Neil Armstrong a dessiné sur la Lune

Je lis depuis hier soir qu’on pleure la mort de Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune. Pourtant, vous savez bien comme moi que c’est un mensonge éhonté, et que le premier pas de l’homme ce satellite de la terre n’a pas eu lieu en 1969 mais quinze ans plus tôt, en 1954, dans l’album «On a marché sur la Lune» (et même un peu plus tôt dans le journal de Tintin). Un an auparavant sortait «Objectif Lune», qui narrait les préparatifs de l’expédition lunaire dirigée par le professeur Tournesol. Les capacités d’anticipation d’Hergé, au même titre que celles de Jules Verne, sont unanimement louées. Mais si le diptyque hergéen a profondément marqué la bande dessinée, la promenade lunaire d’Armstrong a aussi fait son petit effet dans le monde des bulles.

Hergé, dans ces deux albums, n’a jamais autant atteint, ni avant ni après, le souci du détail et de la cohérence scientifique que dans ces deux albums. Le héros à la houppette se rend sur la lune avec une étonnante crédibilité scientifique. Les deux albums sont ainsi particulièrement rigoureux sur les moteurs à réaction, le plan de vol et la trajectoire lunaire, la propulsion de la fusée, le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et la production de plutonium. Qui ne se souvient pas de la visite didactique du professeur Wolff? D’après l’astrophysicien Roland Lehoucq, «Hergé n’a rien inventé. Mais il avait un talent remarquable: celui de retranscrire et de représenter en bande dessinée des notes scientifiques extrêmement complexes». L’auteur belge s’est aussi beaucoup inspiré du film «Destination Moon» d’Irving Pichel, sorti en 1950.

Quinze ans avant Appolo XI, voyager vers la lune est une aventure en tant que telle. Ainsi, un album entier est dédié à la préparation du voyage, et il n’est pas besoin d’utiliser d’artifices scénaristiques tant le voyage se suffit à lui-même. Hergé confiera à Numa Sadoul (l’auteur de «Tintin et Moi», témoignage-clé pour comprendre l’œuvre et l’homme) avoir «pris mille précautions: pas de Sélénites, pas de monstres, pas de surprises fabuleuses! C’est pour cette raison que je ne ferai plus d’albums de ce genre: que voulez-vous qu’il se passe sur Mars ou sur Venus? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé». L’aventure se suffit tellement à elle-même que le professeur Tournesol en perd momentanément sa surdité, probablement par souci de simplification. Ces raisons, ajoutées au fait que Tintin était déjà un personnage mondialement célèbre, font que pour beaucoup, en 1969, Neil Armstrong n’a fait qu’imiter un petit reporter belge d’encre et de papier. L’illustration que vous pouvez voir en haut de ce papier a d’ailleurs été dessinée par Hergé lui-même et envoyée au pilote après son exploit, en guise de clin d’oeil. Selon le tintinologiste Michael Farr, les deux hommes auraient ensuite entretenu une correspondance épistolaire pendant quelques années (un détail qui me fait un peu rêver, si c’est vrai).

Armstrong, l’inspirateur

Mais je suis sévère avec le commandant américain. La mort de cet égal de Colomb, Magellan ou Ulysse m’attriste vraiment. Samedi soir, lorsque j’ai appris la nouvelle, je regardais justement la Lune, elle tentait de se cacher derrière les nuages, pleurant sans doute. Et je repensais à toutes les bds que son épopée spatiale avait probablement inspiré, notamment «le Cosmoschtroumpf», paru en 1970. L’album est d’ailleurs assez drôle car il donne corps aux théories du complot qui ont accompagné les premiers pas sur la lune. En effet, l’histoire est celle d’un Schtroumpf qui rêve de partir dans l’espace à l’aide d’une fusée. Évidemment, l’engin ne fonctionne pas et le Schtroumpf est très triste. C’est alors que Grand Schtroumpf décide de faire croire au Cosmoschtroumpf en herbe que sa fusée fonctionne et qu’il peut partir dans l’espace. Avec les autres petits hommes bleus, il transporte la fusée et le Cosmoschtroumpf endormi dans un volcan éteint, puis ils se déguisent en extra-terrestres (les Schlips), si bien que le Cosmoschtroumpf est persuadé de visiter une autre planète. On notera au passage qu’il s’agit bien d’un Cosmoschtroumpf, et non d’un Spacioschtroumpf ou d’un Astroschtroumpf, ce qui valide, une fois de plus, la théorie bien connue qui veut que les Schtroumpf soient communistes.

Le cas de Dan Cooper est intéressant. Le personnage est un aviateur canadien créé en 1954 par Albert Weinberg au Journal de Tintin pour contrer le Buck Danny du Journal de Spirou. Cependant, ses premières aventures ont beaucoup plus trait à la conquête de l’espace qu’aux loopings militaires vers lequel évoluera le personnage. Ainsi, dès le deuxième opus, «Le maître du soleil», Dan Cooper part dans l’espace à bord d’une fusée expérimentale qui «puise son carburant dans la haute atmosphère». Ce qui est moins banal, c’est qu’il va vers Mars avant de mettre le pied sur la Lune. 40 ans après la Lune, l’homme n’a toujours pas foulé la planète rouge. Dans «Cap sur Mars», publié en 1960, Dan Cooper atteint Deïmos, un des deux satellites de la planète rouge, à bord d’une fusée construite par son ingénieur de père. Il ne mettra le pied sur la Lune qu’en 1973, dans «Apollo appele Soyouz», où il ira secourir avec ses amis américains des cosmonautes soviétiques en perdition. Joli message de paix en pleine guerre froide.

La Lune, un terrain d’aventure comme les autres

Alors qu’avant Armstrong, aller sur la lune est une aventure en tant que telle, l’astre se banalise ensuite en bande dessinée. Pour la science-fiction, c’est une évidence. La lune n’est souvent qu’un satellite de la terre bien pratique. Soit elle sert de rampe de lancement pour envoyer les vaisseaux dans l’hyperespace, soit les interactions entre les stations orbitales, la lune et la terre sont nombreuses. Dans le tome 9 de Travis, Dommy, qui se passe dans les années 2050, on peut prendre contrôle d’un cyborg sur la Lune depuis la Terre grâce à un procédé d’incarnation complexe. Je ne vais pas vous résumer précisément l’histoire, au fil des épisodes cela devient un peu compliqué. Dites-vous que les méchants sont tatoués, il y a des grosses armes, les multinationales contrôlent le monde et les filles sont sexy, surtout Kimberley. A choisir, je préfère Universal War One qui se passe dans les mêmes années. L’épopée de Barjam va bien au-delà de la Lune qui n’est qu’une colonie parmi d’autres, rebaptisée Terre 2. Digne d’Asimov, la BD pose certaines questions insolubles sur l’espace temps et oblige tous les geeks aventuriers qui se respectent à se demander honnêtement: êtes-vous plutôt Balti ou Mario?

Une BD, plus que toute autre, a su tirer profit de la liberté d’espace et d’invention que pouvait offrir la Lune : «De Cape et de Crocs». L’épopée romanesque d’Ayroles et Masbou, après nombre de péripéties sur la terre ferme, décide de s’envoler vers l’astre lunaire. Les références au héros le plus fameux d’Edmond Rostand, inspiré de Savinien Cyrano de Bergerac, sont très nombreuses dans «De Cape et de Crocs». Les personnages principaux, Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos y Sangrin, qui manient aussi bien l’alexandrin que la rapière, s’envolent vers la lune où les cités se déplacent, l’or pousse sur les arbres et où les chimères, menaçantes ou alliées, sont nombreuses. Là, les attend le Maître d’armes au nez si long, un prince idiot, des pirates, et quelques combats épiques.

«De Cape et de Crocs» me fascine par sa poésie et j’ai été surprise, une ou deux fois, par une larme à l’oeil devant tel ou tel paysage admirablement peint ou telle réplique de chevalier acculé, inutile mais si belle. La BD est loin de toute contingence géopolitique moderne. De nombreux articles suite à la mort d’Armstrong nous rappellent en effet que les Américains sont surtout allés sur la Lune pour battre les Russes et qu’il faudrait à nouveau une compétition entre deux grandes nations (USA contre Chine?) pour enfin se rendre sur Mars. Paru en avril 2010, le premier tome de la bonne série le jour J de Duval, Pécau et Buchet imaginait justement ce qui se serait passé si les Russes étaient arrivés en premier sur la Lune. Dans cette histoire, Neil Amstrong et Buzz Aldrin n’ont jamais pu poser le pied sur cet astre, leur module Eagle ayant été percuté par une météorite juste avant l’alunissage…

Laureline Karaboudjan

*Cet article est une reprise partielle d’un papier paru sur ce blog en 2009 à l’occasion des 40 ans de l’exploit des Américains (suite à des mises à jour du blog, ce papier n’était plus vraiment disponible, le tort est réparé).

5 commentaires pour “Neil Armstrong a dessiné sur la Lune”

  1. Pour revenir sur Universal War One, je dois avouer que j’ai été grandement impressionné par la préparation préalable au récit (un peu comme Hergé d’ailleurs) : le dernier tome rend d’ailleurs compte de la précision de l’auteur quant au voyage dans le temps dans des pages annexes diablement intéressante.

    Sinon, ce premier tome de Jour J est à mes yeux le meilleur : la variation autour d’un point simple, l’évolution de la situation qui en découle, et le plaisir de retrouver des personnages connus dans des rôles différents. Les autres tomes n’ont pas réussi à mieux gérer ce mélange par la suite. Et les dessins sont magnifiques.

  2. que dieu aie sa miséricorde s’il était croyant

  3. Vraiment un excellent article, d’autant plus pour parler du chef d’oeuvre qu’est De Capes et De Crocs ! :)

  4. […] La descente aux enfers de Jonathan HargettDes Bulles Carrées jQuery(document).ready(function($) { […]

  5. Tout vos articles sont réussi, bravo et merci.

« »