Les BD de la rentrée

Le neuvième art fait aussi sa rentrée littéraire. Voici une sélection de BD qui viennent de sortir et qui méritent votre attention.

  • La Gröcha, Peggy Adam, Atrabile

La si tranquille Suisse a perdu toute quiétude depuis que sévit une mystérieuse épidémie dans ses villes. Du coup le gouvernement met en place des barrages filtrants à la sortie des zones urbaines, organise des camps de quarantaine et sanctuarise les montagnes. Dans cette ambiance d’apocalypse, un couple se brise: elle est malade, il ne l’est pas et s’en va vers la verdure. Mais la fuite n’est pas forcément un refuge… Dans cette histoire fine et aux planches soignées, la civilisation et la nature se confrontent et l’auteure interroge la place de l’homme, ce qui fait réellement notre humanité. Une lecture entraînante et qui ne peut pas laisser indifférent.

 

  • Zone Blanche, Jean-C. Denis, Futuropolis

Tout juste auréolé du Grand Prix d’Angoulême lors de la dernière édition du festival, Jean-Claude Denis est présent pour cette rentrée littéraire avec Zone Blanche, un polar sur fond d’électrosensibilité et de panne de courant. Policière certes, mais pas trop noire non-plus, cette histoire de courants est alimentée par le dessin caractéristique de l’auteur, proche de la ligne claire hergéenne, et par un scénario à la fois efficace et astucieux. A dévorer en une fois, comme une pâtisserie.

 

 

  • Lorna,(Heaven is here), Brüno, Glénat

Une femme mutante, des extra-terrestres, des surfeurs allumés, des scientifiques bizarres, des acteurs porno, tous réunis dans un road-movie américain délirant. Un film de Quentin Tarantino? Presque: une BD de Brüno. L’auteur a pris de multiples références de séries Z, a tout mis dans un shaker, et en a tiré un cocktail explosif, truffé de clins d’oeil qui sauront ravir les amateurs du genre. Peut-être pas le BD la plus aboutie de Brüno, mais ce n’est là que le premier tome, et le rythme soutenu emporte le reste.

 

 

  • Colo Bray-Dunes 1999, Dav Guedin et Craoman, Delcourt

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire maintes et maintes fois, mais faire de la BD autobiographique quand on n’a rien de particulier à raconter, ça n’a aucun intérêt (même si ça se vend). Ca tombe bien, Dav Guedin a quelque chose de particulier à raconter: son expérience en tant que moniteur d’une colonie de vacances pour handicapés mentaux lourds. Ou trois semaines dans ce qui ressemble à l’enfer, en tous cas tel que décrit par les auteurs. Une des qualités essentielles de l’album c’est justement que le regard de Dav Guedin et les dessins de Craoman n’ont rien de complaisants. Alors qu’on aurait pu s’attendre à une BD toute en compassion et en pathos, on nous décrit plutôt un univers où les handicapés peuvent être méchants, où le narrateur n’est pas spécialement fier d’être où il est et a des réactions de lâcheté, de peur ou de dégoût. Et où les plus personnages les plus flippants sont peut-être les encadrants plutôt que les handicapés. C’est très fort car très vrai.

  • Les chevaux du vent, Fournier/Lax, Dupier, Dupuis

Deuxième tome pour ce diptyque qui nous emmène dans une famille de l’Himalaya, déchirée par la guerre, l’amour et la maladie (comme d’hab). L’un des fils part à la recherche de son père, parti sans laisser de nouvelles depuis de trop nombreuses années. Même si on regrette une ou deux scènes d’affrontements un peu confuses, on est doucement porté par cette errance guerrière et mystique et finalement presque déçu que cela soit la fin de l’histoire

 

 

  • Furioso, Lorenzo Chiavini, Futuropolis

«Oh non pas encore un récit de croisade !», peut-on se dire au départ. Le genre religo-médieval est sur-traitré en BD et rarement pour le meilleur. A première vue, l’italien Chiavini joue le jeu du grand spectacle. Un héros chrétien choisi par Dieu et en face un guerrier arabe invincible pour un combat qui doit décider du blabla… Mais finalement aucun des deux deux personnages principaux ne veut vraiment assumer, il n’y a pas tellement de bataille, et des deux côtés on se demande si tout cela vaut vraiment le coup, de se battre. Mille ans après, on se pose toujours la question, mais on continue.

 

  • En Silence, Audrey Spiry, Casterman

Comment une banale descente en canyoning, pendant les vacances, peut devenir une expérience initiatique aux confins du mystique et du fantastique? A travers les dessins quasi-impressionnistes d’Audrey Spiry, qui joue avec les reflets d’une rivière ou la lumière qui filtre à travers des branchages pour faire apparaître des présences spectrales. “En Silence” est avant tout une BD graphique très réussie, qui en met plein les yeux de couleurs et d’expressions sur les visages. En revanche, j’ai un peu regretté que ce canyon ne soit pas un peu plus profond dans son scénario.

 

  • Krrpk doit mourir, Bill, Delcourt

Krrpk n’a vraiment pas de chance. Ce petit extra-terrestre vert au visage respirant l’innocence débarque sur une planète étrangère comme travailleur immigré. Mais les autochtones sont racistes comme pas permis, il subit brimades sur brimades, ne parvient pas à trouver de boulot, loge dans un taudis dont la vieille propriétaire acariâtre exige d’être payée… sexuellement. Sur une ligne de crête entre l’absurde et le réalisme social (oui oui, avec des extra-terrestres, c’est possible), Bill livre une BD aussi drôle que rythmée, qui ne manque évidemment pas de faire écho avec nos sociétés bien terriennes.

 

 

Et non, je n’ai pas encore lu le dernier Joann Sfar!

 

Laureline Karaboudjan

Illustration de une extraite de Lorna, Heaven is here par Brüno, DR.

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Neil Armstrong a dessiné sur la Lune

Je lis depuis hier soir qu’on pleure la mort de Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune. Pourtant, vous savez bien comme moi que c’est un mensonge éhonté, et que le premier pas de l’homme ce satellite de la terre n’a pas eu lieu en 1969 mais quinze ans plus tôt, en 1954, dans l’album «On a marché sur la Lune» (et même un peu plus tôt dans le journal de Tintin). Un an auparavant sortait «Objectif Lune», qui narrait les préparatifs de l’expédition lunaire dirigée par le professeur Tournesol. Les capacités d’anticipation d’Hergé, au même titre que celles de Jules Verne, sont unanimement louées. Mais si le diptyque hergéen a profondément marqué la bande dessinée, la promenade lunaire d’Armstrong a aussi fait son petit effet dans le monde des bulles.

Hergé, dans ces deux albums, n’a jamais autant atteint, ni avant ni après, le souci du détail et de la cohérence scientifique que dans ces deux albums. Le héros à la houppette se rend sur la lune avec une étonnante crédibilité scientifique. Les deux albums sont ainsi particulièrement rigoureux sur les moteurs à réaction, le plan de vol et la trajectoire lunaire, la propulsion de la fusée, le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et la production de plutonium. Qui ne se souvient pas de la visite didactique du professeur Wolff? D’après l’astrophysicien Roland Lehoucq, «Hergé n’a rien inventé. Mais il avait un talent remarquable: celui de retranscrire et de représenter en bande dessinée des notes scientifiques extrêmement complexes». L’auteur belge s’est aussi beaucoup inspiré du film «Destination Moon» d’Irving Pichel, sorti en 1950.

Quinze ans avant Appolo XI, voyager vers la lune est une aventure en tant que telle. Ainsi, un album entier est dédié à la préparation du voyage, et il n’est pas besoin d’utiliser d’artifices scénaristiques tant le voyage se suffit à lui-même. Hergé confiera à Numa Sadoul (l’auteur de «Tintin et Moi», témoignage-clé pour comprendre l’œuvre et l’homme) avoir «pris mille précautions: pas de Sélénites, pas de monstres, pas de surprises fabuleuses! C’est pour cette raison que je ne ferai plus d’albums de ce genre: que voulez-vous qu’il se passe sur Mars ou sur Venus? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé». L’aventure se suffit tellement à elle-même que le professeur Tournesol en perd momentanément sa surdité, probablement par souci de simplification. Ces raisons, ajoutées au fait que Tintin était déjà un personnage mondialement célèbre, font que pour beaucoup, en 1969, Neil Armstrong n’a fait qu’imiter un petit reporter belge d’encre et de papier. L’illustration que vous pouvez voir en haut de ce papier a d’ailleurs été dessinée par Hergé lui-même et envoyée au pilote après son exploit, en guise de clin d’oeil. Selon le tintinologiste Michael Farr, les deux hommes auraient ensuite entretenu une correspondance épistolaire pendant quelques années (un détail qui me fait un peu rêver, si c’est vrai).

Armstrong, l’inspirateur

Mais je suis sévère avec le commandant américain. La mort de cet égal de Colomb, Magellan ou Ulysse m’attriste vraiment. Samedi soir, lorsque j’ai appris la nouvelle, je regardais justement la Lune, elle tentait de se cacher derrière les nuages, pleurant sans doute. Et je repensais à toutes les bds que son épopée spatiale avait probablement inspiré, notamment «le Cosmoschtroumpf», paru en 1970. L’album est d’ailleurs assez drôle car il donne corps aux théories du complot qui ont accompagné les premiers pas sur la lune. En effet, l’histoire est celle d’un Schtroumpf qui rêve de partir dans l’espace à l’aide d’une fusée. Évidemment, l’engin ne fonctionne pas et le Schtroumpf est très triste. C’est alors que Grand Schtroumpf décide de faire croire au Cosmoschtroumpf en herbe que sa fusée fonctionne et qu’il peut partir dans l’espace. Avec les autres petits hommes bleus, il transporte la fusée et le Cosmoschtroumpf endormi dans un volcan éteint, puis ils se déguisent en extra-terrestres (les Schlips), si bien que le Cosmoschtroumpf est persuadé de visiter une autre planète. On notera au passage qu’il s’agit bien d’un Cosmoschtroumpf, et non d’un Spacioschtroumpf ou d’un Astroschtroumpf, ce qui valide, une fois de plus, la théorie bien connue qui veut que les Schtroumpf soient communistes.

Le cas de Dan Cooper est intéressant. Le personnage est un aviateur canadien créé en 1954 par Albert Weinberg au Journal de Tintin pour contrer le Buck Danny du Journal de Spirou. Cependant, ses premières aventures ont beaucoup plus trait à la conquête de l’espace qu’aux loopings militaires vers lequel évoluera le personnage. Ainsi, dès le deuxième opus, «Le maître du soleil», Dan Cooper part dans l’espace à bord d’une fusée expérimentale qui «puise son carburant dans la haute atmosphère». Ce qui est moins banal, c’est qu’il va vers Mars avant de mettre le pied sur la Lune. 40 ans après la Lune, l’homme n’a toujours pas foulé la planète rouge. Dans «Cap sur Mars», publié en 1960, Dan Cooper atteint Deïmos, un des deux satellites de la planète rouge, à bord d’une fusée construite par son ingénieur de père. Il ne mettra le pied sur la Lune qu’en 1973, dans «Apollo appele Soyouz», où il ira secourir avec ses amis américains des cosmonautes soviétiques en perdition. Joli message de paix en pleine guerre froide.

La Lune, un terrain d’aventure comme les autres

Alors qu’avant Armstrong, aller sur la lune est une aventure en tant que telle, l’astre se banalise ensuite en bande dessinée. Pour la science-fiction, c’est une évidence. La lune n’est souvent qu’un satellite de la terre bien pratique. Soit elle sert de rampe de lancement pour envoyer les vaisseaux dans l’hyperespace, soit les interactions entre les stations orbitales, la lune et la terre sont nombreuses. Dans le tome 9 de Travis, Dommy, qui se passe dans les années 2050, on peut prendre contrôle d’un cyborg sur la Lune depuis la Terre grâce à un procédé d’incarnation complexe. Je ne vais pas vous résumer précisément l’histoire, au fil des épisodes cela devient un peu compliqué. Dites-vous que les méchants sont tatoués, il y a des grosses armes, les multinationales contrôlent le monde et les filles sont sexy, surtout Kimberley. A choisir, je préfère Universal War One qui se passe dans les mêmes années. L’épopée de Barjam va bien au-delà de la Lune qui n’est qu’une colonie parmi d’autres, rebaptisée Terre 2. Digne d’Asimov, la BD pose certaines questions insolubles sur l’espace temps et oblige tous les geeks aventuriers qui se respectent à se demander honnêtement: êtes-vous plutôt Balti ou Mario?

Une BD, plus que toute autre, a su tirer profit de la liberté d’espace et d’invention que pouvait offrir la Lune : «De Cape et de Crocs». L’épopée romanesque d’Ayroles et Masbou, après nombre de péripéties sur la terre ferme, décide de s’envoler vers l’astre lunaire. Les références au héros le plus fameux d’Edmond Rostand, inspiré de Savinien Cyrano de Bergerac, sont très nombreuses dans «De Cape et de Crocs». Les personnages principaux, Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos y Sangrin, qui manient aussi bien l’alexandrin que la rapière, s’envolent vers la lune où les cités se déplacent, l’or pousse sur les arbres et où les chimères, menaçantes ou alliées, sont nombreuses. Là, les attend le Maître d’armes au nez si long, un prince idiot, des pirates, et quelques combats épiques.

«De Cape et de Crocs» me fascine par sa poésie et j’ai été surprise, une ou deux fois, par une larme à l’oeil devant tel ou tel paysage admirablement peint ou telle réplique de chevalier acculé, inutile mais si belle. La BD est loin de toute contingence géopolitique moderne. De nombreux articles suite à la mort d’Armstrong nous rappellent en effet que les Américains sont surtout allés sur la Lune pour battre les Russes et qu’il faudrait à nouveau une compétition entre deux grandes nations (USA contre Chine?) pour enfin se rendre sur Mars. Paru en avril 2010, le premier tome de la bonne série le jour J de Duval, Pécau et Buchet imaginait justement ce qui se serait passé si les Russes étaient arrivés en premier sur la Lune. Dans cette histoire, Neil Amstrong et Buzz Aldrin n’ont jamais pu poser le pied sur cet astre, leur module Eagle ayant été percuté par une météorite juste avant l’alunissage…

Laureline Karaboudjan

*Cet article est une reprise partielle d’un papier paru sur ce blog en 2009 à l’occasion des 40 ans de l’exploit des Américains (suite à des mises à jour du blog, ce papier n’était plus vraiment disponible, le tort est réparé).

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Le goût du goulag

Pour savoir ce qui les attend, les Pussy Riots et Garry Kasparov peuvent lire des BD. Le camp de travail forcé fait partie du paysage classique de la Russie dans le neuvième art.

La sentence est tombée et elles ont décidé de ne pas demander la grâce présidentielle. Selon toute vraisemblance, les Pussy Riots, punkettes russes membres du collectif Voïna, devraient être envoyées pour deux ans dans des camps. Au même moment, devant le tribunal, c’est l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov qui a été arrêté. Accusé d’avoir mordu un policier à l’oreille, l’opposant risque lui cinq ans de camp.

Un mot un peu mis de côté a du coup ressurgi dans les médias français: le Goulag. Car, comme le montre cet article récent de Libération, si le système de répression a un peu évolué entre l’URSS et la Russie d’aujourd’hui, les conditions très dures d’enfermement ne sont pas si différentes.

Pour quiconque a lu Soljenitsyne, il n’est pas très difficile d’imaginer ce que sera la vie des trois Pussy Riots ou de Garry Kasparov, ces nouveaux Ivan Denissovitch. Les camps soviétiques sont devenus, pendant la Guerre Froide, un des symboles du régime repressif de l’URSS, abondamment évoqué par les opposants russes en exil. Ainsi, au fil des livres et articles écrits pendant des décennies, on a été “familier” du goulag en Occident, ce “présent plein” comme le définit le philosophe Foucault. Rien d’étonnant alors à ce que les camps soviétiques inspirent aussi les auteurs de BD.

Le paradis du goulag
En 1975, Dimitri débute ainsi la série Le Goulag dans Charlie Mensuel. Son héros principal, Eugène Krampon, est un brave ouvrier de Nogent-sur-Marne, archétype de la ville moyenne de banlieue parisienne, qui part en Russie comme travailleur immigré. Par un concours de circonstances, il se retrouve alors enfermé dans un camp de travail (si on veut être précis, le Goulag est l’entité administrative créée pour gérer tous les camps de travaux forcés, mais dans le langage courant, chaque camp est devenu un goulag). Il va y vivre un série d’aventures rocambolesques, surréalistes et sexys.

Pour l’auteur Dimitri, le goulag est un matériel narratif bien utile. Il est un objet de fantasme, isolé de tout, et donc, potentiellement, tout peut y arriver. Aventures cochonnes, délires absurdes, tout y passe… Et pour Eugène Krampon, même s’il est amené à vivre des aventures à l’extérieur, son but est toujours d’y revenir, puisqu’il y a trouvé une sorte d’équilibre foutraque. Entre les gardes russes, la belle Loubianka et leur fils Evghenï, et la construction de son métro, tout le ramène au paradis du goulag.

Un cliché russe
Si le goulag devient un lieu de vie pour Eugène Krampon, pour tous les aventuriers en culottes courtes, ces camps soviétiques sont surtout une évocation obligée lors d’une aventure russe. Prenons par exemple le dixième et dernier tome des aventures d’Adler, cet ancien membre de la Luftwaffe reconverti aviateur défenseur des plus faibles. Opportunément intitulé Le Goulag, il se déroule dans les profondeurs de la Sibérie, après que le héros volant a été déporté dans un camp de travail pour conspiration au profit de l’Occident. En bonne BD issue du Journal de Tintin, on n’échappe pas à des descriptions quelque peu scolaires et longues du goulag pour “crédibiliser” le récit. En fin de compte, le goulag sera l’essentiel de ce qu’on verra de la Russie dans cet album. C’est aussi le cas dans le tome 6 de la série Insiders, titré sobrement Destination Goulag, où l’héroïne Najah découvre les camps de travaux forcés russes.

Le goulag est aussi le cadre d’une des aventures du Winter Soldier, l’identité que prend James “Bucky” Barnes après avoir arrêté d’être le side-kick de Captain America. Dans les livraisons #616 à #619 des aventures du super-héros patriote, on suit l’emprisonnement du Winter Soldier au goulag après avoir été extradé des Etats-Unis pour de prétendus crimes commis dont il n’a plus le souvenir.

Sur trois épisodes d’un arc intitulé lui aussi Goulag (Gulag en VO), il va devoir survivre dans un camp de travail ultra-violent où il retrouve un certain nombre de super-vilains. Le traitement du goulag par le comics est évidemment caricatural et il ne faut pas beaucoup de pages pour s’en rendre compte. Dès le début de l’histoire, le Winter Soldier est plongé dans une arène installée au beau milieu du camp où il doit affronter Ursa, un ours géant, dans un combat organisé par un des prisonniers qui a acheté tous les gardes du camp. Et son évasion (car bien-sûr, il s’évade) est tout à fait rocambolesque. Mais bon, on n’est pas là pour le réalisme…

Absent de Tintin au Pays des Soviets
Il n’y a pas que les “gentils” qui font un détour par les camps de travail: Olrik, l’ennemi juré de Blake et Mortimer y est lui aussi détenu prisonnier entre les deux albums La Machination Voronov et Les Sarcophages du 6ème continent, c’est-à-dire, théoriquement, entre 1957 et 1958. Il n’y a toutefois pas de description détaillée du camp de travail dans ces deux BD.

Pas plus, et c’est plus étonnant, qu’on a d’évocation du goulag dans le très cliché Tintin au pays des Soviets. C’est même le grand absent du pamphlet d’Hergé contre l’URSS, qui passe pourtant méthodiquement en revue tous les travers du régime soviétique. Les camps de travail forcé ont existé dès les premières années de l’URSS mais Hergé n’en parle pas dans sa BD publiée entre 1929 et 1930 dans Le Petit XXème. Historiquement, c’est intéressant car cela montre que le goulag n’avait pas du tout la même force évocatrice à l’époque qu’au cours de la Guerre Froide et singulièrement après la diffusion des oeuvres de Soljénitsyne à partir des années 1960. D’ailleurs, dans le livre de Joseph Douillet Moscou sans voiles, neuf ans de travail au pays des Soviets, paru en 1928 et dont Hergé a tiré la quasi-intégralité de sa documentation, le terme “camp” n’apparaît ainsi que dans 9 des 249 pages de l’ouvrage.

Témoignages dessinés du goulag

Plus proche de nous, Chronique illustrée de ma vie au goulag, par Euphrosinia Kersnovskaïa, fait figure d’oeuvre dessinée de référence sur le goulag. Ce livre sorti il y a près de 20 ans, qu’on ne trouve plus qu’en occasion, a tous les aspects du livre jeunesse classique: écriture ronde faite de pleins et de déliés, dessins réalisés aux pastels gras… Sauf qu’il ne s’agit pas ici d’un conte ou d’une fable enfantine, mais du témoignage à la première personne d’Euphrosinia Kersnovskaïa, envoyée dans les camps de travail forcé en 1940 parce qu’elle était une koulak, une paysanne propriétaire de ses terres.

Sortie de l’enfer concentrationnaire soviétique 12 ans après y être entrée, elle s’applique à coucher son expérience sur le papier entre 1964 et 1968, mais ce n’est qu’à la chute de l’URSS que son ouvrage sera publié pour la première fois. Elle y raconte tout du goulag: les privations, le froid, le travail arassant et, surtout, la déshumanisation progressive des détenus. Le témoignage a d’autant plus de force que les dessins sont doux, beaux, comme pour renforcer l’innocence de celle qu’on a envoyé au goulag alors qu’elle n’était coupable de rien.

Signalons aussi les Dessins du Goulag (Drawings from the Gulag, non traduit en français) de Danzig Baldaev. Célèbre pour être l’auteur d’une encyclopédie du tatouage criminel en trois tomes, Baldaev est un fin connaisseur de l’univers pénitentiaire russe puisque ce fils d’une famille d’opposants a été… gardien de prison. C’est là qu’il a commencé à compiler les tatouages de prisonniers dans des petits carnets. Lorsque le KGB a eu vent de ses activités, plutôt que de le punir on lui a au contraire ouvert les portes de nombreux camps de prisonniers du pays. Ce qui a permis à Baldaev de raconter, dans Dessins du Goulag, le quotidien des camps, du point de vue des prisonniers comme de celui des gardiens. Espérons une traduction prochaine en français…

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de la couverture du Goulag tome 14, Danse avec les fous, de Dimitri, DR.

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Britishmania, by Jove!

Après les JO, qu’est-ce-que l’esprit britannique? Réponse avec 10 bandes-dessinées amoureuses du Royaume-Uni, de Blake et Mortimer à V pour Vendetta.

The End. Les vacanciers vont pouvoir retourner pleinement à leur torpeur estivale et les travailleurs n’ont plus de divertissement pour les aider à affronter l’ennui d’un mois d’août au boulot. Après deux intenses semaines de compétition, les Jeux Olympiques se sont achevés à Londres. C’en est terminé des épreuves sportives, mais aussi des célébrations festives du patrimoine et de la culture britannique. La cérémonie de clotûre fut globalement ennuyeuse, mais chacun conservera en mémoire celle qui a ouvert les olympiades. Le show à grand spectacle orchestré par Danny Boyle était un véritable hymne à la Grande-Bretagne, son histoire, ses traditions et sa culture populaire. Le coup de projecteur (et de feux d’artifices) parfait pour faire, pendant quelques jours, de Londres le centre du monde.

Comme ça va être dur de se déshabituer de voir tous les jours Tower Bridge à la télévision ou d’entendre Big Ben sonner l’heure sur les chaînes du service public, je vous ai préparé une petite sélection de bandes-dessinées pour rester dans l’ambiance britannique, à travers des événements historiques ou des traits culturels bien marqués. La plupart ne sont pas le fait d’auteurs insulaires (même si l’incontournable Alan Moore est là deux fois), car la Grande-Bretagne fascine bien au-delà de ses frontières, y compris dans le monde de la BD.

  • So British (Blake et Mortimer)

Dans l’esprit, c’est peut-être la plus britannique des bandes-dessinées. Et pourtant, en dépit du nom et de la dégaine très anglo-saxonne de son auteur, elle est l’oeuvre d’un Belge. Le mythique tandem formé par Blake et Mortimer est en effet la quintessence d’un certain british way-of-life. D’un côté un blond capitaine gallois du MI-5, de l’autre un roux professeur écossais flanqué de son fidèle serviteur Indien. Le tout ponctué des fameux “Damned” et autres “By Jove” qui font toute la saveur des dialogues. Leurs nombreuses aventures les amènent à sauver le monde au cours d’une épique troisième guerre mondiale, à découvrir des civilisations perdues et même à voyager dans le temps. Mais si vous ne devez lire qu’un album, probablement le plus british de tous, c’est bien évidemment sur La Marque Jaune qu’il faut vous jeter. Le duo enquête sur une mystérieuse série de vols, dont le plus audacieux n’est rien de moins que celui de la couronne royale au sommet de la Tour de Londres. Un modèle d’ambiance en bande-dessinée… Et si vous voulez reprendre une tasse de thé humoristique, la parodie des Aventures de Philip et Francis est particulièrement réussie.

  • Documentaire champêtre (L’île Noire)

Tintin, le plus célèbre globe-trotter de la bande-dessinée, ne pouvait pas faire l’économie d’un voyage en Grande-Bretagne. C’est chose faite dans l’Île Noire, où le reporter belge suit la piste d’un gang de faux-monnayeurs. Cette aventure dans la campagne britannique, bien menée, riche en action et en rebondissements, est aussi l’occasion de développer une belle galerie de personnages, de la première apparition du maléfique Docteur Müller jusqu’à Ranko, l’inoubliable gorille gardien d’une ruine écossaise et dont les cris terrorisent les marins des alentours. Mais l’Île Noire se singularise par son souci de l’exactitude du détail, présent dans toute l’oeuvre hergéenne mais ici poussé à son paroxysme. Et pour cause: si une première version est parue en 1938, puis une seconde en couleurs en 1943, Hergé a du s’atteler à une troisième version en 1965 car… les britanniques ne trouvaient pas les deux premières assez réalistes. L’ensemble de l’album a été repris avec minutie, et chaque véhicule, chaque vêtement qui apparaissent sont désormais issus d’une recherche documentaire rigoureuse. Les tintinophiles les plus fous peuvent s’offrir le beau livre grand format Dossier Tintin l’Île Noire, qui permet de contempler l’évolution entre ces trois versions.

  • Victorians secrets (From Hell)

Pour s’attaquer à un mythe aussi énorme que Jack l’Éventreur, il fallait un scénariste hors-normes. Ca tombe bien, Alan Moore est de ceux-là. L’auteur de Watchmen, probablement l’un des meilleurs comics de tous les temps, s’est associé au dessinateur Eddie Campbell pour livrer une véritable fresque sur le Londres de l’époque victorienne. Car au-delà du serial killer anglais, c’est bien la ville de Londres qui est l’héroïne de ce très sombre roman graphique. A travers les pérégrinations du tueur, Alan Moore dresse une géographie londonienne ésotérique, où chaque monument, chaque clocher recèle une signification cachée. Comme un contrepoint aux très sophistiquées intrigues maçonniques de la haute société, le duo Moore-Campbell dépeint aussi le peuple des bas-fonds et bien évidemment le milieu de la prostitution. C’est là le revers de la médaille victorienne, de cette Angleterre triomphante et sûre d’elle-même issue de la révolution industrielle.

  • London sous les bombes (La trilogie du Blitz)

La meilleure illustration que l’Histoire a pu donner au légendaire flegme britannique est sûrement l’attitude des Londoniens durant le Blitz. Le Blitz, c’est cette intense campagne de bombardement menée par la Luftwaffe durant la Seconde guerre mondiale, entre 1940 et 1941. Chaque nuit, un tombereau de bombes s’abattait sur les plus grandes villes de l’Angleterre, Londres au premier chef, et chaque matin, leurs habitants sortaient constater les dégâts et se mettaient aussitôt à réparer avec ce qui leur tombait sous la main. Dans la trilogie du Blitz, François Rivière et Floc’h, deux passionnés de la Grande-Bretagne, rendent hommage au caractère inouï des britanniques durant cette période. Illustrées par une ligne claire typique, leurs histoires mettent en scène ces Londoniens confrontés aux bombardements mais qui continuent à vaquer à leurs préoccupations “normales”, depuis des intrigues amoureuses jusqu’à la fameuse cup of tea de 5 o’clock.

  • Bête de Somme (La Grande Guerre de Charlie)

Une guerre mondiale plus tôt, les Anglais venaient combattre sur les champs de bataille du continent, notamment dans la Somme où ils payèrent un très lourd tribut. La Grande Guerre de Charlie, oeuvre des deux auteurs britanniques Pat Mills et Joe Coldhoun, nous raconte la Première guerre mondiale d’un point de vue anglo-saxon, en l’occurrence celui de Charlie, engagé dans un des conflits les plus meurtriers de l’Histoire à l’âge de 16 ans. Les descriptions réalistes des conditions de vie sur le front et des horreurs de la guerre, alimentés par des faits-réels, évoquent évidemment le travail de Tardi sur le conflit. Mais en s’attachant à suivre l’armée britannique plutôt que nos fameux Poilus, la Grande Guerre de Charlie constitue une vraie originalité dans le paysage très encombré des BD sur la Première guerre mondiale.

  • Le Jour d’après (La Zone)

Vous voulez découvrir l’Angleterre mais vous êtes agoraphobe? Attendez l’année 2019, vous ne devriez plus être trop embêté par les touristes… En effet, dans La Zone, Eric Stalner fait le postulat que cette année là, 95% de la population britannique aura disparu suite à une catastrophe. L’intrigue se déroule elle un demi-siècle plus tard,  en 2067, dans une Angleterre redevenue sauvage et peuplée de toutes petites communautés humaines éparses.  On suit Lawrence, explorateur-archéologue mal vu dans son village car il est un des rares à s’intéresser à un passé que tout le monde rejette. Une passion qu’il transmet à une jeune élève à qui il apprend à lire et à écrire l’anglais, cette langue déjà oubliée. Mais un jour, elle disparaît avec son bien le plus précieux: une carte du Royaume-Uni. Il part à sa recherche, dans un road-trip post-apocalyptique aussi classique qu’efficace. Si vous avez voir une Angleterre vidée de ses habitants, comme dans le film 28 Jours plus tard, La Zone vous attend.

  • English Gévaudan (Les Carnets de Darwin)

Panique sur le Yorkshire. Une série de meutres sauvages a stoppé la construction du chemin de fer. Le Premier ministre britannique fait appel au naturaliste Charles Darwin pour faire la lumière sur l’affaire. Le futur théoricien de l’évolution débarque sur place et dissèque des cadavres copieusement amochés. Qui se cache derrière la boucherie ? Un griffu, créature mythique et surpuissante ? Un être mal intentionné qui veut ralentir les travaux de la ligne ferroviaire ? Darwin, entre deux bouteilles de scotch et une passe dans une rue mal famée, tente de mener l’enquête. Le dessin d’Ocana, sombre et dynamique à la fois, porte avantageusement ce thriller à la sauce victorienne, sorte d’écho à From Hell.

  • Punk attitude (Tank Girl)

L’Angleterre, c’est aussi la patrie du punk, et il y a d’autres moyens que les ridicules mascottes de la cérémonie d’ouverture pour l’évoquer. Il y a Tank Girl par exemple. Dans ce comics volontiers bordélique et exubérant, on suit les aventures de Rebecca Buck, une adolescente qui parcourt une Australie post-apocalyptique à bord d’un char d’assaut en compagnie d’un kangourou mutant. Cette BD complètement barrée ne se passe certes pas au Royaume-Uni mais elle est un véritable condensé de l’esthétique punk qui s’y est développée dans les années 1980. Et puis, il s’agit là d’une des premières oeuvres de Jamie Hewlett, qui s’est ensuite illustré en “créant” de toutes pièces le groupe Gorillaz. Si Damon Albarn, le leader de Blur, s’occupe de la musique, Jamie Hewlett a donné leurs traits aux membres de ce groupe frictionnel au succès planétaire.

  • Anarchy in the UK (V pour Vendetta)

Faut-il encore vous présenter le célèbre comic d’Alan Moore et David Lloyd? Dans un futur proche, le Royaume-Uni  vit sous le joug d’un régime fasciste. Mais se lève un mystérieux héros, appelé V, qui multiplie les attentats et les appels à la révolte pour renverser le pouvoir en place. Un héros vêtu tout de noir, et qui porte un masque de Guy Fawkes, le conjuré catholique qui failli faire sauter le parlement britannique qui voulut faire sauter le parlement de Londres le 5 novembre 1605. Je vous ai déjà longuement parlé de cette BD et notamment de son caractère éminemment Angleterre-des-années-Thatcher.  Alan Moore n’a jamais caché son opposition à la dame de fer, et a expliqué à plusieurs reprises que V pour Vendetta était une réponse directe au tour de vis conservateur thatcherien. L’Angleterre des années 1980, c’est une transition libérale très brutale pour son économie, des mineurs sont en colère dans tout le pays le tout sur fond de guerre des Malouines. C’est toute cette époque que raconte en creux la contre-utopie (un genre littéraire bien britannique) V pour Vendetta.

  • Les Gaulois parlent aux Gaulois (Astérix chez les Bretons)

Last but not least, je ne pouvais pas oublier Astérix chez les Bretons. Avec leur sens inné de l’humour et de la caricature, Goscinny et Uderzo ont passé à la moulinette nos travers franchouillards, mais aussi ceux de nos voisins suisses, belges, espagnols et… britanniques. L’accumulation de références et de blagues sur une culture étrangère atteint là son sommet, entre l’apparition inopinée des Beatles, le nuage de lait dans le thé ou le mémorable match de rugby que livrent Astérix et Obélix. Pour conclure cette sélection, c’est donc la culture anglaise vue à travers les clichés qu’en ont les Français. How ironic…

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: montage à partir de la couverture de La Marque Jaune, DR.

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Par Toutatis, rien n’a changé aux Jeux

Triche, dopage, politique, marketing, médicalisation du sport… Astérix aux Jeux Olympiques n’a rien perdu de sa pertinence, 44 ans après sa première édition.

Depuis dix jours, ils envahissent le petit écran du réveil au coucher. Ils se passent des ballons plus ou moins gros, nagent à des vitesses inouïes, courent après la gloire, tentent de franchir des obstacles sur des chevaux mieux peignés que vous ne le serez jamais ou tirent à la carabine sur des disques d’argile. Il s’agit bien entendu des athlètes des Jeux Olympiques, point de gravité autour duquel semble tourner toute la planète pendant deux semaines. Comme chaque été d’année bissextile (hé oui), je n’échappe pas au phénomène et me découvre de drôles de passions. Un match de hockey sur gazon peut me mettre dans tous mes états, j’applaudis à tout rompre pendant les épreuves de Keirin et je consulte religieusement le tableau des médailles. Immanquablement, je finis aussi par relire Astérix aux Jeux Olympiques.

C’est ce que j’ai encore fait il y a quelques jours, exhumant de ma bibliothèque l’album aux angles abîmés et à la couverture jaunie. J’ai relu avec avidité ses 44 pages, j’ai souri aux gags déjà vus des dizaines de fois et, comme à chaque fois, j’ai été frappée par l’actualité d’Astérix aux Jeux Olympiques. Tout y est: la compétition, la triche, le dopage, les enjeux politiques… Chaque page, chaque case que je relisais faisait écho, d’une façon ou d’une autre, aux Jeux de Londres qui peuplent ma télévision ces jours-ci. Pourtant, le 12ème opus des aventures d’Astérix et Obélix est sorti en 1968 pour accompagner les Jeux de Mexico, c’est-à-dire il y a 44 ans. Malgré son âge, l’album n’a rien perdu de sa pertinence. Jugez-en plutôt.

  • Le prestige des nations

L’important, c’est de participer selon l’adage de Pierre de Coubertin. Le baron ne croyait pas si bien dire : politiquement, participer aux Jeux Olympiques est essentiel pour s’affirmer en tant que nation indépendante. Ce n’est pas pour rien que 204 délégations sont présentes cette année, que même le Timor Oriental envoie des représentants et que le Vatican est le seul Etat à ne pas avoir d’athlètes à Londres. Si le nouvellement créé Soudan du Sud n’a pas de délégation officielle, c’est tout simplement parce que le comité olympique n’a pas encore été créé dans ce pays. Mais un athlète du pays concourt déjà et nul doute que le Soudan du Sud verra son drapeau flotter à Rio en 2016.

Pour le petit village d’Astérix, c’est pareil. Au début de la BD, les Gaulois apprennent fortuitement que les Romains s’apprêtent à participer à des Jeux dont ils n’ont aucune idée de ce qu’ils peuvent être. Mais lorsque le druide Panoramix explique que les nations qui y prennent part en retirent une grande gloire, l’idée de s’inscrire aux Jeux Olympiques devient l’obsession des Gaulois. Au point qu’ils seront prêts à assumer faire partie du monde romain, après qu’on leur ait rappelé que les jeux n’étaient pas ouverts aux barbares mais aux seules nations hellènes et romaines. Mais être le porte-drapeau de son pays, ça n’a pas de prix.

Au-delà de la participation, il est essentiel de faire bonne figure au tableau des médailles pour s’imposer comme une puissance mondiale. Il suffit de voir la guerre que se livrent les Etats-Unis et la Chine à Londres pour le comprendre. Et les visites de François Hollande, David Cameron ou Vladimir Poutine (et même Patrick Balkany)  n’ont rien d’anodin : il s’agit de rayonner à travers les victoires olympiques. C’est pareil dans Astérix aux Jeux Olympiques : le bouleutérion, l’assemblée olympique, exulte aux victoires grecques et se réjouit de voir les Romains derrière, preuve de la décadence de l’Empire voisin.

  • L’incontournable préparation physique et technique

Pour accomplir leurs performances, les athlètes subissent un entraînement de folie. On ne compte plus (hélas) les interviews de Nelson Montfort où les sportifs expliquent qu’ils ont tout sacrifié depuis des mois, des années, pour obtenir une breloque aux Jeux. Depuis les olympiades de 1968, la préparation aux épreuves n’a eu de cesse de se moderniser, de se techniciser, de se médicaliser. Mais l’entraînement revêtait déjà une importance toute particulière quand est sorti Astérix aux Jeux Olympiques. Dès les premières pages, on voit un athlète romain s’entraîner à la course à pieds, au lancer de javelot, à la boxe… Quand les Gaulois décident d’envoyer une délégation à Olympie, ils organisent une phase de sélection, avec une grande course (complétement absurde d’ailleurs puisque, potion magique aidant, tout le monde arrive en même temps).

Une fois arrivés en Grèce, les athlètes poursuivent leur entraînement, jusqu’au tout début des épreuves. La notion de sacrifice qu’implique la vie d’athlète est d’ailleurs évoquée. Après que les Romains ont découvert qu’Astérix et Obélix allaient participer aux Jeux (et qu’à travers une monumentale torgnole, les Gaulois prouvent leur supériorité), ils décident d’arrêter tout entraînement pour se consacrer aux fameuses orgies romaines. Quand on est sûr de perdre, pourquoi se contraindre aux privations de la vie d’athlète? Mais le fumet de leurs plats et le fracas de leurs fêtes parviennent aux nez et aux oreilles des athlètes grecs, ce qui a pour effet de démoraliser aussitôt les Héllènes. Ils se mettent eux aussi à réclamer une alimentation plus riche exprimant leur ras le bol des figues et des olives. Comme quoi, en 50 avant JC, en 1968 ou en 2012, la préparation physique et la nutrition sont toujours au centre des attentions. Enfin, certains athlètes se réservent pour certaines épreuves plutôt que d’autres, à l’instar de Christophe Lemaître qui a fait l’impasse sur le 100m pour être plus frais sur le 200m. Sur les conseils de Panoramix, Astérix fait exactement pareil et ne concourt qu’à la course pour ne pas s’épuiser dans d’autres épreuves.

  • Le chauvinisme de bon aloi

Les Jeux Olympiques, où le déchaînement de l’esprit cocardier dans la bouche de tous les suiveurs, depuis les commentateurs de bistrots à ceux des chaînes de télévisions. Quel que soit sa discipline, même (surtout) si elle est complétement obscure, l’athlète français mérite tout l’intérêt, toutes les attentions. Ca explique pourquoi on peut vous priver de la finale du tournoi de tennis en intégralité, quand bien même elle met aux prises deux des meilleurs joueurs mondiaux, pour vous infliger la retransmission d’une épreuve de voile aussi peu télégénique que mobilisatrice, parce qu’un Français y participe. Et, bien-sûr, l’objectivité s’efface souvent au profil du supporteurisme le plus entier.

C’est probablement ce qu’Astérix aux Jeux Olympiques saisit le mieux. Certains commentaires des villageois, assistant à la prime débâcle d’Astérix, sont devenus mythiques. “Le terrain est trop lourd…“. “Le climat est dur…“. “Les sangliers ont du manger des cochonneries…“, comme autant de marques de mauvaise foi dont on peut faire preuve pour expliquer la défait. Il y a aussi ce passage hilarant où, au moment d’enter au stade, le chef Abraracourcix lance à ses administrés : “Bon ! Les enfants ! Nous représentons la Gaule ! Soyons-en dignes ! Ne nous faisons pas remarquer et ne nous moquons pas des indigènes même s’ils n’ont pas notre passé glorieux et notre culture !“. Évidemment, deux minutes après, on n’entend que les Gaulois dans le stade, chauvins et bruyants au milieux de spectateurs dignes et fair-play.

  • Le sport-business

Certes, les Jeux Olympiques sont une période de trêve entre les nations, de rencontre entre des peuples sous l’égide absolue de l’esprit olympique. Mais c’est surtout un événement économique archi-sponsorisé, où l’on investit des sommes faramineuses en attendant un retour sonnant et trébuchant. A Londres comme ailleurs. Les polémiques sur le coût plus important que prévu, les retombées économiques incertaines, la grogne des commerçants du centre-ville qui ne semblent pas profiter de l’événement sont autant d’exemples.

Un aspect que Goscinny et Uderzo n’oublient pas dans leur album. Retournons au Bouleutérion… Juste après s’être réjouis du succès de leurs athlètes, les parlementaires grecs soulèvent un problème de taille: s’ils trustent toutes les victoires, les autres peuples vont se désintéresser de leurs Jeux, ce qui est mauvais pour les affaires. Car comme il est dit avec l’ironie anachronique qui caractérise certains gags d’Astérix : “Plus de touristes, ça veut dire plus d’argent, plus de business et nos monuments finiront par tomber en ruines. Personne ne voudra les visiter dans cet état“. Il est alors décidé d’organiser une épreuve réservée aux Romains. Business is business, et il passe avant tout le reste…

  • Les règles à géométrie variable

On a beaucoup commenté les affaires de la triche au badminton et au vélo sur piste et du traitement différent réservé aux amatrices du volant (étrangères) et au filou pistard (britannique). Rebelote avec les rameurs (britannique) qui ont fait redonner une finale d’aviron suite à un supposé problème technique, alors que les règles ne l’imposaient pas du tout. Des règles à géométrie variable qui alimentent les polémiques et font couler beaucoup d’encre.

Ce qui est amusant, c’est qu’on peut retrouver ça également dans Astérix aux Jeux Olympiques. Lorsque les Gaulois se demandent qui va participer aux Jeux et que la course ne permet pas de les départager, c’est l’arbitraire le plus complet de Panoramix qui désigne la délégation. Astérix parce que c’est le plus intelligent et qu’il a eu l’idée de participer aux Jeux et Obélix parce qu’il est tombé dans la potion magique quand il était petit (pour une fois que ça lui est utile). Tant pis pour le mérite des autres, à commencer par Cétautomatix qui se gratte l’oreille avec le pied pour prouver qu’il en est aussi capable qu’Idéfix. De la même façon, la création de l’épreuve réservée aux Romains mentionnée plus haut est tout à fait arbitraire. Celà dit, l’honnêteté me pousse à dire que c’est moins pour moquer les errances du Comité international olympique que pour des raisons purement scénaristiques que Goscinny a probablement joué avec les règles.

  • La potion magique du dopage

Enfin, ce que les Jeux n’ont jamais démenti depuis 44 ans, c’est la dopage massif de certains de ses athlètes. A Londres comme aux précédentes olympiades, il y a des cas de dopage. Certains athlètes ont été exclus avant même le début de la compétition londonienne, tandis que l’on sait pertinemment que certains records établis lors des Jeux Olympiques ne tomberont peut-être jamais, parce que leurs auteurs étaient chargés comme des mules.

Dans le monde d’Astérix, le dopage s’appelle “potion magique”. Une image qu’avait d’ailleurs repris Yannick Noah dans une tribune devenue fameuse. Persuadés de pouvoir l’utiliser en compétition, les Gaulois sont rappelés à l’ordre par les organisateurs: tout produit dopant est interdit. Mais après qu’Obélix ait gaffé au beau milieu du gymnase romain, en indiquant où se trouvait la marmite, Astérix et Panoramix ont l’intuition que tout le monde ne sera pas aussi fair-play qu’eux. Et la démonstration en sera faite à la dernière course de l’album: tous les Romains arrivent en même temps, dans une image qui reste une des plus emblématiques d’Astérix aux Jeux Olympiques.

Finalement, les tricheurs seront confondus par leurs langues, devenues bleues après que Panoramix a ajouté un colorant indétectable à sa potion magique. Aujourd’hui, le druide serait probablement à la tête d’une agence anti-dopage…

Laureline Karaboudjan

Illustration de une extraite de la couverture d’ Astérix aux Jeux Olympiques, de René Goscinny et Albert Uderzo, DR.

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