11 septembre, 10 ans, 2 tours et une seule BD

Loin des hommages attendus, DMZ est probablement le comic qui raconte le mieux la dernière décennie d’histoire américaine.

C’était inévitable. A l’occasion des dix ans des attentats du 11 septembre 2001, à New-York, on croule sous les évocations commémoratives. On s’interroge à la radio sur ce que ces attentats ont changé dans le monde, on retrouve à la télé des survivants des tours jumelles 10 ans après, on lit dans la presse des chroniques des conflits d’Afghanistan ou d’Irak qui ont suivi la funeste journée. Une litanie d’images et de récits à en avoir la nausée tant elle est omniprésente mais qui donne la mesure de l’événement, que beaucoup d’historiens s’accordent à lire comme le véritable début du XXIème siècle.

La bande-dessinée n’échappe pas au cortège mémoriel (et moi non plus, du coup). Celà ne vous étonnera pas d’apprendre qu’en ce dixième anniversaire, une bande-dessinée conspirationniste sur les attentats du 11 septembre vient de sortir aux Etats-Unis. A travers un scénario assez commun de retour dans le passé, les thèses bien connues du complot néo-conservateur pour envahir l’Irak et l’Afghanistan, avec l’incontournable théorie de la structure des tours qui ne peut être ébranlée que par des explosifs, sont évoquées dans la BD. Presque drôle, en tous cas détonnant, par rapport aux hommages plus officiels, comme l’album édité par France Info et Casterman “12 septembre, l’Amérique d’après”, composé gentillet de dessins de presse et de textes de journalistes. Ca me rappelle la déception que j’avais eue en achetant, il y a maintenant plusieurs années, la BD de Spiegelman “A l’ombre des tours mortes. Là encore, l’hommage m’avait semblé assez attendu et pas très original.

Si on veut comprendre comment le 11 septembre a marqué une décennie de culture américaine, je crois que c’est moins vers ce genre d’albums que vers les comics grand public qu’il faut se tourner. Prenons par exemple Captain America, l’incarnation ultime du patriotisme américain, qui dans les mois qui ont suivi le 11 septembre s’est mis à combattre le terrorisme dans ses aventures. Et puis les années ont passé, les Américains se sont enlisés en Irak, la guerre et les mesures de restriction des libertés post-11 septembre de plus en plus critiquées. Au point qu’en 2006, le brave Captain change complètement son fusil d’épaule dans la vaste fresque Civil War. Développé sur une centaine d’albums, cet arc met en scène la promulgation d’un Super-Human Registration Act (Loi de recensement des Sur-Hommes), qui oblige les super-héros à révéler leur identité au gouvernement. Les vengeurs masqués se scindent en deux camps : ceux qui acceptent et ceux qui refusent la loi, directement inspirée du Patriot Act de l’administration Bush. Captain America se retrouve à la tête des rebelles…

Quand New-York devient zone de guerre

Mais s’il ne fallait retenir qu’une seule BD pour évoquer le 11 septembre, je dirais sans hésiter “DMZ“. Trois lettres qui signifient “De-Militarized Zone” -zone démilitarisée, donc- et qui donnent leur titre à ce comic qui fait de New-York une véritable zone de guerre. Le pitch en quelques mots: Matthew Roth, jeune journaliste indépendant, se retrouve plongé dans la DMZ, c’est-à-dire Manhattan, point névralgique d’une nouvelle guerre de sécession entre les Etats-Unis et les Etats-Libres d’Amérique. En suivant ce héros, le lecteur découvre New York sous un jour inédit: les immeubles sont en ruines, les murs sont couverts de graffitis et les snipers et les attentats abondent dans les rues. L’enclave qu’est devenue New York fait plus penser à la bande de Gaza qu’à la capitale économique américaine telle qu’on la connaît habituellement.

A travers les péripéties de Matthew, épisodes rythmées et nerveux comme les comics savent si bien en produire, c’est en fait toute l’histoire récente des Etats-Unis qui est réinterprétée. Comme si le scénariste Brian Wood avait avalé le 11 septembre, l’Afghanistan, Katrina, Falloujah, Abou Ghraïb, Obama, etc., les avait digéré et les avait tous inclus, d’une façon ou d’une autre, dans son récit. D’ailleurs, pour décrire son New-York en état de siège, Wood explique que c’est un mélange de “New York 1997, de Falloujah et de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina“. Le genre d’endroits où les histoires commencent par un crash d’hélicoptère (premier tome en français, clin d’oeil appuyé à la Chute du Faucon Noir) ou un attentat suicide à la voiture piégée (deuxième tome en français, l’Irak en plein Manhattan).

Matthew est journaliste: très vite va se poser la question de l’indépendance des médias, des pressions exercées par les services de renseignements. Puis il va mener une enquête sur Trustwell, une société militaire privée (SMP) qui agit dans la DMZ, sous contrat du gouvernement officiel, pour la protection de personnalités et la reconstruction de certains équipements. Un mélange d’Halliburton, la firme que dirigeait Dick Cheney et qui s’est gavée dans la reconstruction de l’Irak et de Blackwater, la SMP qui s’est rendue célèbre par ses nombreuses bavures en Irak. C’est justement une bavure qui l’occupe dans l’épisode suivant, avec une enquête sur le massacre d’une centaine de civils par des soldats américains. Et puis, dans une série d’épisodes sortie début 2009 -juste après l’élection de Barack Obama-, on suit justement l’avènement d’un nouveau leader dans la DMZ, un certain Paco Delgado, candidat électoral archi-populaire, issu de la zone et qui entend bien la représenter comme il se doit, mélange d’Obama et Hugo Chavez.

Le véritable génie de “DMZ“, c’est non seulement de reprendre les images clés de l’histoire des USA au XXIème siècle, mais de les transposer à New York, la ville où tout a commencé avec le 11 septembre. Car plus encore que Matthew, la véritable héroïne de cette histoire, c’est Big Apple. La ville est omniprésente, paradoxalement sublimée par les impacts de balles et les graffs, et elle est belle et bien vivante. Car il n’y a pas que des soldats dans la “DMZ“, mais aussi des artistes, des médecins, des mafieux, des fermiers qui font pousser du tofu sur les toits, et tout un tas de gens qui n’aspirent qu’à la paix. C’est là sûrement le message clé de l’œuvre: malgré la guerre, malgré l’horreur, la vie continue. Tout simplement.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de DMZ M.I.A. #4, DR.

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Top 50 : les meilleures BD des années 2000 (de 30 à 21).

RVoici le troisième volet de mon top 50 des meilleures BD de la décennie. Ca chauffe, avec les BD de la 30ème à la 21ème place, après celles de 50 à 41 et celles de 40 à 31.

30. Retour au Collège (Riad Sattouf) – Hachette – 2005

Ah, les années collège… Celles où tout le monde est moche, où tout le monde le fait remarquer à tout le monde, où le chariage est élevé au rang d’art et où les histoires d’amour prennent une proportion démentielle alors qu’en fait, personne ne sort vraiment avec personne. Riad Sattouf, encore grand ado de 27 ans, a passé un mois dans un collège du XVIème arrondissement. Avec son dessin simple, il raconte ce qu’il voit, il note les expressions, tel un anthropologue qui étudierait cette période si cruelle qu’est l’adolescence. Depuis, il a fait un film, Les Beaux Gosses, qui est au moins aussi drôle que la BD qui l’a inspiré.

29. DMZ Public Works (Brian Wood, Ricardo Burchielli) – DC Comics – 2007

Improbable, une nouvelle guerre de Sécession au XXIème siècle? C’est en tous cas ce qu’imagine Brian Wood pour plonger New York dans une ambiance qui ferait passer Sarajevo en 1992 pour un camp de vacances. Dans la Big (rotten) Apple, on suit un jeune photographe de presse qui décide de capturer toutes les petites et grandes histoires d’une métropole en état de siège. Comme le scandale d’un chantier de reconstruction qui fait la saveur de ce 3ème tome, le meilleur de la série pour le moment. En filigrane, c’est le 11 septembre et l’Irak qui apparaissent dans les rues new yorkaises, sublimées par les impacts de balle et les graffitis omniprésents et auxquelles DMZ est une véritable déclaration d’amour.

28. Où le regard ne porte pas – 2 (Olivier Pont, Georges Abolin, Jean-Jacques Chagnaud) – Dargaud – 2004

Avez-vous parfois l’impression d’avoir vécu d’autres vies ? Et d’y avoir croisé les gens que vous côtoyaient tous les jours ? Si oui, alors Où le regard ne porte pas est fait pour vous. Une femme, quatre hommes, un symbole étrange qui se transmet à travers les siècles. Ce n’est pas ésotérique, cela ne va pas changer le monde, l’histoire est juste entre eux. Ils l’aiment, elle en aime un. D’un petit village italien à la forêt amazonienne, de la jeunesse à l’âge adulte. Tragique parfois. S’il y a quelque défauts dans le dessin, comme parfois les visages qui ont des sourires trop colgate et des traits trop carrés, l’ambiance intimiste et rêveuse est particulièrement agréable. Les deux albums forment un tout, ils n’ont d’ailleurs pas de titres propres, mais, si je devais marquer ma préférence, je la porterais vers le deuxième tome. Pour les trois dernières pages, la petite maison, le vieil homme, la mer, si bleue. Le plongeon.

27. De Gaulle à la plage (Jean-Yves Ferri) – Dargaud – 2007

Là où chez les Américains cela tient parfois du génie, en France, on est souvent très mal à l’aise pour jouer avec des personnages politiques contemporains, même s’ils sont morts depuis un certain temps. Seule la caricature donne l’impression d’avoir le droit de cité. En cela, De Gaulle sous le trait de Ferri est un bol d’air rafraîchissant. Justement, cela se passe sur la plage. Eté 56, le Général a pris du retrait et prend des vacances avec Tante Yvonne et son aide de camp. Toujours tête haute, on retrouve le grand Charles tantôt rêveur, tantôt passionné, toujours conscient de son destin. Même torse nu et en tongs. Et Ferri -oh tabou !- ose poser la question du désir libidineux. “Et cette petite secrétaire bilingue que vous aviez à Londres ?”, demande une fois sa femme. “C’est pour la France que j’étais à Londres, Yvonne. Pour la France“, répond le général. “Admettez que tout ça est très confus“. Tout en finesse, on ne peut que s’y attacher, comme on tombe amoureux des héros du Retour à la Terre du même scénariste avec le même principe d’une succession de scènes courtes.

26. Là où vont nos pères (Shaun Tan) – Dargaud – 2007

Enjoy the silence, nous chantait Depeche Mode il y a vingt ans. En dépouillant cette BD de mots, Shaun Tan raconte au mieux une histoire universelle, celle de l’immigration dans un pays étranger. Tout est contenu dans le dessin, le cadrage et le séquençage des planches. Toute en tons sépias, les cases sont brumeuses, envoûtantes et installent une ambiance inimitable. Ainsi, à l’instar d’un Fabrica (qui aurait pu figurer dans ce top, refrain connu…), Là où vont nos pères est une de ces bandes dessinées sans paroles qui marquent bien plus que certaines planches très bavardes.

25. Un homme est mort (Etienne Davodeau, Kris) – Futuropolis – 2006

Ce n’est pas le tonnerre qui s’est abattu sur Brest, le 17 janvier 1950, mais la déflagration était sûrement aussi violente. Lors d’une manifestation syndicale, un militant de la CGT, Edouard Mazé, est abattu par la police. Le réalisateur René Vautier est immédiatement dépêché sur place par le syndicat pour faire un film de la mort du martyr. Un demi-siècle après les événements, Kris a enquêté minitieusement pour reconstituer cette histoire rocambolesque, et qui donc fait une bonne BD, surtout quand c’est Davodeau au crayon.

24. La Frontière Invisible (François Schuiten et Benoît Peeters) – Casterman – 2002

Le talentueux duo belge n’a pas arrêté son exploration des Cités Obscures au tournant des années 2000, et c’est tant mieux! Dans la décennie, outre La Théorie du Grain de Sable (qui aurait pu, etc.), Schuiten et Peeters ont découvert pour nous, en deux albums, la Frontière Invisible. Roland, jeune géographe, intègre le Centre de Cartographie de Sodrovno-Voldachie. On le charge de réaliser une maquette extrêmement précise du territoire national, mais bien vite les pressions politiques s’en mêlent, pour pousser les projets expansionnistes que nourrit le pouvoir. Comme d’habitude, le tout est profondément poétique, servi par un dessin plus aérien que jamais. Comme aimait à le rappeler ce grand parano de Philip K. Dick, “la carte n’est pas le territoire“. Il aurait adoré ce diptyque.

23. Universal War One, Le Patriarche (Denis Bajram) – Quadrant Solaire – 2006

Dans toute bon film américain, il y a toujours le gros un peu làche mais finalement au grand coeur, et l’homme courageux, sourire enjôleur, tête brûlée. Ajoutez y un chercheur de génie, une équipe de gueules cassées, des vaisseaux, une guerre civile, une bonne dose de voyage dans le temps, des armes impressionnantes, le destruction de la terre, un zeste de folie humaine, de la bible new age, touillez fort et vous aurez Universal War One. Sans doute l’épopée de science fiction apocalyptique de la décennie. Mettons en avant le sixième tome, celui qui explique tout, notamment le rapport au voyage dans le temps. « Le continuum espace-temps est un tout cohérent : le temps y est la conséquence de tous les voyages qui y ont lieu et qui y auront lieu un jour. […] les héros d’UW1 n’ont pas modifié l’Histoire : ils ont leur propre histoire de tout temps. Si leurs actes avaient été différents, l’Histoire aurait toujours été différente de tout temps», a expliqué l’auteur, Denis Bajram dans l’annexe de son dernier tome.

22. Le Photographe, tome 1 (Didier Lefèvre, Emmanuel Guibert, Fréderic Lemercier)- Dargaud – 2003

Bon, soyons clairs, tous les ingrédients étaient réunis pour faire du Photographe une BD poignante. Elle se base sur un témoignage réel, celui de Didier Lefèvre, photographe envoyé en mission par Médecins du Monde pour rendre compte de l’installation d’un dispensaire de fortune au fin fond de l’Afghanistan, en 1986. Le pays étant tristement revenu dans l’actualité, les souvenirs du photographe, évoqués par un mélange de dessin très sobre et de clichés en noir et blanc, n’en résonnent que plus fort. Ajoutez à celà la mort de Didier Lefèvre peu de temps après la parution du dernier album de la trilogie et vous avez la série probablement la plus chargée émotionnellement de la décennie.

21. L’Âge de Raison (Matthieu Bonhomme) – Carabas – 2002

Dans la savane bleue, l’homme rouge marche. Guidé par ses instincts (et par la faim), il chasse. Seul. Heureusement, il se trouve un perroquet pour compagnon. Du coup il est moins seul. Et puis, quand l’hiver arrive, la chair du perroquet fait un bon amuse-gueule. Comme Jean-Jacques Annaud au cinéma avec La Guerre du Feu, Matthieu Bonhomme décrit la vie d’un homme préhistorique. Point de scénario, guère plus de dialogues, plutôt une longue promenade dans un univers aux couleurs hallucinées, où la simplicité des enjeux est compensée par une grande force narrative. Groumph.

Laureline Karaboudjan

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