Les BD à lire cet été

Une sélection d’albums sortis ces dernières semaines et qui méritent d’être glissés dans votre sac de plage.

Supplément d’âme, Alain Kokor, Futuropolis

A Dublin, tous les jours à la même heure, un drôle de bonhomme rondouillard vient s’asseoir au bord de l’eau. Il ne reste pas plus de cinq minutes, toujours au même endroit, le regard tourné vers l’horizon. Qui est-il? Pourquoi ce rituel? Mystère. Mais le jour où il ne vient plus, c’est tout le quartier, qui suivait son va-et-vient quotidien, qui est en émoi. Et deux personnages qui se rencontrent: Camille, responsable du service après-vente d’une société qui n’en a pas besoin (et pour cause, elle commercialise Sophie la girafe), et Willie, une artiste qui essaime des sculptures d’oiseaux en ville. Ne vous en faites pas, je ne vous ai pas vraiment raconté grand chose de cette BD qui tient moins par une intrigue que par l’univers poétique qu’elle dessine, le tout avec une grande justesse dans le trait comme dans le découpage.

L’Amour, Bastien Vivès, Delcourt

Après la Famille et les Jeux Vidéos, Bastien Vives continue ses petits strips avec cette fois-ci pour thème “l’amour”. Vaste sujet… L’album est un mélange de gags déjà parus sur son blog, (dont, à mon sens, le meilleur, celui sur les fantasmes) et des inédits. La thématique est éculée – en gros les incompréhensions répétées entre homme et femme en coupe- mais la manière de la traiter de Vivès est rafraîchissante et drôle. De plus, il n’hésite pas à assumer un point de vue “de mec” sur la question, il ne cherche pas à faire semblant d’être un auteur au-dessus de la mêlée, omniscient, raffiné et délicat. Et ce n’est pas plus mal comme ça.

 

La Grippe coloniale tome 2, Cyclone-la-Peste, Appollo et Huo-Chuao-Si, Vents d’Ouest

Voilà un deuxième tome que je désespérais un jour de voir sortir, comme ces trop nombreuses séries BD inachevées qui passent ainsi à la postérité (voir le post que j’y avais consacré). Pensez-vous: le premier opus de la Grippe coloniale est sorti il y a… neuf ans! Et j’avais beaucoup aimé cet album qui se passe, comme il se doit avec Appollo au scénario, à la Réunion. On suit le retour de la Grande guerre de quatre amis bidasses, aux couleurs de la Réunion: Camille l’aristocrate à la gueule cassée après s’être engagé comme officier de cavalerie, Grondin le grand rigolard à la proverbiale baraka, Voltaire le “tirailleur sénégalais” qui n’a jamais vu le Sénégal mais qui est un cafre, un noir de la Réunion et le narrateur, Evariste Hoarau, anti-héros pacifiste. Mais à la grande boucherie européenne suit une autre calamité: la grippe espagnole qui n’épargne pas l’île du continent indien. La suite-et-fin qui vient de sortir est aussi bien écrite que le premier tome et les dessins d’Huo-Chuao-Si n’ont pas perdu de leur expressivité. Un bémol toutefois: le coloriste a changé entre les deux albums, et ça se voit quelque peu (je préférais les couleurs du premier). Mais c’est une toute petite ombre comparée à la satisfaction de connaître enfin le dénouement de cette histoire.

La Traversée du Louvre, David Prudhomme, Futuropolis

Généralement, quand on va dans un musée, c’est pour contempler les oeuvres qui y sont présentées. On peut aussi laisser aller son regard sur les cadres, les murs, les gardiens et… les autres visiteurs. C’est exactement ce qu’a fait le dessinateur David Prudhomme dans les couloirs du Louvre et qu’il restitue dans cet album qui se présente comme une déambulation. Pas d’histoires, pas de dialogues mais une succession de tableaux crayonnés, très doux, où les oeuvres et le public se répondent ironiquement. Tel ce groupe d’enfants rassemblés autour d’une conférencière au pied d’une icône où la Vierge est entourée d’anges. Ou ces innombrables visiteurs se disputant un coin de banc devant… le Radeau de la Méduse. Il y a du Sempé dans cette Traversée du Louvre très facétieuse.

La Bataille tome 1, Richaud et Gil, adaptation du roman éponyme de Patrick Rambaud, Dupuis

Je vous l’avoue, je n’ai pas lu le roman de Patrick Rambaud, dont j’ai appris après coup qu’il avait été récompensé à la fois du Goncourt et du Grand prix du roman de l’Académie française. Bon, au moins, ça pose quelques bases en matière de scénario. Cela dit, ce n’est pas parce qu’un roman est bon que sa transposition en BD est forcément réussie: de nombreux exemples d’adaptations boiteuses peuvent en témoigner. En l’occurrence, le premier tome de ce qui doit être une trilogie autour de La Bataille est une vraie réussite. Frédéric Richaud et Ivan Gil ont conjugué leurs talents de raconteurs d’histoires dessinées pour offrir un premier opus enthousiasmant. Le dessin est dynamique, le découpage nerveux, les plans s’enchaînent parfaitement… Et on se laisse raconter la bataille napoléonienne d’Essling, en 1809, sujet qui pourrait sembler rébarbatif au premier abord, avec le plus grand plaisir, car c’est bien la manière de faire qui importe…

Contribution à l’étude du léger brassement d’air au-dessus de l’abîme, Ibn Al Rabin, Atrabile

Voici une BD aussi drôle que foutraque. Dans une étrange mise en abîme, Ibn Al Rabin s’interroge sur le dessin en bande-dessinée alors qu’une invasion extra-terrestre s’apprête à déferler sur Terre. L’occasion de faire apparaître une ribambelle de personnages qui réagissent, chacun à leur manière, à la menace. Un politique fulmine parce que ses collaborateurs ne lui ont pas réalisé une page Wikipedia assez flatteuse, l’armée entend déclencher une guerre atomique avec les Russes et les Chinois (après tout, c’est toujours de leur faute non?) et un industriel lance une gamme de sucettes en forme de vaisseaux extra-terrestres, pour coller à la mode du moment. Quant à Ibn Al Rabin, il se demande s’il va pouvoir refourguer ses fanzines de BD aux nouveaux venus. On rit souvent à la lecture de cet ouvrage qui est aussi un prétexte pour interroger les codes de la narration séquentielle, avec comme souvent beaucoup d’inventivité de la part de l’auteur.

Campagne Présidentielle, Mathieu Sapin, Dargaud

On avait suivi Mathieu Sapin dans les couloirs du journal Libération. Après s’être fait plein de nouveaux copains journalistes, le dessinateur en a profité pour emboîter le pas d’un candidat en campagne présidentielle. Pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du président élu: François Hollande. A l’instar d’un journaliste embedded, Sapin a l’autorisation de traîner son crayon et son carnet de notes dans toutes les coulisses de la campagne. Et ça lui permet de saisir une foule d’anecdotes et d’épisodes marquants (Hollande apprenant sa victoire à la télé notamment) de cette campagne, qu’on a parfois jamais lus ailleurs. Les personnages de Manuel Valls et d’Arnaud Montebourg m’ont particulièrement fait sourire, tant ils semblent bien saisis. Si vous avez aimé une BD politique comme Quai d’Orsay (à laquelle Sapin rend d’ailleurs hommage), vous pouvez y aller les yeux fermés.

Le coin du Soupir :

Les Autres Gens, tomes 6 et 7, Thomas Cadène, Dupuis .

Au départ, j’aimais bien l’idée. Une BD-novela qui paraît sur Internet quotidiennement puis ensuite en gros tome en librairie, c’est une nouvelle manière de voir et de produire, et c’est suffisamment rare pour être signalé. Entre Thomas Cadène, le scénariste, très actif sur les réseaux sociaux, et tous les dessinateurs, cette BD-novela propose un panel intéressant de la nouvelle génération. Si j’approuve de tout cœur cette idée, sur le fond, je suis de moins en moins convaincue. En tant que lectrice, je dois avouer qu’au bout du 6ème et 7ème tome, je suis complètement perdue. Je ne comprends pas toujours l’intérêt des différentes histoires qui s’enchevêtrent et cela manque vraiment de souffle par moments. Après, il y a énormément de personnages, et le fait de changer en permanence de dessinateur, chacun ayant un style très différent, empêche parfois de les reconnaître (les personnages, pas les dessinateurs). Ce qui nuit d’autant plus à la lecture et à la compréhension. Les auteurs ont de toutes façons décidé d’arrêter la série. Ils ont peut-être fait le même constat que moi…

Laureline Karaboudjan

 

Illustration de une tirée de La Grippe Coloniale, DR.

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La Birmanie, de Buck Danny à Aung San Suu Kyi

La Dame de Rangoon est en visite officielle en France cette semaine, l’occasion de se replonger dans les BD qui évoquent la Birmanie.

La visite est historique et chargée de symboles. Après avoir pu enfin récupérer son prix Nobel de la Paix, 21 ans après son attribution, l’opposante birmane Aung San Suu Kyi entame ce mardi une visite officielle en France. Reçue avec les honneurs réservés à un chef d’Etat, la Dame de Rangoon doit rencontrer le président François Hollande, le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius ou encore intervenir devant le Parlement. Aung San Suu Kyi aura à coeur de raconter la situation politique de son pays –où la dictature militaire se décrispe à peine– elle qui a si longtemps été contrainte au silence et à l’assignation à résidence.

Plusieurs auteurs de BD se sont aussi fait les porte-voix des problèmes que rencontre le Myanmar (le nom officiel du pays), et la visite officielle d’Aung San Suu Kyi donne l’occasion idéale de se replonger dans leurs albums. Voici une petite sélection…

  • Lunes birmanes, de Sophie Ansel et Sam Garcia, Delcourt

Sortie il y a quelques semaines, Lunes Birmanes se présente au premier abord comme une BD d’aventure classique. On y suit les périgrinations de Thazama, un membre de l’ethnie zomi, qui vit dans un village reculé de l’Ouest du pays. Avec quelques passages obligés du genre: adolescent, il est parainé par un vieux sage du village, il a un tatouage de tigre qui s’anime en rêves et semble lui donner des super-pouvoirs. A la lecture des premières pages, on s’attend à une sorte de manga épique et picaresque, où le héros venu de la campagne va devoir se frotter aux rigueurs de la ville au travers d’un voyage rythmé de péripéties. C’est presque ça…

Car si Thazama va bien quitter son village pour Rangoon, ce n’est pas pour quérir quelque artefact fantastique mais sous la pression bien réelle du pouvoir militaire birman. Alors que la répression sévit dans les campagnes, à l’encontre des minorités ethniques, Thazama monte à la ville et participe au mouvement étudiant de 1988. Le début d’un très long calvaire, où le héros va subir maintes et maintes fois la violence d’Etat, de passages à tabac en détentions arbitraires, voire à la torture. Une violence que les auteurs montrent crûment, sans fard, et qui ne laisse pas insensible.

Outre les passages birmans de la BD, ce qui m’a paru particulièrement intéressant c’est le moment où le héros parvient à fuir la Birmanie pour trouver refuge dans les pays voisins, notamment en Thaïlande et en Malaisie. Le traitement qui lui est réservé n’est en fait guère plus réjouissant que dans son pays d’origine: les étrangers en situation irrégulière sont traqués par une police brutale et sont relégués au travaux clandestins des plus pénibles. Dans son périple, Thazama se retrouve même réduit en esclavage par des pécheurs.

L’enchaînement des scènes dégradantes peut donner la nausée et donner l’impression que les auteurs en font trop. Hélas, tout est véridique, comme l’explique une post-face illustrée de photos à la fin de l’ouvrage. Le personnage de Thazama est un concentré de Birmans bien réels que Sophie Ansel, qui est journaliste avant que d’être auteure de BD, a rencontré et dont elle a recueilli les témoignages. Si la BD m’a parue parfois maladroite, elle ne laisse pas insensible et se veut accessible au plus grand nombre.

  • Chroniques Birmanes, Guy Delisle, Delcourt

Je m’étendrai moins sur la BD de Guy Delisle car elle est bien plus connue (et que j’ai déjà eu l’occasion de vous en parler un peu sur ce blog). Si ce n’est, à mon avis, pas son meilleur carnet de voyage (Pyongyang et Shenzen me semblent plus aboutis, peut être parce que plus resserés), Chroniques Birmanes reste un témoignage très intéressant sur le pays. Avec son trait à la fois simple et très expressif, l’auteur raconte l’année qu’il a passé sur place comme expatrié, sa femme étant administratrice de Médecins sans frontières. Guy Delisle, lui, est homme au foyer avec tout le loisir de dessiner ce qu’il voit… en promenant son fils en poussette.

L’aspect purement familial de ces Chroniques, à l’instar d’un blog BD intime, peut parfois agacer alors qu’on aimerait en lire toujours plus sur la vie quotidienne en Birmanie et sur les manifestations plus ou moins subtiles de la nature du régime en place. L’auteur glisse tout de même un certain nombre d’anecdotes très parlantes, souvent pour illustrer l’absurdité presque légendaire du pouvoir birman. A ce propos, une incise pour vous recommander Happy-World, un très bon webdocumentaire sur le pays, qui fonctionne un peu sur les mêmes ressorts. Et en plus l’illustration y a une vraie place, ce qui justifie que je vous en parle sur un blog dédié à la BD.

Aung San Suu Kyi est évidemment évoquée à de nombreuses reprises dans l’album. Avec un traitement à la fois simple et fort: l’auteur passe plusieurs fois devant sa maison gardée et aux volets clos, devinant toujours mais n’apercevant jamais l’opposante. Bref, vu leur succès, vous avez probablement déjà lu les Chroniques Birmanes de Guy Delisle. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez y aller les yeux fermés.

  • Birmanie, la peur est une habitude, collectif, Carabas

Comme son titre l’indique, cet ouvrage collectif, à l’instar de Lunes Birmanes, n’est pas placé sous le signe de la franche rigolade. Il s’agit là aussi d’un recueil de témoignages de Birmans victimes de la situation politique de leur pays, un ouvrage dont la multiplicité des auteurs fait la force. Si le livre est essentiellement composé de textes, plusieurs bandes-dessinées entrecoupent l’ouvrage Outre José Muñoz, qui signe aussi de son style caractéristique la belle couverture de l’album, on retrouve des planches d’Olivier Bramanti, Markus Hubert, Olivier Marboeuf, Sera ou encore Sylvain Victor.

L’ouvrage est volontiers militant et tente de convaincre son lecteur avec des exemples très variés. On retrouve ainsi la parole d’ONG, mais aussi d’une réfugiée au Bangladesh, de populations victimes de l’installation d’oléoducs par Total ou d’un déserteur de l’armée. Autant de points de vue qui dressent un portrait

Un autre regard sur la Birmanie
Ces trois bandes-dessinées offrent chacune un regard réaliste sur la Birmanie d’aujourd’hui. Mais traditionnellement, les évocations du pays en bande-dessinée sont plus folkloriques. La Birmanie en BD, c’est avant tout le décor idéal pour des aventures exotiques. Le pays sert par exemple de cadre à un des plus fameux épisodes des aventures de l’aviateur Buck Danny: la trilogie composée des Tigres Volants, de Dans les griffes du Dragon Noir et d’Attaque en Birmanie. En pleine Seconde guerre mondiale, le pays est aux main des Japonais et offre un théâtre tout à fait propice à des courses-poursuites dans la jungles, avec tous les dangers que l’environnement peut comporter.

Citons aussi Elle ou dix mille lucioles, le tome 14 des aventures de Jonathan, la série de l’auteur suisse Cosey, où le héros romantique traîne ses guètres en Birmanie. Là encore, c’est avant tout l’aspect exotique du pays qui est mis en avant: superbes paysages, pagodes dorées et maisons sur pilotis, moine bouddhiste plein de sagesse et femmes enivrantes. Une évocation qui a aussi son intérêt (notamment philosophique), mais qui est bien différente des BD-reportages sur la situation politique birmane.

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de Lunes Birmanes, de Sophie Ansel et Sam Garcia, DR.

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La Pologne, ce n’est pas que Maus!

Même si l’oeuvre de Spiegelman est incontournable, il y a d’autres BD pour découvrir le pays co-organisateur de l’Euro.

En organisant avec l’Ukraine l’édition 2012 du championnat d’Europe de football (avouez que c’est un nom plus claquant que “l’Euro”), la Pologne veut avant tout changer d’image. Dans l’imaginaire collectif, le pays reste vaguement associé aux barres d’immeubles gris et blème d’une période communiste peu réjouissante ou au ghetto de Varsovie et aux camps de concentration de la Seconde guerre mondiale. Une carte de visite peu reluisante et poussiéreuse, en tous cas très réductrice.

Car la Pologne présente un visage bien plus souriant, ne serait-ce que sur le terrain économique. Alors que ses voisins de la zone euro sont en plein marasme, le pays affiche une croissance soutenue et compte bien attirer toujours plus d’investisseurs. Par ailleurs, la Pologne veut s’affirmer comme une destination touristique majeure d’Europe de l’Est, à l’instar de Prague en République Tchèque. Il y a peu, le pays avait notamment misé sur une campagne d’autodérision autour du fameux plombier polonais. La compétition sportive en cours offre une vitrine à la Pologne que le pays compte bien faire fructifier. D’ailleurs, le président de l’UEFA Michel Platini vient de féliciter les deux pays hôtes pour la réussite de l’accueil proposé.

Et en BD, quelle est l’image de la Pologne? Lorsqu’on évoque le pays dans la neuvième art, la référence qui vient tout de suite à l’esprit, c’est l’incontournable Maus d’Art Spiegelman. La BD-somme sur l’Holocauste de l’auteur américain, multi-récompensée et vendue à 3 millions d’exemplaires à travers le monde, est la plus fameuse évocation de la Pologne en bande-dessinée. Maus est un travail remarquable, tant d’un point de vue historique que narratif, au point d’être (avec Watchmen et The Dark Knight Returns) une des oeuvres fondatrices du genre du roman graphique. Mais évidemment, vu son thème, ce n’est pas ce qu’on peut appeler une carte postale de rêve pour la Pologne…

Maus mal reçu en Pologne
D’ailleurs, Maus n’a pas été bien reçu dans le pays, au grand dam d’Art Spiegelman, particulièrement attentif à la traduction de l’oeuvre dans la langue de ses parents. Alors que le premier tome relié sort en 1986 et le deuxième en 1991, il faut attendre… 2001 pour voir Maus traduit et publié en Pologne. On doit la traduction à l’énergie du réalisateur Piotr Bikont, par ailleurs journaliste de la Gazeta Wyborcza, et à la maison d’édition alors naissante Post. Les éditeurs établis, eux, avaient peur de publier une oeuvre qui suscite la polémique dans leur pays. D’ailleurs, quand Maus a été traduit, une manifestation a été organisée devant les bureaux du journal de Piotr Bikont et un exemplaire de Maus a été brûlé (bel hommage aux auto-dafés hitlériens au passage).

Pourquoi une telle virulence? Principalement parce que Spiegelman a choisi de représenter les Polonais sous des traits porcins dans son oeuvre où les Juifs sont des souris et les Nazis des chats (et les Français… des grenouilles). Le reproche lui en avait été fait dès 1987 par un officiel consulaire polonais, alors que Spiegelman voulait visiter le pays pour ses recherches. Le fait est qu’en Pologne, “porc” est une insulte très violente et du coup, représenter tout un peuple sous les traits de cochons est malvenu. Ca tient aussi du fait qu’à travers cette image vexatoire, les Polonais non-Juifs se sentent renvoyés à un rôle peu glorieux durant la Seconde Guerre Mondiale. Quelque chose qui tient peut-être du mécanisme psychologique du complexe du survivant.

Il existe bien d’autres BD qui évoquent la Pologne à travers le Génocide (Dans la nuit du champ, Yossel, 19 avril 1943La fille de Mendel ou la récente Nous n’irons pas voir Auschwitz) ou, plus globalement, le prisme de la Seconde Guerre Mondiale, alors que très peu d’albums évoquent d’autres périodes de l’Histoire du pays. Après tout, il en va de même au cinéma: généralement, la Pologne sur grand écran c’est la Pologne pendant la guerre. Est-ce pourtant la seule identité de la Pologne que celle de pays martyr?

Marzi, entre Persepolis et Aya de Yopougon
Une BD me vient particulièrement à l’esprit pour découvrir l’histoire récente polonaise: c’est Marzi, du couple que forment Marzena Sowa et Sylvain Savoia. Elle est une Polonaise venue étudier en France, lui un dessinateur de bande-dessinée qui décide d’illustrer les souvenirs d’enfance de sa compagne. Le récit est sorti en différents albums chez Dupuis avant qu’une intégrale ne voie le jour il y a trois ans. Il se présente comme une sorte de Persepolis ou d’Aya de Yopougon polonais. Du premier il y a la dimension politique, du second celle du journal intime. A travers les yeux de Marzi, on découvre la situation du pays dans les années 1980. La contestation menée par Solidarnosc et la répression du général Jaruzelski bien-sûr, mais aussi toute la vie très quotidienne, depuis les produits alimentaires jusqu’aux peurs enfantines de Marzi.

Marzena Sowa offre avec sa BD une vision nuancée d’une jeunesse à Stalowa Wola, une petite ville industrielle du sud-est du pays, dans la Pologne communiste. On y découvre que c’est évidemment pas la fête, mais que ce n’est pas non plus un enfer et que malgré la chape de plomb du régime, la vie continue. La présence très forte de la religion dans la société polonaise est aussi évoquée au fil des albums dont le dessin, très simple, presque enfantin, rend la bande-dessinée particulièrement accessible au plus petits; malgré un gros volume de texte.

Marzi est une ouvre d’autant plus précieuse que c’est une des rares BD polonaises (franco-polonaise en l’occurrence) à nous parvenir en France. Dans une interview au site evene.fr, Marzena Sowa explique toutefois que la bande-dessinée est nettement moins développée dans son pays d’origine que chez nous: “La bande dessinée n’a pas la même place en Pologne que dans les pays francophones. Les bibliothèques, les librairies privilégient les romans ou, pour les enfants, les livres illustrés. Effectivement, avant de quitter la Pologne, je ne me suis jamais intéressée à la bande dessinée. Peut-être c’est en partie ma faute, mais je crois que c’est surtout parce que personne ne communique là-dessus. […] Lorsque j’ai connu Sylvain, je me suis intéressée de plus près à ce qu’il faisait, et donc à la bande dessinée. J’ai été franchement étonnée de l’ampleur et de toutes ces belles choses dont les bandes dessinées peuvent parler ! Dans mon esprit, le 9e art ne concernait que les univers fantastiques, les super-héros, etc. Rien pour une jeune fille”.

Vous ne le savez peut-être pas, mais vous en connaissez tout-de-même, des auteurs polonais de BD. Peut-être avez vous lu l’excellent Achtung Zelig de Gawronkiewicz et Rosenberg, édité en France par Casterman et qui se déroule… pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ou bien connaissez vous le dessinateur Kas, auteur notamment des séries Halloween Blues et Les Voyageurs. En tous cas, j’en suis sûre, vous connaissez Grzegorz Rosinski. Ce dessinateur né en 1941 à… Stalowa Wola n’est rien de moins que le dessinateur de Thorgal ou du Grand Pouvoir du Chninkel. Des séries fantastiques dont l’action se passe dans des contrées bien éloignées de la Pologne…

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de Marzi, de Marzena Sowa et Sylvain Savoia, DR.

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Nous sommes préparés à une attaque de zombies

En cas d’invasion de morts vivants, les BD seront vos meilleures alliées pour faire face.

Je sais, vous aussi vous avez eu peur. Quand vous avez vu cette attaque d’un cannibale la semaine dernière contre un autre homme vous vous êtes dit que le jour des zombies était enfin venu. Immédiatement plusieurs blogs ont été créés pour recencer tous les phénomènes récents, et évidemment, quand on cherche, on trouve. Un dépeceur par ci, un autre qui se découpe les intestins vivant par là, les phénomènes sont nombreux. Le Centers for Disease Control and Prevention s’est même fendu d’un communiqué pour dire qu’il n’y avait rien à craindre.

Après, le gouvernement dit toujours que tout va bien et on sait comme ça finit: un mec qui se balade seul sur la route avec son gamin et il meurt à la fin. Il y a encore eu un cas limite de cannibalisme à Miami ce mercredi (on nous fait croire à une histoire de “sels de bain” mais tout le monde aura détecté le zombie potentiel… ) donc il vaut mieux être prêts à faire face. Et autant le dire, de ce côté là, on a jamais été aussi bien préparés, notamment grâce à la BD.

Les leçons de Walking Dead
Le meilleur guide de survie aux zombies en BD, c’est probablement The Walking Dead. C’est aussi surement le plus diffusé, vu le succès mondial de cette série de comics, par ailleurs adaptée en série télé. Dans un scénario d’un clacissisme absolu pour une histoire de zombies, un groupe de survivants se forme dans une Amérique en proie à une invasion généralisée de morts vivants. Comme souvent, on ne sait pas ce qui a causé l’épidémie mais là n’est pas l’important, ce qui compte c’est le combat d’une poignée d’humains pour leur vie. Et au fil des tomes de cette aventure, on apprend soi-même un certain nombre de leçons de survie.

C’est assez simple: à chaque fois que les personnages prennent une décision, faîtes le contraire et vous devriez mourir. Quelques grands enseignements: en cas d’invasion, n’allez surtout pas dans les grandes villes. Évitez justement le Centers for Disease Control and Prevention d’Atlanta: dans la BD, la ville est infestée de morts vivants, comme toutes les grandes agglomérations. Puisqu’il s’agit d’un phénomène épidémiologique, préférez la campagne non pas pour son bon air mais pour ses densités réduites de population.

À l’inverse, entre humains sains, restez groupés le plus possible. Pas question de laisser seul le petit dernier pendant que vous allez patrouiller dans les bois, il risquerait de faire une mauvaise rencontre. Par ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le nomadisme n’est pas forcément le mode de vie le plus indiqué: se déplacer c’est augmenter les chances de se faire repérer par les forces hostiles. L’une des initiatives les plus censées des personnages de la série, c’est à un moment donné d’investir une prison. Par définition, l’endroit est idéal pour se couper du monde extérieur et empêcher les intrusions, et suffisamment vaste pour entamer une proto-agriculture vivrière histoire de suppléer les réserves perissables de la cantine de l’établissement.

Mais la leçon principale de The Walking Dead, c’est qu’il faut autant se méfier des survivants que des zombies. Dans un environnement de pénurie, de stress, ou chacun lutte pour sa survie, le collectif est très souvent mis à mal et les comportements individuels peuvent se révéler extrêmement violents. L’homme est un loup pour l’homme, et il n’a pas besoin d’être transformé en zombie pour ce faire. Et dans The Walking Dead, les pires horreurs sont accomplies par des vivants contre des vivants. L’humain valide est sournois, vif, imprévisible, puissant. Bien plus compliqué de s’en protéger que de zombies patauds et aux instincts très basiques.

Les geeks sont préparés
Dans une note de blog en 2007, Boulet résumait bien la question. Comme l’explique l’un des personnages: «c’est dingue, ils ont beau savoir depuis Romero que les zombies sont lents et maladroits, il faut qu’ils sortent et qu’ils cavalent dans tous les sens au lieu de se planquer tranquillement en hauteur». Boulet développe l’idée que les “geeks” se préparent depuis des années pour ce genre de crise: medikits planqués dans les coins de la ville et sabres, ils sont bien prêts. Ils sauveront le monde et cela entraînera une dictature geek qui obligera les gens à utiliser Linux et lire Pratchett. Pourquoi pas, tant qu’on reste féminine en poutrant du zombie.

Si les sabres ce n’est pas trop votre truc, vous pouvez aussi utiliser une bonne vieille tronçonneuse Black&Decker, comme dans Cryozone, récit caricatural d’affrontements entre humains et zombies dans un vaisseau spatial de Bajram et Thierry Cailleteau. Sortie en 1997, cette BD à la particularité d’être l’une des premières à s’intéresser aux zombies par chez nous. Pour lire d’autres BD infestées de morts vivants, je ne saurais que trop vous conseiller ce top 10 établi par BoDoï, qui s’efforce de recenser des histoires aux styles très différents autour des zombies. De quoi parfaire votre culture en la matière et attendre, sereinement, que tout ce beau monde sorte de terre.

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de The Walking Dead, de Tony Moore, DR.

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Les BD de mai

Qui a dit que j’étais en retard?

Détournements, Chihoi et Kongkee, Atrabile

Vous n’y connaissez rien à la littérature hongkongaise? Moi non plus. C’est ainsi une véritable découverte que j’ai fait en ouvrant Détournements, un ouvrage étrange édité par la maison suisse Atrabile. Deux dessinateurs, Chihoi et Kongkee, réinterprètent des textes d’une douzaine d’auteurs de l’ancienne colonie britannique, opérant le délicat transfert de la littérature à la bande-dessinée. Composé d’une multitude de très courtes séquences, le livre est forcément inégal mais sa diversité fait tout son intérêt. Et on peut picorer ça et là une ou deux historiettes comme autant de fenêtres ouvertes vers un imaginaire à découvrir.

 

Gringos Locos, Yann et Schwartz, Dupuis

Et si Morris, Jijé et Franquin traversaient les Etats-Unis à bord d’une vieille voiture, rebut de l’armée américaine? Et s’ils rêvaient de Mickey, de soirées jusqu’au bout du désert et de putes? Ça nous changerait un peu de l’image un peu compassée que l’on a parfois de la BD belge. Ça tombe bien, c’est vraiment arrivé en 1948, et Yann et Schwartz, élevés dans le culte de ces auteurs, ont décidé de nous le raconter. Comme je le racontais dans une chronique, cela ne s’est pas fait sans tension avec les ayants-droits, pas très heureux de l’image qui est donnée de leurs parents. Mais, pour nous, lectrices et lecteurs, ce n’est que du plaisir.

 

Jour J, tome 8 : Paris brûle encore, Duval, Pécau, Damien et Fernandez, Delcourt

Je sais, je vous parle régulièrement de cette série de BD uchroniques… Mais c’est que je dois admettre ne jamais bouder mon plaisir de voir sortir un nouvel opus qui nous propose, à chaque fois, une relecture de l’Histoire en en changeant le cours. Certains sont plus réussis que d’autres, et le dernier en date fait à mon sens partie des meilleurs. On est en France en 1976, les événements de mai 68 ont dégénéré en guerre civile et l’Hexagone a des airs de Vietnam. Voilà la toile de fond d’une aventure qui met en scène un journaliste du Boston Globe très intéressé par les œuvres d’arts… Si le contexte historique est, comme souvent, bien campé, le point fort de cet album c’est le scénario à la fois simple et bien mené, tout simplement crédible.

 

La mort de Staline, tome 2, Nury et Robin, Dargaud

Il n’y a pas que l’uchronie pour raconter de bonnes histoires, la grande Histoire, la vraie, peut également fournir des épisodes dignes des meilleurs polars. C’est le cas avec la Mort de Staline, dont le second tome est enfin sorti et clôt l’excellent travail de Robin et Nury, ses auteurs. Il s’agit donc de raconter le décès du dictateur russe et toutes les tractations dans l’ombre pour reprendre les rennes de l’URSS. Le grotesque et le machiavélique se donnent la main dans une histoire où les protagonistes, bien réels, ont de vrais caractères de personnages de bande-dessinée.

 

L’Ecume des jours, Morvan et Mousse, Delcourt

Habituellement, les adaptations de grands classiques littéraires en BD me font quelque peu soupirer. L’exercice est un peu facile, manque d’originalité et semble parfois dicté par le seul intérêt commercial. Souvent, les auteurs se contentent d’accompagner l’œuvre en dessins sans réellement se l’approprier. Pour retranscrire visuellement l’univers de Boris Vian, Morvan et Mousse ont au contraire trouvé le graphisme parfait, dans un noir et blanc élégant et arrondi, digne d’un écriture à la plume faite de pleins et de déliés. C’est un peu perturbant au premier regard, mais très vite on se laisse prendre dans le tourbillon et on ré-dévore la candide et triste histoire de Colin et Chloé.

 

Monsieur Strip, éditions altercomics

J’aime beaucoup Calvin et Hobbes, je supporte Garfield et les autres, mais le genre du strip en trois cases a parfois dû mal à se renouveler. Yassine et Toma Bletner ont tenté d’innover avec Monsieur Strip. Au départ publié chaque jour sur Internet, leurs histoires très courtes ont été regroupées dans un bel ouvrage. Ici, on est dans le strip pour adultes, volontiers moqueurs, ironiques et sexuels. Entre la jeune femme qui se met toute nue lorsqu’elle est contente ou l’homme aux chapeaux, plusieurs personnages récurrents apparaissent selon les strips et insèrent une variété bienvenue. Mais j’ai surtout craqué pour les strips photos de jouets pris dans les ateliers des auteurs ou de leurs amis, et mis en scène dans des positions absurdes.

Laureline Karaboudjan

 

Strips de Une tirés de Monsieur Strip.

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