Astérix rencontre Naruto

Remixer le petit gaulois à la sauce manga, un sacrilège? Non, c’est ce qu’on appelle un mashup, et c’est plutôt réussi.

Des bagarres dantesques où le moindre coup de poing peut envoyer son ennemi voler à plusieurs dizaines de mètres. Des héros aux super-pouvoirs magiques coachés par un vieux sorcier. Des adversaires dont le nombre semble infini, terribles légions des Danaïdes… Dragon Ball Z, Saint Seiya ou autre manga épique du genre? Non: Astérix bien-sûr! Et pourtant… Christopher Lannes a créé sur son blog un mashup très bien fait, et plutôt amusant, d’Astérix redessiné et rescénarisée à la manière du manga d’aventure Naruto. Et cela marche assez bien: on se croirait dans un manga sans non plus avoir l’impression de quitter l’univers de l’intrépide Gaulois.

Le principe du mashup, “faire à la manière de”, est bien connu mais reste toujours diablement efficace quand c’est bien fait. «Ce qui est intéressant est la re-création, juge l’auteur Christopher Lannes. Des objets connus en font un nouveau, presque spontanément. Comme je touche à des univers que les gens connaissent plutôt bien et que je les fait se téléscoper, on partage [avec le lecteur] un moment complice de redécouverte, de contraste, de décalage.» Je n’aurais pas mieux défini l’efficacité de ces parodies.

Lui-même compte bien ne pas s’arrêter à ce premier et en fournir le plus régulièrement possible. Mettre en rapport Astérix et Naruto lui a paru assez naturel. «Le parallèle entre les deux m’est venu au cours de plusieurs discussions sur la BD avec des amis. Les squelettes narratifs des deux séries m’ont semblé assez proches et l’idée m’est venu de les mélanger. Je voulais avant tout voir ce que ça pouvait faire. Et le dessin me paraissait à peu près accessible, même s’il n’est pas parfait», explique-t-il.

Ce mélange BD/manga avec Astérix a d’autant plus de saveur que le dernier album du petit gaulois, Le Ciel lui tombe sur la tête , met justement en scène Astérix avec des personnages issus de mangas. Il rencontrait également des toons et autres super-héros sortis de comics américains. Sauf que là où le mashup de Christopher Lannes est autant un hommage à la BD européenne de son enfance qu’au manga d’aventures, l’album d’Uderzo était une charge réactionnaire contre le succès des BDs venues d’ailleurs. Astérix comme gardien de la tradition face aux envahisseurs japonais et américains… Parfois, six ans après la parution, j’y repense encore dans la rue et je m’arrête pour pleurer tellement c’était mauvais.

Comme il est une figure emblématique de la bande-dessinée, Astérix a fait l’objet d’autres mashup, souvent réduits à une seule illustration. J’ai quelque part un hors-série de Pilote (mâtin, quel journal!) sorti pour les 50 ans du héros gaulois qui en était truffé. Plus récemment est paru un album complet, Astérix et ses amis, reprenant un certain nombre de dessins réalisés par d’autres dessinateurs en hommage à Uderzo. Ci-dessous, quelques uns de mes préférés:

Astérix vu par Baru
Astérix vu par Manara
Astérix vu par Zep

Au mashup répond le caméo, que les amateurs de cinéma connaissent bien. C’est le principe de faire apparaître furtivement, au détour d’une scène ou d’une case, un personnage connu ou l’auteur de l’oeuvre lui-même. Alfred Hitchcock s’était fait une spécialité de faire des caméos dans ses propres films. En BD, son équivalent pourrait être Hergé que l’on retrouve dessiné ça et là, comme figurant, dans la plupart des albums de Tintin. Pour revenir à Uderzo, notons que les Dupondt de Tintin apparaissent au détour d’une case d’Astérix chez les Belges. Et qu’à l’inverse, Hergé fait apparaître Astérix (et Mickey) dans Tintin et les Picaros. Et vous, il y a des mashup ou des caméos de BD qui vous plaisent particulièrement ?

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de Asterix no Desentsu par Christopher Lannes, DR.

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De quoi la BD est-elle le nom?

Désencyclopédie livre une définition absurde de la BD. Pas forcémment la plus mauvaise.

La bande dessinée est un style de films étrange où jouent des gens muets et où les caméras sont si lentes que les images sont saccadées et dénuées de sens profond. De même, la succession de l’histoire n’est pas rectiligne : on va à droite, en bas, même à gauche dans certains cas“. Ainsi commence la description de la bande dessinée sur la page qui lui est consacrée sur le site satirique Désencyclopédie. Cette alternative peu sérieuse à Wikipédia touche en général assez juste et la BD n’est pas épargnée. Et même si ce n’est pas l’article le plus drôle, loin de là, l’entrée consacrée au neuvième art n’est pas dénuée d’intérêt.

On y apprend par exemple que “par son côté rudimentaire et souvent peu réaliste, on croit que la bande dessinée est apparue en même temps que les débuts de la cinématographie. (…) En raison de cette origine sans budget, la bande dessinée est souvent gravée sur papier et non sur une pellicule ou un support numérique”. Au-delà de la blague, la comparaison avec le cinéma est assez bien vue. Les deux disciplines sont souvent comparées, a fortiori lorsqu’une BD est adaptée à l’écran. J’avais déjà eu l’occasion d’évoquer ici tout ce qui rapproche (le storyboard par exemple) et éloigne (l’interprétation des acteurs, entre autres) les deux arts.

En faisant de la BD une sorte de sous-cinéma, Désencyclopédie pointe ce qui pourrait être un des risques pour elle :  perdre son statut d’art si durement acquis pour retomber en mode mineur et n’être qu’une anti-chambre pour blockbusters. La frénésie d’adaptations cinématographiques (Tintin, Lucky Luke, Iznogoud, Michel Vaillant, etc. -la liste est longue, sans compter les comics américains), plus ou moins réussies, de ces dernières années pourrait augurer d’un tel avenir. Surtout lorsque la logique d’adaptation pré-existe à la sortie d’albums, comme celà peut-être le cas quand studios BD et ciné cohabitent au sein d’une même entreprise. L’éditeur de comics Marvel fait figure de tête de proue de ce mouvement, et il pourrait très bien faire des petits.

Revenons à la Désencyclopédie. Avec humour, elle détaille quelques grands héros, tels Spirou, le “fanatique d’hôtellerie qui part à l’aventure pour civiliser des gens d’un marais maudit, des cyborgs ou bien des animaux à la queue cent fois plus longue que leur tête“, Lucky Luke “un homme [qui] arrête de fumer. Pour compenser, il se met à mâchonner une brindille, mais celle-ci provient d’une plante toxique et hallucinogène: du coup, il se met à voir des choses étranges, comme des quadruplés à moustaches et rayures, un cheval qui parle, et il croit même voir son ombre se déplacer plus lentement que lui” ou (ma préférée) Bécassine qui est “Tintin quand il est travesti en godiche à sabots“.

Le manga, une histoire de tentacules

Le manga, dans le même genre, est aussi bien servi. Grâce à Désencylopédie, on découvre -ou plutôt redécouvre- ses principaux thèmes (vous n’êtes pas obligé de lire le long paragraphe qui suit):

Les violences sexuelles dans le cadre scolaire ; Les tentacules phalliques ; Les violences sexuelles dans le cadre de la pratique du sport ; Les tentacules phalliques ; Les enquêtes policières qui donnent lieux à des effusions de violence (physique ou sexuelle) gratuite ; Les tentacules phalliques ; Les histoires relatant la vie de pratiquants d’arts martiaux qui décapitent et éventrent à tour de bras ; Les récits fantastiques qui font intervenir des créatures démoniaques avec un appétit sexuel insatiable et impliquant le sacrifice de jeunes vierges ; Les histoires de robots pervers pouvant envoyer une partie de leur corps à l’autre bout de la galaxie ; Les histoires invraisemblables où des ados attardés sont amenés à sauver le monde ; Les difficultés dues à la vie en communauté pour un jeune homme habitant un harem/résidence étudiante/dojo/etc peuplé principalement de jeunes filles affriolantes et impudiques ; Les différentes interactions avilissantes possible entre une jeune homme et un robot/extra-terrestre/clone/esclave sexuel (barrer les mentions inutiles) en tout genre ; Les aventures de collectionneurs compulsifs qui se mettent en tête de récupérer les objets/animaux/monstres de poches les plus stupides dans un but obscur ; Les aventures de tentacules phalliques compulsives qui se mettent en tête de violer les objets/animaux/collégiennes/monstres de poches les plus stupides dans un but obscur“.

Si vous n’avez pas eu le courage de tout lire, cela parlait surtout de tentacules phalliques.

On y apprend également que Naruto est l’histoire de “comment un jeune ninja nommé Salamèche cherche à se taper sa coéquipière Rondoudou” ou Bleach “l’histoire de jeunes gens qui, dans un état second permanent dû à un abus de drogues hallucinogènes sont persuadés de vivre à coté d’un autre monde tout chelou où les gens viendraient sur la Terre (mais ya que eux qui les voient, tiens ! ^^) pour se battre on sait pas pourquoi avec des monstres chelou qu’on peut pas voir non plus (mais ils les voient aussi, comme c’est bizarre…)“. Enfin, dans le même esprit absurde et toujours sur le thème du cinéma, j’aime beaucoup la définition de phylactère: “Panneau de bois sur lequel est écrit le script en Arial taille 72 pour une bonne lecture et compréhension de l’histoire“.

De la difficulté de définir la BD

Avec dérision Désencyclopédie accomplit l’exercice particulièrement délicat de la définition. Délicat parce que selon les mots que l’on choisit pour définir, le sens donné est évidemment changeant. C’est le cas pour n’importe quel terme, depuis “arrosoir” jusqu’à “zèbre”, mais ça l’est plus encore quand il s’agit de définir un art. Si j’ouvre mon bon vieux Petit Larousse en couleurs de 1972, je lis en sous-définition de “bande” que la “bande dessinée, illustrée” est “une histoire racontée en une série de dessins“. Si j’ouvre mon dictionnaire préféré, le Trésor de la Langue Française informatisé, je constate également que la bande-dessinée n’a pas de définition à part entière et qu’elle est “synon. de dessin animé” (sic). Mais surtout qu’il s’agit d’une “séquence d’images, avec ou sans texte, relatant une action au cours de laquelle les personnages types sont les héros d’une suite à épisodes (ex. : Bécassine, les Pieds-Nickelés, Tintin, Astérix, Lucky Luke, les Dalton, etc.)“.

On voit bien que la clé réside dans la succession d’images. Elle est au centre de l’une des tentatives de définition de la BD les plus abouties que j’ai lu, à savoir celle produite par Will Eisner dans son ouvrage “Comics and Sequential Art“. Pour l’auteur génial du Spirit, la BD est avant tout un “art séquentiel” à savoir un “moyen d’expression créatif, discipline à part entière, art littéraire et graphique qui traite de l’agencement d’images et de mots pour raconter une histoire ou adapter une idée“.  S’il note lui aussi la parenté avec le cinéma, Eisner remarque aussi que “alors que chacun de ses éléments constitutifs -comme la conception, le dessin, la caricature et l’écriture- ont trouvé une reconnaissance académique, leur combinaison en un médium unique a mis longtemps à se faire une place aux côtés de la littérature et de l’art“. Et de noter, au moment de la parution du livre en 1985, que la BD “restait incapable, en tant que genre, de susciter la moindre critique intellectuelle sérieuse. Comme je l’enseignais souvent à mes élèves “un beau dessin n’est pas suffisant”.

En encore, je dois avouer que je n’ose pas m’attaquer aux définitions des sous-genres. Par exemple, le terme de «roman graphique» («graphic novel»), a une sérieuse tendance à me donner de l’urticaire quand j’essaye d’en parler: je me sens un peu à chaque fois comme le super-héros dans ce dessin de Chris Ware qui tente de s’envoler d’un building et qui s’écrase lamentablement par terre.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de Chris Ware, la BD réinventée, DR.

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