Poor lonesome cowboy

LuckyLuke

Pourquoi il ne faut pas attendre grand chose du film Lucky Luke

Bon, d’accord, j’ai au moins une chance sur deux de me planter avec un titre pareil. Parce que Lucky Luke sera peut-être vraiment bien, parce que Jean Dujardin, parce que teasing péchu, belle affiche, tout ça, tout ça. N’empêche, si on regarde empiriquement les adaptations de bandes dessinées, a fortiori francophones, au cinéma, il y a de bonnes raisons d’avoir peur. De “Blueberry” à “Michel Vaillant” en passant par… “les Dalton”, justement, nombreux sont les films tirés de BD que l’on a bien vite oubliés. Peut-être pour mieux rouvrir les albums originaux d’ailleurs. De fait, que la qualité soit là ou pas, la bande dessinée est depuis longtemps adaptée au cinéma. C’est le cas dès les années 1960, avec par exemple “Tintin et le Mystère de la Toison d’Or” (encore un bon navet, d’ailleurs), mais depuis une décennie, le nombre d’adaptations s’est considérablement accru, qu’il s’agisse des comics américains ou des bandes dessinées européennes. Pourquoi fait-on autant de films tirés de bandes dessinées, surtout s’ils sont souvent mauvais ?
Par essence, et on ne le répètera jamais assez, la bande dessinée c’est traditionnellement de l’action, de l’aventure, des personnages hauts en couleurs et tout ce qui s’en suit. Autant d’ingrédients qu’exploite aussi le cinéma et qui permet donc des passerelles évidentes. Surtout, le cinéma et la bande dessinée sont deux arts de figuration narrative séquentielle. Leur mode de construction est très similaire et les correspondances sont nombreuses. Les deux sont circonscrits à un cadre, avec un notion de plan, de composition, de photographie (on parlera plutôt de couleur en BD, mais l’idée est la même). La proximité entre la bande dessinée est le cinéma tient d’ailleurs dans un seul objet : le storyboard. D’ailleurs on en a vu certains sortir en librairie au rayon BD. Yves Alion, rédacteur en chef du magazine “Storyboard”, dans un entretien à ActuaBD, nuançait à peine : “S’il s’approche de la bande dessinée, le storyboard ne s’y confond pas. Parce qu’il ne s’embarrasse pas de phylactères et qu’il admet une certaine discontinuité dans la narration. Et pourtant… “.
L’association du cinéma et de la bande dessinée s’exprime dans ces auteurs/dessinateurs de BD qui décident un jour de se frotter de façon plus ou moin ponctuelle au cinéma. Moebius en bossant sur les décors du “Cinquième élément” reste dans un rôle encore assez proche de ses qualifications de dessinateur. Enki Bilal, un des auteurs de bandes dessinées les plus célèbres auprès du grand public, est également réalisateur de trois films (“Bunker Palace Hotel”, “Tykho Moon” et “Immortel, ad vitam”). Plus récemment, on a vu Riad Sattouf, l’auteur -entre autres- de la série des “Pascal Brutal”, réaliser “Les Beaux Gosses”, librement inspiré de son “Retour au collège”. Le résultat est d’ailleurs à la hauteur. Joann Sfar, un pote de Sattouf
Si on adapte des bandes dessinées en films, c’est aussi (surtout ?) pour des raisons purement mercantiles. Un film est un produit et comme tout produit, il est sujet au calcul coût/bénéfice escompté. Si la deuxième variable dépasse assez largement la première, il y a de fortes chances pour que le film se fasse. Et pour estimer cette deuxième variable, il est un indice assez pertinent en matière d’adaptations cinématographiques d’oeuvres littéraires : les ventes en librairie. Quand une BD fait un carton en librairie, c’est une garantie de succès d’exploitation sur d’autres supports, dont le cinéma. Pour prendre des exemples français, Persepolis -dont l’adaptation cinématographique est par ailleurs réussie- ne serait jamais sorti dans les salles obscures si la bande dessinée de Marjane Satrapi n’avait connu un fort succès en albums. Si le Chat du Rabbin de Joann Sfar est en train d’être porté à l’écran, c’est pour la même raison : TROUVER LE CHIFFRE d’albums de la série ont été vendus en France.
Comme la bande dessinée peut-être utilisée comme un storyboard, elle est facile à adapter. Trop facile, peut être. Certains films tirés de comics américains reprennent ainsi exactement les mêmes plans que dans les oeuvres originales. Il en va ainsi de la première scène de Watchmen ou de quasimment l’intégralité du film 300, dans lequel certaines compositions sont du coup empreintes d’une certaine platitude (car en restant collées à la bande dessinée, elles n’exploitent pas la profondeur de champ qu’offre l’image filmée). Le souci de la fidélité, de l’exactitude, existe pour contenter les fans de l’oeuvre originale. Or, non seulement on ne fait pas une adaptation de BD pour la seule niche des bédéphiles, mais en plus l’intérêt du film devient très relatif. Trop souvent on est en droit de se demander quel est la valeur ajoutée qu’apporte le cinéma par rapport à la BD, hormis de lui adjoindre une bande son.
Un autre problème majeur posé par l’adaptation en films de cases dessinées, c’est celui de l’interprétation. Il y a cette anecdote célèbre de l’enfant qui, un jour, s’est plaint à Hergé des adaptations de Tintin en film parce qu’il trouvait que le capitaine Haddock n’avait pas la bonne voix. Pas la voix que l’enfant s’était construite à la lecture des albums du reporter belge. Une des différences majeures entre le cinéma et la bande-dessinée, et qui vaut encore plus avec la littérature, c’est que le premier donne beaucoup plus à voir et à entendre à ses spectateurs que les seconds, qui font plus appel à leur imagination. Ne serait-ce que pour reconstituer mentalement, dans le cas de la BD, les cases manquantes entre les cases figurées sur le papier. Ou les voix des personnages. Ou leurs traits « réalistes » derrière les caricatures. Dans ce dernier cas, l’exemple d’Astérix est assez frappant. Vouloir faire jouer le petit gaulois à gros nez par un acteur n’est pas cette même caricature à gros nez, ça sonne forcémment faux. Ca n’est pas vraiment Astérix.
De ce point de vue, il y a un certain écart entre la qualité des adaptations en films et celles en dessins animés des bandes dessinées. Les deuxièmes sont évidement plus souvent réussies que les premières, car elles permettent d’éviter les écueils d’interprétation. Même si Jean Dujardin fait peut être un très bon Lucky Luke et Michael Youn un Billy the Kid correct. Enfin, mieux qu’en Iznogoud quoi…
Alors c’est quoi une bonne adaptation de bande dessinée au cinéma ? C’est ne pas hésiter à se détacher des planches et à se s’approprier le film pour en faire autre chose que de mettre en mouvements les images originales. C’est assumer son esthétique de réalisateur et de relire la bande dessinée à l’aune de celle-ci. Parfois ça marche (les deux Batman de Tim Burton), parfois ça ne marche pas (Blueberry de Jan Kounen), mais au moins il y a eu une tentative. C’est apporter son propre univers et essayer de le rendre compatible à la bande dessinée adaptée. Si l’Astérix d’Alain Chabat s’en sort mieux que les deux autres films, c’est parce que l’ex-Nul en a fait son propre film, avec ses références et son humour, quitte à reléguer les deux héros au second plan.
Il ne faut pas désespérer du marriage entre bande dessinée et cinéma. Comme le rappelait la défunte revue BANG dans son numéro 2, le lien entre les deux existe depuis toujours et « les relations entre BD et cinéma ne forment qu’un long va-et-vien, comme un aller-retour permanent, sans qu’il y ait une nette transposition de l’un à l’autre ». La BD doit autant au ciné que le ciné à la BD. Il n’y a qu’à voir, pour conclure avec Lucky Luke, la gallerie de portraits d’acteurs que recèlent les albums dessinés par Morris. Lee Van Clif en chasseur de primes, en est un exemple parmi tant d’autres. Aussi, pour le meilleur comme pour le pire, il faut se réjouir des ponts dressés entre cinéma et bande dessinée, car à l’intersection des deux, c’est l’imaginaire qui progresse.
Laureline Karaboudjan

Autant le dire tout de suite : je n’ai pas vu le nouveau Lucky Luke et j’ai au moins une chance sur deux de me planter avec un titre pareil. Parce que Lucky Luke sera peut-être vraiment bien, parce que Jean Dujardin, parce que teasing péchu, belle affiche, tout ça, tout ça. N’empêche, si on regarde empiriquement les adaptations de bandes dessinées, a fortiori francophones, au cinéma, il y a de bonnes raisons d’avoir peur. De “Blueberry” à “Michel Vaillant” en passant par… “les Dalton”, justement, nombreux sont les films tirés de BD que l’on a bien vite oubliés. Peut-être pour mieux rouvrir les albums originaux. De fait, que la qualité soit là ou pas, la bande dessinée est depuis longtemps adaptée au cinéma. C’est le cas depuis longtemps, dès les années 1930 avec “Bécassine”, beaucoup dans les années 1960 avec par exemple “Tintin et le Mystère de la Toison d’Or” (encore un bon navet, d’ailleurs), mais depuis une décennie, le nombre d’adaptations s’est considérablement accru, qu’il s’agisse des comics américains ou des bandes dessinées européennes. Pourquoi fait-on autant de films tirés de bandes dessinées, surtout s’ils sont souvent mauvais ?

Par essence, et on ne le répètera jamais assez, la bande dessinée c’est traditionnellement de l’action, de l’aventure, des personnages hauts en couleurs et tout ce qui s’en suit. Autant d’ingrédients qu’exploite aussi le cinéma et qui permet donc des passerelles évidentes. Surtout, le cinéma et la bande dessinée sont deux arts de figuration narrative séquentielle. Leur mode de construction est très similaire et les correspondances sont nombreuses. Les deux sont circonscrits à un cadre, avec un notion de plan, de composition, de photographie (on parlera plutôt de couleur en BD, mais l’idée est la même). La proximité entre la bande dessinée est le cinéma tient d’ailleurs dans un seul objet : le storyboard. D’ailleurs on en a vu certains sortir en librairie au rayon BD. Yves Alion, rédacteur en chef du magazine “Storyboard”, dans un entretien à ActuaBD, nuançait à peine : “S’il s’approche de la bande dessinée, le storyboard ne s’y confond pas. Parce qu’il ne s’embarrasse pas de phylactères et qu’il admet une certaine discontinuité dans la narration. Et pourtant… “.

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