Habibi, Portugal et Polina favoris pour le prochain festival d’Angoulême

Polina, Portugal, Habibi ou encore Les Ignorants… Autant de BD qui pourraient décrocher un fauve, dans un mois, lors de la 39ème édition du festival d’Angoulême .

Le Festival d’Angoulême a dévoilé, cette semaine, sa sélection des meilleurs albums de l’année. L’un d’entre eux recevra le Fauve d’or le 29 janvier prochain, la récompense suprême du festival européen de bande-dessinée le plus connu. Comme chaque année, la liste est longue comme le bras. Normal: il y a une dizaine de prix à se répartir et il faut faire plaisir à tous les éditeurs.

Du coup, il s’avère très difficile de faire des pronostics à l’avance… Qui aurait parié un mois à l’avance, en 2011, sur Cinq mille kilomètres par seconde de Manuele Fior, publié par la petite (et excellente) maison d’édition suisse Atrabile? Si, comme pour chaque festival, il y a toujours des favoris, le propre d’un bon palmarès c’est justement de les prendre à contre-pied. Et puis, surtout, le choix final dépend en grande partie des envies d’Art Spiegelman, le président de cette année, voire, si j’étais mauvaise langue, de la quantité d’alcool ingurgitée au bar de l’hôtel Mercure où se retrouvent les festivaliers.

Si l’on regarde la sélection de plus près, on trouve évidemment de bons et de très bons albums, mais aucun ne m’apparaît comme un gagnant évident. On peut néanmoins dégager quelques opus qui seraient plus «logiques» que d’autres. Dans cette catégorie, Habibi apparaît comme un prétendant solide. Puisant à la fois dans les contes des Mille et une Nuits et dans le Coran, Craig Thompson bâtit une histoire intemporelle où l’Art, comparable à la jouissance sexuelle, transcende l’amitié, l’amour et la mort. Une BD à la fois émouvante et très intelligemment construite, ludique et profonde, qui se dévore d’une traite sous un croissant de lune. Magistral. D’un autre côté, Art Spiegelman oserait-il récompenser un compatriote? Étant l’un des rares étrangers président du jury, il pourrait être tenter de donner des gages à une BD francophone plus traditionnelle. Mais bon, tout ceci n’est que de la spéculation. Reste la qualité d’Habibi que je vous invite à dévorer, prix ou pas prix.

Juste derrière, on pense évidemment à Polina de Bastien Vivès… Mais si, vous savez, l’album qui est sur les sacs qu’on vous donne quand vous achetez une BD, car il a reçu le prix des libraires et le Grand prix de la Critique. Si le jury était mon entourage, cette BD gagnerait sûrement par sa capacité à faire l’unanimité, chez les hommes et les femmes, chez les lecteurs assidus et chez ceux qui d’ordinaire n’aiment pas les livres avec des images. D’un autre côté, le festival aime bien surprendre et cette BD n’a pas besoin de ce prix pour se vendre. De plus, Bastien Vivès est encore jeune et il a le temps pour gagner tous les prix qu’il veut. Ce qu’il fera et il le sait.

Portugal de Cyril Pedrosa pourrait également faire l’unanimité. L’auteur raconte le voyage de Simon, alter-égo de plume et de crayon et auteur en panne d’inspiration, vers ses racines portugaises. Un voyage qu’il fait aussi bien au Portugal qu’en France, en remontant le fil des souvenirs de sa famille immigrée, depuis plusieurs générations. De l’expérience personnelle on s’élève vers une réflexion plus générale sur l’identité, l’histoire familiale, les attaches et l’immigration. Le tout servi par un trait et une mise en couleur très attachants. Je serai très étonnée que Portugal n’obtienne rien à Angoulême tant c’est une des BD les plus abouties que j’ai lu cette année.

Après cette année très politique, le jury pourrait également être séduit par l’Art de Voler de Antonio Altarriba pour le scénario et de Kim pour les dessins. L’album raconte à travers la vie du père du scénariste presque un siècle d’histoire de l’Espagne. La guerre civile tient évidemment une place essentielle, centrale, et de longues pages de la bande-dessinée y sont consacrées. Ce qui frappe le plus dans l’Art de Voler, ce sont moins les glorieux faits d’armes du héros que son caractère “normal“, avec autant de défauts que n’importe qui. La partie sur la guerre d’Espagne entre ainsi en dissonance assez réussie avec toute celle qui suit la Seconde guerre mondiale, où, après avoir été combattant républicain puis résistant, le héros devient… employé d’une petite entreprise, vit la routine, l’usure des sentiments amoureux, etc. Si je n’ai pas été toujours convaincue par le dessin, ce témoignage “vrai”, un peu à la Maus (tiens, tiens), ne laisse pas insensible. Et puis c’est pas tous les jours qu’une BD espagnole est ainsi mise en avant.

Dans cette même volonté de raconter l’histoire ou l’actualité, les BDs “journalistes” sont à l’honneur cette année: entre Chroniques de Jerusalem de Guy Delisle, Reportages de Joe Sacco ou même Les Ignorants de Davodeau. Ce genre là est, pour ma plus grande joie, en expansion ces dernières années. Malheureusement, les derniers albums des deux premiers auteurs cités, s’ils sont intéressants, ne sont pas leurs meilleurs. Davodeau, oui, pourquoi pas: c’est bien mené, ça parle de vin mais aussi de BD, ça donne envie de boire autant que de lire. C’est peut-être un peu trop gentil tout de même, après réflexion. Mais c’est en tous cas le cadeau idéal pour Noël.

Ensuite, il y a aussi les auteurs reconnus par la critique: pourquoi pas un Blutch avec son Pour en Finir avec le Cinéma, Enki Bilal avec Julia & Roem, Larcenet et sa parodie de Valérian, L’armure de Jakolass ou même Aâma de Frederik Peeters (même si c’est moins bien que Lupus ou le Château de sable). Je fais de tout ce beau monde mes outsiders préférés.

Et puis, qui sait, peut-être que le jeune auteur Brecht Evens, prix de l’audace en 2011, pourrait séduire le jury cette année avec Les Amateurs et sa capacité à renouveler les codes de la narration. Pour le prix de l’audace de cette année, justement, j’imagine bien 3’’ de Marc-Antoine Mathieu. Le projet de son album tient véritablement de l’expérimentation: il s’agit de raconter un instant (de 3 secondes, donc) sur plus de 600 cases à travers un procédé vertigineux d’images mises en abîme. On s’approche de la pupille d’un personnage, on y voit une pièce avec un miroir dont on se rapproche de plus en plus pour que se dévoile un autre angle de la pièce, où se trouve un vase dont on se rapproche de plus en plus.

Pour terminer, dans les BDs que j’ai appréciées mais que je n’imagine pas remporter le Fauve d’or, n’hésitez pas à lire Coucous Bouzon d’Anouk Ricard, l’Île aux Cent Mille morts de Fabien Vehlmann et Jason, Atar Güll de Brüno et Fabien Nury, Beauté d’Hubert et Kerascoët ou Cité 14 de Pierre Gabus et Romuald Reutimann.

Bonne lecture!

Laureline Karaboudjan

Illustration: extrait d’Habibi, DR.

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Les BD du mois d’octobre

Une sélection d’albums sortis le mois dernier et que je vous recommande.

Deuxième rendez-vous pour vous signaler des BD qui m’ont plu et qui sont parues ces mois-ci. Un mois riche d’ailleurs (forcément, Noël approche) avec quelques coups de cœur et «le coin du soupir», la BD que j’aime bien mais qui m’énerve un peu tout de même.

  • Les Ignorants, Etienne Davodeau, Futuropolis

C’était une des BD les plus attendues de la fin d’année et à raison: le nouveau pavé de Davodeau est une réussite complète. L’auteur se met en scène dans une initiation croisée avec un ami vigneron. L’un ignore tout du vin, l’autre ignore tout de la bande-dessinée et chacun va éduquer l’autre. Les bouteilles s’échangent contre des albums, les visites à l’imprimerie ou au (chouette) festival Quai des Bulles de Saint-Malo se troquent contre des balades dans les vignes ou entre les cuves. Au-delà des enseignements dans les deux domaines que le lecteur peut retirer de l’album, c’est surtout une très belle ode à l’échange et au partage que signe Etienne Davodeau. Une oeuvre profondément humaine, drôle et tendre.

 

  • Atar Gull, Fabien Nury et Brüno, Dargaud

Prenez un des scénaristes grand public français les plus en vue, Fabien Nury, auteur de La mort de Staline ou de la série à succès Il était une fois en France (voir ci-dessous). Ajoutez y un de mes dessinateurs actuels préférés, Brüno, qui a prêté son trait à la fois simple et dynamique à Commando Colonial ou à Biotope. Donnez leur un roman du plus grand feuilletoniste français du XIXème siécle, Eugène Sue, à adapter et vous obtenez une très bonne BD. Les élans romanesques sont conjugués à une grande exigence dans la construction des planches et dans le rythme du récit, pour faire de cette vendetta sur fond de champs de cotons un album réjouissant.

 

  • Il était une fois en France: le petit juge de Melun, tome 5, Fabien Nury et Sylvain Vallée, Glénat

On ne présente plus Il était une fois en France. La série primée cette année à Angoulême, qui raconte la trajectoire trouble d’un homme d’affaires juif, mafieux, à la fois collabo et résistant pendant la Seconde guerre mondiale, se poursuit avec son avant-dernier tome Le petit juge de Melun. Les ingrédients qui font le succès de la saga sont toujours présents : rythme soutenu, dialogues précis et rebondissements incessants. Et cette réflexion, toujours présente lorsqu’on referme un album de la série: «Dire que c’est tiré d’une histoire vraie…»


 

  • L’armure du Jakolass, Valérian par Manu Larcenet, Dargaud

L’année dernière, Christin et Mézières ont apporté une touche finale (et avouons-le, un peu décevante) à la série Valérian et Laureline, qui m’est particulièrement chère puisque je lui dois mon patronyme. Lorsque j’ai appris que Larcenet allait reprendre la série pour un one shot, je fus donc très heureuse. Le résultat est bon, mais sans surprise. L’auteur reprend tous les codes de la BD et les personnages et le mixte avec son univers parodique habituel, un mélange des Cosmonautes du futur, d’Une aventure rocambolesque de... et de Chez Francisque. On sourit, on prend du plaisir et Larcenet mène parfaitement sa barque. Après, je me suis souvent demandé lors de la lecture ce qu’il aurait pu faire s’il avait fait une reprise «sérieuse». Une prochaine fois, peut-être.

  • Vous êtes ici, Yoann Constantin, The Hoochie Coochie

Prenez un personnage qui ressemble à celui de la Linéa d’Osvaldo Cavandoli. Mettez le dans un monde en formation avec des bulldozers qui arrivent et une ville qui se crée. Un procès, des femmes qui ont disparu, des gens qui ne réfléchissent plus et le show qui a été créé de toutes pièces mais qui surtout ne doit pas s’arrêter. L’auteur, Yoann Constantin, nous propose une BD un peu absurde, mélange de Beckett et du procès de Kafka, un vrai petit objet agréable.

 

 

  • La Rupture tranquille, Terreur graphique, Même pas mal

Comme l’album précédent, il est plus paru en septembre qu’octobre, mais bon, on s’en fout. Rupture tranquille, c’est simple, une fois la Bd refermée, on se demande si ce n’est pas le meilleur album de l’année. Une petite maison d’édition marseillaise et un jeune auteur au doux nom de Terreur Graphique nous propose une œuvre trash, violente et dérangeante. C’est amorale, sexuel, graveleux et zoophile. C’est bon parce lorsqu’on le lit en terrasse de café, on n’ose pas l’ouvrir trop en grand, de peur des regards suspicieux des jeunes parents à côté de nous. A ne sans doute pas mettre entre toutes les mains. Pour les autres, précipitez-vous.

  • Super Rabbit, Martin Wautié, Manolosanctis

La jeune maison d’édition Manolosanctis qui proposait un modèle original d’interaction entre lecteurs sur le web et édition  a annoncé récemment qu’elle arrêtait l’expérience de la diffusion papier après une trentaine de publications, faute de succès. Super Rabbit est donc l’un des derniers opus publiés. Dans mon papier récent Je est un Super Héros, j’expliquais cette veine actuelle de l’homme ordinaire qui tente de devenir un super héros. Le personnage principal est ici déguisé en lapin et il essaye à tout pris de récupérer une gloire qui n’a sans doute jamais vraiment existé. Le dessin délavé et la narration plutôt efficace mettent bien dans l’ambiance du monde dans lequel on vit, un monde où l’on doit apprendre à oublier nos rêves. Ou pas… Sans doute l’un des albums les plus intéressants publiés par Manolosanctis, avec Le Grand Rouge d’Ivan Barnave (même si cet album était très fortement inspiré du magnifique livre pour enfants, Les derniers géants de François Place).

Le coin du soupir :

  • Les aventures d’Hergé, Jose-Louis Bocquet, Jean-Luc Fromenthal, Stanislas, Dargaud

Alors que le tonitruant Tintin en 3D de Spielberg court, bondit, et explose dans tous le sens au cinéma, l’idée était bonne de sortir un album tout en contrepoint. Des “aventures d’Hergé” en hommage au créateur du héros à la houpette, dessinées dans une ligne-claire proche du trait original du maître par Stanislas. D’autant que la vie d’Hergé, aussi bien d’un point de vue historique, psychologique qu’artistique est assez riche pour servir de prétexte à un biopic dessiné. Le problème, c’est que la BD ne dit pas grand chose et ne constitue, pour ainsi dire, qu’une succession de scènes plus ou moins réussies et de clins d’oeils multiples à l’oeuvre d’Hergé. Dommage. Si vous êtes en manque de Tintin, préférez le Perroquet des Batignoles, sorti cet été, avec le même Stanislas au dessin, et dont l’univers rappelle beaucoup celui du reporter belge.

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Un retour à la terre est-il possible ?

RetourTerre

Les BDs qui vantent la campagne sont nombreuses. Mais sont-elles réalistes ou juste un doux rêve d’urbains déracinés?

Ah l’été en France… Si doux, loin de Paris la pluvieuse, et si tranquille quand on ne risque pas une dénaturalisation forcée. On souhaiterait que cela ne s’arrête jamais. Mais la mi-août vient de passer et le souffle du boulet boulot caresse perfidement la nuque de la plupart d’entre nous. Peu pourtant ont envie de reprendre l’avion ou la voiture et de quitter la plage, l’étranger ou la mansarde familiale et protectrice. Certains parmi vous, lecteurs, sont même tentés de toute plaquer et de rester à la campagne, loin de la pollution et du bruit de la ville.

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Barres de rire

Barresderire

Avec Ghetto Poursuite, le rappeur Rim’K se lance dans le neuvième art et perpétue la tradition de la bande dessinée en banlieue. Des petites cases qui donnent une image des barres d’immeubles plus contrastée qu’on ne le croît.

Il y avait les auteurs de BD qui s’essayaient au cinéma. Il y a désormais les rappeurs qui s’essaient à la BD. Rim’K, un des trois rappeurs du 113 (mais si, celui qui fait “lelela” et “oua oua ouadans la chanson) vient de sortir une BD chez Dargaud. Ghetto Poursuite raconte l’histoire d’une bande de jeunes “normaux” de Vitry qui se retrouvent au beau milieu d’une histoire où se croisent politiciens véreux, flics pourris et manouches traficoteurs. Et bien sûr, une poursuite en voiture. Aux dessins, c’est l’argentin Walter Taborda qui officie, donnant du souffle au scénario imaginé par Rim’K (et assisté par le scénariste plus confirmé Régis Hautière). On y croise des tours, des barres d’immeuble, des paires de Nike Air, des scooters, etc. Bref, le paysage complet de la banlieue tendance grec-frites. Il y a même un clip pour les fainéants qui ne veulent pas lire la BD :

L’histoire se lit bien, elle est pleine de rebondissements mais elle est aussi un peu caricaturale. (Attention, spoiler) Le scénario du maire qui organise lui-même un fait-divers dramatique pour déclencher des émeutes de banlieue, pour permettre une répression et faire monter son ami le ministre qui surfe sur les discours sécuritaires, me paraît très peu crédible. Surtout à Vitry, dont la mairie est dirigée par les communistes. Dans Ghetto Poursuite, Rim’K continue en fait de délayer sa défiance pour le politique, que le 113 chantait déjà dans Princes de la Ville : “Vitry 9-4 de ma ville j’veux être le prince / J’vais pas t’cacher que monsieur le maire est une pince / Des promesses y’a pas à dire, y en a toujours / Rénover les bâtiments, on attend toujours / Et vos monuments à cent barres nous on s’en fout / Soit-disant députés en costard, ils sont fous“.

Si Ghetto Poursuite est le reflet, en bande dessinée, de l’oeuvre musicale du 113, et se nourrit donc de l’imaginaire banlieue propre au rap français, les représentations de la banlieue en bande dessinée sont plus variées qu’on ne le croit. Qu’ils se nourrissent volontiers de caricature ou, au contraire, qu’ils essaient de dresser un paysage très nuancé de la banlieue, les auteurs de BD offrent des visions relativement différentes de l’univers banlieusard. Pour s’en convaincre je vous propose un petit tour dans des cases qui voient plus loin que le bout du périph’.

  • La banlieue sombre

En littérature, la banlieue est souvent un théâtre parfait pour les polars en tout genre. Il en va de même en bande dessinée. A ce titre, je ne peux pas ne pas évoquer l’oeuvre de Tardi. Si chaque aventure de Nestor Burma qu’il dessine est toujours ancrée dans un arrondissement précis de Paris, le détective imaginé par Léo Malet se promène aussi souvent en banlieue. C’est par exemple le cas dans le monument 120 rue de la Gare, où les recherches de Nestor l’amènent dans un petit pavillon en meulière, typique de la banlieue parisienne, du côté de Pantin. En comparaison du Paris animé, la banlieue chez Tardi est triste, morne et… propice au crime. Dans Le Cri du peuple, Tardi et Vautrin, dont le roman est adapté, nous emmènent dans ce qui deviendra la banlieue : la Zone. En 1871, au pied des fortifs, la banlieue c’est un espace rural, fait de baraques en bois peuplée par des chiffonniers interlopes. C’est un endroit qu’a aussi dessiné Etienne Davodeau dans Jeanne de la Zone, sous un jour beaucoup plus sympathique.

Revenons donc au polar. Parmi les bonnes surprises de ces dernières années, il y a RG, une série de deux BD (peut-être y en aura-t-il d’autres) qui, comme son nom l’indique, tournent autour d’un flic des renseignements généraux. Scénarisée par un ancien RG, Pierre Dragon, et dessinée par Fréderik Peeters, dont je pense beaucoup de bien, la bande dessinée est très réaliste et donne à sentir une banlieue où se trament toutes sortes d’intrigues crapuleuses, depuis les vêtements “tombés du camion” jusqu’au trafics de drogue. Les immeubles sont sales, les personnages forts en gueule. RG c’est un vrai bon polar de banlieue.

Et puis il y a la banlieue où parfois tout va vraiment mal, comme dans le comic Shaango de Kade, Tir et Jac, où un mec comme les autres devient du jour au lendemain un super-héros. Au départ pacifiste, devant les abus de ceux qui détiennent le monopole de la violence légitime, du flic au contrôleur de la RATP, il s’enfonce petit à petit dans la violence. La BD, à la manière américaine, est très manichéenne. D’un côté il y a l’Etat et les riches, de l’autre les pauvres et la banlieue martyrisée. Tout les oppose, l’affrontement est inévitable, les dieux africains et les éclairs ne seront pas de trop pour combattre les flics.

  • La banlieue pastel

Souvenez-vous, vous étiez dans le CDI de votre collège entre midi et deux et vous aviez déjà lu dix fois le seul Gaston Lagaffe disponible, sans parler du livre des Records. Alors, de guerre lasse, vous finissiez par ouvrir un Tendre Banlieue de Tito, bizarrement en bon état alors que cela faisait dix ans qu’il devait trainer là. Sous vos yeux qui se fermaient à cause de la brandade de morue de la cantine, s’ébattaient des jeunes gens étranges, avec des coupes de cheveux et des tenues dépassées, sorties tout droit des années 80. Vous pensiez que cette BD avait été sponsorisée officiellement par la documentaliste pour diffuser des valeurs d’amitié, d’entraide, d’amour etc. Tous ces genres de trucs lénifiants qui ennuient profondément à 12 ans. Tendre Banlieue, c’est un peu l’Instit qui débarquerait en banlieue et en BD. Mais sous les cases classiques se glissaient parfois quelques bons conseils, qui restent ensuite en mémoire sur le sida, le chômage, l’homosexualité etc. Et puis, si c’est souvent un peu niais, Tito a (un dernier tome est sorti en 2006, sisi) cette volonté de ne pas dépeindre toujours la banlieue de manière sombre et d’atteindre un réalisme assez abouti dans les décors ou les vêtements de ses personnages.

  • La banlieue amusante

Loin du misérabilisme inhérent, parfois, aux deux premières catégories, certains auteurs de BD prennent la banlieue comme un théâtre de gags comme un autre. Frank Margerin est à ce titre un très bon exemple, lui qui ne cesse depuis 30 ans de débusquer le rire en périphérie de Paris. Il y a bien sûr Lucien avec sa bande de potes très 80’s qui réparent des mobs, font de la musique et à qui il arrive toujours plein d’embrouilles. L’ambiance est aux rades un peu miteux, aux caves de pavillons de banlieue propices aux répètes et aux conventions de motards à la Bastoche. Du blouson noir à l’éboueur de quartier, la série des Lucien est un hommage à Malakoff, et plus généralement à toute la petite couronne de Paris. Plus récemment, Margerin a essayé de rajeunir sa banlieue avec Momo le Coursier qui, comme son nom l’indique, met en scène un personnage typique de la banlieue parisienne : le coursier rebeu. Ca fait sourire, mais c’est un peu moins bien que les Lucien.

Même époque que Lucien, fin des années 70, début des années 80, avec le Joe Bar Team, une des mes BD humoristiques préférées, où des gus au fin fond d’une banlieue indéterminée perpétuent la tradition du vrai motard. Presque aussi souvent le long du zinc que sur la route, c’est l’image d’un quartier joyeux, où les gens sont débonnaires et sincères, à la fois obsédés par la mécanique et les filles, étant globalement aussi maladroits avec l’un ou l’autre.

Dans la veine du rire en banlieue, je me dois d’évoquer Manu Larcenet avec son Nic Oumouk qui détourne parfaitement les clichés de la wesh-attitude pour en dresser une chronique amusée et rigolarde. On retrouve aussi les barres d’immeubles dans Le Combat Ordinaire, une série que je ne présente plus. Et puis il y a Relom, qui signe Cité d’la balle, qui explore un peu le même univers que Nic Oumouk, et à qui France 3 a consacré un petit reportage :

Et on ne peut pas parler de banlieue amusante sans évoquer un poids lourd de l’édition: Titeuf de Zep. Se déroulant dans une banlieue indéterminée, la série fait se côtoyer des écoliers lambda dans leur cour de recré. Elle a dominé la décennie 2000 et chacun de ses albums a été un carton. Inutile de s’attarder, tout a déjà été dit et écrit. J’étais malheureusement trop vieille déjà pour tomber amoureuse du petit gars à la houpette et devenir fan, mais, quand par hasard je tombe sur un album, je le lis toujours avec plaisir ses blagues potaches, très portées sur la scatologie et le sexe. Tout ce qu’on aime.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de Ghetto Poursuite de Rim’K

Planche BD extraite du Combat ordinaire

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La BD à l’Académie ? Non merci !

Daltons

Une bande d’académiciens en habits verts.

« La bande dessinée a sa place à l’Académie ! ». La phrase est d’Erik Orsenna, écrivain et académicien, jamais à court de bons sentiments. Le mois dernier, il a ainsi expliqué à ActuaBD que la BD n’était pas un art mineur et qu’elle pouvait tout à fait envisager d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts. Elle pourrait même prétendre à la vraie Académie, celle des immortels en habits verts. Malheureusement, selon Orsenna, la BD n’est pas encore considérée par nombre d’académiciens comme un art majeur, quand bien même ils en lisent. Et, tout comme Didier Pasamonik qui l’interviewe, il verrait bien Moebius être candidat.

D’un certain côté, Pasamonik et Orsenna ont raison. La BD a sa place à l’Académie française. Sa vitalité depuis des décennies, sa capacité à inspirer les autres arts -cinéma, litérature, télévision ou peinture- en font un acteur incontournable de la scène culturelle francophone et mondiale.

Mais serait-ce une bonne idée pour la bande dessinée? Non, bien sur que non, elle aurait tout à y perdre. Qu’est-ce que l’Académie aujourd’hui? Un bâteau sans capitaine, des salles immenses et des couloirs vides, et des vieilles personnes, sympathiques certes, mais qui ne pèsent que très rarement sur le débat national, à moins de considérer qu’une chronique dans le Figaro Magazine a une quelconque influence.

L’Académie, créée en 1635, n’a écrit que 8 éditions de son dictionnaire en 375 ans, soit une édition tous les 47 ans, alors que normalement c’est son rôle premier! La dernière complète, la huitième, remonte à 1932-1935. Cela fait déjà quelques décennies que les écrivains ne se poussent plus vraiment pour l’intégrer, ayant bien compris qu’il y avait d’autres moyens pour devenir immortel (et je ne parle pas d’Enki Bilal). JMG Le Clézio (Prix Nobel), Pascal Quignard (ah l’excellent Le Sexe et l’effroi), Patrick Modiano, Philippe Sollers ou Milan Kundera ne postulent pas, comme le rappelait un article du Monde d’Alain Beuve-Méry. En 2007, il y avait sept sièges vacants sous la Coupole, la moyenne d’âge y était alors de 79 ans! Depuis Simone Veil, Claude Dagens, Jean-Luc Marion, Jean-Christophe Rufin, Jean-Loup Dabadie et François Weyergans et ont été élus, ce qui n’a d’ailleurs pas vraiment arrangé la moyenne d’âge.

Larcenet transformé en tabouret?

De toute évidence, l’Académie peine à se renouveller. Alors, oui, comme pour les cinéastes, intégrer des dessinateurs de BD permettrait peut-être d’apporter un vent nouveau, un soupçon d’impertinence. Mais pourquoi sauver ce qui ne veut pas l’être. L’Académie se complait dans sa magnificence surannée, dans le fait de vivre hors du temps, loin de ses évolutions et de ses contraintes. Elle me fait parfois penser aux prêtres de la caste des connaisseurs, que l’on croise dans les aventures de Valérian et Laureline, qui, obnubilés par leur propre savoir, en jouissent jusqu’à en devenir fous, en se déinstéressant du sort du monde.

La Coupole c’est plus fort que toi. Seule Alain Robe-Grillet y résista mais pour cela il n’y mit jamais les pieds! Entrer à l’académie serait trop risqué pour nos dessinateurs, qui, par le poids des traditions et de la bienséance, risqueraient de voir annihiler leur capacité de création. Le blog Le Comptoir de la BD sur Le Monde.fr, jamais à cours de bonnes intentions non plus, s’enthousiasme pour cette idée d’entrer à l’académie et cite toute une floppée de dessinateurs potentiellement candidats. Malheureux! Imaginez, des auteurs dans la force de l’âge, n’ayant pas encore atteint la cinquantaine, entrer là-bas? L’habit vert leur ferait prendre un demi-siècle d’un coup. Ils auraient des rides, ne pourraient plus produire 5 albums par an comme le fait Sfar aujourd’hui.

Non, au contraire, la BD doit rester un art libre, “mineur” si vous le voulez bien. Elle n’a pas besoin de recevoir la bénédiction de gérontes qui ressemblerait plus à une malédiction. Marcel Pagnol ne disait-il pas :  “L’Académie française est une étrange machine qui arrive à transformer une gloire nationale en fauteuil“? Je n’ai pas envie de voir Manu Larcenet transformé en tabouret moi! Pour la nomination de Simone Veil, Pierre Assouline a écrit sur son blog La République des Livres que l’Académie était “cet endroit qui tient son charme à ce qu’il ne sert à rien sinon à maintenir une tradition“. La tradition n’est asolument moteur de création, elle est plutôt frein et obscurantisme. Amis dessinateurs, n’écoutez pas les conseils pleins de bonne intentions! Fuyez, plutôt!

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de “Les Dalton en cavale”, DR.

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Top 50 : les meilleures BD des années 2000 (de 10 à 1).

CombatOrdinaire

Et voici le tant attendu dernier volet du Top BD de la décennie, avec les albums classés de la 10ème à la 1ère place. Vous pouvez retrouver le reste du classement avec les BD de la 50e à 41e place, celles de 40 à 31celles de 30 à 21 et celles de 20 à 11.  Bon, là normalement c’est le moment où vous vous déchaînez en commentaire pour me demander pourquoi j’ai pas mis telle ou telle BD. Et c’est le moment où je vous explique pourquoi, ou alors où je vais courir me les procurer si je ne les ai pas lues! Très bonne année 2010 à tous!

10. Persépolis, tome 2 (Marjane Satrapi) – L’Association – 2001

Elle est devenue incontournable dès qu’on parle de l’Iran, au point que ça en devienne un peu agaçant. Il n’empêche, ce n’est pas pour rien. En signant Persépolis, la BD présente dans toute bibliothèque bobo qui se respecte, Marjane Satrapi n’a pas fait qu’un joli coup commercial. Perspéolis est un témoignage d’ampleur sur l’histoire iranienne depuis 1979, d’autant plus puissant qu’il assume sa subjectivité. La grande histoire est mêlée à la petite, celle du parcours de Marjane, qui grandit de tome en tome. Dans le deuxième opus, l’Iran et l’Irak rentrent en guerre, Marjane fume des cigarettes en cachette et préfère Michael Jackson à Dieu. C’est le début de l’adolescence, l’âge d’un certain éveil politique qui coïncide avec le durcissement du régime au début des années 1980. Avec ses désormais fameux traits tout en noir et blanc, doux même pour évoquer les pires horreurs, Marjane Satrapi a ouvert une grande fenêtre sur l’Iran contemporain, dont le passé proche ne cesse de résonner aujourd’hui. En étant détournée cette année par des opposants à Ahmadinejad, la BD prouve toute son actualité et a déjà atteint le statut d’oeuvre culte.

9. La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, volume 1 (Alan Moore, Kevin O’Neill) – America’s Best Comics – 2000

Parce qu’Alan Moore ne pouvait pas être absent du top 10. Avec la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, le scénariste s’attaque une fois de plus à quelques monstres sacrés de la littérature de genre, en réunissant dans une équipe de proto-superhéros Wilhelmina MurrayAllan Quatermain, le Dr Jekyll, le Capitaine Némo et l’Homme Invisible. Ils mènent des aventures rocambolesque dans le Londres victorien si souvent dépeint, et notamment par Moore dans From Hell. Ca part dans tous les sens, ça explose ici, ça se bastonne là, le tout dans des couleurs incroyables. La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, c’est la preuve, s’il en fallait, que la BD d’aventures à l’ancienne a encore de beaux jours devant elle.

8. Les mauvaises gens (Etienne Davodeau) – Delcourt – 2005

J’adore Etienne Davodeau. Voilà, c’est dit. Que ce soit pour son trait, élégant et subtil, ou la précision journalistique qu’il met dans l’élaboration de ses ouvrages, c’est à mon sens un des auteurs de la décennie. D’ailleurs, je mets les Mauvaises Gens dans ce top mais ça compte double avec Rural!. Mais le premier est le meilleur des deux à mon sens. La BD retrace, de l’après-guerre à l’accession au pouvoir de Miterrand, l’engagement militant dans les Mauges, une région rurale, ouvrière et catholique du Grand Ouest. Dans des terres volontiers conservatrices, la génération des parents de l’auteur se lance alors dans le syndicalisme, à la JOC –Jeunesse Ouvrière Chrétienne – puis à la CFDT. Sur la couverture de l’album, une cheminée d’usine se dresse face à un clocher d’église, résumant les contradictions, les déchirements, l’identité complexe des militants que Davodeau décrit. Il n’y a pas une page où l’on n’apprenne pas quelque chose. Et les pages sont nombreuses. Les Mauvaises Gens, ou le véritable journalisme de qualité en BD.

7. Pilules Bleues (Fréderik Peeters) – Atrabile – 2001

Des BD qui parlent du SIDA, on a l’impression d’en avoir lu des dizaines et de toujours savoir ce qu’on va nous raconter. Le syndrome Tendre Banlieue, sans doute. Pilules Bleues n’est pas de celles-là. Peut-être parce qu’elle est autobiographique, sûrement parce qu’elle est très bien écrite, cette bande dessinée fait partie de celles qui marquent durablement. L’auteur y narre sa propre rencontre avec Cati, jeune femme mère d’un enfant. Le courant passe bien entre eux et très vite Cati doit avouer à Frederik son lourd secret: elle est séropositive. Tout est raconté très simplement, sans pathos excessif ni atténuation volontaire. L’auteur ne se pose pas ni en martyr ni en héros: il témoigne d’une tranche de sa vie parce qu’elle a un réel intérêt. Une sacrée leçon à l’usage de tous les autobiographes de bande dessinée.

6. Le Cri du Peuple, Les heures sanglantes (Jean Vautrin, Jacques Tardi) – Casterman – 2003

En BD, Paris, c’est Tardi. Qu’il fasse déambuler Nestor Burma dans les différents arrondissements de la capitale ou qu’Adèle Blanc-Sec y combatte ptérodactyles et autres créatures étranges, la ville lumière s’illumine sous le crayon du dessinateur. Mais c’est peut-être avec le Cri du Peuple qu’il y rend le plus vibrant hommage, car il y associe un autre de ses traits constituants: l’engagement politique. En adaptant le roman de Jean Vautrin, Tardi raconte la Commune de Paris à travers une sombre histoire de vendetta, aux accents de polar, genre dont il se délecte. Le capitaine Tarpagnan, qui tourne casaque dès le début de la révolte, part à la recherche de Caf’Conc’, passionaria au visage d’ange et au sein lourd dont il est amoureux. Il va ainsi dans le Paris de 1871, des espoirs de mars aux massacres de mai. Tardi prend son temps pour raconter cette histoire: 4 volumes pour une grande fresque en format à l’italienne. L’idéal pour dessiner de superbes vues panoramiques de la capitale, radieuse ou en flammes.

5. De Cape et de Crocs, le Maître d’Armes (Alain Ayrolles, Jean-Luc Masbou) – Delcourt – 2007

Parfois les BD les plus classiques dans la forme restent les meilleures. Une ligne claire: classique. De belles couleurs: classiques. Un monde de cape et d’épées, époque vénitienne: classique. Mais avec des humains qui vivent aux côtés d’animaux humanisés qui parlent et se battent: déjà moins classique. Et s’ils parlent en alexandrins, en imitant le Don Juan de Molière, alors là c’est presque original. Le talent du scénariste fait le reste pour la plus formidable histoire d’aventure de la décennie. Surtout quand les héros quittent la Terre pour rejoindre la Lune. Là tout n’est plus que rimes, poésie et combats aux fleurets. Déjà 9 tomes sont parus, mais le huitième, Le Maître d’Armes, est mon favori. Dans des espaces magnifiques, le scénario permet à la fois d’aller vers des contrées inconnues, l’au-delà de la Lune, et d’amener ce qui sera la bataille finale dans le tome 9. Parfois, on a l’impression d’être dans une pièce de théâtre et, à chaque fois, après avoir relu les 9 tomes, je n’ai qu’une envie: non pas aller relire mes classiques, mais que quelqu’un enfin, dans les marges, pour les longs jours d’école, y ajoute des dessins à la manière De Cape et de Crocs.

4. Spirou, le journal d’un ingénu (Emile Bravo) – Dupuis – 2008

J’ai toujours aimé Spirou. C’est un classique avec Tintin, Astérix, Lucky Luke et d’autres. Mais depuis quelques années, la série est un peu en déshérence. J’aimais bien Tome et Janry même s’ils n’atteignaient pas le niveau du regretté Franquin. Par contre, les derniers de Morvan et Munurea ne m’ont vraiment pas plu. Mais depuis quelques années, Dupuis a lancé “Une aventure de Spirou et Fantasio par…” une collection de one shots dans lesquels carte blanche est laissée à un auteur. Et miracle, c’est souvent très bon. Spirou, le groom vert de gris s’est glissé à la treizième place de mon top, et l’album d’Emile Bravo se retrouve à une méritée 4ème place. Le trait, tout en douceur, colle avec ce qu’à voulu dire l’auteur. Un Spirou encore immature, déjà généreux, mais loin d’imaginer qu’un jour il vivra toutes ses aventures. Alors qu’il n’est qu’un groom dans un hôtel où se trame le début de la Seconde Guerre Mondiale, il est dépassé par les évènements. A sa manière, Spirou l’ingénu peut être vu comme une réinterprétation de Candide. Mais là où le héros du conte de Voltaire, après avoir vu tant d’horreurs, deviendra sage en choisissant de se couper des affaires du monde, de “cultiver son jardin“, chez le jeune Spirou germe à la fin de l’album les prémices du futur aventurier, toujours prêt à secourir la veuve et l’orphelin. En souvenir d’une jolie femme?

3. Donjon, Retour en fanfare (Joann Sfar, Lewis Trondheim, Boulet) – Delcourt – 2007

Si vous n’avez jamais lu Donjon mais simplement aperçu en librairie, vous vous demandez sans doute pourquoi cette série (car ici il faut parler d’une série dans son ensemble plus que d’un tome particulier) se retrouve à la troisième place. Bah oui: à première vue, l’album n’est pas très cher (et avec l’explosion des BDs à 22 ou 25 euros, il semble que pour les éditeurs le prix devienne un gage de qualité), les dessins sont colorés, les personnages sont animalisés. Pas de doute, c’est une série classique de heroic-fantasy pour enfants! Mais à y regarder de plus près, on change vite d’avis. Trondheim et Sfar au scénario. Larcenet, Blain, Boulet et d’autres aux dessins. Et l’on comprend que cette série de heroic-fantasy est un peu l’aboutissement de la nouvelle vague des dessinateurs et scénaristes français, qui ont tous plus ou moins gravité autour de l’Association (avant d’être récupérés par les “grands”, comme pour Donjon, publiée chez Delcourt). La série ne manque pas d’ambition puisque qu’elle veut raconter toute l’histoire d’un monde en différents cycles (Potron-Minet, Zénith, Crépuscule, auxquels s’ajoutent les cross-overs Donjon Parade et Monsters). De sa création à son crépuscule. Peut-être n’y aura-t-il jamais de fin, un peu à la manière d’un Balzac et sa Comédie Humaine, surtout que Sfar, notamment, a toujours d’autres projets en cours. Les deux scénaristes affirment que rien n’a été prévu à l’avance et qu’ils fonctionnent au coup par coup. Un peu comme Terry Pratchett, autre démiurge, qui dans les Annales du Disque-Monde, prétendait qu’il n’avait pas prévu grand chose et qu’il n’y avait pas de cartes précises. Au final, l’on se rend compte que tout prend forme au fur et à mesure et que dans la supposée incohérence un monde unique se crée. S’il ne fallait retenir qu’une BD, ce serait Retour en Fanfare, sixième tome de la partie Zénith, le cycle “principal” de la série. Parce que Boulet est au dessin et avec Kerascoet, Larcenet et Trondheim, c’est ceux qui incarnent le mieux le trait standard de la série. Parce que le canard Herbert revient chez lui et que cet album, chose assez rare, éclaire à la fois sur la partie Zénith, sur la partie Potron-Minet et sur des ébauches du Crépuscule. Mais je pourrais en sélectionner plein d’autres. J’ai un faible pour les Donjon Parade ou certains Monsters, comme Des soldats d’honneur, le plus tragique et poétique de tous.

2. Blacksad, Âme Rouge (Diaz Canales, Guarnido) – Dargaud – 2005

Rappelez-vous, c’était en 2000. Le premier tome de Blacksad, Quelque part entre les ombres, vraie bombe venue d’Espagne, sortait en France. Pourtant l’histoire, celle d’un chat détective privé, John Blacksad, dans le New York des 1950’s, a tout du polar habituel. Sauf que tout, mais absolument tout y est. Les dialogues savoureux, la voix off du privé, les réflexions cyniques et le scénario alambiqué côté plume. Le mouvement, le cadrage, les expressions du visage, la couleur côté crayon. Il faut dire que le dessinateur Juanjo Guarnido a fait ses classes dans les studios d’animation Disney, excusez du peu. Donc les personnages anthropomorphes à tête d’animaux, il maîtrise. Les aquarelles aussi. Le plus impressionnant, c’est peut-être de constater qu’après le premier tome, la série n’a fait que s’améliorer puisque des trois qui sont parus, je préfère le deuxième au premier et plus encore le troisième au second. Âme Rouge, ainsi que s’intitule le troisième opus, nous plonge en pleine chasse aux sorcières, à l’époque où la menace atomique hante les Etats-Unis. On y croise un décalque d’Einstein sous les traits d’une chouette, on reconnaît Allen Ginsberg en train de déclamer Howl en bison, et le sénateur McCarthy est un coq. Il n’y a pas une page qui ne soit pas un émerveillement graphique et le scénario rebondit comme il se doit. Depuis 5 ans, rien. Mais il paraît que le Tome 4 est prévu pour l’an prochain. Ah, vivement le changement de décennie…

1. Le Combat Ordinaire, les Quantités Négligeables (Manu Larcenet) – Dargaud – 2004

Je me suis parfois longtemps triturée le cerveau pour savoir si je classais une BD 26ème ou 27ème dans mon top. Cela n’avait pas vraiment d’importance. Pour le premier, le seul ou presque que l’on retiendra, donc le plus important, je n’ai pas hésité longtemps. Le Combat Ordinaire. Comme une évidence. La BD, très personnelle, scénarisée et dessinée par Manu Larcenet, réussit la prouesse d’allier deux récits très forts, notamment dans le tome 2, Les Quantités négligeables. D’un côté le récit de Marco, trentenaire, photographe névrosé qui ne peut pas se passer de son psy. Il tente de s’installer à la campagne. Il est le symbole de cette génération un peu perdue, qui ne sait pas trop pourquoi elle est là et ce qu’elle doit faire. Celle qui a regardé passer le temps. De l’autre un monde ouvrier en déshérence, dans un chantier naval. Marco fait régulièrement l’aller-retour entre sa maison de campagne et le port. Là, les ouvriers ont des gueules cassés, votent Front National ou coco et son père perd la mémoire. Entre les aléas de la vie quotidienne et la disparition d’un monde industriel, Larcenet livre une œuvre qui a su toucher la critique, les amateurs de BD et le grand public. On dépasse la bande-dessinée, on est dans une méditation sur la condition humaine, qui a la grand mérite de ne pas imposer sa vision, de seulement poser des pistes de réflexions. Entre désabusement, colère et, surtout, espoir.

Laureline Karaboudjan

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Top 50 : les meilleures BD des années 2000 (de 20 à 11).

Quatrième et avant-dernier volet du Top BD de la décennie, avec les albums classés de la 20ème à la 11ème place. Vous pouvez retrouver le reste du classement avec les BD  de la 50e à 41e placecelles de 40 à 31 et celles de 30 à 21. Conclusion la semaine prochaine!

20.Blast, Grasse Carcasse (Manu Larcenet) – Dargaud – 2009

Blast vient de sortir, c’est la dernière oeuvre de Larcenet. Dans Le Combat ordinaire, le héros a un ami d’enfance, Bastounet. Gros, persuadé d’avoir raté sa vie, il part un jour sans retour. Sans que le lien soit formellement établi, Blast raconte un peu cette histoire sauf que le personnage, Polza Mancini, au lieu d’être un ouvrier est un écrivain gastronomique. Si, dans Le Combat ordinaire, il y a encore l’espoir, Blast, tout en encre de Chine, est une oeuvre très sombre. L’aboutissement d’un processus où l’homme devient clochard, où le présent, sous quelque angle qu’on le prenne, est sans issue. Polza est en garde à vue, il a fait “quelque chose à Carole“. Avant de tout avouer, il veut expliquer aux deux flics son parcours. Les raisons et ses blasts, ces moments où son esprit s’envole et qu’il atteint un stade d’extralucidité, que Larcenet traduit par des dessins de ses filles, les seuls instants en couleur dans un album en nuances de gris. Blast n’est que 20ème de ce top car il vient de sortir, car il y aura une suite et qu’il serait peut-être trop rapide de le classer plus en avant. Mais quelque chose me dit que dans le top 2010-2019 il sera plus haut. Beaucoup plus haut.

19. L’enquête corse (Pétillon) – Albin Michel – 2000

Pétillon a soupoudré la décennie des aventures de Jack Palmer. L’enquête corse reste ma préférée. C’est la plus drôle et la plus juste. Chaque dialogue est digne d’un Michel Audiard. La BD a connu un succès fou, au point d’être adaptée au cinéma dans un nanar bien de chez nous avec Jean Réno et Christian Clavier. Pétillon est un vieux de la vieille aujourd’hui. Mais sa capacité de toujours créer chaque semaine pour le Canard et une ou deux fois par an en format cartonné me surprendra toujours. Evidemment, les ficelles sont connues et on est rarement bouleversé. Mais, comme avec un bon Audiard, on sourit toujours, et, dans le cas présent, on ne peut s’empêcher d’aimer ces Corses qui savent reconnaître à l’explosion la distance et la longueur de la mèche.

18. Isaac le Pirate, Les Glaces (Christophe Blain) – Dargaud – 2002

Je suis une descendante de pirate, une vraie. C’est une histoire que je vous raconterai peut-être un jour. Donc, fatalement, j’ai une faiblesse pour les marins de tous bords, les tempêtes et les batailles. Quand on me demande mon prénom, je réponds toujours, Call me Laureline, référence à Moby Dick d’Herman Melville. Dans Isaac le Pirate, il y a tout ce que j’aime. Des pulsions sexuelles, des grands voyages, la mort. Rien que par sa couverture, Les Glaces est mon album préféré des cinq. Le navire dérive lentement, plus personne n’a vraiment de prise sur sa propre réalité. Les fantômes et la maladie les guettent, c’est certain. De là à dire qu’Isaac en oublierait sa bien-aimée, non bien évidemment. Mais il comprend, et nous avec lui, qu’il y a autre chose déjà.

17. Pyongyang (Guy Delisle) – L’Association – 2003

La République Populaire de Corée du Nord, ses paysages charmants, sa dictature, ses ateliers de dessin, sa dictature, ses monuments géants, sa dictature. Guy Delisle, après avoir raconté la Chine de Shenzen et avant de sortir ses Chroniques Birmanes, raconte son expérience nord-coréenne dans le meilleur de ses trois carnets de voyage. Pendant trois mois, l’auteur a encadré un atelier de dessin animé dans la dernière dictature stalinienne du monde. Ca n’a pas l’air funky comme ça – d’ailleurs, ça ne l’a pas vraiment été – mais ça a permis à Delisle de livrer un témoignage exceptionnel (très rares sont les Occidentaux à être admis en RPDC) sur la vie quotidienne de l’autre côté du 38ème parallèle. Le trait est simple, presque naïf, et sert du coup parfaitement un propos proprement hallucinant. Heureusement, dans l’enfer gris, l’auteur conserve humour et détachement. L’antidote au totalitarisme?

16. Lost Girls (Alan Moore, Melinda Gebbie) – Post Shelf Productions – 2006

Je le savais. Je l’ai toujours su. Alice cède volontiers à la concupiscence, Wendy se complait dans le stupre et Dorothy n’est qu’une petite cochonne délurée. Quand les héroïnes du Pays des Merveilles, de Peter Pan et du Magicien d’Oz se retrouvent dans un sanatorium autrichien à la veille de la première guerre mondiale, elles se racontent leurs histoires de cul. Trois âges (pour respecter la date de publication des trois ouvrages, ayant 20 ans d’écart chacun), trois expériences, une seule et même célébration de la vie quand l’Europe s’apprête à entrer dans une danse macabre. Une œuvre conçue en couple, puisque Melinda Gebbie, excellente aux pastels, est la compagne d’Alan Moore qu’on ne présente pas. Deux vieux amants qui, comme dans la chanson, savent “être vieux sans être adultes“.

15. Le Roi des Mouches, Hallorave (Mezzo, Michel Pirus) – Glénat – 2005

Le Roi des Mouches, à ne pas confondre avec Sa Majesté de la même espèce, c’est une sorte de gros trip à l’acide aux fondements particulièrement sombres. Le décor: un suburb américain lambda. Le héros: un adolescent paumé, complètement accro à ses pilules, au point de virer psychotique et d’adorer s’affubler d’un énorme masque de mouche. Et nous voici embringués pour une histoire où le sexe, la drogue et le rock’n roll ont rarement été aussi intimement liés en un cocktail démoniaque. Le dessin est très sobre et ne cache pas ses influences américaines (Burns ou Clowes). Il est sublimé par une mise en couleur toute particulière, aux tons psychédéliques. Les personnages se quittent, se retrouvent, se croisent, dans un scénario complexe, entêtant et addictif, vraie drogue dure. A lire en écoutant Joy Division ou les Black Angels.

14. Lincoln, Crâne de Bois (Olivier, Jérôme et Anne-Claire Jouvray) – Paquet – 2002

Chier. Putain. No Future. Lincoln est un cow-boy, fils d’une pute et d’un alcoolique. Élevé à coups de torgnoles, gueule cassée mais sacrément intelligent. Sacrément égoïste aussi. Et râleur. Bah ouais, Putain, Chier, pourquoi aimer la vie? Il rencontre Dieu qui croit en lui. Drôle d’idée. Il le rend immortel. Le Tout-puissant veut qu’il sauve le monde. Lui en a rien à faire. Chier, putain. Lincoln est la création d’une même famille, les Jouvray, aux dessins, au scénar et à la couleur. Le dessin est assez simple, les couleurs aussi, et le scénario est plaisant, mais chier, putain, ça marche. Peut-être parce qu’au delà d’un simple cow-boy râleur, cette BD dresse un tableau assez juste d’une certaine jeunesse. Un peu désabusée, un peu emmerdée, à la recherche du plaisir, pas vraiment de morale, ni de gauche ni de droite, mais qui, au final, ne peut pas s’empêcher d’avoir un grand coeur.

13. Spirou, le groom vert-de-gris (Yann et Schwartz) – Dupuis – 2009

Je crois que j’ai déjà un peu tout dit sur ce Spirou dans cette chronique. L’un des albums pour moi les plus réussis. Parce que Yann a réfléchi très longuement au scénario et que chaque case est un hymne à la bande dessinée, comme les films de Tarantino en sont au cinéma. Au point parfois d’en oublier le réel ? C’est ce que pensent certains esprits chagrins, comme Joann Sfar qui a accusé Yann d’antisémitisme latent et de prendre trop à la légère la Seconde Guerre Mondiale. Querelle de générations ? Peut-être. Moi, je continue de ne pas bouder mon plaisir, de lire et relire cette BD, car et c’est une évidence de l’écrire, c’est aussi par le rire que l’on prend conscience de l’horreur de la guerre.

12. Peter Pan, Crochet (Loisel)- Vents d’Ouest – 2001

Le deuxième Loisel de ma liste. La série que tous les amateurs de BD ont lu. Il fallait oser s’attaquer à cette oeuvre qui dans l’esprit de beaucoup tient un peu du monde des Bisounours, Disney oblige. Tragique par moments, certes mais Bisounours quand même. Avec Loisel, on est plus dans le Dickens, avec Peter Pan qui a une mère alcoolique et Jack l’Eventreur qui n’est jamais loin. Comme toujours il aura fallu une quinzaine d’années pour arriver au bout de ce cycle, sans doute plus symbolique des années 1990. Dans Crochet, on est dans une sorte d’apogée du principe de cette série. Des allers et retours permanents entre les mondes réels et féériques, de la couleur et du noir sans savoir où est le bien et le mal, des aventures physiques et un affrontement psychologique éprouvant. Et le crocodile, évidemment.

11. Le chat du rabbin, la Bar Mitsva (Joann Sfar) – Dargaud – 2002

Oui, d’accord, chaque nouvel album s’est retrouvé en tête de rayon dans les supermarchés culturels et le Chat du Rabbin, avec Titeuf et quelques autres, est sûrement un des plus gros succès commerciaux de la décennie. Mais est-ce immérité? Il suffit de se replonger dans le premier opus de la série pour se convaincre du contraire. Sfar met tous ses talents de conteur au service d’une histoire où les chats devisent de religion, les rabbins et les imams s’entendent et où l’on peut rire des Juifs sans risquer de procès mal-intentionnés. Une jolie fable sur la tolérance, bien écrite et érudite, illustrée par le trait inimitable de Sfar, le meilleur des dessinateurs qui ne savent pas dessiner. Ah, en ces mois hivernaux,  je prendrais bien un thé à la menthe en caressant doucement le félin savant…

Laureline Karaboudjan

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Putain d’Usines


Molex, New Fabris, Continental… De la Vienne à l’Oise en passant par la Haute-Garonne, en temps de crise la France redécouvre ses ouvriers. Comme au cinéma ou en littérature, l’univers ouvrier est un matériel prolixe pour les auteurs de bande dessinée. En replongeant mes petites mains délicates qui n’ont pas connu le travail à la chaîne dans tous mes albums qui évoquent le monde ouvrier, j’ai été frappée par la prédominance des histoires “réelles” par rapport à la fiction. Lorsque le neuvième art parle d’usines, c’est souvent pour témoigner, du présent ou du passé. Voire parfois du futur, tragique évidemment. Bédé à la première personne écrite par un ouvrier, évocation de témoignages de proches ayant appartenu à la classe ouvrière ou même ouvrages qui s’apparentent à de la recherche historique sont les histoires les plus courantes.

Le travail aliénant, thème incontournable

Généralement, lorsqu’une bande dessinée prend pour cadre de son histoire une usine, elle évoque les dures conditions de travail de la classe ouvrière. Les gestes répétitifs, la machinisation de l’homme sur sa chaîne de travail : autant de thèmes déjà grandement évoqués, là encore, par la littérature et le cinéma (les dix premières minutes des Temps Modernes de Chaplin, modèle du genre) mais à côté desquels la bande dessinée ne peut pas passer. Les dessinateurs et scénaristes de bédés évoquent toutefois les conditions de travail difficiles de l’usine de différentes manières. L’auteur de Putain d’Usine, Jean-Pierre Levaray, ouvrier dans une usine chimique normande, est acteur de la bande dessinée qu’il scénarise (adaptée, avec Efix au dessin, d’un livre éponyme qu’il a écrit). Il y raconte son quotidien, ses doutes, ses peines et ses espoirs. L’auteur se met par exemple en scène, sur deux pages, dans les douches de son usine. Commentaire : “La douche, comme pour se débarrasser du travail qui nous a collé à la peau pendant 8 heures. Se débarrasser des scories du salariat… avant de revenir à la vie”. Ou quand Jean-Pierre Levaray raconte les rondes de nuit dans “l’atelier” qui a alors “des allures de vaisseau spatial hollywoodien”. Il y croise de terrifiants aliens imaginaires. Loin d’être émancipateur comme le proclament parfois les discours, le travail est ici dur, dangereux (l’usine est classée Seveso) et aliénant. L’auteur ne cache pas ses opinions politiques, très à gauche (il est l’auteur d’une chronique mensuelle sur son usine dans le mensuel de critique sociale CQFD) mais n’exalte pas non plus le monde ouvrier. Il dépeint plutôt le portrait de collègues usés par le travail, souvent résignés et qui se réfugient volontiers dans l’alcool.

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