Professeur Cyclope, un oeil nouveau sur la BD

De prestigieux auteurs collaborent sur un projet de revue dessinée numérique. Le Pilote ou le Métal Hurlant du XXIème siècle pourrait bien être en train de naître.

Pour l’instant, ils semblent avancer à petits pas en levant timidement le voile sur leur projet. Mais en coulisses, ça s’affaire autour d’un des projets éditoriaux BD les plus ambitieux de ces dernières années. Cinq auteurs très reconnus du neuvième art s’activent depuis des mois au service d’un mystérieux Professeur Cyclope. Derrière ce nom insolite se cache l’ébauche d’une revue mensuelle de bande-dessinée bien particulière.

En effet, on ne la trouvera pas en kiosques, ni même en librairies puisque Professeur Cyclope se veut être la première publication de BD entièrement pensée pour le numérique, notamment pour tablettes et smartphones. Surtout, elle entend expérimenter et exploiter les nouvelles possibilités narratives qu’offre le support. L’équipe est emenée par Brüno (Commando Colonial, Lorna…), Gwen de Bonneval (Les Derniers jours d’un Immortel…), Cyril Pedrosa (Portugal…), Hervé Tanquerelle (Lucha Libre, Professeur Bell…) et Fabien Vehlmann (Seuls, Spirou et Fantasio…). J’ai rencontré ce dernier à Paris récemment pour en apprendre un peu plus sur leur alléchant projet.

Avec le débit soutenu caractéristique du créateur passionné, Fabien Vehlmann explique que “l’idée est venue il y a 2 ans. On avait tous une sensibilité au numérique, l’impression qu’on pouvait y faire des choses et qu’elles ne s’étaient pas encore faites”. Professeur Cyclope survient ainsi comme une évidence, comme la pièce manquant à un puzzle.

Depuis une dizaine d’années, Internet s’est en effet imposé comme un média incontournable, y compris pour le neuvième art. Mais l’offre y est encore inaboutie et déséquilibrée: des blogs amateur qui prolifèrent sans révolutionner la narration, des propositions trop rares et boiteuses des éditeurs et quelques tentatives expérimentales d’auteurs. “Pour l’instant, ce qu’on voit surtout ce sont des BD classiques transposées sur des écrans, résume Fabien Vehlmann. C’est pas forcément agréable à lire car ça n’est pas adapté, ça n’a pas été pensé pour à la base. Nous on veut inventer des formes, des récits qui soient véritablement créés pour le numérique”.

Penser la BD pour le numérique

La question de la forme, du format, prend donc une part essentielle dans le projet. “Des auteurs comme Marion Montaigne ou Vincent Perriot nous ont proposé des projets orientés vraiment numérique. Ca donne des choses très intéressantes” se réjouit Fabien Vehlmann. Sur le blog consacré au projet, l’équipe de Professeur Cyclope a publié récemment un exemple plutôt convaincant de ce que peut être une narration dessinée adaptée au numérique. Vincent Perriot a imaginé une histoire qui se découvre en la faisant défiler verticalement sur l’écran. Le procédé est assez classique dans la narration numérique, comme par exemple dans Georges Clooney, une histoire vrai.

Mais l’auteur a poussé l’expérimentation plus loin en s’affranchissant carrément des cases successives: l’impression immersive est saisissante. C’est toujours de la BD sans être de la BD telle qu’on la connait classiquement, c’est véritablement une nouvelle forme de narration dessinnée. Une forme à même de séduire un nouveau public d’après Fabien Vehlmann: “on peut s’adresser à des gens qui ne sont pas traditionnellement des lecteurs de BD mais qui pourraient être intéressés par cette nouvelle forme. L’idée c’est de surprendre les lecteurs. Quand on a montré des previews, on a eu deux types de gens agréablement surpris: les amateurs de BD qui ne se voyaient pas lire en ligne et qui se disent ‘tiens, ca peut aussi être ça la BD en ligne’ et des gens qui ne lisaient pas de BD du tout”.

Toutefois, Professeur Cyclope ne se veut pas non plus être une revue uniquement d’expérimentation formelle. “On ne veut pas que des trucs expérimentaux non plus: il faut que la forme serve un récit. C’est bien ce récit qui est au coeur du projet” détaille le scénariste Fabien Vehlmann. Car c’est bien des histoires qu’entend raconter Professeur Cyclope, à l’instar de Pilote, Metal Hurlant et A Suivre en d’autres temps.

Aujourd’hui, il y a un vide en matière de grandes revues susceptibles de ce type, catalyseurs de création capables de faire émerger des auteurs. “Il y a bien le projet de la Revue dessinée, mais c’est uniquement de la BD-reportage, reprend Fabien Vehlmann. Nous on veut faire de la fiction. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit. On veut faire de tout, de la science fiction, de l’aventure, de l’érotique… Mais il faut un type bien particulier de SF, un type bien particulier d’aventures, que tout ça ait une cohérence éditoriale”.

En l’occurrence, les auteurs entendent faire de la BD adulte au sens le plus large du terme. Et citent volontiers l’exemple des… séries télévisées produites par HBO pour appuyer leur démonstration. “Il suffit de voir ce que fait HBO avec Games of Thrones, lance Fabien Vehlmann. C’est de la fantasy et pourtant c’est pour adultes et de qualité. J’ai envie de faire pareil avec une série sur laquelle je travaille et qui met en scène des robots géants. C’est un clin d’oeil évident à une génération qui a vu Goldorak en étant enfant. Mais aujourd’hui, ces enfants ont grandi et ils peuvent avoir toujours envie de lire une série avec des robots mais pour adultes”.

(Cyril Pedrosa)

Si la proposition éditioriale est bien ficelée, reste à inventer un modèle économique viable. Pour l’instant, l’équipe de Professeur Cyclope s’oriente vers un modèle “freemium”, c’est-à-dire en partie gratuit mais avec une partie “premium” payante. “Avec Cyril, on a été très vite persuadé qu’il ne fallait pas tenter un modèle tout gratuit, explique Fabien Vehlmann. Je ne crois pas à la publicité comme unique source de financement.”

Industrialiser l’avant-garde

Et pour amorcer la pompe, l’équipe est en plein tour de table. “On a déjà des investisseurs qui ne sont pas forcément des acteurs traditionnels du monde de la BD, révèle Fabien Vehlmann. La crise complique un peu les choses mais en fait pas tant que ça. D’un côté tout le monde tire la langue et en même temps le numérique c’est l’avenir, et les gens sont prêts à investir pour l’avenir”. Même s’ils assurent ne pas être en guerre contre les grands éditeurs (chez qui, bien souvent, ils publient par ailleurs), les auteurs qui portent Professeur Cyclope entendent tout de même bousculer les usages du monde de l’édition quant à la rémunération des créateurs. “On essaie de trouver un pourcentage correct, de l’ordre de 15%. Aujourd’hui, les éditeurs papiers vont rarement au-delà de 8%. Pour la durée de cession c’est pareil, on n’a pas envie de demander la vie de l’auteur plus 70 ans comme font les éditeurs. On essaie de tout faire pour que les auteurs ne soient pas lesés”.

Un numéro 0 a été réalisé en juin et les auteurs comptent faire une présentation aboutie pour le prochain festival d’Angoulême. Professeur Cyclope devrait faire dans les 85 “pages”, si tant est qu’on puisse compter en pages pour cette revue sans équivalent. De là à parler de revue d’avant-garde, il n’y a qu’un pas. Mais pour Fabien Vehlmann c’est exagéré: “Des gens ont inventé des trucs avant nous. Disons qu’on essaie d’industrialiser l’avant-garde. On espère que ça sera une revue de son temps. La revue est un outil, elle sera intéressante si elle a permis de faire éclore des talents”.

Et au fait, pourquoi Professeur Cyclope? “C’est une référence à l’émission l’Oeil du Cyclone de Canal Plus et au Docteur Cyclone, une vieille série B” décrypte Fabien Vehlmann. Quant à moi, je ne peux m’empêcher d’y voir un clin d’oeil inconscient au professeur Cyclone de Tintin. La revue et l’egyptologue ont pour point commun une certaine dose de folie. Mais chacun sait que le génie en est l’immédiat voisin.

Laureline Karaboudjan

 

lire le billet

Le western, métaphore de notre époque

Ringards les cow-boys? Détrompez-vous: ils reviennent en force dans la BD pour nous raconter notre société actuelle

Parmi le foisonnement de BD existantes, il est un genre que j’ai toujours apprécié: le western. Parce qu’entre Lucky Luke, les Tuniques Bleues, Chick Bill puis Blueberry, les séries classiques se déroulant dans l’ouest sauvage sont nombreuses. Elles sont donc une porte d’entrée dans le neuvième art assez évidente quand on est gamine.

Ces dernières années, j’ai pu apprécier le retour sous le soleil de nouvelles excellentes séries. Même si c’est un genre en apparence de série B, des auteurs réputés s’en emparent. Dernier exemple, la BD récemment parue de Trondheim et Mathieu Bonhomme, Texas Cowboys, au départ publiée en supplément gratuit accolé au Journal de Spirou. The best wild west stories published comme le vend la couverture. L’histoire reprend les codes du genre: un patelin sans foi ni loi, des braqueurs de banque, un vieil alcoolo, un jeune journaliste venu de Boston. Et ça marche ! Parce qu’il y a une manière de raconter qui, elle, est définitivement moderne et parce qu’il y a des personnages en plus qu’on ne voyait pas dans Pilote, comme cette joueuse de poker qui poignarde tous les hommes qu’elle rencontre.

Dans le même temps, le dernier tome de la série Lincoln est également dans les rayons. Si cet album se déroulant dans la torpeur de l’hiver est plutôt décevant, ça n’enlève rien à la qualité générale de cette série qui réussit à produire un comédie décalée à base d’alcool et de conflit permanent entre le bien et le mal.

(Gus, Blain)

Si on remonte un peu dans le temps, on trouve également Gus de Blain. “On ne dessine pas les westerns de la même façon avant et après Blain”, l’encense son pote Riad Sattouf, mais il n’a pas complètement tort. Avec son bandit romantique obsessionel, Blain a su apporter peut-être en premier dans le western tous les codes de la nouvelle bande-dessinée. Un rythme rapide, un véritable jeu sur les cases qui n’hésitent pas à supprimer les dialogues sur plusieurs pages et des bad-boys comme héros.

On retrouve à chaque fois l’influence du cinéma. Dans Texas Cowboys, on croit parfois entendre la musique de Sergio Leone dans certaines scènes silencieuses. Les auteurs de BD ont été nourris aux fils américains, ils ne s’en cachent pas et tant mieux. D’ailleurs, plus généralement, on voit nombre de grands auteurs se réapproprier des gens classés série B. Je pense par exemple à l’excellent Lorna de Brüno avec ses scènes toutes droit d’un Tarantino, où, en introduction, un bel homme sortant du désert rencontre une belle blonde devant sa caravane. Puis, il se transforme en monstre et la dévore. Normal.

(Lorna, Brüno)

Le western, genre d’aujourd’hui

(Lincoln, Jouvray and family)
Mais le retour en grâce du western ne tient pas qu’au plaisir simple de faire un album de série B. L’ouest sauvage est aussi une excellente métaphore de notre société actuelle. Perte de repère, individualisme, alcoolisme, dissolution des moeurs, intolérance, perte d’influence des institutions régaliennes, police, justice, on retrouve concentré en une ville toutes les peurs inconscientes qui touchent le quidam moyen en 2012. Dans Texas Cowboys, l’image caricaturale de l’Ouest vu par le rédacteur en chef d’un journal de lBoston peut faire penser à un producteur de Zone interdite envoyant une équipe de télévision en banlieue. Et la rebélion permanente de Lincoln contre Dieu et le Diable nous rappelle qu’il devient de plus en plus compliqué d’échapper à ses devoirs et à un certain politiquement correct à moins de s’enfoncer dans les bois pour vivre comme un ermite.

(Texas Cowboys, Mathieu Bonhomme, Lewis Trondheim)

La manière dont l’on dessine l’Ouest dépend des époques. Dans Chick Bill, dont le premier épisode paraît en 1954, l’Ouest est synonyme d’espoir, les gentils gagnent à la fin et même l’indien est sympa et apprend à lire. Un peu pareil dans Lucky Luke. Si les premiers albums sont assez violents (pas mal de gens meurent), par la suite notre cow-boy construit le chemin de fer, le télégraphe, un pont, aide des gens à coloniser des endroits inhabités, etc. Toutes ces étapes positives peuvent être vues comme une métaphore de la reconstruction de la Belgique et l’Europe. Le parti pris pour les indiens de Blueberry dans les années 70 correspond à une période favorable à la décolonasation, aux tiers-monde, aux droits des peuples opprimés.

Aujourd’hui, dans le western actuel, personne n’est vraiment gentil ou pas, il n’y a plus de morale et que ce soient Lincoln, Gus, Blueberry sur la fin ou notre jeune journaliste dans Texas Cowboys, les héros sont souvent des personnages un peu perdus. Alors que le western devait être une étape d’initiation vers un futur meilleur, actuellement, au bout de la piste, les héros se rendent compte qu’il n’y a pas de réponse. Il faut, du coup, recommander à boire.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une, Texas Cowboys

lire le billet

La BD anti-Islam de l’auteur de Sin City

Oubliez le dernier Charlie Hebdo… La vraie publication islamophobe de ce mercredi en France, c’est Terreur Sainte de Frank Miller.

Un quart d’heure de vidéo, des dizaines de manifestations et près de cinquante morts: voici le bilan du film anti-Islam L’innoncence des musulmans qui depuis dix jours cause l’ire d’une partie de la communauté musulmane dans le monde entier. La France n’est pas à l’écart de ces tensions. Au contraire: alors qu’une manifestation  a eu lieu le week-end dernier à Paris et que d’autres sont annoncées, Charlie Hebdo publie aujourd’huide nouvelles caricatures de Mahomet.

Le Conseil français du culte musulman s’indigne, Jean-Marc Ayrault désapprouve, les uns condamnent une atteinte au sacré et les autres défendent la liberté d’expression, selon un ballet désormais connu. Moi, j’en sourirai presque… Car bien plus que le dernier numéro de Charlie Hebdo, la vraie publication islamophobe de ce mercredi 19 septembre 2012 en France est la traduction de Terreur Sainte de Frank Miller, parue l’an dernier aux Etats-Unis et qui sort aujourd’hui chez Delcourt.

Que l’auteur de Sin City, 300 ou de Batman, the Dark Knight Returns ne fasse pas toujours dans la dentelle est une chose entendue. L’oeuvre de Frank Miller se caractérise par sa violence et son cynisme. Quant à l’auteur, il n’a jamais caché son obsession pour les armes, l’ordre et la sécurité et plus généralement une vision très conservatrice, voire réactionnaire, de la société. L’an dernier, il n’avait pas hésité à qualifier le mouvement Occupy Wall Street de “troupeau de rustres, de voleurs et de violeurs” qui déstabilisent le pays alors qu’Al Qaida menace. “Cet ennemi, qui est le mien mais apparemment pas le vôtre, doit ricaner, si ce n’est pas éclater de rire, en regardant votre spectacle vain, enfantin et suicidaire” ajoutait l’auteur-star de comics. Car Frank Miller est aussi obsédé par Al Qaida.

Terreur Sainte est tout entier pétri de cette hantise. L’histoire en deux mots: Empire City, archétype de métropole américaine, menace de disparaître. Alors que des attentats suicides perpétrés par des islamistes s’y multiplient, Al Qaida veut faire sauter une bombe atomique souterraine. Mais L’Arrangeur et la Chat- Pardeuse, deux super-héros américains, vont les empêcher à grands coups de latte et de répliques racistes.

Beau mais bête (voire un tantinet raciste)


Avant d’aller plus loin, notons tout de suite que comme d’habitude avec Frank Miller, l’album est graphiquement très réussi. Le parti pris radical du noir et blanc réhaussé de rares touches de couleur rappelle l’ambiance sombre de Sin City, les plans sont dynamiques et saisissants et la BD est truffée de bonnes idées visuelles. Hélas, la forme est aussi belle que le fond est caricatural et détestable. L’auteur annonce la couleur d’entrée de jeu: l’album s’ouvre par une citation attribuée à Mahomet “Si tu croises l’infidèle, tue l’infidèle”. S’ensuit un déchaînement de violence, attentats suicides, volées de clous et de lames de rasoir, commis par de lâches terroristes musulmans.

On fait dans la diplomatie post-moderne, on leur donne exactement ce qu’ils veulent, les victimes innocentes en moins” commentent trois cartouches alors que les héros vident leurs chargeurs sur leurs adversaires. Parfois, on atteint même des tréfonds d’humour douteux, comme lorsqu’un opposant crie “Jihad” en actionnant son détonateur et qu’on lui répond “A tes souhaits” avec un coup de pied ou que lors d’une scène de torture, L’Arrangeur lance à un islamiste “Bon, Mohammed, tu m’excuseras si je t’appelle Mohammed mais tu admettras que les chances sont grandes pour que ce soit ton prénom…”.

Une oeuvre dédiée à Théo van Gogh

Réponse hargneuse au 11 septembre et malgré les positions radicales de son auteur, Terreur Sainte se garde de condamner l’islamisme pour ne foudroyer que le terrorismenous explique l’éditeur Delcourt sur son site. Je ne suis pas tout à fait d’accord… De l’Islam, on ne voit au fil de cette BD que son visage le moins avenant, celui du terrorisme. En soit, c’est déjà un prisme qui n’est pas innoncent. Mais l’amalgame entre la religion et le terrorisme est poussé plus loin: on l’a vu avec l’exergue du début, mais aussi parce que la base des terroristes dans Empire City se situe dans “la plus vieille mosquée de la ville”. Message subliminal: si vous laissez s’installer ne serait-ce qu’un lieu de culte musulman, alors c’est la porte ouverte au terrorisme.

Je passe sur le caractère sexiste des rapports entre L’Arrangeur et la Chat-Pardeuse sinon on ne va pas s’en sortir… En tous cas, j’imagine qu’il ne vous étonnera pas d’apprendre que l’oeuvre est dédiée en post-face à “Théo van Gogh (1957 – 2004)” le réalisateur néerlandais, assassiné par un islamiste, qui aimait à appeler les musulmans “baiseurs de chèvres”. Le cinéaste et l’auteur de comics partagent une même vision, univoque, d’un Islam tout entier intolérant, monstrueux, assoiffé de sang et qui ne rêve que de domination mondiale. Exactement la vision de l’Occident par Al Qaida. Frank Miller et ses ennemis obsessionnels, qu’il combat à coups de crayons, ne sont que les deux facettes d’une même pièce.

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de la couverture de Terreur Sainte, de Frank Miller, DR.

lire le billet

Peut-on rire du 11 septembre?

Dans sa BD Le Bureau des Complots, Jérémy Mahot propose une interprétation conspirationniste et loufoque des attentats de New-York et Washington.

On ne pouvait rêver meilleure date de publication, et elle ne doit rien au hasard évidemment. La BD de Jérémy Mahot Le Bureau des Complots vient de paraître et traite du 11 septembre 2001 (là vous regardez votre calendrier et vous vous dites, “ah oui, c’est vrai, c’est aujourd’hui”). 11 ans après le 11/09, soit 3959 jours après l’évènement, c’est à dire trois-neuf cinq-neuf, donc 3×9 et 5×9, ce qui donne 27 et 45, que l’on soustrait pour obtenir 18, et 1+8=9 !!! Non, décidément cette date de publication ne doit rien au hasard…

Le postulat de cette BD est que cette attaque n’est pas l’oeuvre de 19 terroristes d’Al Qaida qui auraient détourné des avions mais l’aboutissement d’un complot bien plus obscur et complexe. Celui ourdi (on n’a pas tous les jours l’occasion d’utiliser ce beau verbe) par un mystérieux “bureau des complots”, une agence secrète américaine à l’origine de tous les soubresauts de l’Histoire contemporaine. La mort des Kennedy, Armstrong sur la lune, les épizootie de vache folle et de grippe aviaire, le tsunami en Thaïlande… rien de tout cela n’est arrivé par hasard. A chaque fois, c’est le bureau des complots qui est à la manœuvre.

Dans ce premier album de ce qui pourrait bien devenir une série, l’auteur a opéré une véritable synthèse de toutes les hypothèses conspirationnistes qui ont cours sur le sujet, et elles sont nombreuses. Ainsi, à travers sa propre théorie du complot, Jérémy Mahot parvient à expliquer la destruction de la troisième tour (elle abritait en fait les locaux du bureau des complots), le dysfonctionnement des batteries anti-aériennes du Pentagone, la fonte de la structure métallique des tours jumelles, etc. Le tout est à la fois cohérent et complètement farfelu, excitant parce que “hénaurme”.

Un humour corrosif
Mais surtout, c’est très drôle. Cette préparation secrète des attentats du 11 septembre devient le prétexte à de nombreux gags tous teintés de cynisme. Ainsi cet agent du bureau des complots qui vient d’être plaqué par sa femme, et qui découvre opportunément que l’homme avec qui elle est partie déjeune tous les jours dans un restaurant des Twin Towers. Ou lors de la première séance de briefing, lorsque vient la traditionnelle séance de questions et qu’un des membres du bureau des complots avance: “Est-ce que l’on ira en enfer pour ça? Je veux dire, moralement parlant, ça commence vraiment à soulever des questions chez moi et…”. Une balle dans la tête ne le laissera pas finir sa phrase.

Le bureau des complots n’a aucune morale, se fout royalement des conséquences de ses actes tant que ses buts sont atteints. Ajouté à cela un certain sens de l’improvisation et des faiblesses humaines chez chacun des membres, et ces petites têtes d’obus nous semblent toutes très sympathiques. Alors que ce sont des monstres. D’ailleurs, le directeur du bureau ne dit pas autre chose juste après que le premier avion soit entré dans une des tours jumelles (et qu’il ait poussé un cri de joie): “Comme aurait dit un ancien collègue à moi : à partir de maintenant, nous sommes tous des fils de pute”. “Hum c’est beau, c’est de qui?” demande une de ses collègues. “Kenneth Bainbridge, directeur des tests de la première bombe atomique”.

Je ne sais pas si cette BD sera traduite aux Etats-Unis et je serais curieuse de voir son accueil. A la fois du côté des commémorants mais aussi du côté des conspirationnistes, l’affaire paraît toujours bien trop sérieuse pour que l’on joue ainsi avec, mais, onze ans après, il est probable qu’une partie des lecteurs – moins engagés – ne seraient pas contre rire un bon coup sur ce sujet. D’ailleurs, il est bien possible que des BDs comiques sur le 11 septembre soient déjà parues et qu’elles aient échappé à mon radar. En avez-vous à signaler?

Laureline Karaboudjan

Note de bas de page: Pour les commémorations des dix ans, l’année dernière, j’avais déjà évoqué quelques BDs sur le 11 septembre: A l’ombre des tours mortes de Spiegelman, 12 septembre, l’Amérique d’après ou The Big Lie, un comics américain conspirationniste. Mais si l’on veut saisir le traumatisme profond de New York, allez aussi faire un petit détour vers DMZ de Brian Wood, dessinée par Wood et Riccardo Burchielli.

Illustration extraite de la couverture du Bureau des Complots, de Jérémy Mahot, DR.

lire le billet

La sélection paralympique des héros de BD

Daredevil, le Pingouin, Professeur Xavier ou Astérix… Autant de héros handicapés du neuvième art.

Jamais les Jeux Paralympiques, qui se terminent, ce week-end n’auront eu un tel succès. Les épreuves londoniennes se disputent à guichets fermés, on peut les suivre en direct sur Internet (d’ailleurs, je suis sûre que ceux qui se plaignent de la faible visibilité des Jeux Paralympiques n’ont même pas essayé…) et aucune médaille française n’échappe aux journaux radiophoniques ou télévisés.

A travers la retransmission des Jeux Paralympiques se pose plus largement la question de la visibilité des handicapés dans la société. Une interrogation qui touche aussi la bande-dessinée. Sur son site de référence BD Médicales, le docteur Gérald Bernardin formule une réponse mi-figue mi-raisin : “La BD, subtil reflet de notre société, qui a acquis ses lettres de noblesse depuis une trentaine d’années seulement, propose certes depuis quelques années différents titres sur ce thème, mais force est de constater que ces derniers sont souvent diffusés sur un mode confidentiel, car souvent issus d’initiatives associatives ou locales.” Des albums très didactiques, parfois un peu rasoir, édités par des conseils généraux ou des rectorat d’académie. Vous voyez le genre quoi…

Mais le handicap est aussi évoqué chez de grands éditeurs de BD, sous la plume d’auteurs plus affirmés. Que l’on pense au Sclérose en plaques de Mattt Konture, à Eva et Silence de Didier Comès ou à l’ascension du Haut Mal de David B. par exemple. Et certains des héros de BD les plus connus, notablement dans l’univers des comics de super-héros, sont affectés par un handicap. Du coup je me suis amusée à faire ma propre sélection pour les Jeux Paralympiques. Les épreuves que je leur attribue sont fantaisiste et n’existent pas toutes réellement aux Jeux Paralympiques.

  • Daredevil (aveugle, gymnastique)

C’est probablement le plus célèbre des héros de BD handicapés : l’avocat Matthew Murdoch, alias Daredevil, est aveugle comme la justice. Un handicap qui n’empêche pas ce drôle de diable de combattre de redoutables adversaires et de faire règner l’ordre dans son quartier new-yorkais de Hell’s Kitchen. Il faut dire que pour contre-balancer son handicap, Daredevil a développé un sixième sens, une sorte de sonar tel que ceux dont disposent les chauves-souris. Il peut ainsi se repérer dans l’espace et exécuter de nombreuses cabrioles pour sauter de toits en toits ou en situation de combat. Voici donc un candidat hors pair pour un concours de gymnastiques ouvert aux aveugles.

  • Professeur Xavier (paralysé des jambes, basket en fauteuil)

Le fondateur de l’école pour jeunes mutants dans X-men et est l’un des personnages principaux de cette série. Il perd l’usage de ses jambes lors de l’affrontement contre l’extraterrestre Lucifer, avant de fonder son pensionnat. Excellent télépathe, il serait sans aucun doute le leader d’une équipe de basket en fauteuil, pouvant anticiper les attentes de ses coéquipiers et les mouvements de ses adversaires.

 

  • L’Aigle sans orteils (amputé, cyclisme)

L’Aigle sans orteils, c’est Amédée Fario, un paysan des Pyrénées, au début du XXème siècle, qui découvre le tour de France à la faveur d’une rencontre avec un astronome passionné de vélo. Il attrape le virus lui aussi et participe, comme un damné, à la construction de l’observatoire du Pic du Midi pour pouvoir s’acheter une bicyclette et réaliser son rêve: intégrer le peloton. Mais un hiver, ses pieds gèlent et il est amputé. Qu’à cela ne tienne, l’Aigle sans orteils ne se décourage pas et participe quand même aux courses cyclistes, tenant la dragée haute à ses concurrents valides. Si vous n’avez pas lu cette superbe BD de Chrisitan Lax, courez vous la procurer!

  • Alef-Thau (enfant tronc, pentathlon)

Voici l’handicapé le plus lourd de ma sélection puisqu’Alef Thau est un enfant tronc. Personnage d’une saga entamée dans les années 80 par Jodorowsky au scénario et Arno (depuis disparu) au dessin, Alef Thau va devoir subir moult épreuves initiatiques pour retrouver peu à peu son intégrité physique et spirituelle et enfin accomplir sa prophétie. Ca fait de lui un “sportif” très polyvalent qu’on pourrait aligner sans problèmes sur un pentathlon.

  • Monkey D. Luffy (déformation des bras, saut à la perche)

Le pirate au chapeau de paille du manga One Piece pourrait même participer à l’épreuve du saut à la perche lors des JO pour valides. A vrai dire, il n’a juste pas besoin de perche. Ses bras extensibles lui suffisent et il exploserait sans aucun doute le record du monde s’il ne s’endort pas pendant l’épreuve pour avoir trop mangé…

  • Le Pingouin (multiples déformations, natation)

Ce n’est pas le genre de mec que l’on veut affronter au water-polo. Oswald Chesterfield Cobblepot a été moqué depuis sa plus tendre enfance pour son apparence disgracieuse. A noter que selon les époques du comic Batman, il est plus ou moins handicapé. Parfois, il semble être tout à fait valide, parfois il n’a plus que trois doigts à une main et ses gants noirs donnent l’impression qu’il a des palmes. Du coup, le Pingouin serait aligné sur une épreuve de natation, voire une épreuve natation-tir où il pourrait user de son parapluie un peu spécial.

  • Tryphon Tournesol (sourd, n’importe quelle discipline, c’est un athlète complet)

Théoriquement, il ne pourrait pas participer aux Jeux Paralympiques, puisque la surdité est son seul handicap et qu’il ne semble  pas y avoir d’épreuves réservées aux sourds (même s’il y a des athlètes sourds qui ont d’autres handicaps qui y participent et même si je suis un peu perdue dans toutes les épreuves, j’avoue). Mais j’avais envie de parler de lui, donc je le mets tout de même dans la liste. Surtout que dans Vol 714 pour Sydney, le professeur Tournesol affirme (page 7) avoir pratiqué: “le tennis, la natation, le football, le rugby, l’escrime, le patinage: tous les sports, je vous dis. Sans oublier les sports de combat: la lutte, la boxe anglaise et la boxe française, c’est-à-dire la savate”. Il pourrait donc rapporter un paquet de médailles à la Belgique.

  • Astérix (nanisme, sprint)

Vous trouverez ça peut-être tiré par les cheveux, mais à mes yeux le petit Gaulois en un handicapé: il est atteint de nanisme. Tout en disproportion, Astérix est plus petit que les habitants de son village, sauf peut-être le vieillard Agecanonix. Et encore, le héros aux moustaches blondes est fortement soupçonné par les agences anti-dopage d’avoir souscrit aux bonnes vieilles hormones de croissance, comme celles qu’on injectait aux sportifs de RDA. Vous ne me croyez pas? Regardez plutôt:

Troublant non? En tous cas, s’il faut l’aligner sur une épreuve, c’est en sprint. Celle qu’il a disputée dans Astérix aux Jeux Olympiques et dans laquelle il s’est brillamment imposé face à des concurrents valides (mais dopés).

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: montage perso à partir d’une oeuvre de Banksy, DR.

lire le billet

Les BD de la rentrée

Le neuvième art fait aussi sa rentrée littéraire. Voici une sélection de BD qui viennent de sortir et qui méritent votre attention.

  • La Gröcha, Peggy Adam, Atrabile

La si tranquille Suisse a perdu toute quiétude depuis que sévit une mystérieuse épidémie dans ses villes. Du coup le gouvernement met en place des barrages filtrants à la sortie des zones urbaines, organise des camps de quarantaine et sanctuarise les montagnes. Dans cette ambiance d’apocalypse, un couple se brise: elle est malade, il ne l’est pas et s’en va vers la verdure. Mais la fuite n’est pas forcément un refuge… Dans cette histoire fine et aux planches soignées, la civilisation et la nature se confrontent et l’auteure interroge la place de l’homme, ce qui fait réellement notre humanité. Une lecture entraînante et qui ne peut pas laisser indifférent.

 

  • Zone Blanche, Jean-C. Denis, Futuropolis

Tout juste auréolé du Grand Prix d’Angoulême lors de la dernière édition du festival, Jean-Claude Denis est présent pour cette rentrée littéraire avec Zone Blanche, un polar sur fond d’électrosensibilité et de panne de courant. Policière certes, mais pas trop noire non-plus, cette histoire de courants est alimentée par le dessin caractéristique de l’auteur, proche de la ligne claire hergéenne, et par un scénario à la fois efficace et astucieux. A dévorer en une fois, comme une pâtisserie.

 

 

  • Lorna,(Heaven is here), Brüno, Glénat

Une femme mutante, des extra-terrestres, des surfeurs allumés, des scientifiques bizarres, des acteurs porno, tous réunis dans un road-movie américain délirant. Un film de Quentin Tarantino? Presque: une BD de Brüno. L’auteur a pris de multiples références de séries Z, a tout mis dans un shaker, et en a tiré un cocktail explosif, truffé de clins d’oeil qui sauront ravir les amateurs du genre. Peut-être pas le BD la plus aboutie de Brüno, mais ce n’est là que le premier tome, et le rythme soutenu emporte le reste.

 

 

  • Colo Bray-Dunes 1999, Dav Guedin et Craoman, Delcourt

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire maintes et maintes fois, mais faire de la BD autobiographique quand on n’a rien de particulier à raconter, ça n’a aucun intérêt (même si ça se vend). Ca tombe bien, Dav Guedin a quelque chose de particulier à raconter: son expérience en tant que moniteur d’une colonie de vacances pour handicapés mentaux lourds. Ou trois semaines dans ce qui ressemble à l’enfer, en tous cas tel que décrit par les auteurs. Une des qualités essentielles de l’album c’est justement que le regard de Dav Guedin et les dessins de Craoman n’ont rien de complaisants. Alors qu’on aurait pu s’attendre à une BD toute en compassion et en pathos, on nous décrit plutôt un univers où les handicapés peuvent être méchants, où le narrateur n’est pas spécialement fier d’être où il est et a des réactions de lâcheté, de peur ou de dégoût. Et où les plus personnages les plus flippants sont peut-être les encadrants plutôt que les handicapés. C’est très fort car très vrai.

  • Les chevaux du vent, Fournier/Lax, Dupier, Dupuis

Deuxième tome pour ce diptyque qui nous emmène dans une famille de l’Himalaya, déchirée par la guerre, l’amour et la maladie (comme d’hab). L’un des fils part à la recherche de son père, parti sans laisser de nouvelles depuis de trop nombreuses années. Même si on regrette une ou deux scènes d’affrontements un peu confuses, on est doucement porté par cette errance guerrière et mystique et finalement presque déçu que cela soit la fin de l’histoire

 

 

  • Furioso, Lorenzo Chiavini, Futuropolis

«Oh non pas encore un récit de croisade !», peut-on se dire au départ. Le genre religo-médieval est sur-traitré en BD et rarement pour le meilleur. A première vue, l’italien Chiavini joue le jeu du grand spectacle. Un héros chrétien choisi par Dieu et en face un guerrier arabe invincible pour un combat qui doit décider du blabla… Mais finalement aucun des deux deux personnages principaux ne veut vraiment assumer, il n’y a pas tellement de bataille, et des deux côtés on se demande si tout cela vaut vraiment le coup, de se battre. Mille ans après, on se pose toujours la question, mais on continue.

 

  • En Silence, Audrey Spiry, Casterman

Comment une banale descente en canyoning, pendant les vacances, peut devenir une expérience initiatique aux confins du mystique et du fantastique? A travers les dessins quasi-impressionnistes d’Audrey Spiry, qui joue avec les reflets d’une rivière ou la lumière qui filtre à travers des branchages pour faire apparaître des présences spectrales. “En Silence” est avant tout une BD graphique très réussie, qui en met plein les yeux de couleurs et d’expressions sur les visages. En revanche, j’ai un peu regretté que ce canyon ne soit pas un peu plus profond dans son scénario.

 

  • Krrpk doit mourir, Bill, Delcourt

Krrpk n’a vraiment pas de chance. Ce petit extra-terrestre vert au visage respirant l’innocence débarque sur une planète étrangère comme travailleur immigré. Mais les autochtones sont racistes comme pas permis, il subit brimades sur brimades, ne parvient pas à trouver de boulot, loge dans un taudis dont la vieille propriétaire acariâtre exige d’être payée… sexuellement. Sur une ligne de crête entre l’absurde et le réalisme social (oui oui, avec des extra-terrestres, c’est possible), Bill livre une BD aussi drôle que rythmée, qui ne manque évidemment pas de faire écho avec nos sociétés bien terriennes.

 

 

Et non, je n’ai pas encore lu le dernier Joann Sfar!

 

Laureline Karaboudjan

Illustration de une extraite de Lorna, Heaven is here par Brüno, DR.

lire le billet

Neil Armstrong a dessiné sur la Lune

Je lis depuis hier soir qu’on pleure la mort de Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune. Pourtant, vous savez bien comme moi que c’est un mensonge éhonté, et que le premier pas de l’homme ce satellite de la terre n’a pas eu lieu en 1969 mais quinze ans plus tôt, en 1954, dans l’album «On a marché sur la Lune» (et même un peu plus tôt dans le journal de Tintin). Un an auparavant sortait «Objectif Lune», qui narrait les préparatifs de l’expédition lunaire dirigée par le professeur Tournesol. Les capacités d’anticipation d’Hergé, au même titre que celles de Jules Verne, sont unanimement louées. Mais si le diptyque hergéen a profondément marqué la bande dessinée, la promenade lunaire d’Armstrong a aussi fait son petit effet dans le monde des bulles.

Hergé, dans ces deux albums, n’a jamais autant atteint, ni avant ni après, le souci du détail et de la cohérence scientifique que dans ces deux albums. Le héros à la houppette se rend sur la lune avec une étonnante crédibilité scientifique. Les deux albums sont ainsi particulièrement rigoureux sur les moteurs à réaction, le plan de vol et la trajectoire lunaire, la propulsion de la fusée, le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et la production de plutonium. Qui ne se souvient pas de la visite didactique du professeur Wolff? D’après l’astrophysicien Roland Lehoucq, «Hergé n’a rien inventé. Mais il avait un talent remarquable: celui de retranscrire et de représenter en bande dessinée des notes scientifiques extrêmement complexes». L’auteur belge s’est aussi beaucoup inspiré du film «Destination Moon» d’Irving Pichel, sorti en 1950.

Quinze ans avant Appolo XI, voyager vers la lune est une aventure en tant que telle. Ainsi, un album entier est dédié à la préparation du voyage, et il n’est pas besoin d’utiliser d’artifices scénaristiques tant le voyage se suffit à lui-même. Hergé confiera à Numa Sadoul (l’auteur de «Tintin et Moi», témoignage-clé pour comprendre l’œuvre et l’homme) avoir «pris mille précautions: pas de Sélénites, pas de monstres, pas de surprises fabuleuses! C’est pour cette raison que je ne ferai plus d’albums de ce genre: que voulez-vous qu’il se passe sur Mars ou sur Venus? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé». L’aventure se suffit tellement à elle-même que le professeur Tournesol en perd momentanément sa surdité, probablement par souci de simplification. Ces raisons, ajoutées au fait que Tintin était déjà un personnage mondialement célèbre, font que pour beaucoup, en 1969, Neil Armstrong n’a fait qu’imiter un petit reporter belge d’encre et de papier. L’illustration que vous pouvez voir en haut de ce papier a d’ailleurs été dessinée par Hergé lui-même et envoyée au pilote après son exploit, en guise de clin d’oeil. Selon le tintinologiste Michael Farr, les deux hommes auraient ensuite entretenu une correspondance épistolaire pendant quelques années (un détail qui me fait un peu rêver, si c’est vrai).

Armstrong, l’inspirateur

Mais je suis sévère avec le commandant américain. La mort de cet égal de Colomb, Magellan ou Ulysse m’attriste vraiment. Samedi soir, lorsque j’ai appris la nouvelle, je regardais justement la Lune, elle tentait de se cacher derrière les nuages, pleurant sans doute. Et je repensais à toutes les bds que son épopée spatiale avait probablement inspiré, notamment «le Cosmoschtroumpf», paru en 1970. L’album est d’ailleurs assez drôle car il donne corps aux théories du complot qui ont accompagné les premiers pas sur la lune. En effet, l’histoire est celle d’un Schtroumpf qui rêve de partir dans l’espace à l’aide d’une fusée. Évidemment, l’engin ne fonctionne pas et le Schtroumpf est très triste. C’est alors que Grand Schtroumpf décide de faire croire au Cosmoschtroumpf en herbe que sa fusée fonctionne et qu’il peut partir dans l’espace. Avec les autres petits hommes bleus, il transporte la fusée et le Cosmoschtroumpf endormi dans un volcan éteint, puis ils se déguisent en extra-terrestres (les Schlips), si bien que le Cosmoschtroumpf est persuadé de visiter une autre planète. On notera au passage qu’il s’agit bien d’un Cosmoschtroumpf, et non d’un Spacioschtroumpf ou d’un Astroschtroumpf, ce qui valide, une fois de plus, la théorie bien connue qui veut que les Schtroumpf soient communistes.

Le cas de Dan Cooper est intéressant. Le personnage est un aviateur canadien créé en 1954 par Albert Weinberg au Journal de Tintin pour contrer le Buck Danny du Journal de Spirou. Cependant, ses premières aventures ont beaucoup plus trait à la conquête de l’espace qu’aux loopings militaires vers lequel évoluera le personnage. Ainsi, dès le deuxième opus, «Le maître du soleil», Dan Cooper part dans l’espace à bord d’une fusée expérimentale qui «puise son carburant dans la haute atmosphère». Ce qui est moins banal, c’est qu’il va vers Mars avant de mettre le pied sur la Lune. 40 ans après la Lune, l’homme n’a toujours pas foulé la planète rouge. Dans «Cap sur Mars», publié en 1960, Dan Cooper atteint Deïmos, un des deux satellites de la planète rouge, à bord d’une fusée construite par son ingénieur de père. Il ne mettra le pied sur la Lune qu’en 1973, dans «Apollo appele Soyouz», où il ira secourir avec ses amis américains des cosmonautes soviétiques en perdition. Joli message de paix en pleine guerre froide.

La Lune, un terrain d’aventure comme les autres

Alors qu’avant Armstrong, aller sur la lune est une aventure en tant que telle, l’astre se banalise ensuite en bande dessinée. Pour la science-fiction, c’est une évidence. La lune n’est souvent qu’un satellite de la terre bien pratique. Soit elle sert de rampe de lancement pour envoyer les vaisseaux dans l’hyperespace, soit les interactions entre les stations orbitales, la lune et la terre sont nombreuses. Dans le tome 9 de Travis, Dommy, qui se passe dans les années 2050, on peut prendre contrôle d’un cyborg sur la Lune depuis la Terre grâce à un procédé d’incarnation complexe. Je ne vais pas vous résumer précisément l’histoire, au fil des épisodes cela devient un peu compliqué. Dites-vous que les méchants sont tatoués, il y a des grosses armes, les multinationales contrôlent le monde et les filles sont sexy, surtout Kimberley. A choisir, je préfère Universal War One qui se passe dans les mêmes années. L’épopée de Barjam va bien au-delà de la Lune qui n’est qu’une colonie parmi d’autres, rebaptisée Terre 2. Digne d’Asimov, la BD pose certaines questions insolubles sur l’espace temps et oblige tous les geeks aventuriers qui se respectent à se demander honnêtement: êtes-vous plutôt Balti ou Mario?

Une BD, plus que toute autre, a su tirer profit de la liberté d’espace et d’invention que pouvait offrir la Lune : «De Cape et de Crocs». L’épopée romanesque d’Ayroles et Masbou, après nombre de péripéties sur la terre ferme, décide de s’envoler vers l’astre lunaire. Les références au héros le plus fameux d’Edmond Rostand, inspiré de Savinien Cyrano de Bergerac, sont très nombreuses dans «De Cape et de Crocs». Les personnages principaux, Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos y Sangrin, qui manient aussi bien l’alexandrin que la rapière, s’envolent vers la lune où les cités se déplacent, l’or pousse sur les arbres et où les chimères, menaçantes ou alliées, sont nombreuses. Là, les attend le Maître d’armes au nez si long, un prince idiot, des pirates, et quelques combats épiques.

«De Cape et de Crocs» me fascine par sa poésie et j’ai été surprise, une ou deux fois, par une larme à l’oeil devant tel ou tel paysage admirablement peint ou telle réplique de chevalier acculé, inutile mais si belle. La BD est loin de toute contingence géopolitique moderne. De nombreux articles suite à la mort d’Armstrong nous rappellent en effet que les Américains sont surtout allés sur la Lune pour battre les Russes et qu’il faudrait à nouveau une compétition entre deux grandes nations (USA contre Chine?) pour enfin se rendre sur Mars. Paru en avril 2010, le premier tome de la bonne série le jour J de Duval, Pécau et Buchet imaginait justement ce qui se serait passé si les Russes étaient arrivés en premier sur la Lune. Dans cette histoire, Neil Amstrong et Buzz Aldrin n’ont jamais pu poser le pied sur cet astre, leur module Eagle ayant été percuté par une météorite juste avant l’alunissage…

Laureline Karaboudjan

*Cet article est une reprise partielle d’un papier paru sur ce blog en 2009 à l’occasion des 40 ans de l’exploit des Américains (suite à des mises à jour du blog, ce papier n’était plus vraiment disponible, le tort est réparé).

lire le billet

Le goût du goulag

Pour savoir ce qui les attend, les Pussy Riots et Garry Kasparov peuvent lire des BD. Le camp de travail forcé fait partie du paysage classique de la Russie dans le neuvième art.

La sentence est tombée et elles ont décidé de ne pas demander la grâce présidentielle. Selon toute vraisemblance, les Pussy Riots, punkettes russes membres du collectif Voïna, devraient être envoyées pour deux ans dans des camps. Au même moment, devant le tribunal, c’est l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov qui a été arrêté. Accusé d’avoir mordu un policier à l’oreille, l’opposant risque lui cinq ans de camp.

Un mot un peu mis de côté a du coup ressurgi dans les médias français: le Goulag. Car, comme le montre cet article récent de Libération, si le système de répression a un peu évolué entre l’URSS et la Russie d’aujourd’hui, les conditions très dures d’enfermement ne sont pas si différentes.

Pour quiconque a lu Soljenitsyne, il n’est pas très difficile d’imaginer ce que sera la vie des trois Pussy Riots ou de Garry Kasparov, ces nouveaux Ivan Denissovitch. Les camps soviétiques sont devenus, pendant la Guerre Froide, un des symboles du régime repressif de l’URSS, abondamment évoqué par les opposants russes en exil. Ainsi, au fil des livres et articles écrits pendant des décennies, on a été “familier” du goulag en Occident, ce “présent plein” comme le définit le philosophe Foucault. Rien d’étonnant alors à ce que les camps soviétiques inspirent aussi les auteurs de BD.

Le paradis du goulag
En 1975, Dimitri débute ainsi la série Le Goulag dans Charlie Mensuel. Son héros principal, Eugène Krampon, est un brave ouvrier de Nogent-sur-Marne, archétype de la ville moyenne de banlieue parisienne, qui part en Russie comme travailleur immigré. Par un concours de circonstances, il se retrouve alors enfermé dans un camp de travail (si on veut être précis, le Goulag est l’entité administrative créée pour gérer tous les camps de travaux forcés, mais dans le langage courant, chaque camp est devenu un goulag). Il va y vivre un série d’aventures rocambolesques, surréalistes et sexys.

Pour l’auteur Dimitri, le goulag est un matériel narratif bien utile. Il est un objet de fantasme, isolé de tout, et donc, potentiellement, tout peut y arriver. Aventures cochonnes, délires absurdes, tout y passe… Et pour Eugène Krampon, même s’il est amené à vivre des aventures à l’extérieur, son but est toujours d’y revenir, puisqu’il y a trouvé une sorte d’équilibre foutraque. Entre les gardes russes, la belle Loubianka et leur fils Evghenï, et la construction de son métro, tout le ramène au paradis du goulag.

Un cliché russe
Si le goulag devient un lieu de vie pour Eugène Krampon, pour tous les aventuriers en culottes courtes, ces camps soviétiques sont surtout une évocation obligée lors d’une aventure russe. Prenons par exemple le dixième et dernier tome des aventures d’Adler, cet ancien membre de la Luftwaffe reconverti aviateur défenseur des plus faibles. Opportunément intitulé Le Goulag, il se déroule dans les profondeurs de la Sibérie, après que le héros volant a été déporté dans un camp de travail pour conspiration au profit de l’Occident. En bonne BD issue du Journal de Tintin, on n’échappe pas à des descriptions quelque peu scolaires et longues du goulag pour “crédibiliser” le récit. En fin de compte, le goulag sera l’essentiel de ce qu’on verra de la Russie dans cet album. C’est aussi le cas dans le tome 6 de la série Insiders, titré sobrement Destination Goulag, où l’héroïne Najah découvre les camps de travaux forcés russes.

Le goulag est aussi le cadre d’une des aventures du Winter Soldier, l’identité que prend James “Bucky” Barnes après avoir arrêté d’être le side-kick de Captain America. Dans les livraisons #616 à #619 des aventures du super-héros patriote, on suit l’emprisonnement du Winter Soldier au goulag après avoir été extradé des Etats-Unis pour de prétendus crimes commis dont il n’a plus le souvenir.

Sur trois épisodes d’un arc intitulé lui aussi Goulag (Gulag en VO), il va devoir survivre dans un camp de travail ultra-violent où il retrouve un certain nombre de super-vilains. Le traitement du goulag par le comics est évidemment caricatural et il ne faut pas beaucoup de pages pour s’en rendre compte. Dès le début de l’histoire, le Winter Soldier est plongé dans une arène installée au beau milieu du camp où il doit affronter Ursa, un ours géant, dans un combat organisé par un des prisonniers qui a acheté tous les gardes du camp. Et son évasion (car bien-sûr, il s’évade) est tout à fait rocambolesque. Mais bon, on n’est pas là pour le réalisme…

Absent de Tintin au Pays des Soviets
Il n’y a pas que les “gentils” qui font un détour par les camps de travail: Olrik, l’ennemi juré de Blake et Mortimer y est lui aussi détenu prisonnier entre les deux albums La Machination Voronov et Les Sarcophages du 6ème continent, c’est-à-dire, théoriquement, entre 1957 et 1958. Il n’y a toutefois pas de description détaillée du camp de travail dans ces deux BD.

Pas plus, et c’est plus étonnant, qu’on a d’évocation du goulag dans le très cliché Tintin au pays des Soviets. C’est même le grand absent du pamphlet d’Hergé contre l’URSS, qui passe pourtant méthodiquement en revue tous les travers du régime soviétique. Les camps de travail forcé ont existé dès les premières années de l’URSS mais Hergé n’en parle pas dans sa BD publiée entre 1929 et 1930 dans Le Petit XXème. Historiquement, c’est intéressant car cela montre que le goulag n’avait pas du tout la même force évocatrice à l’époque qu’au cours de la Guerre Froide et singulièrement après la diffusion des oeuvres de Soljénitsyne à partir des années 1960. D’ailleurs, dans le livre de Joseph Douillet Moscou sans voiles, neuf ans de travail au pays des Soviets, paru en 1928 et dont Hergé a tiré la quasi-intégralité de sa documentation, le terme “camp” n’apparaît ainsi que dans 9 des 249 pages de l’ouvrage.

Témoignages dessinés du goulag

Plus proche de nous, Chronique illustrée de ma vie au goulag, par Euphrosinia Kersnovskaïa, fait figure d’oeuvre dessinée de référence sur le goulag. Ce livre sorti il y a près de 20 ans, qu’on ne trouve plus qu’en occasion, a tous les aspects du livre jeunesse classique: écriture ronde faite de pleins et de déliés, dessins réalisés aux pastels gras… Sauf qu’il ne s’agit pas ici d’un conte ou d’une fable enfantine, mais du témoignage à la première personne d’Euphrosinia Kersnovskaïa, envoyée dans les camps de travail forcé en 1940 parce qu’elle était une koulak, une paysanne propriétaire de ses terres.

Sortie de l’enfer concentrationnaire soviétique 12 ans après y être entrée, elle s’applique à coucher son expérience sur le papier entre 1964 et 1968, mais ce n’est qu’à la chute de l’URSS que son ouvrage sera publié pour la première fois. Elle y raconte tout du goulag: les privations, le froid, le travail arassant et, surtout, la déshumanisation progressive des détenus. Le témoignage a d’autant plus de force que les dessins sont doux, beaux, comme pour renforcer l’innocence de celle qu’on a envoyé au goulag alors qu’elle n’était coupable de rien.

Signalons aussi les Dessins du Goulag (Drawings from the Gulag, non traduit en français) de Danzig Baldaev. Célèbre pour être l’auteur d’une encyclopédie du tatouage criminel en trois tomes, Baldaev est un fin connaisseur de l’univers pénitentiaire russe puisque ce fils d’une famille d’opposants a été… gardien de prison. C’est là qu’il a commencé à compiler les tatouages de prisonniers dans des petits carnets. Lorsque le KGB a eu vent de ses activités, plutôt que de le punir on lui a au contraire ouvert les portes de nombreux camps de prisonniers du pays. Ce qui a permis à Baldaev de raconter, dans Dessins du Goulag, le quotidien des camps, du point de vue des prisonniers comme de celui des gardiens. Espérons une traduction prochaine en français…

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de la couverture du Goulag tome 14, Danse avec les fous, de Dimitri, DR.

lire le billet

Britishmania, by Jove!

Après les JO, qu’est-ce-que l’esprit britannique? Réponse avec 10 bandes-dessinées amoureuses du Royaume-Uni, de Blake et Mortimer à V pour Vendetta.

The End. Les vacanciers vont pouvoir retourner pleinement à leur torpeur estivale et les travailleurs n’ont plus de divertissement pour les aider à affronter l’ennui d’un mois d’août au boulot. Après deux intenses semaines de compétition, les Jeux Olympiques se sont achevés à Londres. C’en est terminé des épreuves sportives, mais aussi des célébrations festives du patrimoine et de la culture britannique. La cérémonie de clotûre fut globalement ennuyeuse, mais chacun conservera en mémoire celle qui a ouvert les olympiades. Le show à grand spectacle orchestré par Danny Boyle était un véritable hymne à la Grande-Bretagne, son histoire, ses traditions et sa culture populaire. Le coup de projecteur (et de feux d’artifices) parfait pour faire, pendant quelques jours, de Londres le centre du monde.

Comme ça va être dur de se déshabituer de voir tous les jours Tower Bridge à la télévision ou d’entendre Big Ben sonner l’heure sur les chaînes du service public, je vous ai préparé une petite sélection de bandes-dessinées pour rester dans l’ambiance britannique, à travers des événements historiques ou des traits culturels bien marqués. La plupart ne sont pas le fait d’auteurs insulaires (même si l’incontournable Alan Moore est là deux fois), car la Grande-Bretagne fascine bien au-delà de ses frontières, y compris dans le monde de la BD.

  • So British (Blake et Mortimer)

Dans l’esprit, c’est peut-être la plus britannique des bandes-dessinées. Et pourtant, en dépit du nom et de la dégaine très anglo-saxonne de son auteur, elle est l’oeuvre d’un Belge. Le mythique tandem formé par Blake et Mortimer est en effet la quintessence d’un certain british way-of-life. D’un côté un blond capitaine gallois du MI-5, de l’autre un roux professeur écossais flanqué de son fidèle serviteur Indien. Le tout ponctué des fameux “Damned” et autres “By Jove” qui font toute la saveur des dialogues. Leurs nombreuses aventures les amènent à sauver le monde au cours d’une épique troisième guerre mondiale, à découvrir des civilisations perdues et même à voyager dans le temps. Mais si vous ne devez lire qu’un album, probablement le plus british de tous, c’est bien évidemment sur La Marque Jaune qu’il faut vous jeter. Le duo enquête sur une mystérieuse série de vols, dont le plus audacieux n’est rien de moins que celui de la couronne royale au sommet de la Tour de Londres. Un modèle d’ambiance en bande-dessinée… Et si vous voulez reprendre une tasse de thé humoristique, la parodie des Aventures de Philip et Francis est particulièrement réussie.

  • Documentaire champêtre (L’île Noire)

Tintin, le plus célèbre globe-trotter de la bande-dessinée, ne pouvait pas faire l’économie d’un voyage en Grande-Bretagne. C’est chose faite dans l’Île Noire, où le reporter belge suit la piste d’un gang de faux-monnayeurs. Cette aventure dans la campagne britannique, bien menée, riche en action et en rebondissements, est aussi l’occasion de développer une belle galerie de personnages, de la première apparition du maléfique Docteur Müller jusqu’à Ranko, l’inoubliable gorille gardien d’une ruine écossaise et dont les cris terrorisent les marins des alentours. Mais l’Île Noire se singularise par son souci de l’exactitude du détail, présent dans toute l’oeuvre hergéenne mais ici poussé à son paroxysme. Et pour cause: si une première version est parue en 1938, puis une seconde en couleurs en 1943, Hergé a du s’atteler à une troisième version en 1965 car… les britanniques ne trouvaient pas les deux premières assez réalistes. L’ensemble de l’album a été repris avec minutie, et chaque véhicule, chaque vêtement qui apparaissent sont désormais issus d’une recherche documentaire rigoureuse. Les tintinophiles les plus fous peuvent s’offrir le beau livre grand format Dossier Tintin l’Île Noire, qui permet de contempler l’évolution entre ces trois versions.

  • Victorians secrets (From Hell)

Pour s’attaquer à un mythe aussi énorme que Jack l’Éventreur, il fallait un scénariste hors-normes. Ca tombe bien, Alan Moore est de ceux-là. L’auteur de Watchmen, probablement l’un des meilleurs comics de tous les temps, s’est associé au dessinateur Eddie Campbell pour livrer une véritable fresque sur le Londres de l’époque victorienne. Car au-delà du serial killer anglais, c’est bien la ville de Londres qui est l’héroïne de ce très sombre roman graphique. A travers les pérégrinations du tueur, Alan Moore dresse une géographie londonienne ésotérique, où chaque monument, chaque clocher recèle une signification cachée. Comme un contrepoint aux très sophistiquées intrigues maçonniques de la haute société, le duo Moore-Campbell dépeint aussi le peuple des bas-fonds et bien évidemment le milieu de la prostitution. C’est là le revers de la médaille victorienne, de cette Angleterre triomphante et sûre d’elle-même issue de la révolution industrielle.

  • London sous les bombes (La trilogie du Blitz)

La meilleure illustration que l’Histoire a pu donner au légendaire flegme britannique est sûrement l’attitude des Londoniens durant le Blitz. Le Blitz, c’est cette intense campagne de bombardement menée par la Luftwaffe durant la Seconde guerre mondiale, entre 1940 et 1941. Chaque nuit, un tombereau de bombes s’abattait sur les plus grandes villes de l’Angleterre, Londres au premier chef, et chaque matin, leurs habitants sortaient constater les dégâts et se mettaient aussitôt à réparer avec ce qui leur tombait sous la main. Dans la trilogie du Blitz, François Rivière et Floc’h, deux passionnés de la Grande-Bretagne, rendent hommage au caractère inouï des britanniques durant cette période. Illustrées par une ligne claire typique, leurs histoires mettent en scène ces Londoniens confrontés aux bombardements mais qui continuent à vaquer à leurs préoccupations “normales”, depuis des intrigues amoureuses jusqu’à la fameuse cup of tea de 5 o’clock.

  • Bête de Somme (La Grande Guerre de Charlie)

Une guerre mondiale plus tôt, les Anglais venaient combattre sur les champs de bataille du continent, notamment dans la Somme où ils payèrent un très lourd tribut. La Grande Guerre de Charlie, oeuvre des deux auteurs britanniques Pat Mills et Joe Coldhoun, nous raconte la Première guerre mondiale d’un point de vue anglo-saxon, en l’occurrence celui de Charlie, engagé dans un des conflits les plus meurtriers de l’Histoire à l’âge de 16 ans. Les descriptions réalistes des conditions de vie sur le front et des horreurs de la guerre, alimentés par des faits-réels, évoquent évidemment le travail de Tardi sur le conflit. Mais en s’attachant à suivre l’armée britannique plutôt que nos fameux Poilus, la Grande Guerre de Charlie constitue une vraie originalité dans le paysage très encombré des BD sur la Première guerre mondiale.

  • Le Jour d’après (La Zone)

Vous voulez découvrir l’Angleterre mais vous êtes agoraphobe? Attendez l’année 2019, vous ne devriez plus être trop embêté par les touristes… En effet, dans La Zone, Eric Stalner fait le postulat que cette année là, 95% de la population britannique aura disparu suite à une catastrophe. L’intrigue se déroule elle un demi-siècle plus tard,  en 2067, dans une Angleterre redevenue sauvage et peuplée de toutes petites communautés humaines éparses.  On suit Lawrence, explorateur-archéologue mal vu dans son village car il est un des rares à s’intéresser à un passé que tout le monde rejette. Une passion qu’il transmet à une jeune élève à qui il apprend à lire et à écrire l’anglais, cette langue déjà oubliée. Mais un jour, elle disparaît avec son bien le plus précieux: une carte du Royaume-Uni. Il part à sa recherche, dans un road-trip post-apocalyptique aussi classique qu’efficace. Si vous avez voir une Angleterre vidée de ses habitants, comme dans le film 28 Jours plus tard, La Zone vous attend.

  • English Gévaudan (Les Carnets de Darwin)

Panique sur le Yorkshire. Une série de meutres sauvages a stoppé la construction du chemin de fer. Le Premier ministre britannique fait appel au naturaliste Charles Darwin pour faire la lumière sur l’affaire. Le futur théoricien de l’évolution débarque sur place et dissèque des cadavres copieusement amochés. Qui se cache derrière la boucherie ? Un griffu, créature mythique et surpuissante ? Un être mal intentionné qui veut ralentir les travaux de la ligne ferroviaire ? Darwin, entre deux bouteilles de scotch et une passe dans une rue mal famée, tente de mener l’enquête. Le dessin d’Ocana, sombre et dynamique à la fois, porte avantageusement ce thriller à la sauce victorienne, sorte d’écho à From Hell.

  • Punk attitude (Tank Girl)

L’Angleterre, c’est aussi la patrie du punk, et il y a d’autres moyens que les ridicules mascottes de la cérémonie d’ouverture pour l’évoquer. Il y a Tank Girl par exemple. Dans ce comics volontiers bordélique et exubérant, on suit les aventures de Rebecca Buck, une adolescente qui parcourt une Australie post-apocalyptique à bord d’un char d’assaut en compagnie d’un kangourou mutant. Cette BD complètement barrée ne se passe certes pas au Royaume-Uni mais elle est un véritable condensé de l’esthétique punk qui s’y est développée dans les années 1980. Et puis, il s’agit là d’une des premières oeuvres de Jamie Hewlett, qui s’est ensuite illustré en “créant” de toutes pièces le groupe Gorillaz. Si Damon Albarn, le leader de Blur, s’occupe de la musique, Jamie Hewlett a donné leurs traits aux membres de ce groupe frictionnel au succès planétaire.

  • Anarchy in the UK (V pour Vendetta)

Faut-il encore vous présenter le célèbre comic d’Alan Moore et David Lloyd? Dans un futur proche, le Royaume-Uni  vit sous le joug d’un régime fasciste. Mais se lève un mystérieux héros, appelé V, qui multiplie les attentats et les appels à la révolte pour renverser le pouvoir en place. Un héros vêtu tout de noir, et qui porte un masque de Guy Fawkes, le conjuré catholique qui failli faire sauter le parlement britannique qui voulut faire sauter le parlement de Londres le 5 novembre 1605. Je vous ai déjà longuement parlé de cette BD et notamment de son caractère éminemment Angleterre-des-années-Thatcher.  Alan Moore n’a jamais caché son opposition à la dame de fer, et a expliqué à plusieurs reprises que V pour Vendetta était une réponse directe au tour de vis conservateur thatcherien. L’Angleterre des années 1980, c’est une transition libérale très brutale pour son économie, des mineurs sont en colère dans tout le pays le tout sur fond de guerre des Malouines. C’est toute cette époque que raconte en creux la contre-utopie (un genre littéraire bien britannique) V pour Vendetta.

  • Les Gaulois parlent aux Gaulois (Astérix chez les Bretons)

Last but not least, je ne pouvais pas oublier Astérix chez les Bretons. Avec leur sens inné de l’humour et de la caricature, Goscinny et Uderzo ont passé à la moulinette nos travers franchouillards, mais aussi ceux de nos voisins suisses, belges, espagnols et… britanniques. L’accumulation de références et de blagues sur une culture étrangère atteint là son sommet, entre l’apparition inopinée des Beatles, le nuage de lait dans le thé ou le mémorable match de rugby que livrent Astérix et Obélix. Pour conclure cette sélection, c’est donc la culture anglaise vue à travers les clichés qu’en ont les Français. How ironic…

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: montage à partir de la couverture de La Marque Jaune, DR.

lire le billet

Par Toutatis, rien n’a changé aux Jeux

Triche, dopage, politique, marketing, médicalisation du sport… Astérix aux Jeux Olympiques n’a rien perdu de sa pertinence, 44 ans après sa première édition.

Depuis dix jours, ils envahissent le petit écran du réveil au coucher. Ils se passent des ballons plus ou moins gros, nagent à des vitesses inouïes, courent après la gloire, tentent de franchir des obstacles sur des chevaux mieux peignés que vous ne le serez jamais ou tirent à la carabine sur des disques d’argile. Il s’agit bien entendu des athlètes des Jeux Olympiques, point de gravité autour duquel semble tourner toute la planète pendant deux semaines. Comme chaque été d’année bissextile (hé oui), je n’échappe pas au phénomène et me découvre de drôles de passions. Un match de hockey sur gazon peut me mettre dans tous mes états, j’applaudis à tout rompre pendant les épreuves de Keirin et je consulte religieusement le tableau des médailles. Immanquablement, je finis aussi par relire Astérix aux Jeux Olympiques.

C’est ce que j’ai encore fait il y a quelques jours, exhumant de ma bibliothèque l’album aux angles abîmés et à la couverture jaunie. J’ai relu avec avidité ses 44 pages, j’ai souri aux gags déjà vus des dizaines de fois et, comme à chaque fois, j’ai été frappée par l’actualité d’Astérix aux Jeux Olympiques. Tout y est: la compétition, la triche, le dopage, les enjeux politiques… Chaque page, chaque case que je relisais faisait écho, d’une façon ou d’une autre, aux Jeux de Londres qui peuplent ma télévision ces jours-ci. Pourtant, le 12ème opus des aventures d’Astérix et Obélix est sorti en 1968 pour accompagner les Jeux de Mexico, c’est-à-dire il y a 44 ans. Malgré son âge, l’album n’a rien perdu de sa pertinence. Jugez-en plutôt.

  • Le prestige des nations

L’important, c’est de participer selon l’adage de Pierre de Coubertin. Le baron ne croyait pas si bien dire : politiquement, participer aux Jeux Olympiques est essentiel pour s’affirmer en tant que nation indépendante. Ce n’est pas pour rien que 204 délégations sont présentes cette année, que même le Timor Oriental envoie des représentants et que le Vatican est le seul Etat à ne pas avoir d’athlètes à Londres. Si le nouvellement créé Soudan du Sud n’a pas de délégation officielle, c’est tout simplement parce que le comité olympique n’a pas encore été créé dans ce pays. Mais un athlète du pays concourt déjà et nul doute que le Soudan du Sud verra son drapeau flotter à Rio en 2016.

Pour le petit village d’Astérix, c’est pareil. Au début de la BD, les Gaulois apprennent fortuitement que les Romains s’apprêtent à participer à des Jeux dont ils n’ont aucune idée de ce qu’ils peuvent être. Mais lorsque le druide Panoramix explique que les nations qui y prennent part en retirent une grande gloire, l’idée de s’inscrire aux Jeux Olympiques devient l’obsession des Gaulois. Au point qu’ils seront prêts à assumer faire partie du monde romain, après qu’on leur ait rappelé que les jeux n’étaient pas ouverts aux barbares mais aux seules nations hellènes et romaines. Mais être le porte-drapeau de son pays, ça n’a pas de prix.

Au-delà de la participation, il est essentiel de faire bonne figure au tableau des médailles pour s’imposer comme une puissance mondiale. Il suffit de voir la guerre que se livrent les Etats-Unis et la Chine à Londres pour le comprendre. Et les visites de François Hollande, David Cameron ou Vladimir Poutine (et même Patrick Balkany)  n’ont rien d’anodin : il s’agit de rayonner à travers les victoires olympiques. C’est pareil dans Astérix aux Jeux Olympiques : le bouleutérion, l’assemblée olympique, exulte aux victoires grecques et se réjouit de voir les Romains derrière, preuve de la décadence de l’Empire voisin.

  • L’incontournable préparation physique et technique

Pour accomplir leurs performances, les athlètes subissent un entraînement de folie. On ne compte plus (hélas) les interviews de Nelson Montfort où les sportifs expliquent qu’ils ont tout sacrifié depuis des mois, des années, pour obtenir une breloque aux Jeux. Depuis les olympiades de 1968, la préparation aux épreuves n’a eu de cesse de se moderniser, de se techniciser, de se médicaliser. Mais l’entraînement revêtait déjà une importance toute particulière quand est sorti Astérix aux Jeux Olympiques. Dès les premières pages, on voit un athlète romain s’entraîner à la course à pieds, au lancer de javelot, à la boxe… Quand les Gaulois décident d’envoyer une délégation à Olympie, ils organisent une phase de sélection, avec une grande course (complétement absurde d’ailleurs puisque, potion magique aidant, tout le monde arrive en même temps).

Une fois arrivés en Grèce, les athlètes poursuivent leur entraînement, jusqu’au tout début des épreuves. La notion de sacrifice qu’implique la vie d’athlète est d’ailleurs évoquée. Après que les Romains ont découvert qu’Astérix et Obélix allaient participer aux Jeux (et qu’à travers une monumentale torgnole, les Gaulois prouvent leur supériorité), ils décident d’arrêter tout entraînement pour se consacrer aux fameuses orgies romaines. Quand on est sûr de perdre, pourquoi se contraindre aux privations de la vie d’athlète? Mais le fumet de leurs plats et le fracas de leurs fêtes parviennent aux nez et aux oreilles des athlètes grecs, ce qui a pour effet de démoraliser aussitôt les Héllènes. Ils se mettent eux aussi à réclamer une alimentation plus riche exprimant leur ras le bol des figues et des olives. Comme quoi, en 50 avant JC, en 1968 ou en 2012, la préparation physique et la nutrition sont toujours au centre des attentions. Enfin, certains athlètes se réservent pour certaines épreuves plutôt que d’autres, à l’instar de Christophe Lemaître qui a fait l’impasse sur le 100m pour être plus frais sur le 200m. Sur les conseils de Panoramix, Astérix fait exactement pareil et ne concourt qu’à la course pour ne pas s’épuiser dans d’autres épreuves.

  • Le chauvinisme de bon aloi

Les Jeux Olympiques, où le déchaînement de l’esprit cocardier dans la bouche de tous les suiveurs, depuis les commentateurs de bistrots à ceux des chaînes de télévisions. Quel que soit sa discipline, même (surtout) si elle est complétement obscure, l’athlète français mérite tout l’intérêt, toutes les attentions. Ca explique pourquoi on peut vous priver de la finale du tournoi de tennis en intégralité, quand bien même elle met aux prises deux des meilleurs joueurs mondiaux, pour vous infliger la retransmission d’une épreuve de voile aussi peu télégénique que mobilisatrice, parce qu’un Français y participe. Et, bien-sûr, l’objectivité s’efface souvent au profil du supporteurisme le plus entier.

C’est probablement ce qu’Astérix aux Jeux Olympiques saisit le mieux. Certains commentaires des villageois, assistant à la prime débâcle d’Astérix, sont devenus mythiques. “Le terrain est trop lourd…“. “Le climat est dur…“. “Les sangliers ont du manger des cochonneries…“, comme autant de marques de mauvaise foi dont on peut faire preuve pour expliquer la défait. Il y a aussi ce passage hilarant où, au moment d’enter au stade, le chef Abraracourcix lance à ses administrés : “Bon ! Les enfants ! Nous représentons la Gaule ! Soyons-en dignes ! Ne nous faisons pas remarquer et ne nous moquons pas des indigènes même s’ils n’ont pas notre passé glorieux et notre culture !“. Évidemment, deux minutes après, on n’entend que les Gaulois dans le stade, chauvins et bruyants au milieux de spectateurs dignes et fair-play.

  • Le sport-business

Certes, les Jeux Olympiques sont une période de trêve entre les nations, de rencontre entre des peuples sous l’égide absolue de l’esprit olympique. Mais c’est surtout un événement économique archi-sponsorisé, où l’on investit des sommes faramineuses en attendant un retour sonnant et trébuchant. A Londres comme ailleurs. Les polémiques sur le coût plus important que prévu, les retombées économiques incertaines, la grogne des commerçants du centre-ville qui ne semblent pas profiter de l’événement sont autant d’exemples.

Un aspect que Goscinny et Uderzo n’oublient pas dans leur album. Retournons au Bouleutérion… Juste après s’être réjouis du succès de leurs athlètes, les parlementaires grecs soulèvent un problème de taille: s’ils trustent toutes les victoires, les autres peuples vont se désintéresser de leurs Jeux, ce qui est mauvais pour les affaires. Car comme il est dit avec l’ironie anachronique qui caractérise certains gags d’Astérix : “Plus de touristes, ça veut dire plus d’argent, plus de business et nos monuments finiront par tomber en ruines. Personne ne voudra les visiter dans cet état“. Il est alors décidé d’organiser une épreuve réservée aux Romains. Business is business, et il passe avant tout le reste…

  • Les règles à géométrie variable

On a beaucoup commenté les affaires de la triche au badminton et au vélo sur piste et du traitement différent réservé aux amatrices du volant (étrangères) et au filou pistard (britannique). Rebelote avec les rameurs (britannique) qui ont fait redonner une finale d’aviron suite à un supposé problème technique, alors que les règles ne l’imposaient pas du tout. Des règles à géométrie variable qui alimentent les polémiques et font couler beaucoup d’encre.

Ce qui est amusant, c’est qu’on peut retrouver ça également dans Astérix aux Jeux Olympiques. Lorsque les Gaulois se demandent qui va participer aux Jeux et que la course ne permet pas de les départager, c’est l’arbitraire le plus complet de Panoramix qui désigne la délégation. Astérix parce que c’est le plus intelligent et qu’il a eu l’idée de participer aux Jeux et Obélix parce qu’il est tombé dans la potion magique quand il était petit (pour une fois que ça lui est utile). Tant pis pour le mérite des autres, à commencer par Cétautomatix qui se gratte l’oreille avec le pied pour prouver qu’il en est aussi capable qu’Idéfix. De la même façon, la création de l’épreuve réservée aux Romains mentionnée plus haut est tout à fait arbitraire. Celà dit, l’honnêteté me pousse à dire que c’est moins pour moquer les errances du Comité international olympique que pour des raisons purement scénaristiques que Goscinny a probablement joué avec les règles.

  • La potion magique du dopage

Enfin, ce que les Jeux n’ont jamais démenti depuis 44 ans, c’est la dopage massif de certains de ses athlètes. A Londres comme aux précédentes olympiades, il y a des cas de dopage. Certains athlètes ont été exclus avant même le début de la compétition londonienne, tandis que l’on sait pertinemment que certains records établis lors des Jeux Olympiques ne tomberont peut-être jamais, parce que leurs auteurs étaient chargés comme des mules.

Dans le monde d’Astérix, le dopage s’appelle “potion magique”. Une image qu’avait d’ailleurs repris Yannick Noah dans une tribune devenue fameuse. Persuadés de pouvoir l’utiliser en compétition, les Gaulois sont rappelés à l’ordre par les organisateurs: tout produit dopant est interdit. Mais après qu’Obélix ait gaffé au beau milieu du gymnase romain, en indiquant où se trouvait la marmite, Astérix et Panoramix ont l’intuition que tout le monde ne sera pas aussi fair-play qu’eux. Et la démonstration en sera faite à la dernière course de l’album: tous les Romains arrivent en même temps, dans une image qui reste une des plus emblématiques d’Astérix aux Jeux Olympiques.

Finalement, les tricheurs seront confondus par leurs langues, devenues bleues après que Panoramix a ajouté un colorant indétectable à sa potion magique. Aujourd’hui, le druide serait probablement à la tête d’une agence anti-dopage…

Laureline Karaboudjan

Illustration de une extraite de la couverture d’ Astérix aux Jeux Olympiques, de René Goscinny et Albert Uderzo, DR.

lire le billet