas à stigmatiser les “très grosses cylindrées [qui] tire[nt] des caravanes”. Que ce soit à des fins électoralistes ou non, le gouvernement a  ressorti les vieux clichés stigmatisant sur les Tsiganes: voleurs de poules, truqueurs, etc. Pour ma part, je ne saurais que trop conseiller à Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux de se (re)mettre à la bande dessinée. Car quand le neuvième art parle des Roms, s’il manie aussi des clichés, ils sont bien plus positifs que ceux du président.

Les Gitans, ces artistes
Solidarité artistique oblige, quand la bande dessinée parle des Tsiganes, c’est souvent par le prisme de l’art, et plus particulièrement l’art musical. Le Gitan joue de la guitare comme personne et il arracherait des larmes aux morts avec ses accords pincés. C’est un cliché, mais un cliché positif. Dans la série Klezmer, Joann Sfar met en scène des musiciens slaves dont des Tsiganes très talentueux. Dans cet hommage coloré et fantastique à la musique klezmer, nourrie de diverses influences, Sfar use donc du cliché musical. Pour autant, il ne fait pas d’angélisme, puisque les Roms sont aussi coquins que les autres personnages de la trilogie, aux identités diverses (Juifs, Orthodoxes, etc.). Dans un autre registre, Mauvais garçons, éditée chez Futuropolis, met en scène des Gitans en Espagne qui rêvent de vivre du flamenco, leur passion. Mais dans un espèce de purisme amer, ils refusent toutes les opportunités qui se présentent à eux car elles reviendraient, d’un façon ou d’une autre à trahir leur clan. De musique tzigane, il en est aussi question dans Mélodie au Crépuscule, la bande dessinée de Renaud Dillies, qui est, aux dires de l’auteur, “une sorte d’hommage […] à Django Reinhardt […] personnage […] atypique, rêveur, curieux, un brin illuminé, à la fois en-dehors du temps, mais avec un langage universel”. Encore une bande dessinée où la musique tzigane est intimement liée à l’idée de liberté. Dans les Zingari, on retrouve encore des Tsiganes artistes, mais cette fois-ci dans un cirque. Dans cette série, parue initialement dans le Journal de Mickey au-début des 1970’s, les Manouches sillonnent des villages où ils se trouvent confrontés à chaque fois à une nouvelle affaire à résoudre. Et même si on les accuse (à tort) de divers larcins, ils sont toujours prêts à rendre service.

La communauté du voyage
Les auteurs de bande dessinée s’intéressent aussi à l’aspect communautaire des Gitans, aux codes qui régissent leurs sociétés, au voyage en groupe, etc. Dans une veine réaliste, voire ethnologique, le dessinateur Kkrist Mirror a consacré tout un album, sobrement intitulé Gitans, au pèlerinage des Sainte-Maries de la Mer. L’événement religieux rassemble tous les ans des Roms venus des quatre coins d’Europe, l’occasion de découvrir la richesse culturelle des nomades. L’auteur en tire un ouvrage proche du carnet de dessins, au style très décousu mais graphiquement réussi. A noter que dans un registre moins joyeux, Kkrist Mirror a écrit une autre bande dessinée sur les Roms, Tsiganes. Il y est question du sort réservé aux gens du voyage en France pendant l’Occupation. Je vous en ai déjà parlé dans cette chronique.

Plusieurs BD se servent de différents aspects culturels des Gitans, souvent clichés, dans leurs histoires. C’est par exemple le cas de Quand souffle le vent, sorte de remake de Roméo et Juliette, où Juliette serait en fait une Esmeralda aux nombreux bracelets sur les bras et à la robe flamenco, le tout mâtiné de lecture de l’avenir et de fantômes. Plus intéressants sont les ouvrages qui jouent des clichés classiques sur les Manouches pour mieux les détourner. Signalons ainsi l’Honneur des Tzarom, l’histoire d’une famille de Tsiganes dans l’espace. Les roulottes sont toujours là, mais maintenant elles volent à travers les étoiles. Et tout y est : les petits napperons, la fourrure sur le volant et même les aires spéciales pour gens du voyage. Bien sûr, la famille Tzarom est une famille d’escrocs, mais les personnages sont très attachants et la bande dessinée plutôt drôle.

La leçon de Tintin
Les Gitans apparaissent même dans un album de Tintin, dès les premières pages des Bijoux de la Castafiore. Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est dans l’album le plus “domestique” de Tintin, ce magistral huis-clos que sont les Bijoux, que les Tsiganes font leur apparition. Dans cet opus où Hergé s’amuse à brouiller les pistes, où il fait surgir plusieurs menaces (les Bohémiens donc, les paparrazi, la chouette du grenier, la camériste Irma ou le pianiste Wagner) qui s’avèrent toutes illusoires, les Romanichels tiennent un rôle de premier plan. Ils font même figures de coupables idéaux dans le vol des bijoux de la cantatrice. La faute aux préjugés, évidemment.

C’est ce bon vieux Archibald Haddock qui en est le premier victime, en passant à côté d’une décharge où se sont installés les Roms : “Il y a des gens qui semblent attirés par cette puanteur, c’est incroyable ! Aucun sens de l’hygiène ces zouaves-là !”. Le capitaine se fait très vite rembarrer par les Tsiganes qui lui expliquent qu’ils n’ont pas choisi de vivre là. Haddock, au grand coeur légendaire, leur propose alors de s’installer dans le parc de son chateau de Moulinsart. Puis c’est Nestor qui hallucine en voyant arriver les caravanes aux portes du château. “Mais, monsieur, que Monsieur me pardonne! ces Bohémiens, c’est tout vauriens, chapardeurs et compagnie!… Ces gens là vont causer des tas d’ennuis…” lance le domestique au capitaine Haddock, puis en aparté: “Inviter des Romanichels chez soi!! C’est de la folie!… Je dis que c’est de la folie!!”. Juste après, c’est le commandant de la gendarmerie qui appelle le capitaine pour le “mettre en garde. Il ne faudra vous en prendre qu’à vous même s’ils amènent des ennuis”.

Puis, élément moteur de l’album, une émeraude précieuse de la Castafiore disparaît. Les Dupondt mènent l’enquête maladroitement, jusqu’à ce qu’ils apprennent l’existence du camp de Roms: “Les voilà les coupables! Ca ne fait pas l’oncle (sic) d’un doute!”. Quand ce libertaire de Tintin ose soulever l’absence de preuves, on lui répond: “Des preuves?… Nous les trouverons! Ces gens sont tous des voleurs!”. Quand les agents vont pour les trouver, le camp a disparu, les nomades sont partis. Pourtant, on découvrira à la fin de l’épisode qu’ils n’y sont pour rien et que toute l’affaire a été causée par une pie voleuse.

La leçon sur les préjugés faite dans Les Bijoux de la Castafiore est enfantine mais efficace. Elle mérite surtout d’être relue en ce moment. Bien-sûr il y a des Roms truands, tout comme il y a des truands dans toutes les catégories de la population française. Mais quand on stigmatise toute une communauté en raison des agissements de quelques uns, on fait fausse route comme lorsqu’on cherche à imputer aux Romanichels les larcins d’une pie.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait des Bijoux de la Castafiore, DR.

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Il y a des extraterrestres dans le volcan islandais

Volcan

Dans le volcan islandais, on trouve évidemment des extraterrestres mais aussi des temples, des dieux, des pirates, des dragons…

Mardi, je lisais cette information fondamentale sur Le Post: certains affirment avoir vu des soucoupes volantes sortir du cratère islandais. Le sujet est sorti sur la chaîne Sky News notamment, le 18 avril, avec un journaliste expliquant que ce n’était que des oiseaux. Mais la loi du bon sens propre à Internet veut que personne ne l’a cru, car, “pourquoi des oiseaux seraient aussi stupides pour s’approcher aussi près?”. Non, clairement, ce sont des Ovnis. Tremblez braves gens, 2012 a un an et demi d’avance. Sans vouloir me vanter, je n’ai pas été très surprise par cette information. A vrai dire, je m’en doutais. En effet, depuis Vol 714 pour Sidney, il est bien connu dans les milieux informés (c’est à dire ceux qui lisent des bandes-dessinées) qu’il y a des extraterrestres dans les volcans.

Vol 714 pour Sidney est peut-être l’épisode le plus contesté d’Hergé. Celui qui est traditionnellement le moins aimé, tant par les tintinophiles convaincus que par les amateurs. Le coup des extraterrestres, personne n’arrive vraiment à y croire, même si cela ne tombe pas non plus complètement dans le ridicule du dernier album d’Astérix par exemple. Pour résumer l’histoire rapidement, pour ceux qui ont une mauvaise mémoire, Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol se retrouvent sur l’avion d’un riche milliardaire qui est détourné sur une île déserte par l’ennemi de toujours, Rastapopoulos. Après moult péripéties, l’infâme américain d’origine grecque provoque l’explosion du volcan de l’île (ce qui laisserait penser par ailleurs que les Grecs ont déclenché l’explosion de Eyjafjallajokull pour détourner l’attention de leurs problèmes, mais restons sur un seul complot à la fois…) et Tintin et ses amis sont sauvés par un initié en relation avec des extraterrestres qui embarquent tout le monde dans une soucoupe volante… De là à dire que s’est joué dans les entrailles islandaises le même type d’aventures, il n’y a qu’un pas. Que je franchis allègrement, car si pour Proust “La vraie vie c’est la littérature“, pour moi c’est la BD.

Nonobstant, les volcans sont un lieu d’inspiration assez courant en bande dessinée. Hergé est aussi l’auteur de l’Eruption du Karamako, un album de la série Jo et Zette et Jocko paru en 1952, et dont la couverture ressemble étrangement à celle de Tintin et les Picaros, dessinée trente ans plus tard.Là se mêlent pirates, savant fou et crachats noirs. Dans cette aventure comme dans Vol 714, le volcan est un personnage à part entière de l’histoire, peut-être même le personnage central.Bien sûr, les ressorts dramatiques propres au volcan sont très puissants. Le volcan, c’est la menace pesante, visible, qui domine le paysage de sa stature. Et quand il rentre en éruption, c’est un véritable spectacle visuel, panaches de fumée et flambeaux de lave, qui ne peut qu’inspirer les dessinateurs de bande dessinée.

Et puis, un volcan, c’est dangereux.Certains héros de bande dessinée manquent parfois de périr dans l’un deux. C’est le cas d’Alix, dans le tome Les Proies du Volcan. Ici encore, le volcan se trouve sur une île déserte mais s’y ajoute également, antiquité oblige, la thématique du dieu en colère. Dans cet album, le volcan peut aussi symboliser les turpitudes de la passion amoureuse. En effet, dans les Proies du Volcan, Alix se rapproche d’une jeune sauvageonne autochtone nommée Malua. Enak en prend ombrage. Le volcan qui bouillonne, n’est-ce pas un peu le sang chaud qui bat aux tempes du jeune Egyptien? Mais sur la couverture, c’est bien Enak qui sauve Alix des périls du feu. On se croirait dans le Seigneur des Anneaux avec Sam récupérant Frodon. Et quitte à poursuivre le parallèle, Malua et Golum, tous deux présents dans les scènes respectives de chute au dessus du magma, sont chacun un élément de conflit. Jacques Martin avait-il lu Tolkien? Peut-être bien…

Du feu, des dieux, de la colère… Le volcan est un espace de fantasme. C’est un endroit où tout est possible, surtout l’extraordinaire. S’ils ne permettent pas tous d’accéder au centre de la terre comme chez Jules Verne, la plupart sont habités par des extraterrestres – on l’a vu – et d’autres permettent d’aller sur la Lune, notamment chez Peyo. Dans le Cosmoschtroumpf, un des petits êtres bleus rêve d’espace. Mais sa fusée ne marche pas et, pour qu’il ne soit pas malheureux, ses amis décident de l’endormir et de l’emmener dans le cratère d’un vieux volcan endormi, qui ressemble à la surface de la Lune, pour lui faire croire qu’il a réussi son voyage. Là, il croise des étranges personnages et croit vraiment qu’il est arrivé sur une autre planète. Le volcan, c’est vraiment un endroit à part.

Que ne ferait-on pas pour ses amis, même s’ils sont fous et que l’on risque de devenir fou soi-même? C’est ce qu’a dû se demander plusieurs fois Spirou dans la Vallée des Bannis, suite de la Frousse aux Trousses, qui sont deux de mes épisodes préférés du groom. Après avoir manqué de mourir noyés dans un torrent lors de leur expédition au Touboutt-Chan, les deux héros se retrouvent dans une vallée inconnue, qui semble être le cratère d’un immense volcan endormi, à la végétation luxuriante. Là encore, le volcan s’annonce comme un espace magique et dangereux, car c’est dans ce cratère que Fantasio se fait piquer par un moustique fatal et sombre dans la folie. Il tente à plusieurs reprises de tuer Spirou, qui, évidemment, le sauve, s’échappe, etc. Le boulot habituel d’aventurier quoi.

On a vu que les volcans pouvaient avoir des rôles majeurs dans certaines histoires. Parfois, il s’y joue même le destin du monde. C’est le cas dans la série Donjon, dont je vous ai déjà parlé, dans son arc final “Crépuscule”. Dans le tome 102, le Volcan des Vaucanson, on découvre que le Grand Khân, un des protagonistes de la série, niche dans un volcan. Maître des destinées, il a fait s’arrêter la planète Terra Amata, dont une partie est perpétuellement éclairée et l’autre entièrement plongée dans la nuit. A mesure que l’histoire avance, le Grand Khân se libère de l’Entité noire qu’il l’habitait et redevient Herbert, le canard farfelu des autres arcs de la série. La planète se remet à tourner mais se désagrège en une myriade d’îlots flottants qui surplombent un noyau de lave en fusion. Est-ce qu’on ira jusque là avec Eyjafjallajokull ?

Laureline Karaboudjan

Illustration : Vol 714 pour Sydney, DR

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Mille millions de mille mégots !

Une télé turque vient d’écoper d’une amende parce qu’un épisode de Tintin enfreint les lois anti-tabac du pays.

“Sapristi” s’est-on peut être écrié dans les locaux de la chaîne privée turque TV8. Le canal vient de recevoir une amende de 24 000€ de la part de la RTUK (l’équivalent du CSA chez nous), pour avoir diffusé un épisode de la série animée Tintin contrevenant à la loi sur le tabac. En l’occurrence, il s’agit de “Tintin en Amérique“, où le célèbre reporter combat le syndicat du crime à Chicago dans les années 1930. Même s’il triomphe du mal à la fin, Tintin s’est retrouvé dans le collimateur de l’autorité régulatrice de la télé turque car certains des gangsters qu’il affronte dans l’épisode ont l’audace de… fumer.

De fait, le Guardian nous explique qu’une loi turque adoptée l’an dernier oblige les chaînes à flouter les scènes de films où l’on voit des personnages fumer. Cependant, certains diffuseurs estiment qu’ils n’ont pas à appliquer cette loi pour les programmes ayant été tournés avant son entrée en application, ce qui est le cas de la série animée Tintin qui date de 1992. On ignore si la chaîne va continuer à diffuser les Tintin sans les flouter, car si elle a été condamnée pour “Tintin en Amérique“, c’est parce que c’est le premier épisode de la série animée. Or les situations délictueuses ne manquent pas dans les aventures suivantes. Tiens, juste sur les épisodes suivants : songez aux “Cigares du Pharaon“, aux fumoirs du “Lotus Bleu” ou aux Cohibas que s’envoie Alcazar dès l'”Oreille Cassée“… Sans parler du Capitaine Haddock, fumeur de pipe invétéré et qui a -en plus!- des gros problèmes avec le whisky.

Quoiqu’il en soit, ce genre d’histoire navrante pour la liberté d’expression et artistique n’est pas l’apanage de nos amis turques. Les affaires récentes de Tati ou du Gainsbourg de Sfar dans le métro (ou avant de Malraux ou de Sartre) témoignent que la France est également une spécialiste du genre. Va-t-il falloir tous arrêter de fumer comme Lucky Luke?

Lire sur ce sujet de la censure de la cigarette aussi l’article Pipe ou herbe du blog De l’autre côté des cailloux dont la dernière illustration est tirée.

L.K.

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Le groom présente ses références

Spirou

Le groom vert-de-gris” fait partie de mes albums préférés parus cette année. Yann au scénario et Olivier Schwartz continuent, comme dans “Le journal d’un ingénu” d’Emile Bravo, de plonger Spirou au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. Mais là où “Le journal d’un ingénu”, que j’aime également beaucoup, est tout en ambiance feutrée, “Le groom vert-de-gris” prend le parti de l’aventure rocambolesque, un peu à la manière d’un “Inglorious Basterds” au cinéma. Et comme le film de Tarantino, la bande-dessinée est truffée de références. L’intertextualité, comme dans une grande œuvre littéraire, y est si forte qu’elle donnerait sans doute des palpitations de plaisir à Gérard Genette. Aussi, pour rendre hommage à cet album indispensable, je me suis amusée à dénicher toutes les clins d’œil qui peuplent ses cases (d’autres sites s’y sont amusés aussi). Et vous, vous en avez d’autres?

Couverture : Ca ne vous rappelle pas La Marque Jaune? Moi, si.

Page 1 : La publicité pour le Cirage Blondin est un hommage a la série de Jijé “Blondin et Cirage“. On voit une rue “Robert Velter“, le nom du créateur du personnage de Spirou.

Page 5 : Le gag avec la peinture qui éclabousse les soldats allemands n’est pas sans rappeler une fameuse scène du Dictateur de Chaplin.

Page 8 : Le “Moustic Hotel” fait référence au journal “Le Moustique“, lancé par Jean Dupuis, des éditions du même nom.  Dans la deuxième case, le colonel allemand s’en prend violemment à ses subalternes: “Non mais regardez-vous? Que sont devenus les jeuves fauves du Führer, l’orgeuil du IIIe Reich? Un ramassi d’incapables abrutis et obèses à force de s’empiffrer de bière et de moules-frites!” avec un plan serré sur les officiers gros. C’est une référence à Obélix et Compagnie où César s’en prend à ses généraux pages 12 et 13. L’un, énorme lui dit: “Souviens-toi de nos campagnes, César! Nous avons fait plier le monde devant nos legionnaires!” et César de répondre: “vois ce que tu es devenu! Oui! Voyez ce que votre or, vos villas, vos orgies ont fait de vous! Des décadents!”

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Mieux que H1N1, le N14

TintinBulles

Normalement, on devrait être au pic de la grippe A. Pour l’instant, moi ça va, mais je lis des articles qui en parlent un peu partout, notamment sur Slate.fr. Et même si je ris en songeant aux gymnases réquisitionnés pour la vaccination qui restent vides, c’est jamais rassurant d’entendre trop parler d’épidémie. Alors qu’en bande dessinée, la maladie, c’est la plupart du temps distrayant.

Petite, je me souviens avoir eu un peu peur quand mes cousins détectives se sont mis à avoir des moustaches et des cheveux très longs et colorés. Au-début j’ai cru qu’ils avaient cédé au flower power, mais en 1950, ils auraient été un peu en avance sur leur temps… Au pays de l’Or Noir, les Dupondt  se sont aussi mis à prendre de drôles de couleurs et à cracher des bulles de savon, en plus de leurs désarrois capillaires. Et ils ont eu une sacrée rechute dans la fusée qui les emmenait vers la lune. A la base, ils avaient simplement pris un comprimé d’aspirine. Enfin, ce qu’ils croyaient être un comprimé d’aspirine, et qui les a en fait rendu malades comme des chiens. Pas étonnant que le vaccin de la grippe A suscite la méfiance après ça (surtout que les Simpson nous l’ont dit il y a quelques années déjà, le vaccin contre la grippe a été créé pour contrôler nos esprits)! De fait, dans le tube d’aspirine qu’ils avaient trouvé dans le désert se cachaient des comprimés de N14, un produit qui faisait exploser moteurs et briquets, et que l’infâme Docteur Müller comptait utiliser comme arme de guerre.

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On a dessiné sur la Lune

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J’entends dire qu’on célèbre en ce moment les 40 ans des premiers pas de l’homme sur la Lune. Pourtant, vous savez bien comme moi que c’est un mensonge éhonté, et que le premier pas de l’homme sur la Lune n’a pas eu lieu en 1969. C’était 15 ans plus tôt, en 1954, dans l’album «On a marché sur la Lune» (et même un peu plus tôt dans le journal de Tintin), comme nous le rappelle ce groupe Facebook qui lutte vaillamment pour rétablir la vérité. Un an auparavant sortait «Objectif Lune», qui narrait les préparatifs de l’expédition lunaire dirigée par le professeur Tournesol. Les capacités d’anticipation d’Hergé, au même titre que celles de Jules Verne, sont unanimement louées. Mais si le diptyque hergéen a profondément marqué la bande dessinée, la promenade lunaire d’Armstrong a aussi, probablement, fait son petit effet dans le monde des bulles.

Tintin_On_a_marche_sur_la_luneA l’occasion de l’anniversaire des premiers pas lunaires américains, les articles sur Tintin ne manquent pas. Je vous recommande particulièrement celui-ci, celui-là ou encore icelui. J’ai essayé de lister les raisons qui font qu’«Objectif Lune» et «On a maché sur la Lune» sont si importantes à la fois dans l’œuvre hergéenne et dans la bande dessinée en général. Parmi les vingt-quatre opus de Tintin, ces deux albums sont vraiment à part. Parce qu’ils fonctionnent en duo, certes, mais d’autres histoires de Tintin ont été déclinées de la même façon («Le secret de la Licorne» et «Le trésor de Rackham le Rouge» ou «Les sept boules de cristal» et «Le Temple du Soleil»). Plus certainement parce que l’auteur n’a jamais autant atteint, ni avant ni après, le souci du détail et de la cohérence scientifique que dans ces deux albums. Le héros à la houppette se rend sur la lune avec une étonnante crédibilité scientifique. Les deux albums sont ainsi particulièrement rigoureux sur les moteurs à réaction, le plan de vol et la trajectoire lunaire, la propulsion de la fusée, le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et la production de plutonium. Qui ne se souvient pas de la visite didactique du professeur Wolff? D’après l’astrophysicien Roland Lehoucq, «Hergé n’a rien inventé. Mais il avait un talent remarquable: celui de retranscrire et de représenter en bande dessinée des notes scientifiques extrêmement complexes». Rappelons aussi qu’Hergé s’est beaucoup inspiré du film «Destination Moon» d’Irving Pichel, sorti en 1950.

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J’ai toujours rêvé d’être hôtesse de l’air

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L’actualité, terrible dernièrement, résonne parfois particulièrement aux oreilles de l’amateur de bandes dessinées. Les unes consacrées au «mystère du vol AF447» qui s’est abîmé entre Rio et Paris, rappellent immanquablement le tout aussi mystérieux «Vol 747 pour Sydney» de Tintin. Le jour même, partout, on a pu lire ou entendre que «le vol AF447 ne répondait plus». Comment, en restant chez Hergé, ne pas penser au fameux album de Jo, Zette et Joko «Le Manitoba ne répond plus», tout paquebot que soit le Manitoba? Et cette histoire d’avion qui “disparaît”, n’est-ce pas le funeste écho de «Mickey et le Triangle des Bermudes?» Il faut dire que les catastrophes aériennes ne manquent pas en bande dessinée.

Dans certains genres, c’est même un passage obligé. Il n’étonnera ainsi personne qu’on trouve des crashs aériens dans tout Buck Danny, la série d’aviation militaire de Dupuis, ou chez son pendant Dargaud, Tanguy et Laverdure. Forcément: on se mitraille et on s’envoie des missiles copieusement à plusieurs milliers de pieds du sol dans chacun des albums. Mais les histoires de pilotes n’ont pas l’apanage des tragédies du ciel. Dans la bande dessinée d’aventure en général, c’est aussi un développement scénaristique récurrent. Quand on mène la dangereuse vie de playboy-milliardaire de Largo Winch, on prend souvent des avions. Pourtant, ce n’est pas un avion dans lequel il se trouve qui explose dans le tome 6 de ses aventures, «Dutch Connection». Au contraire: après avoir pris connaissance d’un trafic de drogue au sein du groupe W qu’il dirige, Largo Winch arrive à la conclusion que la tête du cartel se trouve dans un avion, qu’il décide tout simplement de faire exploser. Jean Van Hamme, le scénariste de Largo Winch qui signe aussi XIII, où il faudra souvent tous les talents de pilote du Major Jones pour éviter la catastrophe, semble affectionner le crash aérien. Il en fait même le point de départ d’une Histoire sans héros. Dans cette oeuvre magistrale, qui rappelle «Sa Majesté des Mouches», les survivants du vol CORAIR CR 512 Brasilia-Panama, écrasé en pleine forêt amazonienne, ne peuvent compter que sur eux-mêmes dans l’attente d’hypothétiques secours.

Parce que «Lost» n’a rien inventé, citons aussi «Natacha hôtesse de l’air» où les avions de ligne sont les cadres principaux de ses aventures. Les voyages se passent rarement sans encombre, l’épisode le plus mémorable étant celui de l’île d’Outre-Monde. Un dément met le feu à l’avion du vol Bardaf au départ de Sydney, l’obligeant à amerrir. Heureusement, les passagers sont sain et saufs et se retrouvent sur une île déserte où, de Robinson Crusoé aux conquistadors espagnols en passant par les soldats japonais et King Kong, les références s’entremêlent.

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