Shaloman, le super-héros sioniste qui affronte les terroristes arabes

Shaloman
A l’instar de Captain America, le super-héros sioniste est un des nombreux enfants du mariage entre propagande et bande-dessinée.

Le livre “La propagande dans la BD“, récemment sorti chez Eyrolles,  explore les très nombreux liens qu’entretiennent bande-dessinée et la propagande. L’auteur, Fredrik Strömberg y donne un sens très large au mot “propagande”, en ce sens qu’il y inclut toute bande-dessinée dont la vocation est de répandre une opinion. Parfois, on parlerait plutôt de “BD à message” pour qualifier les ouvrages qu’il mentionne. Mais après tout, comme il l’écrit en avant-propos de son livre, “la propagande n’est pas l’apanage des seuls racistes, totalitaristes ou fondamentalistes religieux“. Entre les classiques comics parus pendant la Seconde Guerre Mondiale (et leurs pendants nazis) et ceux de la Guerre Froide (et leurs pendants pro-communistes) l’auteur n’hésite pas à faire cohabiter des bandes-dessinées anti-drogues ou féministes.

Le bouquin fourmille de références et est abondamment illustré. Certaines sont connues, et j’ai même déjà eu l’occasion d’en évoquer dans mes chroniques (V pour Vendetta ou Breaking Free comme oeuvres de propagande anarchiste par exemple). D’autres le sont beaucoup moins, et certaines sont vraiment étonnantes. J’ai décidé de vous en faire partager cinq qui m’ont vraiment marquée.

Shaloman contre les arabes terroristes

Vous avez sûrement  déjà vu des images de Superman ou de Captain America en train de casser la trombine d’Hitler (pour le deuxième super-héros, il s’agit même de la couverture de son tout premier comic). Mais, dans une veine similaire, connaissez vous Shaloman, le super-héros israëlien qui n’aime pas les méchants arabes terroristes? On croirait une parodie, mais c’est en fait très sérieux. Celui qu’on connaît comme “le Défenseur des Opprimés” ou “le Croisé Casher” (si, si) est aussi appelé “l’Homme de Pierre”. Et pour cause, quand il n’est pas un décalque de Superman en tenue moulante, Shaloman est un simple rocher en forme de Shin, la 21ème lettre de l’alphabet hébreu qui a une forte valeur religieuse puisque c’est la première du nom divin Shaddaï. Il se transforme si quelqu’un dans le besoin crie “Oy vey“, une expression yiddish typique qu’on pourrait traduire par “Oh ennui”.

Et pouf, ça fait des Chocapic…

Dans les faits, quand il ne vit pas des aventures fantastiques comme dans “La kippa du destin, Shaloman aime à se battre avec des terroristes arabes. Dans un des épisodes, il est tout simplement engagé par le premier ministre israélien pour mettre fin aux agissements de “la main dAllah”, un super-terroriste palestinien. A la fin, Shaloman finit par le coincer et en le démasquant façon Scoubidoo, découvre que derrière “la main d’Allah” se cache un activiste qui prétendait militer pour la paix. Moralité : on ne peut vraiment pas faire confiance aux Palestiniens. On pourrait croire que ce super-héros est une création maladroite des services de communication du gouvernement israélien.  Pas du tout. C’est un dessinateur américain, Al Wiesner (ne pas confondre avec Will Eisner) qui est à l’origine de Shaloman en 1985. L’auteur trouvait qu’il n’y avait pas assez de super-héros authentiquement juifs. Du coup, Shaloman compte pour 100.

Le crime ne paie pas

Parce que son public traditionnel est avant tout celui des jeunes garçons, la bande-dessinée est un médium très utile pour délivrer des messages de propagande. Fais pas çi, fais pas ça, le crime ne paie pas. Le crime ne paie pas, c’est justement le nom d’une série de comics créée en 1942 aux Etats-Unis, inspirée par des docu-fictions éponymes de la MGM tournés dans les années 30 avec la bénédiction de J. E. Hoover, le célèbre patron du FBI. Les bandes-dessinées racontaient des faits-divers réels avec, comme le nom de la série l’indique, toujours le même message final : les gangsters se font arrêter, ils finissent en prison ou pendus. Bref : le crime ne paie pas.

Le crime ne paie pas. En tous cas, il fait mal à la main.

Le succès de la série est retentissant : elle sera tirée à un million d’exemplaires et engendrera des dizaines d’émules d’autres maisons d’édition, comme… Le crime ne peut pas gagner. Comment expliquer l’essor de ces BD morales dans les années 1940, où l’on répète inlassablement le même message de propagande policière en tête de chaque page? Tout simplement parce que la destinée propagandiste des opuscules n’est probablement qu’une façade pour s’attirer les bonnes grâces des autorités. Et pouvoir ainsi raconter plein d’histoires réelles de crimes aux plus jeunes. Même (surtout?) si, j’en suis sûre, beaucoup s’identifiaient plutôt aux aventureux criminels qu’aux braves forces de l’ordre.

Le pape, c’est l’antéchrist

D’après Fredrik Strömberg, parmi les auteurs de propagande en BD les plus actifs, on trouve l’Américain Jack Chick. Fondamentaliste protestant (il est baptiste indépendant), ce dessinateur et  éditeur s’est fait le spécialiste de petits formats à l’italienne, les Chick tracts, consacrés chacun à une thématique précise : l’argent, l’islam, Satan, l’avortement, la théorie de l’évolution… Dedans, on y trouve des cases qui délivrent un message intégriste et péremptoire. Le pire c’est que ça marche : vendues à des temples ou des associations religieuses qui les distribuent ensuite gratuitement, il s’en serait écoulé quelque 500 millions d’exemplaires.

Pour l’ultra-protestant Jack Chick, le pape mange à tous les rateliers.

Mais Jack Chick a aussi produit des comics au format plus traditionnel… et au message pour le moins non-conventionnel. Une série de 6 albums intitulée Alberto, sortie entre 1979 et 1988, reprend le pseudo-témoignage d’un ancien prêtre jésuite du nom d’Alberto Rivera. Celui-ci entreprend de révéler la prétendue nature du catholicisme, qu’il accuse de conspirer dans l’ombre depuis toujours. Le catholicisme aurait ainsi créé l’islam et le communisme, assassiné Lincoln et Kennedy, déclenché les deux Guerres Mondiales… Conclusion de la BD : le pape, c’est l’antéchrist. Ce qui est drôle, c’est que la BD affirme haut et fort être “basée sur une histoire vraie” et reproduit la carte d’identité d’Alberto Rivera… tout en précisant “Toute ressemblance avec des personnages, noms ou institutions existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence“. Pour Fredrik Strömberg, “Alberto est un exemple fascinant de théorie de la conspiration mise en image par des spécialistes de la propagande religieuse“.

Les enfants, c’est l’heure de chasser

On l’a vu, l’auteur ne s’intéresse pas qu’à la propagande politique ou religieuse. Il évoque ainsi les publi-BD publiées abondamment dans les années 1950 et 1960 aux Etats-Unis, des albums créés par des marques pour faire la promotion de leurs produits. Certains exemples semblent aujourd’hui particulièrement étranges, comme les publications de la marque de fusil Remington destinées à la jeunesse. Le genre d’albums qui raconte des parties de chasse avec des dialogues aussi recherchés que “Dans le mille, Billy! Pas étonnant avec ton nouveau Remington… quelle précision!

Puisqu’on vous dit que la chasse, c’est fun…

Dans l’une d’entre elles, Let’s go shooting, Bill et Judy rendent visite à leur oncle Fred qui est chasseur. Celui-ci entreprend alors de leur montrer comment manipuler, démonter et remonter une arme. Puis il se lance dans de grandes tirades sur la beauté de la chasse, du tir et des armes à feu. L’auteur note que “Pour un résident des Etats-Unis, où le port des armes à feu fait partie de la culture, rien que de très normal. Le lecteur européen sera sans doute plus perplexe à la vue d’un récit où un monsieur tente de communiquer sa passion des armes à deux préadolescents“. Je confirme. A noter que d’autres publi-BD sont présentées dans l’ouvrage de Strömberg, notamment quelques unes consacrées à la cigarette, qui sonnent délicieusement anachronique aujourd’hui.

L’Obamania touche même la BD

La propagande en BD n’est pas forcément l’apanage de décennies depuis longtemps passées. On en trouve encore une foule d’exemples aujourd’hui. Ainsi par exemple l’élection de Barack Obama en 2008, qui a initié une vague d’enthousiasme dans tous les Etats-Unis et qui a fini par atteindre le monde de la bande-dessinée. Rien de plus normal: les auteurs de comics sont de toutes façons souvent démocrates et la personnalité de Barack Obama, fan déclaré de Spiderman, a pu les séduire. Si l’homme-araignée finira d’ailleurs par rencontrer le président noir (Amazing Spiderman #583), le premier super-héros à lui rendre hommage est Savage Dragon, qui opère dans la ville de Chicago, d’où est originaire Obama.

Concours de cravates.

Barack Obama a aussi eu l’honneur de prêter ses traits à Alfred E. Neuman, la mascotte du magazine satyrique Mad. S’il est courant de voir nombre de bandes-dessinées sortir à chaque élection américaine (notamment celles, réversibles, où sont présentées à égalité les biographies du candidat démocrate et du candidat républicain), rarement un candidat puis un président comme Barack Obama eut autant d’honneurs. Et mine de rien, c’est autant de frais de campagne en moins…

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait d’une couverture de Shaloman, DR.

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